LANGUE D'OC
Los savants de nos jours no sont d'accord ni sur l'époque de la formation dos langues modernes , ni su i" la manière dont s'est opérée la fusion du latin avec les différents idiomes dos races gothique, franque et tudesque, qui enlevèrent les Gaules à la domination romaine. Quelques-uns pensent que, bientôt après l'anéantissement ou l'expulsion des légions impériales, c'est-à-dire dès le temps des premiers rois mérovingiens, il se forma dans les Gaules deux langues, l'une au nord, l'autre au midi : celle du midi reçut le nom de langue romane-rustique, ot celle du nord fut nommée langue francique ou théotisque. Nous trouvons en effet dans les Annales de Flandre, de Jacques Meyer, qu'après la mort de saint Eloi, évoque de Tournay, arrivée on 665 , Alonmolin fut choisi pour lui succéder parce que c'était un homme d'une sainte vie, qui savait la langue romane aussi bien que la théotisque. Ainsi, au septième siècle, ces doux langues étaient parfaitement
106 M ITINÉES LITTÉRAIRES,
distinctes du latin. \<>us lisons dans une Vie de Saint Adalhardj qui vivait au huitième siècle : S'il parlait en langue vulgaire, c'est-à-dire romane, <>n eût dit qu'il
ne savait que celle-là ; s'il parlait en langue teutonique, il brillait plus encore. • Enfin, lorsque Charlemagne a réuni sous sou sceptre les peuples du uord et A\i midi do la Gaule, mi voil Eginhard s'excuser d'écrire en latin l'ouvrage qu'il consacre à la mémoire de ce prince; il avoue qu'il esl un barbare, peu exercé dans la Langue romane : ce qui prouve que le latin, resté la langue littéraire, n'était déjà plus en usage à la cour de Charlemagne, et qu'une langue nouvelle s'était établie dans l'empire. Puis, lorsque l'empire fut démembré et partagé entre les fils de Louis-le-Débonnaire , la cour des rois lianes, qui se tenait à Aix-la-Chapelle, étant venue se fixer à Paris, c'est-à-dire sur les confins des contrées où se parlaient les deux langues théotisque et romane, il s'y forma une troisième langue, où domina l'idiome roman, altéré par l'invasion des idiomes du Nord. Celte langue, adoptée dans les provinces situées au nord de la Loire, prit, ainsi que nous l'avons dit, la dénomination de langue d'oïl , parce que les peuples de ces provinces
disaient OÏl pour OUÏ. Quant aux pays situés au midi de la Loire, ils gardèrent la langue romane dans sa pureté; et, comme dans celle langue le mot oui se disait OC, «>n lui donna le nom de langue d'oc. Ainsi, la France se trouva divisée en pays de langue d'oïl ou française et de langue d'oc ou provençale.
Il résulte du système de AI. Raynouard, conformée celui des savants Fauchef et Huet, que la langue romane,
tire de la corruption du latin, cl qui fut d'abord nommée roman vulgaire ou rustique, puis langue d'oc ou provençale, es! la mère de la langue française ; et c'est d'elle également qu'ils font descendre les langues italienne, espagnole et portugaise, donnant ainsi la langue romane pour la source commune de toutes les langues du midi de l'Europe.
Les adversaires de ce système semblent croire que AI. Raynouard s'est montre trop préoccupé du désir de grandir l'importance de la langue des troubadours : ils pensent bien que les langues de l'Italie, de l'Espagne et du nord de la France sont nées du mélange d'un la fin corrompu avec les idiomes des différents peuples qui vinrent s'établir dans ces contrées; mais ils les font toutes descendre directement du latin, sans l'intermédiaire de la langue romane. C'est en cela que diffèrent les deux systèmes , soutenus de part et d'autre avec beaucoup de talent et d'érudition. S'il fallait nous prononcer, nous dirions, avec toute la réserve commandée à nos faibles lumières, que la langue romane ne nous parait point avoir eu jamais une assez grande autorité, ni par les peuples qui la parlaient, ni par les ouvrages qu'elle a produits, pour exercer une action aussi puissante sur tant de nations diverses; tandis que la langue latine, introduite par la conquête, établie par la domination romaine, maintenue par le ebristianisme , et regardée pendant long-temps comme la seule langue qu'on pût écrire, a dû nécessairement jouir d'une immense et durable influence. Elle ne cessa de régner d'une manière absolue qu'en se fondant avec divers idiomes qui, 1110-
difîés, perfectionnés parer mélange, sont devenus les langues des contrées occidentales el méridionales de l'Europe. La langue romane fut une de ces langues; mais, moins heureuse <| n«- les autres, elle est dégénérée aujourd'hui en divers patois, el nous ne la connaissons plus que par les ouvrages «les troubadours. Voyons si ces ouvrages ont assez de valeur et d'importance pour mériter à la langue dans laquelle ils sont écrits L'honneur que l'on voulait lui faire d'être la source de la plupart des langues modernes.
