‹ Matinées littéraires: cours complet de littérature moderneChapitre 49 sur 49 · LA NOURRICE · texte numérisé non relu

LA NOURRICE

55 Ainsi tes songes s'accomplissent !

INÈS

» Songes cruels , pourquoi me prouver votre affreuse réalité? Fuis, houne nourrice, fuis la vengeance niorlelie qui nous menace : moi je reste, seule je reste, car je suis innocente : je mourrai , mais je mourrai innocente. El vous, mes chers enfants, vous vivrez au lieu de moi , vous que leur haine voulait arracher de mes bras. Dieu est mon seul appui. Et vous, (illes de (loïmbre, secourezmoi ! Hommes, qui voyez mon innocence, secourez-moi! 0 secourez-moi !.. Aies enfants, ne pleurez pas! Je pleure pour vous: soyez heureux par votre mère, par votre mère désolée, pendant qu'elle vil encore! »

Assurément cette scène est des plus pathétiques, et la tragédie de Ferreira en renferme plusieurs qui ne sont pas moins dignes d'attention. On ne trouverait, à cette époque, aucune œuvre dramatique qui pût lui être comparée : et lorsqu'on pense que Ferreira n'avait jamais vu ni théâtre, ni public, quand il écrivit son drame, il est permis de croire qu'il était né pour la poésie tragique et qu'il ne lui manqua qu'une circonstance heureuse pour déployer son génie.

Parmi les condisciples de Ferreira a l'université de Coïmbre, il en était un, plus âgé que lui de quatre années, qui devait effacer sa gloire littéraire. Luiz de Camoëns, né en lô^ô, appartenait à une famille noble, mais sans fortune. Il ne parait pas qu'aucun lien d'amitié ail uni les deux jeunes poètes. Ferreira était dès lors en grande faveur auprès des professeurs, tandis qu'ils pre-

liaient à peine garde à cet autre écolier rêveur et taciturne, (|iii promettait peu de gloire à l'Université, L'indépendance et même la sauvagerie du caractère deLamoéns le tenaient éloigné de ses condisciples, dont il partageait les travaux sans s'associer à leurs folies. On le voyait errer seul, à l'écart, sur les rives du Aldndégo, et nul, en le regardant, ne se doutait que ce jeune amant de la solitude serait un jour la gloire de son pays.

Ses études terminées, Camoëns revient à Lisbonne, où il était né. Là, son rang, plus que sa fortune, le lie avec quelques jeunes seigneurs qui fréquentent la cour. Parmi les dames du palais, il en est une dont la grâce et la beauté charment les regards du jeune poète, et il la chante dans des vers qui trahissent son amour sans trahir celle qu'il aime, car le nom qu'il lui donne, \atercia, est un nom supposé. Les biographes, plus indiscrets que lui, désignent Catarina de Atayde, fille du favori du roi Juan III, comme ayant fait naître dans le cœur de Camoëns cette passion qui ne s'éteignit pas même après la mort de celle qui eu était l'objet. La noble dame fut-elle touchée des poétiques hommages qui lui étaient adressés? L'exil auquel le poète amoureux fut condamné doit-il être considéré comme un châtiment de sa témérité ou comme une expiation de son bonheur? On n'en sait rien'; on est seulement fondé à croire que son amour, heureux ou malheureux, fut la cause de son exil à Santarem. Là, que fera le poète? des vers? mais il ne peut chanter que son amour; c'est son unique pensée; et ses chants lui seront encore imputés à crime. Puisqu'il ne peut ni aimer ni chauler impunément, qu'a-

