‹ Matinées littéraires: cours complet de littérature moderneChapitre 44 sur 49 · I.ITTKKATl RE FRANÇAISE. ;ïs:i · texte numérisé non relu

I.ITTKKATl RE FRANÇAISE. ;ïs:i

il ;i, dans ses vcts, le laisser-aller d'un grand seigneur cl la coquetterie d'une grande dame : Alarol csl le type du poète de cour. Quel dommage que le ciel n'ait pas mis un peu plus de raison dans cette fojle tête, et dans ce noble cœur un peu moins de penchant au plaisir! On s'apercevra toujours qu'il a fait partie, dans sa jeunesse, de la bande joyeuse des Enfants-sans-souci, qui, sous le règne du bon roi Louis \Ii, imaginèrent, el représentèrent eux-mêmes sur des échafauds, en place publique, ces pièces dramatiques qui Curent appelées Sotties parce qu'elles peignaient les sottises humaines, (l'est à HJarol qu'ils ont dû la protection du roi contre la sévérité ou parlement; el le parlement s'en vengera quelque jour sur le poète, qui finira sans doute par se l'aire bannir de France et aller mourir en pays étranger.

• — Quel est cet homme que j'aperçois là riant à J ceart, demanda Erasme? A son costume on le prendrait pour un homme d'église, mais son visage et son maintien n'ont rien de la gravité du saint ministère. On dirait qu'il n'assiste à cette cérémonie que pour s'en moquer el la tourner en ridicule.

» — Vous serez bien étonné, répondit Budée, d apprendre que, sous celle étrange figure, se cache l'érudition la plus vaste, l'esprit le plus original, la philosophie la plus audacieuse , l'art d'écrire le plus profond et le plus varié, assemblage bizarre de haute raison et de cynisme effronté, bouffon sublime qui raille également l'erreur et la vérité, le bien et le mal, dont Je sarcasme impitoyable \a frapper dans tons les rangs le vice ou le ridicule , cl atteint , tour à tour, le moine dans son cou-

u'iil, le docteur dans sa chaire, le magistral sur son siège, et le roi même sur son trône. Cet homme prodigieux, dont le génie n'a point d'égal dans ce siècle, c'est François Rabelais.

» — On raconte de lui d'étranges aventures, dit Érasme : le cynisme de sa vie égale, m'a-t-on assuré, celui de ses écrits.

) — On ne vous a pas tout à l'ail trompé, répondit Budée; cependant il ne faut pas croire tous les contes qu'on débite sur lui : on lui prête des actions qu'il n'a point laites, des discours qu'il n'a point tenus, des impiétés qu'il n'a point commises; mais on l'en suppose capable , et cela suffit pour qu'on y croie, tant on a de goût pour le scandale. François Rabelais, né en 1483, près de Chinon, en Touraine, est le fils d'un bon vigneron qui tenait le cabaret de ht Lamproie , ou il vendait le vin qu'il récoltait. Les ivrognes du pays s'y rendaient en grand nombre : leurs joyeux propos et leurs séduisants exemples lurent les premières leçons que recul Rabelais, et il ne les a jamais oubliées. Cependant elles ne pouvaient lui suffire, et il en demanda d'autres aux moines du couvent de Seuillé, dont il ne parait pas avoir été fort satisfait, car il quitta ce cloître pour le courent de la Bamette à Angers; c'est là qu'il se lia d'amitié avec les frères du Bellay; mais ses éludes sérieuses ne commencèrent que dans le couvent i\o^ Cordeliers de Fontenay-le-Comte. 11 laissait volontiers aux autres moines le souci des pratiques religieuses pour se donner tout entier à la science, qu'il était avide d'acquérir. Rabelais est une des preuves les plus frappantes de ce que peut la

volonté de l'homme. Sans autre secours que les livres de son couvent, il csl parvenu à amasser un savoir prodigieux; et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que ni la gravité de ses études, ni l'austérité de la vie monastique, n'ont pu changer le caractère moqueur et satirique de son esprit, non plus que les habitudes peu exemplaires du fils du cabaretier de la Lamproie. On dit, mais j'ai peine à le croire, qu'un joui-, pour s'égayer, il se substitua à une statue de saint François, et recul en son lien et place les hommages des pèlerins qui venaient adorer le patron des cordeliers. Cette impiété lui conta cher, car on le fit descendre de sa niche, on le fouetta jusqu'au sang et il fut mis au pain et à l'eau entre quatre murailles pour le reste de ses jouis. Heureusement sa conversation, à la fois érudite, spirituelle et facétieuse, lui avait fait des amis et acquis des protecteurs. A leur prière, le pape Clément VII lui permit de passer dans l'ordre de saint Benoît; mais, à peine entré à l'abbaye de Alaillezais, il s'évada et alla étudier la médecine à Montpellier, où il ne tarda pas à être reçu docteur cl à se faire une telle réputation de savoir et d'esprit qu'il fut, bientôt après, choisi par la Faculté de Montpellier pour venir à Paris réclamer près du chancelier Duprat le rétablissement de ses anciens privilèges. Voici comment il s'y prit pour arriver jusqu'au minisire, assez difficile à aborder. Il s'affuble .un malin d'une robe verte et d'une longue barbe grise, et, dans ce costume bizarre, il se présente au portier, a. qui il parle latin. Le portier, fort en peine, va chercher un secrétaire du chancelier qui savait le latin : Rabelais lui parle grec : nouvel embarras. Le sci. 33

