LEÇON II
POESIES SCAXIHXAVES.
Nous vous avons conduits dans les montagnes de la Calédonie à l'époque où elles retentissaient des chants des bardes; nous unis avons fait entendre la voix tour à tour énergique et tendre du célèbre fils deFingal, d'Ossian, (jiii a donné son nom à la poésie des anciens peuples de l'Ecosse et de l'Irlande. Franchissons maintenant les mers du Nord, et nous trouverons, dans les régions qui forment aujourd'hui le Danemark, la Suède, le nord de la Russie, et dans l'Islande, un peuple immense sorti des marais de la Scythie, qui étendit successivement ses longues et nombreuses émigrations sur toute l'Europe, depuis la mer Noire jusqu'aux extrémités de l'Espagne, et auquel vinrent se réunir, sur les côtes de l'Italie et des Gaules, des colonies égyptiennes et phéniciennes pour leur enseigner à cultiver les lettres, les arts et le commerce. Les populations qui continuèrent à habiter les contrées septentrionales restèrent étrangères durant des siècles a la civilisation qui passa de l'Egypte
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m Grèce, de l;i Grèce en Italie, el de l'Italie dans l'occidenl do I Europe. Mais, sans participer au mouvement intellectuel des peuples «In Midi, les hommes du Nord, livrés à eux-mêmes H ;ï leur propre génie, animés de cet esprit de liberté qui faisait dire à Montesquieu que c'est dans le Mord que se fabriquent les instruments qui brisent les fers forgés au Midi, ces hommes ont cependant, sur un sol aride el sous un climal glacial, au milieu des brouillards et i\c* neiges, l'ail éclore (\v* fleurs de poésie dont les sombres couleurs el le parfum sauvage ne manquent ni de charme ni de beauté. Arrêtons-nous un moment pour les observer : celle élude ne sera pas sans intérêt.
Trois religions principales se sont partagé durant plusieurs siècles la possession (\t'^ pays de l'Europe où règne aujourd'hui le christianisme. Vous connaissez la première ; c'est celte mythologie grecque et romaine d'Homère el de Virgile, empreinte de tous les caractères d'une origine humaine, née de l'histoire même des temps primitifs embellie par l'imagination Ac^ poètes, et adoptée par la crédulité i\i^ peuples toujours amis du merveilleux : la seconde, dont nous vous avons déjà entretenus, est la religion druidique, qui régna dans la Gaule, la Grande Bretagne el l'Irlande : la troisième est la religion odinique, qui survécut à la mythologie païenne, el dont l'empire s'étendait sur la Germanie septentrionale, la Scandinavie et les vastes contrées de la Scylliie. On peu! croire que celle religion l'ut apportée de l'Orient par premières colonies qui vinrent habiter le nord de. l'Europe, ptque là elle suliil les changements que devait
produire la différence des lieux et du climat. Elle serait aujourd'hui complètement ignorée si elle ne s'était conservée eu partie dans les chants des anciens poètes Scandinaves et dans le livre qu'on nomme Edda, monumeni curieux de la religion d'Odin. L'Edda, dont le nom signifie aïeule, en langue Scandinave, contient l'histoire de toutes les anciennes croyances {\c^ peuples i\\i Nord, recueillies, au onzième siècle, par le poète islandais Sœmund-Sigfuson , dit le sage. Ce livre, écrit en vers, fut composé cinquante ans environ après l'introduction du christianisme en Islande. Deux siècles plus lard, un autre Islandais, Snorro-Slurleson , composa sous le même titre, mais en prose, une histoire plus complète des traditions Scandinaves. Avant de vous faire connaître ce qu'elles ont de fabuleux, essayons de tracer une esquisse historique des événements sur lesquels elles se sont fondées. Cette étude première est indispensable pour comprendre la poésie du Nord, qu'on peut considérer comme la base de la littérature romantique, de même que la poésie du Midi est la base de la littérature classique.
L'étude de l'histoire romaine nous a appris cette fameuse expédition des hommes du Nord, qui, sous le nom de Cambres, envahirent l'Italie, et dont la destruction porta si haut la gloire de Alarius. La Scandinavie, d'où ces bordes farouches étaient sorties, reçut à son tour le contre-coup des expéditions romaines. Vers l'an 70 avant l'ère chrétienne, les victoires remportées par les Romains sur Mithridate ayant effrayé les alliés de ce fameux roi de Pont, l'un d'eux, nommé Sigga., chercha dans les régions septentrionales la sûreté qu'il ne trouvait plus dans
:u; MATINEES LITTERAIRES.
sa patrie. Riais, en émigranl vers le pays «les Scythes, il prit le nom d'Odin , qui étail celui de leur dieu suprême, afin de se concilier le respecl des peuples <pi il voulait assujettir. Odin, ayant réuni sons ses drapeaux la jeunesse de son pays, marche au nord-ouesl de la mer Moire, soumel quelques peuples de la Russie el leur donne pour chef un de ses fils : de là, il passe en Saxe, on fait la conquête el la partage entre ses enfants, dont plusieurs familles de L'Allemagne prétendent aujourd'hui descendre. Odin prend ensuite la route de la Scandinavie par le Holslein, passe en Fionie et y bâtit la ville d'Odensée, qui conserve encore le nom de son fondateur. Il soumel le Danemark et y établit roi sou fils Sciold, puis s'empare de la Suéde, qui reconnaît pour souverain Vngue, antre fils d'Odin; la Norwége obéit bientôt à Samungne, également fils du conquérant En poursuivant ses conquêtes vers le midi de l'Europe, il aurait pu ainsi doter d'un royaume chacun des trente fils qu'il avait eus, dit-on, de sa femme Frigga; mais la mort l'arrêta dans ses triomphes. Quand il sentit sa fin approcher, il rassembla ses amis et ses compagnons de fortune autour de son lit , orné des dépouilles de tous les peuples qu'il avail vaincus ■ là, en leur présence, il prit la pointe de sa lance el se fit sur la poitrine neuf blessures en forme de cercle, puis, avec son épée, il traça sur sa peau des figures mystérieuses. Pendant ces opérations douloureuses, aucune altération ne troubla le calme de ses traits majestueux ni la sérénité de sa parole éloquente, et, an moment de mourir, il annonça qu'il allait en Scythie prendre place avec les dieux à un festin éternel.
