‹ Matinées littéraires: cours complet de littérature moderneChapitre 43 sur 49 · M AT I \ É E S LIT T É HAÏR E S · texte numérisé non relu

M AT I \ É E S LIT T É HAÏR E S

que la mère de son enfant riait morte, il entra dans les ordres sacrés. Revenu dans sa patrie, il apprit qu'on l'avait trompé, et, ne pouvant plus devenir l'époux de celle qu'il aimait, il voulut du moins consacrer sa vie à l'accomplissement de ses devoirs de père. Le jeune Érasme recula l'Ireeht , puis à Deventer , une éducation solide qui devait mettre au jour les \asles facultés de son esprit. Orphelin à dix -sept ans, ses tuteurs, qui avaient dissipé son bien, lui firent prendre l'habit de chanoine dans le monastère de Sfein; mais sa passion pour l'étude et son amour des voyages ne pouvaient trouver satisfaction dans un cloître, et il quitta le sien pour chercher en Europe des amis et des protecteurs. Il en trouva partout; en Angleterre, Thomas Alorus et Henri VIII; en France, Budée et François Ier; en Italie, Aide Manuce et Léon X. Cependant il refusa toujours les honneurs et les dignités que lui offraient les souverains pour le fixer à leur cour. "Les gens de lettres, disait-il , sont comme les tapisseries de Flandre à grands personnages, qui ne font leur effet (pie lorsqu'elles sont vues de loin, m Le séjour des palais convenait peu à la simplicité de ses goûts, au désintéressement de son ambition, et surtout à son penchant pour une vie errante et studieuse tout à la fois.

Ce qui distinguait Erasme des docteurs des universités, c'était l'esprit. Érasme n'était pas seulement un prodige de science, c'était l'écrivain le plus spirituel et un des hommes les plus aimables que l'on put rencontrer. Sa raillerie fine et piquante n'avait rien d'amer ni d'outrageant. La franchise de ses opinions religieuses fut mise en doute par les catholiques et les luthériens, parée que,

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chrétien dans le cœur, comme l'attestent ses écrits cl sa vie, il sut résister aux passions et aux erreurs de son temps. On lui fit un crime, de part et d'autre, de la modération de son caractère , qui ne pouvait s'associer ni aux doctrines du moine de Wittembérg, ni à la haine de ses ennemis. — Tel était l'auteur d'une foule de traités et de commentaires théologiques, que l'élégance de leur latinité et l'immense érudition qu'on y rencontre ont assez mal défendu contre l'oubli, tandis que YEloge de la Folie, les Adages et les Colloques transmettaient le nom d'Érasme à la postérité. Les Adages sont un recueil de toutes les pensées morales et philosophiques qu'Érasme avait trouvées éparses dans les écrivains de l'antiquité : les Colloques sont une satire fine et piquante des travers de son siècle , à la manière des dialogues de Lucien : enfin YEloge de la Folie est un modèle de cette bonne et vive plaisanterie qui touche à la satire, en ce qu'elle a de moins amer, et à la comédie en ce qu'elle a de plus délicat.

Voici comment, dans sa dédicace à son ami Thomas Mo rus, Erasme répond d'avance aux nombreux ennemis que lui suscita la-publication de YEloge de la Folie :

« Les chicaneurs diront que ces plaisanteries déshonorent la gravité théologique, et que celte satire est tout opposée à la modération chrétienne : ils m'accuseront de ressusciter l'ancienne comédie et de mordre tout le monde, comme un nouveau Lucien; mais je ne suis pas l'inventeur de cette manière d'écrire. Homère a écrit la Guerre des Grenouilles et des Rats; Virgile s'est exercé sur le Moucheron et Ovide sur la Noix ; Polycrate a fait

l'éloge bouffon de Busiris, ce tyran d'Egypte; Isocrate le réfuta; Glaucon a loué l'injustice; Favorin alouéThersite et la fièvre quarte; Sinésius les Tètes chauves; Lucien la Mouche parasite. — J'ai eu plus en vue de divertir que de mordre. — Celui qui déclame généralement contre toutes les différentes conditions de la vie et de la société fait bien voir qu'il n'en veut pas aux hommes, mais à leurs défauts. »

Après cette apologie de ses intentions, Erasme fait monter en chaire la Folie, qui commence par son propre éloge et celui de ses dames d'honneur, qui sont V Amourpropre, la Flatterie, l'Oubli, la Paresse, la Volupté et d'autres encore; puis elle attaque la Sagesse, et passe en revue toutes les professions humaines, qu'elle raille et critique sans en épargner aucune. Il faut voir avec quelle malice , malice qui n'est pas toujours dénuée de raison, la Folie accuse la plupart des sages de l'antiquité des malheurs de leur patrie. Passant ensuite aux philosophes des temps plus modernes, elle en trace ce portrait :

« Encore on prendrait patience si ces philosophes n'étaient incapables que des emplois publics; mais ils ne iraient pas mieux pour les devoirs de la vie. Invitez un sage à un repas : ou il gardera un morne silence, ou il fatiguera sans cesse la compagnie par de frivoles et impertinentes questions. Prenez-le pour danser, il s'en acquittera avec toute l'agilité d'un chameau : conduisez-le aux jeux publics, sa seule ligure empêchera les divertissements du peuple. Entre-t-il quelque part où la conversation soil animée, chacun se tait , comme s'il voyait

entrer le loup. Faut-il acheter, vendre, passer un contrat, enfin s'agit-il de quelque action nécessaire dans le cours delà vie, vous le prendrez plutôt pour une souche que pour un homme : aussi ce philosophe fa' est bon à rien, ni pour son pays, ni pour les siens, ni pour luimême. — Tout ce qui se fait chez les hommes est plein de folie. Si une seule tète veut arrêter le torrent, qu'elle s'enfonce dans un désert comme Timon et qu'elle y jouisse tout à son aise de sa sagesse. 55