l-il de mieux à faire que de mourir? Il se fera soldai, il cherchera sur les champs de bataille un trépas glorieux. Dune main il prend le cancioneiro où Resende a recueilli tous les chants nationaux de la Lusitanie; de l'autre il saisit une épée, et s'engage comme volontaire sur la Hotte portugaise qui va combattre en Afrique contre les .Marocains. Camoëns se bat en homme qui a ont mourir ou se faire un nom. Soldat sur le cbamp de bataille, il est poète après la victoire, et il chante au milieu des périls, comme ces anciens trouvères qui accompagnaient les chevaliers aux croisades. Plusieurs y avaient trouvé la mort; Camoëns ne fut guère plus heureux : dans une escarmoucbe devant Ceuta, une balle lui crève l'œil droit, et le poêle guerrier est obligé de revenir à Lisbonne, plus pauvre, plus amoureux et plus infortuné (pie jamais. La cour était restée insensible au talent du poète : elle ne s'émut pas davantage aux exploits du guerrier. Pour comble de malheur * sa chère Nfatercia meurt. Alors le poète méconnu , le soldat maltraité , l'amant désespéré, n'a plus qu'un désir, c'est de fuir cette patrie dont l'ingratitude a payé ses services. Une expédition se prépare pour l'Inde: sa résolution est prise aussitôt, et, du haut du navire où il est monté, n'emportant avec lui que son génie de poète et son cœur de citoyen, il s'écrie bientôt comme Scipion : - Ingrate patrie , tu n'auras pas mes

os !

La menace faillit s'accomplir. Des quatre vaisseaux dont se composait l'expédition, un seul, le San-Henito, arriva à sa destination; et par bonheur c'était celui que montail Camoëns. Les trois autres périrent dans une

empète. Deux mois après, le poète est envoyé par le

vice-roi des Indes, avec quelques troupes, au secours du roi de Cochin , et il en revient presque seul. Il signale encore son courage dans une expédition contre les corsaires de la mer Rouge.

Dans toutes ces guerres , où il prend une glorieuse part, une seule chose occupe sa pensée, c'est le désir de rendre impérissable le souvenir des exploits de ses compatriotes dans l'Inde. Partout il rencontre les traces de la brillante expédition qui soumit ces vastes domaines à l'épée de quelques hardis marins , et fit d'un immense empire de l'Asie une province d'un petit royaume d'Europe. Partout la gloire de ces intrépides navigateurs qui osèrent les premiers franchir le cap des Tempêtes brille à ses yeux et enflamme son patriotisme. Sans doute d'horribles cruautés, de honteux brigandages ont souillé ces conquêtes; mais la poésie, moins sévère que l'histoire, ne voit dans les actions des hommes que ce qu'elles ont de grand et d'héroïque , et dédaigne le reste. C'est donc à la poésie que Camoëns demandera d'immortaliser la première découverte des Indes-Orientales par ses compatriotes, sous la conduite de Vasco de Gama, découverte glorieuse par ses dangers et grande par ses résultats.

Plein de cette idée, que lui importe maintenant qu'on laisse ses services sans récompense? que lui importe que, pour punir sa hardiesse à signaler les dilapidations des gouverneurs, on l'exile à Macao? Il part pour l'exil , ce n'est pas le premier qu'il subit, il part, et il emporte avec lui , comme il le dit lui-même : « Dans une main des livres, dans l'autre du fer; dans une main son

m MATINÉES LITTÉRAIRES.

épée, dans L'autre >a plume, Que Lui importe enfin d'en être réduit, tant sa pauvreté est grande, à accepter pour vivre un chétif emploi d'administrateur des biens des morts? Qu'est-ce qu'un exil de quelques années pour le poète qui va lui devoir L'immortalité? Quelle joie, pour son cœur déchiré, de se venger d'une ingrate patrie en célébrant le plus beau de ses triomphes, de lui rapporter de l'exil un poème national, monument d'une double gloire! Cette joie, le poète la ressent dans toute sa force le jour où il s'embarque pour venir à Goa rejoindre le nouveau «gouverneur, don Constantin de Bragance, son ancien ami. Qu'il marche lentement au gré de son impatience, le navire qui le ramène dans les bras de ses anriens compagnons d'armes! Enfin la terre se montre à ses regards, et, dans les transports qui l'agitent, il ne s'aperçoit pas que le vent souille avec violence, que les vagues battent les flancs du vaisseau : la tempête qui mugit, la foudre qui gronde, rien ne l'émeut, rien ne L'effraie. 11 tient son poème, il défie les vents et la mer, et c'est a peine s'il entend les cris des matelots et les craquements du navire qui se brise sur les rochers. Camoéns est précipité dans les Ilots : son poème à la main, il lutte contre les \agues qui menacent de l'engloutir: il parvient enfin à saisir une planche et s'y attache, s'abandonnant à la Providence, qui seule peut le sauver. La Providence le sauva , et avec lui le poème qui devait le rendre immortel.