Et d'abord est-il vrai, comme le prétendent la plupart des savants qui, dans les derniers siècles, se sont occupés des poésies des troubadours, est-il vrai que la poésie française soit née dans les provinces du midi de la France, qui parlaient la langue romane ? Cette langue, à la vérité, malgré son nom de provençale, était en usage dans tout le pays compris entre la .Méditerranée et la Loire; Marseille, Arles, Toulouse, Bordeaux étaient de son domaine : nous avouerons (railleurs que l'inspiration poétique devait naître plus aisément sous un ciel brillant de lumière et dans un pays où l'ardeur du climat semble animer l'esprit des habitants. .Mais cela ne nous conduit point à conclure que cette moitié de la France lût la mère-patrie de la poésie française, et qu'elle en ait enrichi l'autre moitié. Nous saxons bien cpion a écrit maintes fois que la reine Constance , fille du comte de Provence, qui épousa le roi Robert, lils de Hugues Capet, appela en France plusieurs troubadours el jongleurs qui faisaient l'ornement de la cour de son père; on a dit encore que ces troubadours avaient ap-
porté les premiers le goût de la poésie dans les contrées de l;i langue d'oïl, où elle était sinon inconnue, du moins peu cultivée; mais, s il est vrai que les troubadours du Midi furent les créateurs , les instituteurs, les maîtres des trouvères du Nord, ce qui n'est pas bien cerlain , nous ne craignons pas d'affirmer que les élèves ne lardèrent point à vaincre leurs maîtres, et que le génie des poètes de la langue d'oïl l'emporta en élévation, en énergie, en variété, en fécondité, sur le génie, des poètes de la langue d'oc. ()uc sont les cent quarante troubadours dont les noms et les ouvrages nous sont à peu près connus, auprès de ces milliers de trouvères, dont on a dit qu'il serait plus difficile de compter le nombre (pie celui des insectes qu'un été voit éclore? Que sont des chansons de quelques couplets, exprimant foutes à peu près les mêmes sentiments , les mêmes pensées, dans le même rhythme et souvent avec les mêmes expressions, comparées à cette multitude de poèmes de cinq, dix, quinze, vingt mille vers, qui forment l'épopée chevaleresque, à cette foule innombrable de chants de guerre et d'amour, de moralités, de prières, de légendes, de contes, de fabliaux, de mystères, don! abondent les manuscrits des douzième, treizième et quatorzième siècles? Pourquoi ce grand renom des troubadours, qui n'ont guère laissé que des chansons? Pourquoi celte indifférence pour les trouvères, qui nous ont légué des poèmes de fout genre? Serait-ce donc que les chansons di\ Midi sont supérieures aux poèmes du Nord? Serait-ce que les sentiments qui inspirèrent les unes sont plus élevés, plus honorables, plus glorieux (pie ceux qui dictèrent les au-
lies ? \on , assurément. Quoi! à Une Époque où In conquête d<' l'Angleterre par Guillaume de Normandie ri
celle de l;i Sicile par Rohert (îuiscanl el Tancrède de Hauleville, la prise de (lonslniilinople par Itnudoin de Flandre el la prise de Jérusalem par Godefroi de BoUil- Ion , exaltaient les ima;pii<-i fions el transportaient les cu-iirs d'un nOblë enthousiasme de gloire ol de religion; à une ê|)i)(|iie où les speclacles guerriers des tournois, les fôtëS des cours plénières el les sainls de\oirs de la clie- \alerie inspiraient I*1 fanatisme des grandes actions, les trOubadOUrs , ces poêles par excellence, n'ont pas su créer un seul poème de chevalerie, pas un seul roman, pas un conte, pas un fabliau! Toute leur imagination s'est renfermée dans des chansons amoureuses ou satiriques d'une telle monotonie (|u'elles senihlenl toutes coulées dans le même moule; et ils ne soupçonnaient point d'autre poésie que ce qu'ils appelaient la t/aic science , le fjdi savoir, connue si la gaieté était l'essence même de la poésie !