Es(-il surprenant que celle vie et celle mort aient produit sur ces populations encore sauvages une vi\e et profonde impression, et qu'elles aient fait leur dieu de L'homme qui avait exercé sur elles un si grand empire? — Maintenant que nous connaissons l'histoire d'Odin , voyons la fable que nous raconte le poêle de VEdda.
In roi de Suède, nommé Gylpke, voyant la terreur qu'inspirent à son peuple les guerriers venus à la suile d'Odin, croit découvrir en eux quelque vertu divine, et, pour s'en assurer, il se rend à Asgard (séjour des dieux) sous le costume d'un vieillard et sous le nom de Gangler : il arrive aux portes du palais et on le conduit devant trois trônes sur lesquels sont assis trois hommes. Gylphe les interroge sur la nature et les ouvrages des dieux, sur la formation du monde et de ses habitants, sur les destinées de l'univers, sur l'incendie qui doit le consumer, sur le renouvellement du monde, et enfin sur l'état heureux des gens de bien et le malheur des méchants dans l'éternité. Or, voici ce qu'il apprend :
-Dans l'aurore des siècles, il n'y avait ni mer, ni rivage, ni zéphyrs. On ne voyait point de terre en bas ni de ciel en haut. Tout n'était qu'un vaste abîme sans herbes et sans semences; le soleil n'avait point de palais; les étoiles ne connaissaient point leur demeure; la lune ignorait son pouvoir. Alors il y avait un inonde lumineux, brûlant, enflammé, du côté du Midi, et de ce monde s'écoulaient sans cesse dans l'abîme qui était au Nord des torrents de feu, qui, s' éloignant de leur source, se congelaient en tombant et remplissaient l'abîme de scories et de glaces. Ainsi l'abîme se combla peu à peu; mais
il y restait, au dedans, un air léger et immobile, cl des vapeurs glacées s'en exhalaient. Alors un souffle de chaleur, étant venu du Midi, Pondit ces vapeurs el en forma des gouttes vivantes, d'où naquirent le géant Ymcr et la vache OEdumla : quatre fleuves de lait coulèrent des mamelles d'OEdumla et servirent de nourriture au géant. La vache se nourrissait à son tour en léchant les pierres couvertes de sel et de gelée blanche. Le premier jour qu'elle lécha ces pierres, il en sortit des cheveux d'homme, le second jour une tête, cl le troisième un homme entier, qui lui le père de Bore. Le géant \ nier, de son côté, avait mis au jour une race de géants, et Bore épousa la fille d'un géant, dont il eut trois fils, Odin, \ ile el V e. Os trois frères firent périr le géant Vinerî de son sang ils firent la mer el les Meuves, de sa chair la terre, de ses os les montagnes, de ses dents les rochers, el de son eràne la voule du eiel. Devenus les dieux du monde, ils consentirent à s'allier avec les filles qui descendaient du géant Yiner. Le géant Nor eut une fille qu'on nomma la Nuit; elle épousa Daglinger, «le la famille des dieux, e! de celle union naquit le Jour. Alors Odin prît la \uil el le Jour cl les plaça dans le ciel; il leur donna deux chevaux el (\vu\ chars pour qu'ils lissent l'un après l'autre le tour i\\\ inonde. La Nuit vint la première sur son cheval nommé Kiml'axe (crinière gelée). Tous les malins, en finissant sa course, Kiml'axe arrose la (erre de l'écume qui dégoutte de son frein. Le cheval du Jour se nomme Skinfaxe | crinière lumineuse), el des feux de sa crinière il éclaire la terre et les CÏCUX.
L'Ëdda l'ail encore mention d'autres dieux, tels que
Thor, Loke, Balder, Tyr et Hermode. Thor, filsd'Odin, est le plus fort des (licu\ cl des hommes. Il possède un palais qui se compose de cinq cent quarante salles : deux houes traînent le char sur lequel il se promène dans le pays des géants. Voici ce qui lui arriva un jour. La nuit approchait : Thor cl ses compagnons cherchent un abri pour se coucher; ils entrent dans une maison qu'ils prennent pour celle d'un géant; ils passent dans une chambre et s'y endorment. Le lendemain, Thor voit auprès de la maison un homme prodigieusement grand qui lui dit : « Je m'appelle le géant Skiymner; je sais que tu es le dieu Thor, et je n'ai pas besoin de te demander si tu ne m'as pas pris mon gant. » En même temps, le géant étend la main pour le reprendre, et Thor s'aperçoit que la maison où il a passé la nuit avec ses compagnons n'est autre (pie le gant même du géant, et la chambre où ils ont couché un des doigts de ce gant. La nuit suivante, pendant (pie Skiymner dort profondément, Thor prend sa massue et la lui lance dans la joue a\ec tant de force qu'elle s'y enfonce jusqu'au manche; le géant se réveille et porte la main à sa joue en disant : « Y a-t-il des oiseaux perchés sur cet arbre? Il me semble qu'il m'est tombé une plume sur le visage. »
Balder, le second tils d'Odin, est le dieu de la bienfaisance : il a pour ennemi le dieu Loke, que l'on appelle encore le calomniateur des dieux 3 X artisan des fourberies. Fils du géant Farhante, celui-ci est beau, bien fait, mais rusé et perfide. Il a eu trois enfants de la géante Angerbode (messagère de malheur) : l'un est le loup l'Vnris, le second le Grand-Serpent, et le troisième est
il) MATINEES LITTÉRAIRES.