Après seize ans d'absence, Camoëns revoit Lisbonne ( 1569), aussi pauvre de biens que lorsqu'il en était parti, mais riche d'un trésor qu'il préfère à tous les biens de

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ce inonde. Il le présente et le dédie an roi don Sébastien, qui, à peine sorti de l'enfance et ne se doutant pas du présent qu'on lui l'ait, le paye par une pension de quinze mille reis (moins de cent lianes) qui ne siillil même pas pour donner du pain au plus grand poêle du Portugal. In jeune esclave qu'il avait ramené des Indes mendiait la nuit dans les rues de Lisbonne et rapportait à son maître l'aumône de la pitié. Lamoéns, appuvé sur une béquille , allait presque tous les jours entendre la leçon de théologie qui se Taisait au couvent de Sanlo- Domingo, et il s'asseyait parmi les écoliers qui du moins avaient pitié de ses inlirinilés et n'insultaient point à sa misère.

Le poète ne devait pas survivre à la gloire de sa patrie. Quand il eut appris le désastre de l'armée portugaise dans la journée d'Alcacar-kébir, il ne demanda plus qu'à mourir, et la mort ne tarda pas à l'exaucer. Lainoens expira à Lisbonne eu 1579. In pieux missionnaire, Frey José Indio, qui fut témoin de sa morl, a laissé cette terrible accusation contre les concitoyens du poète :

u Quelle chose plus déplorable que de voir un si grand génie si mal récompensé! .le l'ai vu mourir dans un hôpital, à Lisbonne, sans avoir un drap dont il put se couvrir, lui qui avait triomphé dans les Indes-Orientales et qui avait l'ail cinq mille cinq cents lieues sur mer!... Quel puissant avertissement pour ceux qui, de jour et de nuit, se lassent à étudier sans profil, semblables à l'araignée qui ourdit sa toile pour y prendre des mouches. •

iTH MATINÉES LITTER URES.

On enterra Camoëns, sans pompe el sans honneurs, dans l'église de Santa- Anna, sa paroisse; et lorsque, seize ans après sa mort, on songea à lui élever une tombe, on eut beaucoup de peine à retrouver la place où avaient été déposés ses restes : on les transporta près du chœur des religieuses franciscaines, et sur la simple pierre en marbre qui les recouvrit on grava cette inscription : — Ci-gît Louis de Camoëns, prince des poètes de son temps : il vécut pauvre el misérablement, et il mourut de même. — Le tremblement de terre de 1775 ne respecta ni l'église de Santa-Anna ni la tombe du poète. Heureusement Camoëns s'était élevé un monument plus durable mie le marbre d'un tombeau.

Les Lusiades ou les Lusitaniens sont en quelque sorte une histoire poétique des Portugais, quoique le sujet principal soit la découverte des Indes-Orientales. Aucun poème n'a un caractère plus national (pie 1rs Lusiades, et aucun poète ne s'est montré animé de sentiments plus patriotiques (pie Camoëns.

. Dans mes vers, dit-il au roi Sébastien, vous verrez briller l'amour de la patrie, non dans l'espoir d'une vile récompense, mais pour la plus belle de toutes, pour une récompense presque éternelle. Quelle gloire pour moi d'être le poète de mon pays! Écoutez, el vous verrez grandir les noms de ceux dont vous êtes le maître suprême. Ecoutez, et vous jugerez s'il vaut mieux être roi i\u inonde entier que roi d'un tel peuple. Ecoutez! car vous n'entendrez point ici louer les hommes de votre pays pour des liants laits fantastiques, vains et mensongers, comme le font les muses étrangères, qui célèbrent

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des grandeurs idéales : les actions véritables de votre

peuple sonl si grandes qu'elles surpassent les exploits imaginaires et fabuleux des autres nations!... »

C'est bien là l'enthousiasme d'un poêle qu'enflamme L'amour de la patrie. Son exaltation esl naturelle, sou ambition légitime; et ce n'est point à froid qu'il s'échauffe pour le héros qu'il va chanter.

