‹ Matinées littéraires: cours complet de littérature moderneChapitre 4 sur 49 · ALPIN · texte numérisé non relu

ALPIN

5' Aies pleurs, ô Ryno, coulent pour les morts ; ma voix chante pour les habitants des tombeaux. Tu es grand sur la montagne, tu es beau entre les fils de la plaine; mais lu n'en seras pas moins renversé un jour comme Morar. Le pleureur funèbre s'assoira sur ta tombe , les montagnes ne te connaîtront plus, et ton arc inutile restera détendu dans ta maison.

» Dans ta course, ô Morar ! lu étais rapide comme le chevreuil sur la montagne, terrible comme un météore de feu. Ton courroux était comme l'ouragan de décembre;

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Ion r|H'<\ dans le combat, brilla.il comme I éclair dans la campagne, el ta v<»i\ retentissait comme le bruil d un torrenl après la pluie, comme le tonnerre qui gronde sur <le< montagnes éloignées. Plusieurs sont tombés par ton lu ms ; ils ont été consumés par les feux de ta colère.

•• Mais lorsque tu revenais de la guerre, que ton front était paisible! Ton visage paraissait comme le soleil après la pluie, comme la lune au milieu du silence lie la nuit, comme la surface d'un lac lorsque les vents sont calmés.

• Que ta demeure est étroite maintenant ! que ton séjour es! sombre! Avec trois pas je mesure ta lusse, ù toi qui étais autrefois si grand ! Quatre pierres couvertes de mousse sont l'unique monument qui reste de toi. Un arbre qui conserve à peine quelques feuilles, quelques herbes dont le vent agite en sifflant les ti;jes tremblantes indiquent seuls à l'œil <lu chasseur la tombe du puissant Morar.

• 0 Morar ! combien lu es déchu ! lu n'as poinl de mère pour te pleurer, el aucune jeune fille ne répand sur toi des larmes d'amour. Celle qui t'a enfanté est morte, el la tille (le Morglan est tombée !

» Quel est cet homme qui s'appuie sur son bâton? qui est-il, cet homme dont la tête es! blanchie par l'âge,

dont les yeu\ son! rouges de pleurs et <|ui tremble a

chaque pas ? 0 Morar ! c'est ton père, qui n'avait pas d'autre fils que toi. On lui avait dit tes exploits dans le combat, <m lui avait appris la dispersion des ennemis, on l'avait instruit de ta gloire; pourquoi lui avait-on caché la blessure? Pleure, infortuné père de Morar, pleure!

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mais ton lils ne t'entendra pas. Que l<' sommeil des morts esl silencieux! que leur lit de poussière esl profond! Il n'entendra plus la voix, il ne s'éveillera plus quand tu L'appelleras. Oh ! quand sera-l-il jour dans le tombeau , pour avertir celui qui dorl qu'il est temps de se réveiller? » Adieu! ô toi le plus brave des hommes! 0 toi <pii triomphais sur le champ de bataille , le champ de bataille ne le verra plus; l'obscurité des forêts ne sera plus dissipée par l'acier brillant de les armes. Tu n'as point laissé de lils, mais nos chants conserveront ton nom ; les temps à venir entendront parler de toi, ils entendront parler de la chute de AJorar ! »

Malgré tout ce que peut enlever de charme à la poésie le prosaïsme d'une traduction littérale, il est impossible de ne pas admirer ce fragment poétique dont la composition, les pensées, les sentiments et les expressions sont empreints d'une tristesse si vraie qu'elle gagne le lecteur. Il ne peut se défendre d'éprouver celle mélancolie grave ei touchante qui est le principal caractère t\r^ poésies d'Ossian; et en même temps le critique le plus sévère ne peut s'empêcher de reconnaître mi art infini dans la manière dont le poète présente d'abord le lieu de la scène, amène ensuite le barde, qui pleure sur le héros mort, mêle à ses pleurs des chants de gloire, célèbre les exploits de Morar, puis le montre couché dans sa tombe étroite et isolée, et l'ail enfin apparaître le vénérable vieillard qui se traîne à pas lents vers la pierre funèbre de son fils pour y pleurer en silence. Kl combien de hautes pensées, de grandes images animent ces divers