Héla (la Mort). Balderayanl péri par la perfidie de Loke, les antres dieux s'en montrèrenl si irrités que, pour échapper à leur colère, Loke se cacha au milieu des eaux sous la forme d'un saumon. Les dieux firent alors un filet, prirenl le saumon Loke, l'attachèrent à un rucher, ei suspendirent sur sa tête un serpent dont le venin lui tombe goutte a goutte sur le visage; ce qui le l'ait hurler et frémir avec tant «le force que la terre en est ébranlée : c'esl ce qu'on appelle, parmi les hommes, un tremblement de terre. Loke restera dans les fers jusqu'à la fin du monde. Le dieu Tyr est le pins hardi et le plus intrépide des dieux : on l'invoque dans les combats, et il donne la victoire. Hermode, autre (ils d'Odin, est le dieu de l'agilité. Il va aux enfers conjurer Héla (la Mort) de rendre à la vie son frère Balder. Héla y consent à la condition que toutes les choses animées et inanimées pleureront la mort de Balder; il en résulte sur la terre une sorte de déluge : mais une vieille magicienne, nommée Tliok , ayant refusé de pleurer, Héla garde sa proie, et Balder reste aux
enfers.
Jusqu'ici nous ne voyons rien sur la création de l'homme et de la femme. Voici ce que l'Edda nous apprend à cel égard. Un jour que les dieux se promenaient sur le rivage de la mer, ils trouvèrent deux morceaux de bois flottants, les prirent, et en formèrent l'homme et ht femme d'où sortit le genre humain. Os morceaux de bois d< venus hommes sont doués d'une âme immortelle : en quittant cette vie, les vertueux et les braves entrent dans le palais d'Odin, nommé U alhalla. Les héros qui sont reçus dans celle demeure ont tous les jours le plaisir
POÉSIES SCANDINAVES. il
de se revêtir de leur armure, d'être passes m revue, de se ranger en bataille et de se tailler en pièces les uns les autres :mais, dèsque l'heure du repas approche, ils retournent tous sains et saufs dans la salle d'Odin, et se mettent i'i boire et à manger. Quoiqu'ils y soient en grand nombre, la chair du sanglier Skrymner leur suffit à tous; chaque jour on le mange, et chaque jour il reparait entier. Leur boisson est la bière et l'hydromel; une seule chèvre, dont le lait est de l'excellent hydromel, en fournit assez pour enivrer tous les héros : leurs coupes sont les crânes des ennemis qu'ils ont tués. Odin seul, assis à une table particulière, boit du vin pour toute nourriture. Des vierges, nommées Walkyries, servent les héros à table et remplissent les coupes à mesure qu'ils les vident. Ainsi, se battre, boire et manger, voilà les plaisirs qu'Odin promet à ses élus : quand viendra la fin du monde, par l'embrasement de l'univers, ils entreront dans un palais plus brillant que le soleil, et tout couvert d'or, pour s'y réjouir éternellement.
Tel est le partage des braves et des vertueux. Voici maintenant celui des lâches et tles méchants. Ils sont d'abord plongés dans un enfer passager, qui est l'empire de la Mort. La Mort a pour palais l'Angoisse, pour repas la Famine, pour serviteurs l'Attente et la Lenteur; le seuil de sa porte est un précipice, et son lit est la maigreur. De là on passe dans une demeure dont les portes sont tournées vers le nord. Cette demeure se compose de cadavres et de serpents, et les poisons y pleuvent par mille ouvertures; des torrents y coulent, entraînant les parjures, les assassins et les séducteurs. Un dragon noir
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vole »nns ' esse à l'cntour el se repail des corps «les coupahlcs qui \ sonl enfermés.
Puis, lorsque viendra le grand jour nommé le crépuscule des dieux el V embrasement <lu momie , voici , suivant un poème islandais intitulé Voluspa, attribuée une sibylle du Nord, ce qui <l<»it arriver. Un grand hiver l'annoncera par une neige qui tombera des quatre coins du monde. L'i discorde s'emparera de l'univers; les frères I lieront leurs frères, les pères lents lils, les lils leurs pries. Le géanl Rymer, porté sur un char, arrive <l ()rient; la mer s'enfle, et le Grand-Serpent en soulève les llols dans lesquels il se roule avec hireur. L'aigle dévore en crianl les corps morts. L'armée des mauvais génies arrive d'Orienl sur le vaisseau des dieux; c'est l.oke qui les conduit; ils marchent escortés du loup Penris. Surliir, le noir prince des génies i\u feu, sort Au Midi entouré de flammes : les èpées des dieux rayonnent connue le soleil, Les rochers ébranlés s'écroulent avec Tracas; les géantes errent èplorées, el les hommes suivent en foule les sentiers de la mort. Le ciel se fend. Alors Odin vient combattre le loup Penris; l'époux de Prigga est vaincu. Le valeureux lils d'Odin court venger la mort de son père : il attaque le monstre, et de son épée lui perce le cœur. Le soleil s'obscurcit; la mer inonde la terre; les étoiles disparaissent; le feu exerce sa rage, la flamme s'étend el s élève jusqu'au ciel. Alors on voit sortir Au sein des llols une terre nouvelle couverte dune agréable verdure; les eaui se retirent; l'aigle vole déjà librement et prend des poisons sur le sommet des montagnes. Les champs portenl des fruits sans culture, el les maux sont
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bannis du monde. Balder el son frère reviennent habiter le palais d'Odin orne d'un loil d'or, (l'est là que le peuple
i\<'* gens de bien habitera et se livrera à la joie durant Ions les âges.