Au début du poème, Camoéns nous montre Vasco de Gama voguant avec sa flotte sur l'Océan , entre l'île de Madagascar et la côte d'Ethiopie : puis il nous transporte dans l'Olympe païen et nous l'ait assister au conseil des dieux. Jupiter, après avoir raconté les anciens exploits des Lusitaniens, ajoute : « Maintenant, vous le voyez, ce peuple, osant davantage, défie, sur un frêle assemblage de planches, le capricieux Océan, et, bravant la rage des aquilons, se lance à travers des voies inconnues: déjà même il possède ces parties i\u monde que le soleil éclaire long-temps de sa lumière, celles où il précipite s;i course; et maintenant il aspire à la domination des lieux où liait le jour. •• Bacchus, qui est Je dieu de l'Inde, craint d'y voir sa gloire éclipsée, et s'oppose à l'ambition des Lusitaniens; Vénus, au contraire, veut favoriser leur entreprise, parce qu'elle sait que partout où triomphera celte belliqueuse nation la déesse de la beauté sera toujours adorée : le dieu Mars la soutient par galanterie; et lorsque Jupiter s'est prononcé en faveur des protégés de Vénus, tous les dieux regagnent leur demeure en suivant la voie lactée.

Après celle exposition, qui lait revivre les dieux vermoulus du paganisme, nous voyons les Portugais débar-

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Cjuer à Wêlinde, dont lé roi leur accorde mie généreiiM'

hospitalité. VâsCb, à la demandé du roi , aptes lui fttroit*

lai! un récit poétique des annales du Portugal, lui raconle ce (jui se passe en Knrope el les aventures de son fîoyagé. Ce récit renferme de grandes beautés, el entre antres le louchant épisode d'Inès de Castro, le tableau du départ de la flotte de Vasco, et l'apparition dli géani des mois, cpii garde le passage dn cap de Ilonne-Ksperam ■(■•. I,es épopées grecques et latinos n'ont pas de créalion plus pOêti(jtie «| m* celle du fantôme qui se montre à Vasco an moment oii il franchit le cap des Tempêtes. \ons citerons ce dernier fragment, dont aucune traduction ne saurait malheureusement reproduire la riche et harmonieuse poésie :

k Déjà cinq fois le soleil avait disparu depuis que nous avions quitté ces parages, fendant les mers qiie jamais d'autres n'avaient parcourues ; les vents favorables souillaient doucement : c'était pendant la nuit, nous veillions insoucieux à la proue; tout à coup une nue (|ni obscurcit les airs apparaît au-dessus de nos tètes.

•• Cette nue immense est tellement épaisse qu'elle jette en notre âme une invincible terreur : la mer mugit et résonne comme si elle se brisait contre quelque noir ro^ cher. — 0 puissance suprême ! m'écriai-je, quelle menace divine ou quel secret prodige ce ciel et cette mer vont-ils nous révéler? car ceci parait être quelque chose de plus qu'une tempête. —

■ A peine j'achevais, que nous apparaît dans les airs un robuste, un puissant fantôme : il a un aspect difforme.

L1TTÉRATI RE PORTl GAI8E. îs|

sa taille est Immense, son l'ronl est chargé d'orages^ sa bafbë hérissée; ses yeux sOnl caves, el dans loul son poil respirent la malveillance et la colère; sa couleur est pâle et terreuse , ses cheveux, souilles de sable, se dressent sur sa lèle, ses lèvres son! noires, il a les dénis jaunes.

• Telles étaient ses dimensions, je puis le le certifier, que celait un second colosse de Hliodes, l'une des sept merveilles du inonde. Il parle : sa voix formidable et mugissante parait sortir des entrailles de l'abîme; rien (jtt'à le voir et à l'entendre, le frisson parcourt notre chair, les cheveux se hérissent sur nos tètes.

■• Il s'écrie : — 0 nation plus audacieuse que toutes celles qui par de grandes choses ont étonné le monde; toi qui, au milieu d'immenses travaux, de guerres cruelles et sans nombre, ne le reposes jamais , lu brises maintenant ces limites inviolables, et lu oses naviguer sur les vastes mers confiées depuis si long-temps à ma garde, el que jamais na\ire étranger ou parti de Ces eûtes n'a sillonnées !

■• Tu viens sonder les secrets caches de la nature cl de l'humide élément, secrets qu'il ne fut jamais donné à aucun mortel de pénétrer, quelles que lussent d'ailleurs sa noblesse et la grandeur de son génie, \pprends de moi, car je lès connais, les maux réservés à ton audaee extrême sur l'immense Océan el dans les pays que tu dois subjuguer durant une guerre terrible.