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tableaux ! Nous ne connaissons aucune élégie de l'antiquité païenne qui éveille dans l'âme une émotion plus douloureuse; ce n'est « 1 1 1« ' dans les chants des prophètes que la douleur humaine prend un caractère plus sublime et plus touchant. S;ms doute on peut reprochera la poésie gaélique quelque désordre et quelque obscurité dans les idées, et une certaine monotonie dans les images et dans les expressions ; mais on ne peut nier que celle rudesse originale ne couvre un grand nombre de beautés fortes, grandes et pathétiques. (Test d'ailleurs une élude d'un haut intérêt que celle dune littérature primitive, que l'art n'a point façonnée d'après des règles et des préceptes, et qui se montre à nous avec la pompe, l'énergie et la naïveté (pin lui donne la seule nature. Ainsi le voyageur, après avoir admiré des cités opulentes et «les campagnes fertiles, se plaît à rencontrer des sites sauvages et des forêts infréquentées où la nature se révèle à lui telle qu'elle sortit des mains Au créateur.

Aucun pays ne semblait mieux fait que l'Ecosse et l'Irlande pour élever l'âme du poète à des méditations sérieuses, et pour la pénétrer tour à tour d'une émotion profonde et d'une douce mélancolie. Des champs arides et décolorés, un air épais et brumeux, un soleil sans chaleur et souvent sans lumière, des montagnes gigantesques coupées de ravins et de précipices, des neiges qui ne fondent jamais, des forêts impénétrables que l'imagination peuple d'êtres fantastiques, la terre presque toujours couverte d'un brouillard qui change la forme des objets quand elle ne les dérobe pas entièrement à la vue, tout se réunit pour composer une nature triste et

sauvage, qui toutefois ne manque pas d'attrait, et dont l,i sombre beauté no laisse pas que d'être saisissante.

La religion des peuples de L'Irlande et de l'Ecosse ajoutait encore par ses enseignements aux sentiments de tristesse que déjà la nature taisait naître en eux. Les Calédoniens, et toutes les autres nations d'origine celtique, eurent pour hase de leurs doctrines et de leurs institutions le principe dune seconde vie. Ils pensaient (|uc la paix était le seul état heureux, mais que la nature, loin de créer l'homme pour jouir de la paix ici-bas, lavait voué, sur la terre, à des souffrances continuelles : aussi ils affrontaient les périls avec témérité et se riaient de la mort, assurés d'obtenir, dans une meilleure vie, la récompense qui leur était promise et le bonheur qu'ils espéraient.

A celte époque, la poésie, remplissant sa noble lâche, secondait les grands sentiments religieux et nationaux , elle excitait les âmes à la vertu, à la gloire, aux résolutions et aux exploits guerriers. Les ombres des morts annonçaient aux hommes, par l'organe des bardes, la volonté du destin, et leur apportaient des nouvelles du monde invisible qu'elles habitaient. Ces ombres assistaient aux l'êtes et aux combats; elles faisaient entendre leurs voix dans la tempête , et s'asseyaient dans les nuages pour indiquer aux vivants le séjour de vapeur et le vêtement de brouillard qui les attendaient après leur mort. A ceux-ci la nature semblait toujours animée par des causes intelligentes. L'agitation des feuilles, le pétillement de la flamme, le roulement du tonnerre, le vol et le chant des oiseaux, les songes et les visions, n'éi. 5

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taicnl point, à leurs yeux, des phénomènes ordinaires et indifférents: ils invoquaient le dieu des tempêtes > le dieu de l'éternel silence, le dieu messager de lu <l<>u- Irur, h' dieu des éternels frimas > etc.; et les esprits, toujours placés sons L'influence d'une nature sauvage et d'un ciel nébuleux , se pénétraient d'une grave tristesse el d'un profond effroi en présence de phénomènes naturels dans lesquels ils voyaient toujours les indices de graves événements. (Vs superstitions étaient tellement enracinées dans L'esprit de* peuples de L'Ecosse, de l'Irlande el dn pays de Galles, que le christianisme, en les éclairant de sa Lumière, ne put parvenir à les détruire entièrement : mais Je dogme de l'immortalité de l'âme, qu'il enseigne, a converti chez eux la vague croyance d'une seconde vie en une doctrine positive et fondamentale, et conservé le principe vital de celte poésie en la purgeant des erreurs qui la corrompaient.