Ce que nous venons de vous lire en français assez médiocre a été écrit par Erasme dans un latin où la grâce du style le dispute à la finesse de l'observation. Il est bien regrettable que la plupart des savants et des historiens du seizième siècle se soient crus obligés d'écrire dans la langue de Cicéron. Ils y étaient en quelque sorte forcés par le désir d'être lus dans les pays étrangers , et de devenir ainsi des écrivains européens, tandis qu'en se servant de leur langue maternelle, ils n'eussent été que des écrivains français, anglais, allemands, espagnols ou italiens. On ne peut douter que ce ne soit là une des principales causes qui retardèrent les progrès des langues modernes cl surtout de la langue française.

Ce même reproche, d'avoir préféré la langue latine à leur langue nationale, peut être adressé au jésuite espagnol Vives et au docte Parisien Guillaume Budée, qui ne signait jamais que Budœus. Le premier a laissé de nom^ breux ouvrages théologiques et philosophiques qui ne doivent pas nous occuper. Le second , malgré son savant traité sur les monnaies des anciens, n'aurait pas trouvé place dans nos études littéraires, si son livre de YInsti*

tution d'un Prince, qu'il dédia à François I™, et surtout la pari glorieuse qu'il eut à la fondation du Collège de France, n'eussent recommandé sa mémoire à la reconnaissance des gens de lettres. Disons quelques mois de l,i vie de cet homme qu'Erasme nommait le prodige de hi France el Lascaris Y Athénien de Paris.

Le jeune Budée, 'issu dune famille riche et considérée, ne s'annonce point d'abord comme un de ces savants précoces qui préfèrent L'étude aux jeu\ de l'enfance et aux plaisirs de la jeunesse. Loin de là, le précepteur qu'on lui donne1, et les coins de l'Université d'Orléans, qu'on le force de suivre, ne l'ont de lui qu'un ignorant, un dissipateur; et, à son retour dans sa famille, la chasse est la plus innocente des distractions auxquelles il se livre. A vingt-trois ans, lîudée ne sait rien encore, que faire des folies. Mais voilà que tout à coup, et sans qu'il soit possible de pénétrer la cause de ce changement subit et imprévu, lîudée vend ses chevaux, ses chiens, congédie ses valets, déserte les tripots, quille les compagnons de ses plaisirs, et prend pour règle de conduite et pour devise un adage latin que l'on peut traduire ainsi : k Tout le temps que l'homme ne donne pas à l'élude est perdu pour lui. De ce moment lîudée ne perd pas un jour, pas une heure : il regrette même le temps passé à manger el à dormir. On le marie, et c'est à grand' peine qu'on obtient de lui de ne donner, le jour de son mariage, que quatres heures à l'étude. Déjà, sans maître, il a appris le latin , et il sait par cœur tout Cicéron : bientôt Hermonymes de Sparte et Lascaris lui enseignent la langue d'Homère. C'est à Jacques Folier qu'il

J.IT'I'Kli ATI RE F II \\C, \ISI.. ;JGI

demande de L'instruire dans les mathématiques, cl rélève ne larde pas à surpasser son maître. Les antiquités, la politique, la morale, le droit, la médecine, les sciences naturelles, enfin, toutes les connaissances humaines, Budée les vent acquérir, et il y parvient. Pour arriver là , après une jeunesse orageuse et dissipée, que de jours et de nuits il dut passer dans l'étude et le travail! Quand il se livrait à ses occupations favorites, le reste du monde n'était rien pour lui. In jour qu'un domestique entra dans son cabinet en criant que le l'eu était à la maison : - Avertissez ma femme, répondit Budée sans détourner les yeux du livre qui l'absorbail tout entier, vous savez bien que je ne me mêle pas des affaires du ménage. • On ne rencontre de semblables préoccupations que chez les hommes supérieurs : c'est à elles que l'on doit les découvertes du génie : « Comment avez-vous trouvé votre système du monde? demandait-on à Acvvlon. — En y pensant toujours, •• répondit-il.

Les disputes des écojes n'avaient point cesse avec les querelles des réalistes et des nominaux : elles étaient même redevenues si violentes quelles dégénéraient en injures grossières et finissaient souvent par des coups de poing. L'aigreur des controverses scolastiques passait quelquefois dans les discussions littéraires; mais les trois hommes qui dominaient ces discussions, Erasme, Vives el Budée, ne cessèrent jamais de se donner réciproquement des témoignages de sincère admiration el de franche amitié. Ils s'aimaient par amour de la science. Jamais on ne vil régner parmi les érudits de l'Europe une

fraternité plus touchante. On ne trouve dans ces hoini. :)1

mes, i'i laine liane el élevée, à l'esprit grave el enjoué

toul ensemble, aucun symptôme de la liasse jalousie qui

dévora plus tard les gens de lettres : ils ne songeaient qu'à se l'aire valoir l'un l'autre, (le qui tt'esl pas moins rare que cette amitié dévouée, e 'est l'appui bienveillant, cesl la protection éclairée, c'est l'hospitalité généreuse (pie tous les hommes de savoir el de talent, à quelque pays, à quelque rang qu'ils appartiennent, trouvent à la cour de France : l'homme d'Europe qui les aime le plus et les apprécie le mieux , c'est François 1er.