\ous avons cherché les causes de la popularité des Irouhadours et de l'oubli dans lequel était envelopper naguère encore la gloire dr^ Irouvères. il l'aul d'ahord , selon nous, accuser de celle Injustice les premiers poètes italiens qui hrillèrenl au quatorzième siècle, cl surtout Dante el Pétrarque, qui surpassèrent tdtts leurs devanciers en les imitant. Gomme la nouvelle lanjpie italienne avait avec la langue provençale des rapporls de ressein-- Idance el de voisinage, et (pie, de plus, les mœurs du midi de la France et de I Italie étaient à peu près les mêmes, il est tout simple (pic les poètes italiens aient
MTTKH.Vn RK IW>\IA\K. 111
|)lns apprécié les |)<)(''ic.s de la langue d'oc, qu'ils parlaient eux-mêmes, que les poètes de lu langue d'oïl, qu'ils connaissaient à peine. Les suffrages de ces beaux génies de l'époque de la renaissance des lettres en Ilalie n'eurent pas de peine à entraîner cvux des poêles fiançais, qui les crurent sur parole et sans examen. Dès lors il fut reconnu par le monde littéraire que les troubadours de Provence étaient les seuls poètes du moyen âge ; et ce qui ne contribua pas peu à accréditer celte opinion, c'est qu'un grand nombre de ces troubadours étaient des barons, des comtes et des princes. Dans la crainte de faire trop d'honneur auï trouvères, on a même rangé parmi les troubadours le fameux Richard Cœur-de-Lion, quoique, Normand d'origine, il appartint réellement, et par sa naissance et par ses vers, à la poésie du nord de la Loire.
Ce n'est guère que de nos jours qu'une étude plus consciencieuse et plus éclairée des poètes de la langue d'oïl a fait reconnaître leur supériorité sur les poètes de la langue d'oc : mallieureusemenl leurs nombreux manuscrits soni encore, pour la plupart, enfouis dans la poussière des bibliothèques j et comme la traduction et la publication de ces manuscrits exigeraient de longs travaux et de grandes dépenses, il est à craindre que l'amour de notre vieille littérature nationale ne soit pas assez fort pour déterminer nos savants à entreprendre une lâche, sinon sans honneur, du moins sans profit. Les troubadours resteront donc long-temps encore, peut-être toujours, en possession de la plus grande renommée littéraire du moyen âge, <'' C <>sl pour nous une
raison d'examiner avec soin sur quels titres elle est Ion— dée : nous verrons <j u " ils méritenl encore une assez helle place dans L'histoire de la poésie, et que, si leur réputation esl exagérée, on Desaurait dire du moins qu'elle soil absolument usurpée.
Quand on lil les Vies des troubadours provençaux, par Jean de Nostradamus , frère du célèbre astrologue dont le nom esl resté populaire, on esl tenté de croire que Je moyen âge lui l'âge (for des poètes; dans aucun temps ils n'ont eu de plus brillantes destinées. Le titre de troubadour, qui en langue provençale signifie inventeur, trouveur, titre peu modeste (pie probablement ils se donnèrent eux-mêmes, était non-seulement honoré, mais encore envié par les plus grands seigneurs, par les princes et même par les rois; et ce qui prouve plus encore la puissance de ce titre, c'est qu'il élevait le plus obscur vassal au niveau du plus illustre seigneur et de la plus haute daim1. Il n'y avait pas d'honneur plus souhaité, pas de gloire plus enviée par une noble châtelaine (pie d'avoir pour ami un troubadour qui pût soutenir, dans un tournoi poétique, qu'elle effaçait toutes les autres en grâces, en esprit et en beauté : souvent elle s'en montrait plus lière (pie des hommages d'un chevalier vainqueur en champ-clos, et souvent même ce triomphe de la vanité ne lui paraissait pas acheté trop cher par un coupable sacrifice. Nous pensons bien qu'il ne faut pas toujours s'en rapporter aux récits quelque peu mensongers «pic font les troubadours de leurs galantes aventures; cependant on peut croire (pie l'art des vers était alors un puissant moyen de succès en amour, et (pie
plus d'une daine, dont la vertu eûl résisté à la gloire du plus beau fait d'armes, ne savait pas se défendre contre l'attrait d'une chanson qui rendait sa beauté à jamais célèbre.