Tels sont les principaux points de la mythologie Scandinave- Mais là ne se bornent pas les croyances populaires conservées dans le livre de l'Edda. Indépendamment de douze grands dieux el de douze grandes déesses, il si un grand nombre de divinités secondaires et d'elles surnaturels, tels que les géants et les nains, qui jouent un grand rôle dans les poèmes Scandinaves. Une foule de fables, qui, en apparence, ne présentent aucun sens raisonnable, et qui proviennent sans doute d'une source historique, forment pour les peuples du Nord une mythologie plus chaste, mais beaucoup moins ingénieuse que celle des peuples du Midi. On voit que l'art et le goût des hommes de la Grèce et de l'Italie étaient inconnus aux sauvages habitants des contrées septentrionales. Semblables à ces piaules qui ne peuvent v ivre loin du doux climat qui les vil naître, l'art et le goût, nés sous le beau ciel i\i\ midi de l'Europe, n'ont jamais pu s'acclimater complètement dans le Nord. Mais, soit que nous portions nos regards au Mord ou au Midi, à l'Orient ou à l'Occident, partout où se montre à nous une religion quelconque, ;ï côté des principes de morale qu'elles renferment toutes nous sommes frappés de voir combien l'absurde et le ridicule ont présidé à ces créations de divinités mensongères sorties du cerveau de l'homme, sauvage ou civilisé. Interrogez les bonzes de la Chine, les brahmes de l'Inde, les mages de la Perse, les druides de la Gaule,
U \l \TI\KKS LITTERAIRES.
les prêtres de l'Egypte, de la Grèce et de Rome, «'l vous
serez houleux, pour L'esprit humain, de lamas courus et désordonné de superstitions qu'il a enfantées, et que le bon sens, la morale et la conscience repoussent et condamnent également. Interrogeons ensuite le jprêtre chrétien, et, à moins que nos yeux ne soient fermés à la lumière et notre cœur à la vérité, il esl impossible que nous ne reconnaissions pas, dans la religion qu'il enseigne, Ions les caractères d'une révélation supérieure. Les hommes livrés à eux-mêmes n'ont pu inventer que des superstitions absurdes et mensongères. Dieu seul a pu créer la religion du Christ : là, tout est sublime, tout esl divin, tout est vrai.
La littérature des peuples du Nord était donc, comme celle des peuples du Midi avant le christianisme, sous l'influence dune théogonie bizarre que l'imagination capricieuse cl fantastique d(^ scaldes avait brodée sur le canevas usé des anciennes croyances de l'Orient, apportées dans le nord el dans l'occident de L'Europe par les premières migrations asiatiques. Mais là, comme partout, la poésie fui l'agent le plus actif de la civilisation; cl les princes Législateurs ne manquèrent jamais d'y avoir recours pour corriger les vices des peuples cl leur inspirer l'amour de la sagesse, de la gloire cl de la vertu. On peut en juger par le Livre de morale intitulé Havamaalj c'est-à-dire discours sublime, que l'on attribue à Odin lui-même. Le Salomon du Nord y donne aux hommes des leconsde morale qui semblent dictées par
la sagesse éternelle. Le Havamaal se compose d'environ cent vingt strophes, qui renferment toute la morale de la
nation Scandinave, et Ton peut dire celle de toutes les nations, car elle est immuable cl éternelle comme l'être suprême qui Ta mise au cœur de l'homme. \<>us citerons quelques-uns des préceptes du Havamaal :
« Il n'est rien de plus nuisible aux fils du siècle que de boire la bière avec excès; car plus un homme boit, plus il perd la raison. L'oiseau de l'oubli chante devant ceux qui s'enivrent et leur dérobe leur àme.
» Si vous rendez visite à un faux ami, prenez les chemins détournés; si vous allez chez un ami vrai, prenez le droit chemin.
» Dans ma jeunesse, j'ai beaucoup voyagé; quand j'avais trouvé un compagnon, il me semblait que j'étais assez riche : l'homme l'ait la joie de l'homme.
» Soyez sages avec modération et prudents sans timidité : ne cberchez point <ï connaître votre destinée, si vous voulez dormir tranquille.
ïi Que l'homme réflécbisse, mais qu'il ne réfléchisse pas trop : la joie n'entre pas souvent au cœur de celui qui sait trop de choses.
• Il n'y a pas de maladie plus cruelle que d'être mécontent de son sort.
« Mieux vaut flatter les autres que de se flatter soimême.
» Les richesses passent , les troupeaux périssent , les amis meurent, nous mourons nous-mêmes; une seule chose ne meurt point : c'est le souvenir d'une vie honorable.
» Louez la beauté du jour quand il est passé, la jeune
16 M VIIVKKS LITTÉRAIRES,
fille quand plie csl mariée, la femme mariée quand plie est morte, l'épée quand vous lavez éprouvée, la glace quand mus l'avez traversée , H la bière quand unis l'avez bue.
Quand la poésie se donne la haute mission d'éclairer les hommes et de les rendre meilleurs, il csl rare que 1rs poêles ne soient |>;is honorés : on n'est donc pas étonné <lc voir à quel point les poètes de la Scandinavie, les scaldes, étaient en honneur et en crédit dans toutes les contrées du \<>rd. Ils marchaient les égaux àesj'arl, revêtus de la dignité la plus éminente après celle de roi; et, non contents de chanter les exploits des guerriers, ils s'associaient à leur gloire en combattant aux premiers rangs. Le scalde ne quittait jamais ni sa harpe ni son épée; on le distinguait dans la mêlée à la rose nui était peinte sur son bouclier, et, comme Tyrtée, il excitait les guerriers à bien faire, par ses chants et par son exemple. La poésie était donc en grande vénération chez ces peuples barbares: voici l'origine singulière qu'ils lui attribuaient.