» Apprends que tous les vaisseaux qui auront la témérité d'entreprendre le voyage que lu accomplis auroril pour ennemis ces parages, qu'ils seront le jouet des

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\ciils el d'effroyables tempêtes : à la première (lotte qui passera par ces mers, impatientes du joug, j'infligerai soudain un ici châtiment que le danger ne sera rien auprès des calamités qui l'auront suivi.

Ici, si je ne me trompe, j'espère tirer pleine vengeance de qui m'a découvert, el le châtiment de voire confiance obstinée ne s'arrêtera pas là; oui, chaque année vous verrez ( si c'est la vérité qui m'apparait ici) vos navires l'aire naufrage el passer par de telles épreuves que le moindre des maux sera la mort.

• Selon les décrets inconnus du Très-Haut, je serai d'un héros illustre cidre tous1, d'un héros dont l'heureuse destinée aura porté la renommée jusqu'aux deux , l'éternelle el nouvelle sépulture; ici il déposera les superbes trophées remportés sur la vaillante armée des mahométans. Avec moi, et en souvenir de leurs maux, Quiloa détruite el Mombaça le menacent.

- In autre aussi viendra, de noble renommée, glorieux, libéral, vaillant; le cœur épris, il amènera avec lui la daim1 pleine de beauté que l'amour lui aura accordée par une laveur extraordinaire : un triste sort, une ténébreuse destinée les appellent dans mes parafes, don! le sauvage courroux les laissera survivre à un naufrage horrible, pour qu'ils aient à supporter de plus atroces douleurs 2.

» Ils verronl mourir de faim leurs enfants chéris, con-

1 Francisco d'AJmeïda, premier gouverneur des Indes.

fie passage l'ail allusion au naufrage de Manuel de Sepuhcda el de Lianor de Sa, son épouse, dont les malheurs avaient une grande célébrité du temps de Camoëns.

rus et enfantés au milieu de tant d'amour; ils verront le Cafre féroce et avare arracher Ions ses vêtements a l'épouse charmante; ils verront ses membres purs el éblouissants exposés nus à l'air, au soleil, à la froidure, après qu'elle aura long-temps foulé de ses pieds délicats une plage ardente et sablonneuse.

» Les yeux qui survivront à tant de maux, à tant d'infortunes, verront encore les deux amants rester misérablement dans la mugissante et implacable forêt : là, après avoir attendri les pierres elles-mêmes par les larmes de leur juste douleur, de leur légitime tristesse, dans les bras l'un de l'autre, ils affranchiront leurs âmes de leur belle et malheureuse prison. —

■ Le monstre horrible continuait de divulguer notre destin, quand, emporté par la colère, je lui dis : — Qui es-tu, toi, dont la prodigieuse stature m'a sans doute jeté dans l'étonnement? — Tordant sa bouche, roulant ses yeux noirs, poussant un cri immense, épouvantable, il me répond d'une voix sourde el amère, comme si ma question lui avait pesé :

» — Je suis ce cap, grand el caché, que vous appelez vous autres le cap des Tempêtes; jamais ni Ptolémée, ni Pomponius, ni Strabon, ni Pline, ni enfin aucun mortel, ne m'ont connu; je termine ici la cote africaine avec mon promontoire jusqu'à ce jour inaperçu, qui s'étend vers le pôle antarctique, et s'indigne en ce moment de votre audace.

•' — Je suis un des géants, fils liés -redoutés de la terre, tels qu'Encelade, Egée el celui qui avait cent bras ; mon nom était Adamastor, el je servis dans la guerre

tentée contre celui <|ui lance les foudres <le \ ulcain : non pas que j'entassasse montagne sur montagne ; niais, conquérant les ondes de l'Océan, j'eus le commande-*

nient de la nier, où marchait l'armée de Xeptnne que jr cherchais.

» La passion que je ressentais pour la divine épouse1 de Pelée me précipita dans celle vasle entreprise; je méprisai toutes les déesses du ciel, pour aimer seulement la princesse des eaux. Je la vis un jour sur le rivage, au milieu des tilles de Xérée; aussitôt je sentis toutes mes (acuités enchaînées, cl aujourd'hui même il n'est rien que je désire autant que de la posséder.