Cet heureux pouvoir de la poésie multiplia sans doute les poètes, à une époque où l'amour était, avec la gloire, la préoccupation constante des différentes petites cours indépendantes qui s'étaient formées au midi de la France, sous les derniers rois carlovingiens. .Mais quelque variées que soient les formes employées par les poètes, quand elles leur servent à exprimer toujours le même sentiment, il est bien difficile qu'il n'en résulte pas dans leurs chants une monotonie souvent fatigante. Assurément l'amour est la passion que les poètes ont le plus complaisamment exploitée dans tous les siècles et dans tous les pays ; mais dans aucun pays et dans aucun siècle il n'a été, comme à l'époque et dans la contrée qui nous occupent, le sujet presque exclusif de la poésie.
Sur les cent quarante troubadours que nous connaissons, il en est à peine vingt qui aient échappé à la contagion des vers amoureux, et ceux-là même qui nous ont laissé d'autres monuments de leur talent poétique ont sacrifié au goût du temps : on n'aurait pas cru au génie d'un troubadour qui n'eût pas eu au moins une dame à chanter; aussi, quand ils non avaient point de réelles, ils s'en créaient d'imaginaires et les faisaient aussi belles qu'ils pouvaient,- dans l'espoir que quelque noble (lame se reconnaîtrait à ces portraits de fantaisie. Il parait que ce moyen leur a souvent réussi. Tantôt ils se plaignent
in.
1(4 \i.\ti\ï;ks LITTÉRAIRES.
des pjgueur3 de leurs belles, tantôl ils sr vantent de leurs
faveurs, e{ I exaltation de leur douleur, comme celle de
leur joie, se manifeste presque toujours par des expressions si ampoulées, si folles, que, pour peu que les d;unes eussent alors quelque bon sens, elles devaient rire des extravagances poétiques des troubadours plutôt que d'en être réellement touchées.
On a dil, non sans quelque raison, que quiconque avait In une chanson amoureuse des poètes provençaux de celle époque, les avait toutes lues, tant elles se resseinldent. Soit que l'amour leur inspirât les mêmes pensées et leur dictât les mêmes expressions, soit qu'ils ne se tissent aucun scrupule de se piller les uns les autres, il est certain qu'il règne dans toutes ces poésies une monotonie qui en rendrait la lecture suivie insupportable ; aussi vous ferons-nous parfaitement connaître le talent et même la vie du plus grand nombre des troubadours, en vous racontant la vie et les travaux de celui d'entre eux que nos meilleurs critiques, contre l'avis de Pétrarque qui préférait Arnaud Daniel, ont nommé le ijrand mailre d'amour.
Ce troubadour, né à Alarveil en l'érigord , dans une condition pauvre, est connu sous le nom d'Arnaud d< Alarveil. Destiné d 'abord à la profession de clerc, il comprit bientôt qui) pouvait jouer dans le monde un rôle plus brillant, s'il joignait au mérite d'un beau visage celui du talent poétique. Certain que la gloire et le bonheur l'attendent dans les cours, il se rend à celle de Koger II, surnommé Taillefer, vicomte de Béziers; là, il voit la comtesse Adélaïde, fille de Kaimond V, comte de Ton-
UTTKRATIRK ROMAXK. 115
louse, et femme du vicomte de lléziers. [..e pauvre vassal devient épris de la femme de son seigneur, et l'amour le, fait poêle. Mais, trop humble ou trop prudent pour avouer hautement une passion insensée, il aime d'abord en silence, et c'est sous le nom allégorique de Bel-Regard qu'il célèbre la noble comtesse. Voici comment il exprime ses sentiments :
«Je ne prévoyais pas, en arrivant dans ces lieux, que je payerais si cher le plaisir d'avoir vu tant de beautés et tant de grâces. On a bien raison de le dire, et je l'éprouve : Saucent qui veut se ehauj/'er se brûle. J'aime, sans oser en faire l'aveu. Je me vois condamné à fuir celle que j'aime, de peur que mes regards ne trahissent mon secret : ma témérité lui paraîtrait impardonnable.