Transportons-nous par la pensée à la cour du roi chevalier, dans ce jour solennel où fut fondé par lui le Collège royal de France, jeune el brillant rival de la vieille luiversité fl,Vil|. Écoutons ces deux vieillards qui, en attendant le roi, se promènent dans une des salles du palais el s'entretiennent de la cérémonie qui se prépare '. I-'un d'eux est maître des requêtes, prévôjdes marchands, intendant de la librairie royale, el le pins savant homme de l'Yance; nous avons nommé Rudéc : l'autre, qui veul rester inconnu, est la gloire du peuple halave; c'est Miasme. Il s'est arraché à sa retraite de Frihourg pour venir eu secret à Paris jouir du triomphe de son ami Budée; car il sait que c'est Buttée qui a inspiré au roi la pensée d'instituer à Paris une école rivale du collège de Florence, œuvre des Medicis,, cl de celui

1 Nous pensons qUon nous pardonnera d'employer ici une Corme (|iii n'a peut-être pas toute la sévérité accoutumée en pareille matière, mais qui nous a semblé plus heureuse qu'aucune autre pour esquisser rapidement le tableau de celte brillante époque qu'on peut appeler le siècle de François Ier.

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de Louvain, fdAdé pat un simple chanoine. Ces deux hommes, dont la science est la commune patrie, s»1 racontent les obstacles que les lettres ont eu à vaincre avant d'arriver à 1ère glorieuse qui s'ouvre pour elles.

a Vous savez, dit Budée à son ami, que l'étude des langues savantes était anéantie Lorsque le pape Clément V, dans le concile général tenu à Vienne en 1.311, ordonna qu'à Rome et dans les universités de Paris, d'Oxford , de Bologne et de Salaïuanquo, il serait institué des chaires pour l'enseignement de l'hébreu , de l'arabe et du clialdéen. Mais, soit que les professeurs aient manqué aux chaires ou les élèves aux professeurs, on n'entendit dans les écoles que d'interminables querelles de mots , et les lettres restèrent plongées dans la barbarie; au point que, il n'y a pas long-temps de cela, les langues grecque et hébraïque étaient entièrement ignorées dans les collèges de Paris, et les meilleurs écrivains de l'antiquité n'y étaient pas même connus de nom. On eût parlé aux plus savants d'Homère, de Pindare, de Sophocle, de Platon, de Xénophon et de Plularqiie, qu'ils eussent répondu comme on disait alors, lorsqu'une citalion grecque se présentait dans le Digeste : G'vsi ihi urecj cria ne se lit point.

» — Le temps n'est pas loin encore, ajouta Érasme en riant, oii , quand on savait un peu de grec, on passait pour hérétique, et mon ami Conrad Héresbach m'a assuré avoir entendu un bon religieux dire en chaire : .. On a trouvé une nouvelle langue, qu'on appelle grecque : celle langue enfante toutes les hérésies, aussi faut-il s'en garantir avec soin, .le vois dans les mains d'un grand nom-

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hic de personnes un livre écrîl dans celle langue; <>u le nomme le Nouveau Testament ■. c'esl un livre plein de ronces cl de vipères. Quant à la langue hébraïque, l<>us ceux qui L'apprennent deviennent juifs aussitôt.

• — Cette ignorance ne m'étonne point, reprit Budée; car, vous le savez aussi bien que moi, ce ne lui qu'en I 453, lorsque la prise de Constantinople par Mahomet II força les savauls grecs d'emporter leurs pénates en exil, (pie l'Italie d'abord et la France ensuite furent éclairées des rayons du soleil d'Orient. Ici, les difficultés sans nombre (pic la Sorbonne cl l'Université opposent encore à l'enseignement des lettres grecques cl hébraïques ont déterminé le roi à fonder un nouveau collège où elles seront professées publiquement. Combien je regrette que votre déférence pour la volonté de Charles-Quint, voire souverain, vous ait l'ait refuser les offres de mon seigneur le roi de France! En vous plaçant à la tète de son Collège royal, François I'r en assurait le succès cl la gloire dans le présent et l'avenir. Quel autre nom que celui d'Erasme méritait cet honneur?

» — Le vôtre, dit Krasme; et je sais, mon cher Budée, ipic c'est vous-même qui m'avez désigné au roi. Mais votre modestie vous trompe cl votre amitié vous égare. La France n'aura besoin d'aucun secours étranger pour marcher dans le chemin de la gloire, tant qu'elle aura des hommes comme vous pour l'y conduire... .Mais voici le roi qui s'avance avec toute sa cour. Relirons-nous à l'écart, et tandis qu'il va s'entretenir avec les hommes éminents rassemblés dans celle enceinte, faites-les-moi connaître.

» — Volontiers, répond Budée; niais je ne garantis point que mes jugements seront ceux de la postérité. Le premier dont j'aie à vous parler, c'est Je roi. Elève du Collège de Navarre, ce prince s'y distingue parmi ses condisciples dont il est le rival et l'ami. Son professeur, François Tissot, lui dédie la première grammaire hébraïque imprimée en France, et l'Italien Castiglione lui lit un ouvrage auquel le prince fait des corrections qui sont un titre littéraire plus glorieux peut-être que le livre lui-même. Devenu roi, François Ier oublie un moment, dans les combats et dans les fêtes, les leçons du Collège de Navarre ; mais il ne tarde pas à s'en ressouvenir. Après le plaisir de se voir environné de ses chevaliers sur un champ de bataille, et aussi peut-être celui d'être entouré des plus belles et des plus nobles dames dans une fêle, il n'en connaît pas de plus doux que de rassembler à ses côtés les hommes que leur habileté dans les lettres ou dans les arts recommande à ses bienfaits. François F1' aime les lettres pour elles-mêmes, S'il était né loin du trône, il les aurait cultivées comme un plaisir; sur le trône, il les recherche comme une gloire.