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crétaire l'ail appeler un de ses confrères versé dans la langue grecque : L'helléniste arrive, Rabelais lui parle hébreu. Gel étrange solliciteur, qui mettait en delà ni toute la science des secrétaires du cardinal, parvient de proche en proche jusqu'au maître du lo;;is, qu'il étonne également par L'étendue de son érudition el la vivacité de sou esprit. Il obtient Le rétablissement des privilèges universitaires cl retourne triomphant à Montpellier.

» De Montpellier il se rendit à Rome, à la suite de L'ambassadeur de France, dont il était devenu à la luis le médecin el L'ami. Là, il se permit, dit-on, devant le Saint-Père, de grossières bouffonneries et des impiétés : pour le punir on se contenta de le renvoyer en France. Arrivé à Lyon, il se trouva sans argent pour payer son bote et continuer sa roule. Pendant un quart d'heure il fut fort embarrassé; mais tout à coup l'idée la plus folle et la plus imprudente lui passe par la tête et il L'exécute aussitôt. Il fait écrire par un enfant i\v^ étiquettes portant ces nuits. Poison pour faire mourir le roi... Poison pour [aire mourir la reine , el il les attache à de petits sachets remplis d'une poudre des plus inoffensives. L'enfant épouvanté va le dénoncer aux magistrats : c'était ce qu'il voulait : on s'empare de lui, on le conduit à Paris, sous bonne escorte, et sans qu'il lui en coûte rien. Là il raconte sa ruse et en donne la preuve en avalant le prétendu poison. On lui a encore pardonné celle inconvenante moquerie «le la justice, el même il a obtenu, par le crédit de son ami , le cardinal Du Bellay, une bonne prébende et la cure de Meudon, où il égaie ses paroissiens par ses chansons el de copieuses rasades,

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s'il ne les édifie pas par ses verdis ecclésiastiques. Nos grands seigneurs vont souvent le visiter et entendre la lecture de ce livre étrange où il semble s'être proposé de mettre en défaut la sagacité des commentateurs à venir.

» — Qu'est-ce que ce livre? demanda Érasme.

s — C'est le livre le plus licencieux, le plus impie qui ail jamais été écrit dans aucune langue, un livre à conduire son auteur au bûcher dans ce monde, aux flammes éternelles dans l'autre, et en même temps un livre dont on parlera toujours, soit pour l'attaquer, soit pour le louer, un livre que le dégoût fera cent fois tomber des mains du lecteur, mais auquel celui-ci sera cent fois ramené par cette puissante attraction qu'exerce sur les esprits l'œuvre d'un génie supérieur. Les uns veulent y voir une histoire allégorique de notre temps. Les autres prétendent que tout est fiction, dans ce livre, où s'est exercée, sans mesure, sans choix et sans but, l'imagination bouffonne et railleuse de Rabelais. Devons-nous croire qu'il ait réellement voulu mettre en scène d'augustes personnages, afin de leur jeter à pleines mains au visage le sarcasme et l'injure, ou bien qu'il n'ait eu que la prétention de faire rire, parce que, dit-il, le rire est Je propre de l'homme ? M nous semble, à nous, que ce n'est point l'histoire, mais- le tableau de son siècle que Rabelais a voulu présenter. Ce n'est ni un pape, ni un roi, ni un magistral, ni un prêtre, ni un moine, ni un philosophe, ni un médecin qu'il s'est proposé de livrer à la risée publique : Rabelais est allé plus loin ; il a osé plus encore :

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c est la papauté, la royauté, la magistrature, le clergé, la philosophie, la médecine, eu un mut la société tout entière, qu'il a attachée au pilori du ridicule et qu'il a flagellée s;ins pilié. L'allégorie dont il voile sa pensée est parfois obscure el grossière, parfois transparente et fine : mais ne cherchez ni décence dans les idées, ni pudeur dans les mots ; Rabelais semble affectionner les expressions les plus ordurières, les images les plus obscènes : aussi a-l-il écrit un livre qu'une femme ne saurait lire sans (pie la rougeur lui montât au visage, et c'est là sa condamnation. -

En ce moment, les professeurs ou lecteurs royaux t\v. collège di's Trois Langues, (pie venait d'instituer François 1er, passèrent gravement devant Erasme et Budée : c'étaient Pierre Danès el Jacques Toussain pour le grec, Paul Paradis dit le Canosse et Agathio Guidacerio pour l'hébreu. Les mathématiques, la médecine , la philosophie et les langues étrangères auront également leurs professeurs, tous à la charge de la cassette royale; et leurs services seront tenus un jour en si haute estime, qu'à une époque ou la pénurie du trésor ne permettra pas de solder leurs gages, un roi de France, Henri IV, dira : .. J'aime mieux qu'on diminue de ma dépense et qu'on vn'ôte de ma table pour en payer mes lecteurs. ■

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