• Mon cœur du moins me la représente, comme un miroir, et j'ai la consolation de l'y contempler. Tout la peint à mes yeux : la fraîcheur de l'air, l'émail des prairies, le coloris des ileurs, en me retraçant ses charmes, m'invitent sans cesse aies chanter. Grâces aux exagérations des troubadours, je puis la louer autant qu'elle mérite de l'être, je puis dire impunément qu'elle est la plus belle de l'univers. S'ils n'avaient pas prodigué cent fois cet éloge à qui n'en était pas digne, je n'oserais le donner à celle que j'aime : ce serait la nommer. »
Ces vers, qui exprimaient avec grâce des sentiments remplis d'une respectueuse délicatesse, ne fâchèrent point la noble châtelaine. Kl le donna , en récompense,
au troubadour de riches babils pour paraître à s;i cour, où il lui admis à titre de commensal ; elle consentit même à être l'héroïne de ses chants. Enhardi par celle faveur,
Arnaud éiève plus haut son ambition , et il chante :
Ma raison s'oppose à mon penchant. Sans doute il nie sied mal d'aspirer à une si glorieuse conquête : je déliais laisser aux rois l'honneur de soupirer pour elle. Mais quoi! l'amour négalise-t-il pas les conditions ? Dès qu'on aime, on est digne de plaire. Cette vaine distinction des rangs disparaît auprès de Dieu, qui ne juge que les cœurs et ne veut que des sentiments. 0 parfaite image de la Divinité, que n'imitez-vous votre modèle! •
On voit par co passage combien alors les idées religieuses s'associaient souvent aux pensées les plus profanes. Arnaud me semble mieux inspiré, quand il ajoute :
«Mon cœur vaut bien celui d'un comte, d'un duc ou d'un roi. C'est se rendre l'égal des souverains que d'avoir une ambition qui leur ferait honneur. Après tout, César était bien éloigné du trône, et il mérita d'y monter. ;>
Il parait que le poète se trompait quand il disait (pie l'amour d'un troubadour valait celui d'un roi. Du moins la comtesse Adélaïde ne fut point de cet avis, et, sur la demande du jaloux roi de Castille, Alphonse IV, Arnaud fut exilé et reçut même de la comtesse la défense de l'aimer encore. .. Puis-je obéir- dit-il. Puis-je même le vouloir? n II fallut partir cependant : mais, retiré à la
coin- du seigneur de Montpellier, il chanta encore l'ingrate qui l'avait éloigné d'elle :
«Qu'on ne me dise pas que l'àme n'est touchée que par l'entremise des yeux : je ne vois plus celle que j'aime, et je n'en suis que plus vivement occupé du bien que j'ai
perdu. On a pu me priver de sa présence, mais rien ne pourra rompre le nœud qui lui attache mon cœur. Ce cœur si tendre et si constant, Dieu seul le partage avec elle, cl la part (pie Dieu en possède, il la tiendrait d'elle comme relevant de son domaine, si Dieu pouvait être vassal cl relever de fief. Lieux fortunés qu'elle habite, quand me sera-t-il permis de vous revoir? X'apercevraije personne qui arrive de ce côté-là! Un pâtre qui viendrait de son château serait pour moi un personnage d'importance. Que ne puis -je être confiné dans un désert et l'y rencontrer! Ce désert me tiendrait lieu de paradis. »
Telle fut la destinée, tels furent les chants d'Arnaud de Marveil et de la plupart des troubadours. La vanité eut toujours grande part dans leurs hommages, car les belles qu'ils célèbrent dans leurs vers sont toujours de grandes dames. On pourrait croire, enlisant les poésies des troubadours, que la beauté était alors un des privilèges de la noblesse : en ce temps-là on ne chantait pas les bergères : c'est qu'elles n'avaient à donner ni habits, ni chevaux, ni armes, ni argent"; et c'était là les faveurs et les dons (pie les troubadours estimaient le plus.