» Après le roi , il est juste de vous nommer trois hommes, trois frères, dont chacun suffirait à la gloire d'une famille. L'aîné, Guillaume du Bellay-Langey, esl à la fois vaillant capitaine, habile diplomate et bon historien. Il écrit l'histoire i\v son temps. Mais il esl ;i craindre que son amour pour le roi ne l'aveugle quelquefois sur des torts de conduite que condamne la politique et que réprouve la morale. Son livre n'en sera pas

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moins un monument précieux de L'histoire de ce siècle. — Le second, revêtu de la robe épiscopale, el qui sans doute revêtira un jour la pourpre romaine, est Jean du Bellay. Les lettres n'ont pas d'ami plus dévoué ni plus éclairé. Il esl le Mécène de cet autre Auguste. Poêle et orateur, il écrit el parle en homme à qui le ciel a départi Ions ses dons; mais les graves occupations dont le charge la confiance du roi ne lui laissent que peu de temps à donner an\ travaux littéraires. — Enfin le troisième de ces illustres frères, Martin du Bellay, s'associe à la gloire de ses aines par des écrits historiques et de hantes vertus publiques cl privées.

« Regarde* près d'eux ce prélat : il vous esl connu; car vous-même l'avez comparé à un ange descendu du ciel pour rétablir le culte des lettres. C'est l'évéque de Paris, le docte Porcher. — Cet autre prêtre, qui , à défaut de parents « s'est fait une famille de tous les pauvres, c'est l'élit, le confesseur de Louis XII. Le roi l'a nommé évèque de Troyes el de Senlis. — Voyez aussi ce prélat qui l'ail déposer aux pieds du monarque des caisses qu'il rapporte de son ambassade à Venise : c'est Guillaume Pelissier, dont l'érudition vous est connue. Ces caisses renferment des manuscrits grecs, hébreux, syriaques, que le roi vient d'acquérir el qui vont enrichir nos bibliothèques.

• — Quel esl, demanda Erasme, ce jeune homme que vient de présenter au roi un prêtrequi paraît l'entretenir familièrement'.''

s — Le prêtre est aumônier et lecteur du roi; c'est Jacques Colin, qui improvise en latin et en français avec

LITTKHATllUs FRANÇAISE. Mil

une égale facilité; cl (|iianl au jeune homme dont il s'esi l'ait le protecteur, on raconte sur son enfance des circonstances assez étranges. Fils, à ce qu'on prétend , d'un bouclier de Alelun, il se sauva de la maison paternelle pour échapper à quelque châtiment. Exténué de fatigue et de faim , il s'était couché dans un champ de la lleauce, et il était près de rendre l'âme, lorsque vint à passer un gentilhomme qui en eut pitié et le conduisit à l'hôpital. A peine guéri , on le renvoya avec seize sous dans sa poche. Il vint à Paris et se mit à servir les écoliers : mais, tout en gagnant péniblement son pain de chaque jour, il trouvait moyen d'étudier et de se faire savant. Colin l'a trouvé dans un grenier, traduisant des manuscrits grecs à la lueur de quelques charbons embrasés : il vient d'être reçu maître ès-arts : on le nomme Jacques Amyot. Dieu sait ce qu'il sera un jour : mais si sa physionomie n'est pas trompeuse, on peut lui prédire de hautes destinées.

• — Je le crois comme vous, dit Erasme. On ne part pas de si bas pour s'arrêter en chemin; Je prévois qu'il ne manquera pus de protecteurs; et à la façon bienveillante dont le regarde celle belle dame que le roi a fait asseoir près de lui, on peut croire que la fortune du jeune Amyol est assurée.

- — Celte femme, qui vous parait belle, va encore s'embellir à vos yeux, quand je vous aurai dit son nom. C'est Marguerite de Valois, reine de \avarre : c'est la digne sœur de François I". Cette princesse, dont les malheurs ni les années n'ont pu altérer les charmes, est plus séduisante encore par l'esprit que par la beauté.

C'est peu pour elle de parler el d'écrire l'espagnol et litalien aussi bien que si elle était aée dans la patrie du (ad ou à la cour des Médias : le latin et l'hébreu même ne lui sont point étrangers; et ces graves études n'ont jamais nui a la vivacité de son esprit ni altéré la simplicité et l'enjouement de sa conversation. Courageuse dans le péril, furie dans l'adversité, sans elle notre roi, prisonnier de Charles-Quint à Madrid, aurait succombé sous le poids de >cs l'ers. C'est elle qui a sauvé les jours i\c son frère cl l'ail rougir le monarque espagnol de sa dureté envers son royal captif. Digne nièce de Charles d'Orléans, elle a composé quelques vers aussi beaux que ceux d'aucun poète en renom : je veux vous en réciter quelques-uns qui vous montreront que je ne lui donne point des louanges exagérées. Voici comment elle fait parler Dieu dans son Miroir de Vàtne pécheresse :

Qui a crée dans la mer la baleine, El les poissons vivants au fond de l'eau? Qui a créé l'éléphant en la plaine, Et qui a mis an cerf et au taureau Cornes au Iront.'' qui défend le roseau De l'aspic vent? qui le cèdre ruine?

Qui l'ail le beau laid estre , cl le laid beau , J.e jour serein el l'espaisse bruine?

(l'est moi tout seul, sans nul y appeler : Pourquoi chacun doit avoir connoissance Que je peux tout Le muet lais parler, Le sourd ouïr : en mon obéissance Je tiens la mort cl lui donne puissance Gomme je veux, et lais ce qui me plaisl. De chacun veux avoir reconnoissance D'eslre son Dieu, celui tout seul qui est.

LITTKRATTRE FRANÇAISE. 369

» — Ces vers sont vraiment beaux, dit Érasme, étonné qu'une femme s'élevât à cette hauteur de pensée et de poésie : mais tous les vers qu'elle a faits ressemblent-ils à ceux qui1 vous venez de citer?