Nous ne pouvons terminer cet aperçu sur les poésies des bardes sans mettre sous VOS yeu\ un petit poème qu'on pourrait prendre pour une traduction d Homère. (Test Ossian <jui raconte la mort de son lils :

« Pourquoi viens-tu rouvrir la source de ma douleur, û (ils d'Alpin? Pourquoi me demander comment Oscar a péri? Aies pleins étendent un voile sur mes yeux : mais le souvenir brille à mon cœur... Comment pourrai -je raconter la mort funeste du héros? Prince des guerriers,

Oscar, ô mon lils! ne le icrrai-je donc plus!

Il s'éclipsa comme la Lune dans une tempête, comme le soleil au milieu de sa course, quand les nuages s'ele-

vent du vaste sein dos mors el quanti les noirs orages enveloppent la cime déchirée des rochers d'Ardannider* El moi, semblable a un chêne antique de Morven, je me sens dessécher el périr. La tempête a brisé mes rameaux, el je suis ébranlé par les ailes dos vents du Nord. Prince des guerriers, Oscar, ô mon fils! ne te verrai-je donc plus!

• L'amitié unissait Dermid et Oscar. Ils n'étaient qu'un; ils marchaient ensemble aux combats; leur amitié était aussi forte que leurs épées; la mort marchait entre eux dans le champ de bataille; ils se précipitaient sur l'ennemi comme deux rochers qui se détachent de la cime d'Ardven; leurs épées étaient teintes du sang des plus braves; les guerriers frémissaient à leur nom. Quel autre que Dermid pouvait égaler Oscar? Quel autre qu'Oscar pouvait égaler Dermid?

5) Ils tuèrent le puissant Dargo dans le combat, Dargo jusque-là invincible. Sa fille était belle comme le malin, douce comme les rayons de la lune; ses yeux brillaient comme deux étoiles, son haleine était comme le zéphyr du printemps, son sein ressemblait à la neige nouvellement tombée sur une bruyère ondoyante. Les guerriers la virent et l'aimèrent; leurs âmes s'attachèrent à cette belle : l'un et l'autre l'aima comme sa gloire, l'un et l'autre voulait la posséder ou mourir; mais son cœur se Bxa sur Oscar, Oscar fut le favori de son cœur; elle ne se ressouvint plus du sang de son père, et elle aima la main qui l'avait versé.

«Fils d'Ossian, dit Dermid, j'aime cette fille; mais » sou cœur s'est fixé sur loi, el rien ne peut guérir

28 M ITIXKES LITTERAIRES.

■ Dermid. \i<'ns, Oscar, perce mon sein : soulage-moi,

• iiiiui ami , 'ivt'c ion épée.

• — 0 lils de Morni, mon épée ne scia jamais teinte « du sang de Dermid.

" — Qui donc est digne de verser mon sang, ô Oscar? One ma vie ne se termine pas dans L'obscurité! Ce n'est que <le la main d'Oscar ijne je dois périr. Fais-moi

descendre avec honneur au tombeau, et que ma mort » soit glorieuse !

•• — Dermid, prends ton épée! sers-toi de tes armes,

• lils de Morni. Que je tombe avec toi! que ma mort v ienne de la main de Dermid ! »

» Ils combattirent sur le penchant des montagnes, *uï les rives des torrents : le sang teignait les ruisseaux des forêts et coulait sur la mousse dr<> rochers. L'aimable Dermid succomba : il tomba et sourit en mourant.

» Tu péris, (ils de Morni, et tu péris par la main d'Oscar! Dermid, invincible à la guerre, c'est donc ainsi que lu devais périr!... Oscar revint près de la béante qu'il aimait; mais elle aperçut sa tristesse : — D'où vient

cet air sombre, fils d'Ossian? Quel nuage s'est répandu

- sur ton âme puissante?

•• — Je mêlais l'ait nu nom par mon adresse à tirer de l'arc, ô fille de Dargo, et j'ai perdu ma réputation.

- Le bouclier dn brave (ioriinir, que j'ai tué dans le

• combat, est suspendu à un arbre sur le penchant de la

• montagne. J'ai en vain passé le jour entier, mes [lèches n'ont nu le percer.

n — Laisse-moi essayer, ô lils d'Ossian, l'adresse de

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■ la fille de Dargo : mes mains sont exercées à L'are, el

■ mon père se complaisait dans mon habileté. »

» Elle arrive : son amant se cache derrière le bouclier. La ûèche vole el perce le cœur d'Oscar.