Parmi les poètes de la Provence qui se sont fait remar-
IIS MATINEES I.l'l TKRAIRESL
quer par leurs chansons d amour, nous devons citer llérenger de Palasol, Bernard de lentadour, Guillaume de Cabestaing, Sordel, Pierre Vidal, Peyrols d'Auvergne, ej même Guillaume IX, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, le plus ancien des troubadours connus, et qui donna tout à la l'ois des exemples de poésie, de bravoure
ei de galanterie. Nous ne pouvons oublier la tendre Clara d 'Amluze, qui fut la Sapho de cette époque, el
dont les \ers pleins de grâce et de passion prouvent que le don de poésie n'était pas plus refusé aux dames du moyen âge qu'aux femmes de l'antiquité el a celles de nos jours.
Si les troubadours ne s'étaient fait connaître que par des chansons d'amour, nous croirions en avoir assez dit sur ces poètes si nombreux, si féconds, trop vantés naguère, trop dédaignés aujourd'hui : mais il s'en est (rouvé parmi eu\ plusieurs qui se sont élevés au rang qu'occupaient dans les cours du nord de l'Europe les bardes calédoniens et les scaldes de la Scandinavie. L'histoire nous montre les troubadours et les trouvères au milieu des armées que les rois et les princes conduisaient dans la Terre-Sainte à la délivrance du tombeau du Christ. Là, ils chantaient pour exciter l'ardeur ;;uerrière des combattants; ils chantaient pour célébrer la gloire des Vainqueurs; ils chantaient en l'honneur des glorieux
martyrs de la foi; là enfin, <|p|,'s fwoir chanté, ils
mouraient pour leur dame et pour l('1"' Pi6U- Leurs chants de «pierre s'appelaient sirmi/cs. Xous ne pensons pas (pie les Tyrtée el les Pindare de l'ancienne. Grèce aient l'ail entendre des accents plus belliqueux et
j)liis poétiques que ceux du troubadour Guillaume de Saiitt-Grégory. Écotitons^le datis le sïnrentë en strophes
de di\ vers où il chante son amour pour les combats : ce morceau semble écrit sur un champ' de bataille.
;• Combien j'aime ce temps si gài des fêles de Pâques, qui revêt nos campagnes de feuilles el de fleurs! Combien j'aime ce doux murmure des oiseaux qui l'ont retentir leurs chants dans le bocage! Mais combien il est plus beau de voir sur ces prairies planter les lentes et les pavillons! Combien je sens grandir mon courage quand je vois sur leurs chevaux les chevaliers armés se préparer au combat !
» J'aime à voir les cavaliers mettre en fuite le peuple qtti emporte ses effets les plus précieux; j'aime avoir les épais bataillons qui poursuivent les fuyards : mais ma joie redouble quand je vais mettre le siège devant les plus forts châteaux et quand j'entends s'écrouler arec fracas leurs hautes murailles, malgré les larges fossés et les fortes palissades qui les défendent.
« .l'aime à voir surtout le seigneur quand, le premier à l'attaque, il s'avance sur son cheval, sans connaître la crainte : il communique sa bnuourc à toul son brillant \asselage : aussitôt que la mêlée commence, chacun ne sent plus (pie l'empressement à le suhre; el l'homme n'est alors estimé qu'en raison des coups qu'il reçoit et qu'il porte.
« Des masses d'airain, des glaives, des cas(|iies de diverses couleurs, des écus étincelants qui se hrisenl en pièces, couvrent déjà le champ de bataille : chaque \ ail-
\H) M VTINEES LITTERAIRES.
Lin! soldai frappe à l'envi. Cependant sur la prairie on
v « 'i I errer les chevaux «les morts el des Messes, el la fureur du combat redouble encore : le chevalier de liant parage jonche, autour de lui, la terre de têtes el de liras; il préfère la mort à la honte dune défaite.
n Oui, je vous le dis encore, les plaisirs de la lalile cl de la mollesse n'égalent point pour moi ceux de l'ardente mêlée, lorsque j'entends hennir les chevaux sur la verte prairie, et que de toutes parts on répète le cri : A l'aide! à l'aide! que les grands el les petits couvrent la terre de leurs corps ou se roulent mourants dans les fossés; et que les larges blessures des coups de lame signalent les victimes de l'honneur! •>
\e semble-t-il pas que le grand peintre de batailles,
Salvalor Hosa , avait lu ce citant guerrier de notre troubadour, Lorsqu'il jeta sur la toile les terribles compositions qui ont fait sa gloire? On y admire la même fougue, le même tumulte, le même enivrement.