• — Je ne suis pas assez courtisan pour le dire. Le plus grand nombre sont empreints d'un mysticisme affecté, qu'admirent les partisans des doctrines luthériennes. Je devrais peut-être, ainsi que vous (car on nous accuse tous deux de favoriser ces doctrines en secret), me joindre aux admirateurs de ce langage ascétique et inintelligible; mais j'ai pour habitude de n'admirer (pie ce (pie je comprends, et je suis encore trop bon catholique pour faire à Luther et à Calvin le sacrifice de mon goût et de ma raison.

» — Et la reine .Marguerite, demanda Erasme, eslelle vraiment huguenote?

— Le connétable de Montmorency et nos docteurs de Sorbonne l'en ont accusée hautement auprès du roi; mais le roi leur a toujours répondu : -Elle m'aime trop : elle ne croira jamais que ce que je croirai et ne prendra jamais de religion qui préjudicie à mon état. » Son seul tort, si c'en est un, est de s'interposer toujours entre la justice et le coupable, pour désarmer lune et sauver l'autre. Les flammes des bûchers lui font horreur, et tous ceux qu'elles menacent trouvent asile dans son royaume de Béa rn.

• — Ne dit-on pas, demanda Erasme, qu'elle compose des contes et nouvelles à la manière de l'Italien Boccace ?

» — Il est vrai, répondit Budée, et ces contes seront

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sans doute son premier titre au\ hommages de la postérité. Dans les moments dé loisir que lui laissent tes soucis de la politique , elle rassemble autour d'elle des s ; i \ , 1 1 1 1 s T des poètes, et s'amuse à deviser avec eux de prose cl de vers: elle a des secrétaires à qui elle dicte les coules joyeux qu'elle compose, et dont clic puise les sujets soi! dans les anciens fabliaux, soit dans le livre de Boccace, soil enfin dans sa propre ima;jinalion. La plupart de ces coules ont une morale un peu légère : mais vous connaissez le gottt des lecteurs français pour ces compositions badines où Ton s'inqUiète pou d'alarmer la pudeur, pourvu que l'esprit soit satisfait; on no pense pas chez nous que la gaieté puisse mener à la corruption, et là où Ton rit nous ne voyons plus d'immoralité. 11 osl à craindre, malgré cela, que les coules de la reine de Navarre ne lassent dire un jour qu'elle fut des plus expertes en fait do galanterie; ot cependant on aura grand torl de tiret de ses écrits aucune conclusion contre sa vertu. Elle a sans doute, dans ces compositions, le ton libre et dégagé que la galanterie a mis en ug&ge à la cour; mais il ne faut pas juger des mœurs dé la femme par l'esprit de l'écrhain. Marguerite plaide la cause de son so\e par sa conduite plus encore qu'elle ne l'attaque par ses écrits. Elle ne se contente pas d'ailleurs de ce genre de plaidoyer; car ce fut pour répondre à l'apologie qu'elle faisait <les femmes qu'un jour François I'r écrivit, avec ii ii diamant, sur une pitre du beau château de Chambord, cet adage royal :

Souvent Femme varie.

Bien lui pêl ipii s'j |i(> !

« — Quels sont ces deux hommes, à la figure réjouie, au leinl vermeil-, qui causent familièrement avec la reine de Navarre?

• — Ce sont les deux hommes qui passent à la coin pour avoir le plus d'esprit. Tous les deux sont valets de chambre de Marguerite : c'est un litre quelle leur a donné pour qu'ils eussent toujours accès auprès d'elle, tant elle aime les joyeux devis de l'un et les vers de l'autre. Le premier se nomme lîonavcnlure Despériers : c'est assurément le plus piquant conteur de notre époque, et je ne serais pas étonné qu'il eût mis la main aux plus jolis coules de s;i noble maîtresse : on peut s'en apercevoir à leur esprit sceptique et railleur, et surtoul ii la supériorité de leur style. On l'accuse avec raison d'être assez mauvais catholique et de s'égayer trop souvent sur le compte des gens d'église; nos poètes ont peu de scrupules à cet égard, et ils se vengent par des railleries de la puissance du clergé: c'est ainsi que, sans le vouloir peut-être, ils donnent des armes à leurs ennemis. Quant à Bonaventure Despériers, il est un des plus hardis ; et dans la foule de ses contes, j'en trouverais difficilement où la morale et la religion ne lussent pas sacrifiées au désir de (aire rire. Voici cependant une historiette qu'il nous a contée hier devant la reine et dont le vénérable Jean du Bellaj a ri tout le premier :

.. Il y avait un prêtre de village qui s'en faisait accroire

• et parlait d'une braveté grande afin «le se faire estimer

• un grand docteur. Et même, en confessant, il avait : des ternies qui étonnaient les pauvres gens. Un jour, « il confessait un pauvre homme, manouvrier, auquel il

demandait: — Orçà, mon ami, es-tu point ambitieux? — Le pauvre homme disaitque non, pensant bien que ce mot-là appartenait aux grands seigneurs. Le prêtre,

en après, lui vint demander : — Es-tu point glouton? •■ — \enni. — Es-tu point superbe? — \enni. — Es-ln

• point iraconde? — Xcnni. Le prêtre, voyant qu'il lui

• répondait toujours nenni : — Kl qu'es-tu donc enfin.'' ■ dit-il. — Je suis maçon, cl voici ma truelle Il )

en eut un autre qui répondit de même à son confesseur. C'était un berger auquel le prêtre demandait :

• — Or çà, mon ami, avez-vous bien gardé les commandements de Dieu? — Nenni, disait le berger. — C'est

■• mal l'ail, «lisait le prêtre. El les commandements de l'Église?— Nenni. Lors dit le prêtre: — Qu'avez-vous •• donc «fardé? — Je n'ai garde que mes brebis, dit le

• berger.