IH homme nommé Kvaser s'élait élevé au rang des dieux par sa sagesse et son intelligence. Deux nains, jaloux de ses talents, le tuèrent, recueillirent son sang dans un grand vase cl le mélangèrent avec du miel. Quiconque buvait de celle liqueur devenait poêle. Le géant Suttung s'empara du vase qui la contenait et le donna à garder à sa fille Gunlœda, qui l'enferma dans une montagne. Odin
était dieu, mais il n'était pas poêle, et il voulut le devenir. One fait-il? Il se déguise en berger, comme jadis Ipollon, Pl vienl ehe/ le géant Suttung pour y prendre
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soin des bestiaux. Là, après de vaines tentatives pour obtenir une goutte de la précieuse liqueur, il se change en serpent, pénètre dans la montagne, séduit par ses Louanges, fascine par son regard la hcllc Gunlœda, qui lui permet de boire trois l'ois à la coupe quelle est chargée de garder. En un moment la coupe est vide, el le serpent, changé en aigle, s'envole au ciel el laisse la pauvre fille dans les larmes. Depuis ce jour Odiïi est le dieu de la poésie : heureux les scaldes qu'il inspire et auxquels il permet de boire à la coupe divine!
Ou sait peu de chose des premiers scaldes jusqu'au règne d'Harold aux beaux che\eu\, qui gouvernait la Norwége au neuvième siècle. Il les appela à sa cour, les combla de faveurs. Quand l'heure des combats était venue, ils lui faisaient cortège sur le champ de bataille comme dans les salles de festins, et ils chantaient sa gloire. Plusieurs des successeurs d'Harold furent eux-mêmes des scaldes plus ou moins célèbres. Le respect des scaldes pour les traditions poétiques de leurs pères les rendit long-temps rebelles aux enseignements des missionnaires ch retiens. Olaf-le-Saint, qui condamnait leurs souvenirs mythologiques, loin de les chasser de sa cour, les \ attirait par des présents, et son amour pour la poésie lui Taisait oublier que les poètes étaient encore des adorateurs d'Odin : il les plaçait au premier rang dans les combats : « Je veux, leur disait-il, que vous chantiez Ce que vous aurez vu et non ce que vous aurez entendu raconter, m VA, dans sa cour, il se plaisait à entendre ces chants simples eténergiques qui réveillaient en lui tous les glorieux souvenirs du passé.
liais le culte d'Odin devait s'éteindre, H avec lui l'ancienne poésie des scaldes. Le mauvais goût, pareil à l'i- \ raie qui envahit les champs les pi us fertiles quand ils sont mal cultivés, le mauvais goût lit irruption au nord clan midi de l'Europe. On cessa d'appeler les choses par leur nom : le ciel devint la couverture des mon/ 'ai/nes , la maison du soleil , le grand chemin des étoiles/ la terre fut le vaisseau flottant sur les âges; le feu, le frère du vent el Y ennemi des forets; l'or, la dent de Dieu; la mer, Vanneau du f/tobe; la tête, le champ des cheveux; et le sang, le lac des blessures cl le vin des oiseau, e tic proie. On lit en poésie ce qu'avait l'ait en peinture un artiste de l'antiquité qui avait couvert d'oripeaux une figure de Vénus. .. Tu n'as pu la faire belle, lu las faite riche, lui dit Zeu\is. Tel lui le sort de la poésie Scandinave après la chute du culte d'Odin.
\ lors, aux chants de la haute poésie épique , aux irises , succédèrent les sagas, ou récils. Les sagas sont les traditions du pays, qui se racontent dans les veillées du soir, SOUS la tenle du soldat aussi bien que sous le toit de chaume du Laboureur, et qui passent de génération en génération, comme un de ces héritages sacrés de famille qu'on vénère trop pour jamais les altérer. C'est surtout en Islande «pie les sajfas furent en haute estime, el on le conçoit : le solitaire, qui s'esl séparé du inonde, vil beaucoup dans les souvenirs de son passé; il on est ainsi de celle île, séparée par les mers du commerce des hommes. Là le peuple, étranger en quelque sorte aux autres peuples, se souvient avec orgueil dc> temps où il régnait sur les mers du Mord , cl toutes les sagas qui rappellent ces
temps glorieux vivent encore aujourd'hui dans sa mémoire. Il n'esl pas une jeune fille de l'Islande qui ne sache par cœur la saga i\u scalde le plus célèbre de la Scandinavie, de Regnar Lodbrok, roi de Danemark, donl la vie esl toute une épopée à la manière de l'Odyssée. Celle saga, que son étendue ne nous pennel pas de rapporter ici, se termine par Je chant de mort du vieux Lodbrok , qui meurt des morsures des serpents donl Je roi d'Angleterre Elli a rempli sa prison. 'Foules les strophes de celle ode, célèbre parmi les poésies Scandinaves, commencent par ces mois : «Nous nous sommes ballus avec l'épée. » Après avoir rappelé sis exploits passés et son infortune présente, Regnar s'écrie :
- Nous nous sommes battus avec l'épée! Les fils d'Aslanga éveilleraient bientôt avec leurs armes acérées le dieu i\^s combats, s'ils savaient les tourments que j'endure, s'ils savaient comment les serpents venimeux m'enlacent. J'ai donné à mes lils une mère qui a mis au monde des héros.