» Comme il mêlait impossible de l'obtenir à cause de ma hideuse grandeur, je résolus de la conquérir par les armes : je dis mon dessein à Doris : remplie de crainte, cette nymphe lui parle alors 1)011!' moi; mais elle, avec un sourire plein de grâces el de pudeur, lui répond : — Quelle nymphe pourrait avoir assez d'amour pour répondre à celui d'un géant ?

» Cependant, pour délivrer l'Océan et mettre fin à uni' telle guerre, je chercherai un moyen qui, tout en maintenant mon honneur sauf, puisse le préserver de plus de malheurs, — Telle l'ut la réponse (pie m'apporta la messagère. Moi qui ne pus découvrir cet artifice (tant esl grand l'aveuglement des amants!), je sentis mon coeur s'emplir de désirs, se gonfler d'espérances.

h Déjà, grâce à mon erreur, j'avais cessé la lutte. I ne nuit, Comme Doris me l'avait promis, j'aperçois de loin la blanche Thétis. Comme un insensé je cours aussitôt, ouvrant les bras vers elle. Mais, ô Funèbre en-

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nui que juin- sais comment raconter! croyanl tenir dans mes bras celle que j'aimais, je me trouvai embrasser une dure montagne couverte d'une forêï sauvage, d'arbres monstrueux; j'étais face à lace avec un rocher, je l'étreignais dans mes bras, comme une beauté angélique. Je ne lus plus un homme, non, je restai muet, immobile : c'était un rocher devant un autre rocher.

» 0 nymphe, la plus belle des nymphes de l'Océan , puisque ma présence te déplaît, que t'en coùtail-il de me laisser mon erreur, (pie ce lut une montagne, un nuage, un songe, rien? ,1c pars de ce lieu, irrité, presque insensé de douleur et de la honte que j'y avais subie, je vais chercher un autre monde où je ne rencontre personne qui puisse rire de mon malheur ni de nies larmes.

« En ce temps, mes frères avaient déjà élé vaincus, et se trouvaient réduits à. la plus extrême misère; les dieux, vains de leur triomphe, en avaient, pour plus de sûreté, enseveli quelques-uns sous de hautes montagnes, et comme tout bras est impuissant contre le ciel, moi qui pleurais mes infortunes, je commençai à sentir le châtiment infligé à mon audace par le destin ennemi.

» Ma chair se changea en terre durcie; mes os en rochers; ces membres que. lu vois, cette figure, s'étendirent à travers les vastes eaux; enfin, mon corps démesuré fut par les dieux transformé en ce cap lointain, et, pour plus de douleur, Thétis me baigne et m'entoure de ses ondes. —

» Il parlait ainsi : tout à coup, éclatant en sanglots désespérés, il disparut à nos yeux; le sombre nuage s'évanouit et la mer retentit au loin d'un vaste mugissement.

Moi, levant les mains vers le saint chœur des anges qui nous avait conduits si loin, je priai Dieu qu'il éloignât de nous les cruelles calamités prophétisées par Adamastor '. »

Vous ne suivrons pas le poète dans les différents pays où il conduit son héros. — On trouve en trop grand nombre dans les Lusiades des descriptions géographiques qui n'ont qu'un faible intérêt : on a hâte d'arriver au moment où le héros met à la voile pour revenir en Europe. Ici le poète semble avoir rassemblé tous les trésors de. son imagination pour faire sortir du sein des ondes l'île enchantée où les nymphes dos eaux s'efforcent de faire oublier leur patrie aux navigateurs portugais. .. La déesse. Cypris, nous dit le poète, que le père éternel avait destinée à favoriser les Portugais, et qui était déjà leur guide depuis de longues années, voulut leur procurer quelque joie au milieu des tristes mers, en récompense de la gloire qu'ils avaient déjà obtenue et des maux qu'ils avaient soufferts : elle voulut, par quelque repos, rendre des forces aux navigateurs fatigués et leur faire goûter les joies que renferme une courte vie. »

Dans les premiers chants du poème, Yasco a raconté la gloire passée des Portugais : dans le dixième et dernier chant, le poète fait prédire par une sirène la gloire à venir du Portugal , ce qui complète l'histoire de ce pays. Puis Vasco et ses compagnons se rembarquent, après avoir fait de tendres adieux à Thétis et à ses nym-

1 Ce fragment est emprunte à la fidèle traduction do MM. (Maire Ponrnîer H Desaules.

phes, don! plusieurs les suivent dans leur patrie, où ils arrivent triomphants.