•• Le l»on Érasme ne put s'empêcher de sourire; puis il demanda à Budèe si jamais Despériers ne donnait un bul moral à ses contes. ..Car, ajouta-t-il, s'il est bien d'amuser, il est mieux d'instruire. «

— Voici, répondit Budée, un conte qu'il débita un

jour devant des alchimistes qui se vantaient de faire de

l'or. Il renferme une leçon <pii sera bonne en tout temps

et qu'on fera toujours bien de présenter aux hommes :

. Chacun sait que le commun langage des alchimistes,

• c'est qu'ils se promettent un monde de richesses, et ■ qu'ils savent des secrets de nature que tons les hommes

• ensemble ne savent pas : mais à la fin tout s'en va en ruinée; cl ne les saurait-on mieux comparer qu'à une bonne femme qui portait une potée de lait au marché,

» faisant son compte ainsi : quelle la vendrait deux liards;

» de ces deux liards elle achèterait une douzaine d'oeufs,

• lesquels on mettrait couver, et en aurait une douzaine •• de poussins ; ces poussins deviendraient grands et vau- » (Iraient cinq sous la pièce ; ce serait un écu et plus, dont » elle achèterait deux cochons, mâle et femelle, qui de-

• viendraient grands et en feraient une douzaine (Vautres,

• quelle vendrait vingt sous la pièce après les avoir nour- » ris quelque temps; ce seraient douze francs, dont elle

• achèterait une jument, qui porterait un beau poulain, » lequel croîtrait et deviendrait tout gentil ; il sauterait et

• ferait hin. Et en disant hin, la bonne femme, de Taise » quelle en avait en son compte, se print à faire la

• ruade que ferait son poulain; et, en ce faisant, sa potée de lait va tomber, et se répandit toute. Et voilà ses

■ œufs, ses poussins, ses cochons, sa jument et son pou- « laiu tous par terre. — Ainsi les alchimistes, après qu'ils

ont bien fournayc, charbonné, souillé, distillé, cal- » ciné, congelé, ii\é, liquéfié, vilrilié, putréfié, il ne

faut que casser un alambic pour les mettre au compte - de la bonne femme.

m Le plus âgé des deux valets de chambre de la reine de Navarre, continua Budée, est lils de poète, père de poète, et poète lui-même; mais vous verrez qu'il sera assez mauvais fils et assez mauvais père pour absorber en lui seul la renommée de trois générations. Il fera oublier son père et empêchera qu'on ne se souvienne de son fils, tant il leur est supérieur par le talent. Un le nomme ('dément Afarol.

A ce nom , dont la gloire n'était déjà plus enfermée i. :$2

37 i MAUVE KS 1,11 TER AI MIS

dans les frontières de la France, les regards d'Erasme se fixèrent [>lns attentivement sur le valet de chambre de la reine, et il pria limier de lui faire connaître l'homme qui osail être poète sans le secours des anciens :

>. Lorsque naquit Clément Marot, dit Budée, le Roman de la Rose était le plus renommé de fous les monuments de la poésie Française : le tangage des anciens trouvères avait déjà trop vieilli pour qu'on pu! admirer leurs ouvrages, ou même les comprendre. Le père de notre poêle, connu sous le nom de Jean Marot, niais dont le véritable nom était Desmarets, avait un Ac^ premiers donné à la langue plus de souplesse, plus d'élégance et plus de correction. La reine de France, Anne de Bretagne, à qui Jean Marot l'ut présenté par une de ses filles d'Iionneur, estima si fort sa personne et son talent, qu'elle le choisit pour son poète, et le donna au roi Louis XII pour l'accompagner dans son expédition contre (iènes et Venise. Jean Marot mil en vers l'histoire de celle expédition. Ce n'est pas une Iliade assurément ; mais on y douve des passages qui ne masquent ni de sentiment, ni de poésie, tels (pie ce tableau du départ du roi :

Le roy, sçachanl par Fraye expérience Qu'en fait de guerre il n'est <|ue diligence, l'art de Lyon, devers (ircnoble tire.

Le peuple, lors regrettant sou absence, I, armes au\ yeux, «lisoit en révérence : . Xostre bon roy, Dieu te \euille conduire! » L'un va pleurant; l'autre plaint et soupire; L'autre oiauldit (jui le conseil lui donne, Disant ainsi : i L'on ne doibt la personne

De nostre prince ainsi mettre au hasard. • L'autre respond : - Ta raison n'est pas bonne, Car des brebis que pastour abandonne Souvent le loup en dévote à l'escarl. »

Bourgeois, marchands et peuples méchaniques Sont tous perplex en leurs bancs et boutiques; Prêtres en pleurs convertissent leurs chants : Mais leurs douleurs sont Heurs aromatiques Au prix de ircoir pauvres paysans rustiques Tordre leurs mains, cryans parmi les champs, Dysanl ainsi : ■ Prenons glaives tranchans, Prenons harnoys, prenons cotte de maille, Kl le suivons en quelque lieu qu'il aille; C'est nostre roy, nostre père et appuy : Car mieux nous vault, soit d'estoc el de taille Le défendant, mourir en la bataille, Que de languir en doleur après luy. -

» On ne trouverait pas, continua Budée, dix vers comme ceux-ci dans tout le Roman de la Rose. Ce n'est pas de l'esprit, comme on en peut faire par le rapprochement calculé de certains mots ; ce sont des sentiments vrais, noblement exprimés. Jean Ma rot a composé en outre une foule de rondeaux , d'épitres et de clianls royaux , qui se recommandent plus encore par l'honnêteté que par le talent du poète : on chercherait vainement dans tous ses vers une seule1 pensée malséante. .Malheureusement on ne peul pas en dire aidant de son fils, qui lui succéda dans la charge de valet de garde-robe du roi, et qui laissa son père bien loin derrière lui sur la route du Parnasse.