.. — Bénis soient l'arc el la main d'où celte flèche est partie! Je tombe avec plaisir dans les bras de la mort

• Et quelle autre que la fille de Dargo était digne d'ôter » la vie à Oscar.'' Étends-moi dans la terre, ô ma belle! m étends-moi à côté de Dermid.

» — Oscar! je sens dans mes veines le sang, l'âme » du puissant Dargo : je peux voir la mort sans effroi.

• Voici le remède à mes peines!... » Elle perce alors son beau sein de l'épée d'Oscar : elle tombe, frémit, et meurt.

» Ils reposent sur le penchant de la montagne : L'ombre inégale et agitée d'un chêne couvre leur tombe. Souvent, sur le gazon vol qui croit autour de cette tombe sauvage, les daims légers viennent chercher la nourriture et le repos, lorsque les feux du midi embrasent les campagnes et que le silence couvre les forêts. »

Ce poème est-il d'Ossian , et le suicide qui le termine ne semble-t-il pas indiquer une époque plus rapprochée de nous que celle du célèbre barde écossais? Autant il était dans les mœurs de ces peuples de trouver une sorte de bonheur à recevoir la mort dune main aimée, autant le suicide semblait leur être inconnu. On n'en trouve pas, du moins, un autre exemple dans toute la poésie gaélique des premiers âges. Quoi qu'il en soit, nous demanderons aux plus ardents, admirateurs de l'antiquité si l'amitié

3Q M ITINÉES LITTÉRAIRES.

d'Oreste el de Pilade, si la morl de Pyrame el de Thisbé mi! rien de plus touchanl cl île plus dramatique qui ce petit poème, el si Oscar, se faisan! hier par sa maîtresse

pour se | ir de la morl de son ami , ne présente pas le

spectacle du plus héroïque des sacrifices el de la plus touchante des expiations? Et comment des beautés si simples el si sublimes se rencontrent-elles chez un poète étranger aux sciences, aux arts, aux lettres, et même en quelque sorte à toute civilisation? En voici la raison.

Dans l'enfance des sociétés, les hommes vivent dispersés au milieu de scènes solitaires el sauvages, OÙ les beautés seules de la nature les touchent et les intéressent.

Ils rencontrent souvenl des objets nouveaux el étranges qui excitent leur étonnement el leur admiration, el leurs passions son! fréquemment exaltées par les changements subits de fortune qui doivent se rencontrer dans mi étal aussi incertain : leur imagination n'a rien qui la règle et la modère, leurs passions n'ont rien qui les tempère on les réprime : ils se montrent sans déguisement, parlent et agissent d'après les seuls mouvements de la nature; et comme lotis leurs sentiments sont énergiques el vrais, ils les peignent des couleurs les plus \ives et les traduisent avec les expressions les plus pittoresques; leur langage prend nécessairement un caractère poétique. C'est pour cette raison que les premières productions de l'esprit humain ont été des poèmes chantés. Il n'y avait que des chants et des poèmes qui pussent s'emparer assez fortement de l'imagination et de la mémoire (\v<. auditeurs pour se transmettre par la tradition orale de génération en génération. Aussi Iroiive-t-on des poèmes dans les an-

tiquités de toutes les nations; et, comme Ions les peuples, à leur origine, soni animés des mêmes besoins, des mêmes passions, on remarque que les poésies primitives des diverses nations oui un caractère commun à toutes et qu'elles ne diffèrent que par Je plus ou le moins de puissance du génie de leurs auteurs. Si l'Iliade l'emporte sur Ions les autres poèmes, c'est que le génie d'Homère domine le génie de tous les poètes : mais celle supériorité n'empêche pas qu'on ne soi! frappé des ressemblances de la poésie d'Ossian avec celle d'Homère.

Ces monuments calédoniens de la poésie celtique, conservés par la tradition orale jusqu'au jour où Alacpherson les recueillit et les publia, nous autorisent à croire que les bardes celtes de la Gaule nous auraient légué, comme ceux de l'Ecosse, de nombreux témoignages de leur génie poétique, sans le despotisme ombrageux des Romains, qui détruisit en même temps la langue, et la nationalité gauloises.

Dans une prochaine leçon nous chercherons si quelques vestiges ont pu leur échapper.

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