• Nous nous sommes battus avec l'épée! La mort déjà s'approche; les serpents me pressent avec force; la vipère s'est logée dans mon cœur. J'espère (pie la colère de Vidar s'appesantira sur Elli : la fureur s'emparera de mes fils quand ils apprendront la mort de leur père, et leur jeunesse n'aura pas de repos qu'elle ne mail vengé.
« Nous nous sommes battus avec l'épée! Cinquante el une fois j'ai conduit mes fils au combat. Je ne croyais pas trouver un homme plus fort que moi. Mais je ne
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regrette point de mourir. I.rs déesses envoyées par <*>< M 1 1 viennent me clicrcher. Joyeux, j'irai prendre place sur les sièges élevés el boire la bière avec les dieux. Les heures de ma vie touchent à leur terme : je meurs en riant. «
Les femmes jouent un rôle important dans plusieurs sagas; elles n'y seul pas moins braves et hardies <|iie leurs frères el leurs époux. La H<ri(irnr-S(i(j(i contient l'histoire dune jeune fille qui, pour venger son père, va prendre sou épée sur sa tombe, puis court à l'ennemi, le lue, el rapporte le glaive victorieux dans le tombeau paternel, lue autre sajça présente le récif dune aventure singulière. Thornbierg, Bile d'un roi de Suède, dédaignant les habitudes paisibles de son sexe, se revêt d'une armure, moule à cheval, el court les aventures guerrières. Son père lui confie le gouvernement d'une province, ou on la salue i\u nom de roi pour honorer son courage Dis princes, épris de sa beauté, la demandent en mariage; mais <dle déclare qu'elle ne se vendra qu'à celui qui triomphera d'elle les armes à la main. Plusieurs combattants sont vaincus el lues. Enfin il s'en trouve un qui la fait prisonnière: alors elle retourne auprès de son père, el déposant devant lui son casque et ses armes : .. Je vous rends, lui dit-elle, le pouvoir que vous m' avez confié; je renonce à la gloire (pu1 je voulais acquérir, cl je
redev iens femme, n
La saga de llialmar est empreinte d'une mélancolie douce el tendre qu'on trouve rarement dans les poésies Scandinaves. Hialmar, tombé sur Je champ de bataille,
D'exhalé aucun soupir, ne témoigne aucun regret de la \ic; il tire un anneau de son doigl el le donne à un ami on le priant <lo le porter à sa fiancée. L'ami pari aussitôt, se présente devant ïngeborg, el lui remet l'anneau sans ajouter une parole. La malheureuse jeune fille le regarde, le reconnaît, et tombe morte.
La plupart des sagas ont un caractère historique. On en a recueilli un grand nombre qui toutes répandent une vi\e lumière sur l'histoire morale et politique des peuples du Nord. Ce sont en apparence des contes d'enfants; mais, en réalité, les hommes peuvent y trouver de graves et utiles enseignements.
Un Islandais, Magnussen, rendit aux anciens sealdes de l'Islande, de la Norwége el du Danemark, le même service (pie Macpher&on aux bardes de l'Lcosse et de l'Irlande; il les fit connaître aux èrudits de l'Europe, qui, livrés sans partage à l'admiration des lettres grecques el latines, eurent peine à se persuader qu'il existai uur littérature ne devant rien à l'étude de l'antiquité.
Quelle n'eût pas élé leur surprise d'apprendre qu'en France même, une littérature vraiment nationale se cachait à leurs regards dans les forêts et parmi les rochers de la vieille Armorique! C'est ce dont ils ne peuvent douter maintenant , s'ils daignent s'occuper des travaux d'un Breton ', ami des lettres el de son pays, qui vient de nous en révéler l'existence. Le premier il a eu l'idée d'écrire ce qui, depuis des siècles, se chantait dans les hameaux de la Bretagne, cl il en est résulté un
1 M. dp I,a Villemarqué.
M \TI\Ki:s LITTERAIRES.
dis livres \r> plus curieux <|iii aient été publiés de nos juins. Avant d'en faire L'examen, nous jetterons un rapide coup d d'il sur le |»;isse Littéraire de* (-elles de La Gaule, nos aïeux.
LEÇON Mi
POESIES BRETOWES.
Pondant qu'au troisième siècle de l'ère chrétienne le nord de la Grande-Bretagne et l'Irlande retentissaient des
chants des bardes calédoniens, pendant que la poésie gaélique célébrait le triomphe de Fingal et la délai le des Romains, la Gaule, que ne défendaient ni ses mers, ni ses rochers, ni ses forêts, ni ses frimas, la (laide moins heureuse subissait le joug des maîtres du monde; et, après avoir perdu son indépendance, elle semblait peu s'inquiéter de perdre ses lois, son langage, ses mœurs, sa religion. Les antiques forêts qui prêtaient leurs ombres aux sanglants sacrifices du culte druidique, et au sein desquelles les prêtres de la Gaule venaient cueillir avec des serpes d'or le gui sacré et la verveine odorante, tombaient sous la hache des prétoriens et se transformaient en cités populeuses ou en sauvages déserts. Les roches immenses (prune force surnaturelle semblait avoir soulevées et suspendues en voûtes, et qui avaient vu s'accomplir tant d'horribles mystères, opposaient seules aux coups
\l MINEES LITTKR Ml'. M S.