■ Clémenl Slarol naquit à Cahors en I i'.*.V Son père voulait faire de lui un avocat, niais il n'y nui parvenir: Clémenl était né poète; il fut poète. La reine Marguerite, charmée de son talent, le demanda au roi son frère, qui le lui donna, mais sans jamais lui retirersa royale protection, dont il avait tant besoin pour se faire pardonner ses folies. La plus grande de toutes fut l'amour, dont il fît sa principale occupation ; mais la plus dangereuse pour lui, celle qui faillit lui faire perdre entièrement la faveur royale, ce fut un penchant, qu'il s'efforça en vain de dissimuler, vers les doctrines de Luther. Condamné par le Chàtelet, il subit à Chartres un emprisonnement qui ne cessa qu'au retour du roi dans ses étals : on ne lui avait tenu compte ni de ses protestations d'orthodoxie, maintes fois répétées en prose et en vers, ni de son courage à la bataille de Pavie, où il fut Messe au liras. Le jour même où le roi le fit mettre en liberté, il écrivit à ses amis ce joli rondeau :

En liberté maintenant me pourmaine;

liais en prison pourtant je fus clone.

\ oilà comment Fortune me demaine!

Coi bien cl mal : Dieu suit du tout loué!

Les envieux ont dit que de noué N'en sortirais : ipic la mort les emmainc ! Muujjre leurs dents, le nen est desnoué : Kn liberté maintenant me pourmaine.

Pourtant, si j'ai lasché la court rommaine, Entre meschans ne fus one alloué :

De bien famezj'ai liante le domaine; Mais en prison pourtant je fus cloué

J'eus à Paris prison fort inhumaine; \ Chartres fus douleemenl enclouc :

Maintenant vais où mon plaisir me maine : C'rst bien cl mal : Dieu soil du tout loué!

Au l'oit, amis, c'est à vous bien joui-, Quand rostre main hors du per me ramaine. Escrit et faict d'un cœur bien enjoué, . Le premier jour de la verte semaine, En liberté '

» La leçon qu'avait reçue le poète ne le corrigea point. Un an s'était à peine écoulé qu'il fut mis de nouveau en prison pour avoir voulu tirer un homme des mains des archers. Une épître, dans laquelle il raconta plaisamment au roi son aventure, lui obtint sa grâce d'un prince qui pardonne tout en faveur des lions vers, qu'il n'aime pas moins que les bonnes actions. (Test dans les pièces de ce genre que brille surtout Je talenl de Marot. Quelques personnes graves blâment le ton d'aisance el de familiarité qu'il y prend avec les grands seigneurs, avec les princesses el même avec le roi : pour moi, si j'étais roi, j'aimerais qu'un poêle comme Marot me parlât ainsi, (le doit être le privilège des talents supérieurs de se placer au niveau des personnages les plus haut placés dans l'Etat. Marot est d'ailleurs trop fin courtisan, il a trop souvent besoin ou de la clémence ou de la munificence royale pour ne pas donner à celle familiarité un earac-

1ère respectueux qui corrige ce qu'elle* peut avoir de hardi. Lorsque, dans ses êpitres, dans ses rondeaux, dans ses épigramuies à la manière de Martial, il se permet, avec les têtes couronnées, un aimable cl élégant badinage, il esl impossible qu'elles s'en offensent, tant la louange \ csl délicatement -amenée : ot d'ailleurs, en France ne pardonne-t-on pas tout à l'esprit? .Ma rot en a beaucoup et il en use , peut-cire même en abuse-t-il quelquefois. Ce qui me semble moins excusable que l'abus de l'esprit, c'est cet excès d'aniour-propre qui fait qu'on se croit le droit de toucher aux œuvres dès anciens poètes. Je n'aime point, par exemple, que pour complaire à un désir du roi, il se soit permis de rajeunir les vers du Roman de la Rose et surtout de corrige? les poésies de Villon. Je regrette encore plus de le voir, au lieu de s'abandonner 6 son inspiration naturelle, travailler péniblement à faire passer dans notre langue les Églogues de Virgile, les Métamorphoses d'Ovide et les Psaumes de David. N'ayant eu , comme il le dit luimême, que la cour pour maîtresse d'école, il ne devait pas s'aventurer à traduire ce qu'il ne pouvait pas comprendre. Ce n'est pas avec des ailes de papillon qu'on peul suivre le vol de l'aigle. Concevez-vous que, dans le cerveau d'un homme sensé, (misse naître l'idée de transformer les cantiques sacrés en couplels de chanson , et que les seigneurs et les dames de la cour, Marguerite de Navarre et le roi lui-même s'en aillent l'après-diner , au Pré-attx-Clercs , pour chauler ces couplels sur des airs qui sont loin d'avoir un Caractère religieux? LaSorbonno a fait entendre ses plaintes sur cette profanation ; mais

Alarol n en a cure, et le roi lui-même a ordonné qu'il continuât son travail, ainsi que L'attestent ces vers :

Puisque voulez que je poursuive, ô sire, L'œuvre royal du psautier commencé,

Kl que tout cœur aimant Dieu le désire,

D'y besogner me tiens pour dispensé.