Ce poème est loin d'être comparable aux épopées que nous avons vues naître en Grèce et en Italie; mais on y admire des fragments et des épisodes entiers que ue désavoueraient ni l'auteur de la Jérusalem ni môme le chantre d'Enée. Le sujet est grand et les incidents ont tons un caractère épique : malheureusement ils s'enchaînent mal, et prouvent que l'imagination du poêle ne se soumettait qu'avec peine aux lois de la raison et aux règles du bon sens. Les critiques ont surtout reproché à Camoèns l'extravagance du merveilleux qu'il emploie : c'est en effet le plus singulier mélange qui se soit jamais t'ait de la religion chrétienne et de la mythologie antique. Le Christ et la Vierge n'y paraissent que des agents des divinités du paganisme. Le poète annonce que le principal but de l'expédition portugaise est de propager la foi chrétienne et d'anéantir le culte de Mahomet; et, dans cette entreprise religieuse, c'est Vénus qui protège les Portugais, ces! Bacchus qui leur est contraire. Jupiter, du haut de l'Olympe, prédit la chute de l'islamisme et le triomphe de l'Evangile. On voit, pendant une tempête, Vasco en prières demander à Dieu, au Christ et à la Vierge Marie, de leur accorder le même secours qu'aux- Israélites, lorsqu'ils passèrent la mer Rouge; et c'est Vénus qui leur apparaît el vient calmer les flots, que Bacchus a soulevés. Le ridicule el l'absurdité de ces inventions sont trop manifestes pour que le poète ne les ait pas reconnus lui-même : aussi , vers la tin du poème, fait-il annoncer à Vasco, par la

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déesse Thétis, que toutes les divinités païennes, et ellemême la première, ne sont que des noms qui représentent les agents secrets de l;i Providence.

h C'est là, lui dit-elle en montrant le ciel, que résident les véritables, Les glorieuses divinités; car moi, Saturne et Janus, Jupiter et .Innon , nous ne sommes que des enfants de la fable, inventés par l'aveugle et humaine erreur; nous ne sommes que les auxiliaires de la poésie : enfin il n'est qu'un véritable Dieu, dont la tontepuissance commande à tout et gouverne le monde par l'entremise d'intelligences secondaires. •

Quelque soin que prenne le poète d'expliquer ainsi l'emploi des divinités de la faille dans un poème et dans un siècle tout chrétiens, il nous est impossible d'y voir autre chose qu'une malheureuse application de la fausse idée oii l'on était alors de l'impossibilité de composer une épopée sans l'assistance des dieux d'Homère. On espérait ainsi sans doute s'éclairer de son <jénie: mais le feu sacré ne naît pas de l'imitation , quelque heureuse qu'elle soit; et le peintre qui composerait un tableau en groupant des figures prises cà et là dans les œuvres des grands maîtres pourrait bien ne faire qu'un ensemble ridicule, quoique les éléments, isolés, en fussent tons admirables.

Le Tasse avait été mieux inspiré : mettant en scène des chrétiens et des musulmans, il s'était emparé des croyances des deux peuples et en avait fait sortir tout naturellement le merveilleux de son poème; de nouvelles couleurs s'offraient ainsi à ses pinceaux pour créer de nouvelles peintures. Mais quelles ressources pouvaient

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fournir à Camoëns les dieux d'Homère, auxquels personne ne croyait plus depuis des siècles? C'était une machine trop vieille et trop usée pour soutenir l'édifice d'un poème épique. Il faut voir lii une des principales causes du peu de popularité des Lusiades. L'intervention des dieux de l'Olympe dans la lutte des Grecs et des Troyens imprime à l'Iliade un grand caractère et nous émeut fortement. Dans les Lusiades, au contraire, celle intervention choque notre raison et notre goùl , elle nous refroidit, elle nous glace, et nous sommes tentés d'arracher du poème les pages oii elle se montre. L'œuvre de Camoëns ne paraîtrait que plus grande, ainsi réduite à ce qu'elle a de vraiment digne de l'admiration des hommes.

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