Arrêtons-nous un moment au pied de cette forteresse sur laquelle flotte la bannière impériale de Henri VI, et que gardent Avs soldats qui semblent honteux d'être descendus au rôle de geôliers. Quel est le prisonnier que renferment ces hautes murailles? Nul ne le connaît, excepté le gouverneur de la forteresse, qui ne lui parle jamais qu'avec respect ci en sinelinanl, comme devant un roi. Un soir qu'il traversait en pèlerin les terres de Léopold d'Autriche, il lut arrêté et livré à l'empereur d'Allemagne. Deux hivers ont déjà (tassé depuis qu'il subit la plus rude des captivités. 11 se croit abandonné
de tous ses amis, et, dans sa douleur, il déplore ainsi leur ingratitude :
Au prisonnier qui raconte sa peine Qu est-il besoin d'une science vaine?
Le malheur seul doit lui dicter des vers. J'eus des amis ; mais , hélas ! ils oublient Les saints devoirs des serments qui nous lient : Savent-ils pas que, depuis deux hivers, Le roi Richard est dans les fers ?
Savent-ils pas , mes nobles gentilshommes , Pour les tirer de la peine où nous sommes Que mes trésors furent toujours ouverts? Je ne les crois ni traîtres , ni parjures : Mais qu'ont-ils fait pour venger mes injures? Savent-ils pas que, depuis deux hivers, Le roi Richard est dans les fers?
Pour un captif plus d'amis sur la (erre ! Que dira-t-on , mes barons d'Angleterre, Quand on saura les maux que j'ai soufferts? Pour ma rançon c'est sur vous que je compte : Mais que vos fronts devront rougir de honte Quand on dira que, depuis deux hivers, Le roi Richard est dans les fers !
Point ne voudrais succomber à ma peine. Le roi français peut assouvir sa haine ; On dit pourtant qu'ému de mes revers, A me vencrer il veut mettre sa gloire : Pour son honneur que je voudrais le croire ! \e sait-il pas que, depuis deux hivers, Le roi Richard est dans les fers !
\11 MATIXKKS LITÎÈR AIRES.
Fiers ennemis don! mes maux sonf la joie, Le glaive en main attendez qu'on me voie; Peut-être alors paraîtrez-vous moins Gers. Chers troubadours d'Angleterre ei de France , Par vos chansons consolez ma souffrance : N'oubliez pas (pic, depuis deux hivers, Le roi Richard est dans les fers !
Tel est à peu près , et autant qU'Utië traduction lïançaîse peut reproduire la naïveté cl la grâce de la langue des troubadour^, le lai tfue Richàrd-Ctieur-dè-Llfon composa dans sa prison : peut-être auràis-je mieux fait de mettre sous vos yeux le texte même de ce chant royal, on du moins une traduction littérale en prose; niais le retour périodique, à la fin de chaque couplet, de lu même pensée et des mêmes mots, m'a paru Favorable à la traduction en vers de; cette chanson célèbre dans l'histoire et par le noiri du poêle et par les sentiments quelle exprime. Elle noUs l'ail regretter vivement la perle de la chanson d'amour (pie Richard avait composée, en Palestine, pour la reine Marguerite, cl qui, si l'on en croit Fauchet, servit à faire découvrir au trouvère normand Blonde! la prison qui renfermai! sou royal maître. Les historiens élèvent des doutes sur L'authenticité de ce fait; il est fâcheux (pie la chanson même du roi Richard ne se soi! pas retrouvée pour les dissiper.