du bélier r i 1 1 ; 1 1 1 « > I > 1 1 i i < - rie leur masse imposante H inébranlable, l'uni s'écroulail devanl la puissanee romaine, qui apportai! aux peuples conquis ses arts, ses lettres, ses luis, sa civilisation, pour les consoler de l'esclavage. Des palais, (1rs temples s'élevaienl dans les cités, qu'embeliciil encore des statues de marbre el de lu-onze apportées à grands frais de la Grèce el de l'Italie. Là des pouls de pierre el de ciment réunissaient les deux rives d'un fleuve rapide el profond-; ici des arcades élégamment élevées l'une sur l'autre suspendaient dans les airs le lil d'une rivière; partout de larges voies de granit offraient aux chars des vainqueurs des chemins faciles el
indestructibles; partout de riches villas embellissaient les
riantes vallées el les sites pilloresques ; partout aussi, à la laveur de ces bienfaits, la corruption se répandait dans la Gaule el les vieux Celtes s'enivraient de ses poisons. Mien peu s'indignèrent de l'asservissement de leur pairie el tentèrent de l'affranchir. Les entreprises de Sacrovir, de l'index, de (avilis el de Sabiuus prouvèrent plutôt le courage personne] de ces Gaulois que l'énergie de la nation, qui ne les seconda point el les abandonna à la vengeance des empereurs. Ainsi ioul devin! romain dans la Gaule, el les noms mêmes des anciennes familles celtiques Bubirenl des transformations latines qui ne permirent bientôt plus de les reconnaître. Devenus Romains, les Gaulois ne renoncèrent pas cependant à toute gloire; les armes el les lettres les couronnèrent souvent de palmes
triomphales : mais quand ils combattirent, ce fui sous la bannière romaine, el quand ils chantèrent, ce fui dans la langue de Virgile, A peine avaient-ils été incorporel
à I;i république que déjà Cicôron disait dans le sénat; u Nous ne pouvons passer sons silence l;i valeur, la for-» mêlé et la constance des Gaulois nos alliés; c'est la force de L'empire romain el l'ornement de sa grandeur. ■
Les Gaulois ne brillaient pas moins dans les lettres que dans les armes. Plusieurs des poètes qu'on admirait à Rome, tels que Varon <'f Gallus, étaient nés dans les Gaules; et le fameux comédien qui fil les délices du théâtre romain el que Cicéroj] appelait son ami, Roscius était Gaulois.
Mais nous n'avons point à nous occuper aujourd'hui des Gaulois qui abandonnèrent, pour obéir à leurs maîtres, la langue de leurs pères, el qui se firent Romains par crainte «m par ambition, Tournons nos regards vers cette partie de la Gaule qui s'avance au loin dans la mer, comme une conquête de la terre sur l'Océan. Cette contrée, que l'on nommait jadis l'Armorique, plus tard la Bretagne, comprend les départements des Côtes-du-Nord , du Finistère et du Morbihan. Là les aimées romaines ne s'aventuraient qu'avec crainte. La pauvreté de ces contrées sauvages n'y appelait point leur avidité, et la résistance opiniâtre des habitants ne leur offrait que des succès douteux: aussi abandonnait-on à leur farouche indépendance, à leur langage barbare, des peuples qu'où jugeait indigues d(>* bienfaits de la civilisation et des honneurs de. l'esclavage. Le langage barbare était la langue celtique, qui se conserva ainsi pure de tout alliage romain, qui résista également à l'influence de la langue française,, et qui existe encore aujourd'hui dans les campagnes de la vieille Armorique, aussi immuable
Mi \l \TI\KKS LITTÉRAIRES.
que ces rochers de Karaak sur Lesquels le sang gaulois coulait jadis sous la bâche fanatique de* druides.
Cette langue, que nous nommerons le celto-breton, n'était-elle réeUement, comme on l'a dit, qu'un jargon grossier? Le Breton Abailard avait-il raison d'en être honteux H de se vanter de ne pas la connaître? le docte bénédictin do Saint-Maur, Taillandier, était-il on droit de dire que colle langue barbare ne pouvait se prêter ni à la mesure ni à l'harmonie des vers? et justifie-t-elle ce mépris avec lequel, de nos jours encore, les philologues ont traité le bas-breton, tout en avouant sa liante antiquité?
Cette langue était encore si inconnue au reste de la France pendant le siècle dernier qu'il n'y a rien d'invraisemblable dans l'anecdote que je vous demande la permission de vous raconter.
Vers les premiers temps du règne de Louis XVI, deux bateleurs promenaient dans les foires et les marchés de la Basse-Bretagne un orang-outang de grande taille, qu'ils avaient costumé en sauvage. Comme ils se disposaient à l'amener à Paris, il mourut. Grande fut la désolation des deux industriels, qui avaient fondé de \asles espérances de fortune sur leur singe. Ils s'étaient mis tristement en roule avec leur cage vide, cherchant dans leur cerveau par quelle autre curiosité ils pourraient remplacer l'animal qu'ils avaient perdu, lorsque, sur le bord du chemin, ils aperçurent un paysan profondément endormi à la suite d'un repas de noces où il avait bu en Breton à la sa nié de* époux. A la vue de cette figure étrange, les bateleurs conçoivent sur-le-champ un projet qui doit les dédommager amplement de leur perte. Un
singe!" qu'est-ce que cela, auprès d'un homme sauvage trouvé dans les forêts du Nouveau-Monde et qu'aucune tentative humaine n'a pu encore civiliser? Aussitôt fait qu'imaginé. Le malheureux ivrogne est déshabillé de la tête aux pieds, et revêtu aussitôt de la défroque de l'orang-outang, puis enfermé dans la cage vide, dont les barreaux auraient pu défier les forces d'un Hercule.