S'en sente donc qui voudra offensé ;

Car ceux à qui un tel bien ne peut plaire

Doivent penser, si jà ne l'ont pensé,

(^u'en vous plaisant , me plais t de leur déplaire,

m — Il me semble, observa Érasme, que la complaisance du courlisan ne sert pas le talent du poète. La harpe du saint roi doit mal résonner dans une main habituée au luth joyeux des trouvères. M a rot ne peut chanter à l'aise qu'au milieu des fêles mondaines de la cour; cl la rai» son qu'il donne pour se justifier aux yeux des gens sensés est d'un homme qui ambitionne plus les bienfaits de la cour que les éloges de la postérité.

•• — Vous a\ez raison, répondit lludée ; laul (pie Alarol elianle les belles daines de la cour, laul qu'il célèbre l'enivrement des fêtes royales, tant quil monte sa lyre aux accords de l'amour ou plutôt de la volupté, il donne à ses vers une naïveté, une grâce, nue délicatesse qui désespéreront ses nombreux imitateurs. Le style de Alarot, dans ces compositions légères où l'esprit joue et badine, sera long-temps en faveur parmi les poètes, et il y en aura peu, j'imagine, qui parviennent à égaler leur modèle. Il possède un art merveilleux de couper ses vers et de continuer sa pensée de l'un à l'autre sans en

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détruire l'harmonie. Ces enjambements, habilement placés, donnent au style de l'aisance et du naturel : mais il esl à craindre qu'on n'en abuse quelque jour, cl alors que deviendra notre rhythme poétique?

• — Vous m'avez dit, mon cher Budée, que Marol excellai! dans l'épitre : n'en savez- vous point quelqu'une qui puisse me donner une idée complète de son talent ?

• — Il va vous en faire juger lui-même, car je le vois qui s'avance vers le roi un papier à la main. C'est sans doute pour lui adresser quelque demande d'argent, et il en obtiendra si les vers sont bons. Approchons-nous pour l'écouter, »

Marot, en effet, s'étant approché du roi, s'inclina avec une respectueuse aisance, et, d'une voix qui n'avait rien d'embarrassé , il lut son épitre :

On dit bien vrai; la mauvaise fortune

Ne vient jamais, qu'elle n'en apporte une,

Ou deux, on trois avecques elle, sire :

Votre cœur noble en saui'oil bien que dire.

VA moi, ehélif, qui ne suis roi, ne rien,

L'ai espronvé. Va vous conterai bien,

Si vous roulez, comment vint la besongne.

J'avois un jour un valet de Gascongne, Gourmand, yvrogne et assuré menteur, Pipenr, larron, jureur, blasphémateur,

Sentant la bail de cent pas à la ronde ; .Au demeurant le meilleur fils du inonde. Ce vénérable Hillot lut averti

Do quelque argent que m'aviez départi , Et que ma bourse avoit grosse apostumc. Il se leva plutôt que de coustume, Et me va prendre en tapinois ycollo, Et vous la met très bien sous son aisselle , Argent et tout (cela se doit entendre) ; Et ne croi point que ce lût pour la rendre : Car onc depuis n'en ai ouï parler.

Bref, le vilain ne s'en voulut aller Pour si petit ; mais encore il me happe Saye et bonnet, chausses, pourpoincl et cappc. De mes habits en effet il pilla Tous les plus beaux, et puis s'en habilla Si justement , qu'à le voir ainsi estre Vous l'eussiez pris en plein jour pour son inaistre. Finalement de ma chambre il s'en va Droit à l'estable, où deux chevaux trouva, Laisse le pire et sur le meilleur monte , Pique et s'enfuit. Pour abréger le conte, Soyez certain qu'au sortir dudit lieu M'oublia rien, fors de me dire adieu.

Ainsi s'en va, chatouilleux de la gorge,

Ledit valet, monté comme un saint George, Et vous laissa monsieur dormir son saoul, Qui au réveil n'eut su trouver un soid. Ce monsieur-là, sire, c'étoit moi-même, Qui, sans mentir, fus au matin bien blême, Quand je me vis sa;;s honneste vesture , Et fort fâché de me voir sans monture. Mais pour l'argent que vous m'aviez donné, Je ne fus point de le perdre étonné ; Car votre argent, très débonnaire prince, Sans point de faute est sujet à la pince.... Mais néantmoins ce que je vous en mande N'est pour vous faire ou requeste ou demande :

Je ne veux point (nul de gens ressembler Oui n'ouï souci autre mie d'assembler.

Tant qu'ils vivront ils demanderont, eux :

Biais je commence à devenir honteux, Kl ne peux plus à ros dons m'arréster,

.le ne (lis pas, si voulez rien prcsler,

Qu'on ne le prenne : il n'est point de prosteur,

S'il veut prester, nui ne lasse un debteur.

Kl savez-vous, sire, comment je baye?

Yul ne le sait, si premier ne l'essaye?

\ ous me dev res , si je puis , du retour ,

Kl vous leray eneores ui\ bon loin-.

A celle lin qu'il n'y ail faille nulle.

Je vous leray une belle cédulle,

A vous payer, sans usure s'entend,

Quand on verra tout le monde content:

Ou, si voulez, à payer ce sera

Quand voire gloire et renom cessera.

Lorsque Ma rot oui achevé la lecture de sou èpitre, il lui aisé de voir, à la satisfaction qu'en témoigna François I", que le poêle ne tarderait pas à être le débiteur du monarque.

Érasme en lit la remarque : -Mais, ajoula-l-il, les rois s'honorent eux-mêmes par les bienfaits qu'ils répandent, bien plus que ceux qui les reçoivent n'en peuvent rire honorés; cl les délies de ce genre sont toujours acquittées par la postérité*

- — M'êtes-vous pas frappé, demanda Budée à son ami, de la richesse des rimes, dans les vers que vous venez d'entendre? Celte richesse ne parait coûter aucun effort au poêle : il conserve toujours une allure libre el facile;

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