Les dernières limites de la Basse-Bretagne étaient déjà franchies depuis plusieurs heures lorsque enfin se réveilla notre Breton transformé en Iroquois. Nous vous laissons à penser quels furent, sa surprise d'abord, puis sa fureur et son désespoir, quand il se vit vêtu dune peau de tigre, coiffé d'un diadème de plumes et renfermé dans une cage de fer. Xos gens débarqués à Paris, l'affluence fut immense pour voir de près cet homme de la nature. Ce qui excitait surtout l'admiration des spectateurs, c'était son langage étrange, qui ne ressemblait à aucun autre idiome connu. In jour le malheureux captif s'avisa de chanter une des chansons de son pays : on s'émerveilla de plus belle. Enfin depuis un mois on ne parlait dans Paris que de l'homme sauvage et de ses chants, lorsqu'il prit fantaisie à M. Lenoir, alors lieutenant-général de police, de voir ce curieux spectacle. Ordre est donné aux bateleurs d'amener leur sauvage devant monseigneur, qui avait rassemblé chez lui une nombreuse et brillante compagnie. Ils obéissent , non sans quelque frayeur. L'homme en cage est apporté dans un riche salon rempli de seigneurs et de femmes élégantes qui s'empressent autour de lui. L'infortuné croit voir quelque intérêt, quelque pitié dans leurs regards :
S8 M ITIXKRS MITER 1IRKS.
il se rappelle alors un clianl triste cl plaintif de son pays, et il commence à chanter, sans grand espoir d'être iiiicii\ compris que par le passé. Voici la traduction de celle chanson, intitulée le Chant des âmes, que savent
Ions les paysans < 1 1 1 pays de (lornouailles :
.. Bonne santé, gens du Io;jis. Au nom de Dieu , mettez-vous en prières. \e soyez pas surpris si nous frappons à votre porte : c'est Jésus qui nous envoie vous éveiller si vuus dormez, gens de la maison, vous éveiller, grands et petits. S'il est encore de la pitié dans le monde, au nom de Dieu, écoulez-nous! Au nom de Dieu, secoureznous, s'il est encore de la pitié dans le monde! Ceux que inius avons nourris nous oui depuis long-temps oubliés : ceux que nous avons aimés nous oui délaisses sans pitié. Mon fils, ma fille, vous êtes couchés sur des lits de plume bien doux, et moi voire père, et moi votre mère, dans les flammes Au purgatoire, \<ms reposez la mollement, vous dormez d'un profond sommeil, et les pauvres âmes veillent dans les souffrances. I n drap blanc et cinq planches, un sac de paille sous la tête et cinq pieds de terre par-dessus, voilà tous les biens de ce monde. Jadis, quand nous étions vivants, nous avions parents et amis : aujourd'hui que nous sommes morts, nous n'avons plus ni parents ni amis. Au nom de Dieu, secoureznoiis ! Priez la Vierge bénie de répandre une goutte de son précieux lait sur les pauvres .unes en peine ! ■•
A ces chants, entrecoupés de sanglots, *\i'> larmes coulèrent de tous les \eu\. On eût dit que la clianson du pauvre captif avait été comprise de tous les assistants: elle l'avait été du moins du Aur d'Aiguillon, qui se rap-
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pela avoir souvent entendu le Chant des âmes alors qu'il étail gouverneur de la Bretagne. L'assemblée ne fui donc pas peu surprise de voir la conversation s'engager anssilùl entre le prétendu sauvage et un duc et pair de France. Tout s'éclaircil bien vite : les bateleurs furent punis comme ils le méritaient, cl le ilas-Breton rendu a ses chères landes natales, après avoir é!é présenté au roi, dont les bienfaits lui firent peiil-èlre bénir sa courte captivité.
Ainsi à cette époque le bas-breton, c'est-à-dire la langue celtique, était entièrement inconnu aux hommes d'érudition. Combien on les eût étonnés en leur apprenant que non-seulement cette langue existait, mais qu'elle avait une poésie pleine de grâce, de charme, d'énergie et de naïveté, qui se prêtait également à toutes les exigences de l'épopée, (h1 l'ode et de la chanson. Oui , les élèves des anciens druides revivent dans les chanteurs bretons; les bardes n'ont jamais cessé de faire retentir de leurs chants les rochers et les forêts de Trégtiier, de Léon et de Cornouailles. Ce ne sont plus guère aujourd'hui que de pauvres mendiants, nommés bons pannes, qui vont de hameau en hameau redire aux jeunes gens, sous la feuillée ou à la porte des églises, ci' qu'ils ont eux-mêmes appris dans leur enfance : c'est ainsi que les traditions historiques se conservent dans les campagnes sans le secours de l'écriture, et qu'aujourd'hui même, les échos de la Bretagne répètent encore les chants (puis répétaient au quatrième siècle de l'ère chrétienne, peut-être même long-temps auparavant.
Lorsque les Saxons envahirent la Grande-Bretagne, ils
lin M \I l\i;i:s LITTER URES.
en expulsèrent les bardes, qui se réfugièrenl en Armoria uc. Les principaux d'entre eux, Taliésen ri Hyvarnion, s'y établirent sons la protection du prince armoricain Judicaël , auquel ils prédirent de glorieuses destinées, liais le plus illustre <lrs bardes dont la tradition populaire ail conservé le souvenir, c'est Guincylan, qui vivait avant I an 1000 de 1 ère chrétienne. Il composa de aombreux chants à la manière des anciens bardes gaulois, et leur donna le nom de Dîoùganou ou prophéties. De nos joins encore Ions les paysans de l'Armorique ne parlent qu'avec respect de Guincylan le prophète.
Plusieurs de ces anciens chants bretons portent leur date avec eux : il en est, par exemple, qui se rapportent à la lutte qui s'établit, au sixième siècle, entre le druidisme et le christianisme. Les bardes de celle époque appartenaient ii la religion gaélique; et, lorsqu'ils se furent faits chréliens, ils conservèrent long-temps encore des principes druidiques mi ils mêlaient avec les doctrines chrétiennes. Le chant du magicien Merlin, si célèbre dans nos vieilles légendes françaises, nous parai! marquer le passage de l'ancien celle au nouveau. En voici la traduction :