Les chansons d'amour et de guerre ne composent pas toute la poésie des troubadours : il nous est parvenu, également sous le nom de sirvi nlrs, des petits poèmes satiriques que les troubadours lançaient les uns contre
UTTKKATIHK UOMWIv }|3
les autres, souvent contre les seigneurs, les rois el le clergé, quelquefois même contre les dames. Là s'exerçait toute la malignité provençale; el s'il fallait juger dv* mœurs de leur temps par le tableau qu'ils en l'ont, on en recevrait une impression peu favorable. Nous pourrions, VOUS montrer que la verve railleuse et ainère de Juvénal n'était point étrangère à quelques-uns des troubadours, et surtout à Pierre Cardinal, qui mourut au treizième siècle, après avoir parcouru une (arrière de près de cent ans. Son peu de succès auprès des femmes et auprès des grands aigrit son caractère, et il attaqua l'Eglise et la noblesse avec une vèbémence qui prouve au moins la tolérance des prêtres et la clémence des barons. Au reste, il n'épargnait personne, comme on peut le voir par ce fragment d'un sirvente où il attaqua la société tout entière :
« Depuis le levant jusqu'au couebant, je fais cette proposition à qui la voudra accepter. Je promets un besan d'or à tout bomme loyal , pourvu que chaque homme déloyal me donne un clou ; nn marc d'or au courtois, si le discourtois me donne un denier; un monceau d'or à chaque bomme vrai, si ebaque menteur me donne seulement un œuf. J'écrirais sur un parchemin large comme la moitié du pouce de mon gant foules les vertus qui sont chez la plupart des hommes : d'un petit gâteau, je nourrirais tout ce qu'il y a d'honnêtes gens sur la terre; mais si je voulais donner à manger aux méchants, j'irais, sans regarder, criant partout : Venez manger chez moi ! »
12i \I ITINÉES LITTER \II\KS.
Il parait qu'à force d'écrire contre toul le monde, Pierre Cardinal mil toul le monde contre lui. Alors, il composa cette fable en réponse aux injures de ses ennemis :
.. Un jour, je ne sais dans quelle ville, il tomba une pluie qui rendit Ions Ions ceux qui en furent mouilles; et Ions le lurent, à l'exception (l'un seul qui donnait dans sa maison. A son réveil, la pluie avait cessé. Il sort, va elie/ ses concitoyens, et les trouve faisant toutes sortes d'extravagances : L'un est babillé, l'autre nu; l'un crache en l'air, l'autre jette des [lierres; celui-ci déchire ses habits, celui-là se croit roi et pare son front d'une couronne; l'un menace, L'autre caresse ; l'un pleure, l'autre rit; l'un parle sans savoir ce qu'il dit, L'autre se vend à qui veut racheter. L'homme qui était dans son lion sens est étonné de voir qu'ils ont tous perdu la raison; mais autant leur folie l'étonné, autant sa raison les surprend. Ils ne doutent pas qu'il n'ait perdu l'esprit, parce qu'il n'agil pas comme eux; ils se croient les sa;|es, et ils le traitent comme un insensé ; c'est à qui lui donnera le plus de coups : on le pousse, on le secoue, on le tiraille, on le frappe. Tantôt renversé, tantôt relevé, il se sauve en courant, couvert de lioue et à moitié mort, bien heureux encore de s'être tiré de leurs mains à si lion marché. Cette faille est l'histoire du inonde et de ceux qui le composent. »
Une troisième espèce de poème en grande faveur aux douzième et treizième siècles était le tenson ou jeu-parti^
sorte de lutte poétique entre deux troubadours, sur des questions d'honneur, d'amour ou de chevalerie. Lorsqu'un haut baron tenait cour plénière, les seigneurs du voisinage et les chevaliers ses vassaux s'empressaient dise rendre à son invitation, et les trois premiers jouis étaient consacrés aux joules et aux tournois entre chevaliers. Les vainqueurs venaient ensuite recevoir, des mains de la dame du château, les couronnes et les récompenses promises; et alors commençait une au Ire lutte pour laquelle la châtelaine formait un tribunal qu'on nommait cour d'amour, et dont les juges étaient les plus jeunes et les plus jolies dames de la province. 11 ne s'agissait plus d'obtenir le prix de la valeur, mais celui de la poésie. Une question était posée soit par la cour elle-même, soit par un troubadour, et les deux rivaux soutenaient, en chantant alternativement chacun cinq couplets sur le même air, la thèse qu'ils avaient choisie. La cour d'amour délibérait ensuite avec toute la gravité d'une cour de justice seigneuriale; puis elle prononçait, par un arrêt d'amour, non-seulement sur la question elle-même, mais encore sur le mérite des poètes qui l'avaient traitée. La couronne poétique n'était pas moins enviée (pie la palme guerrière et quelquefois elles étaient remportées toutes deux par le même chevalier. Les cours d'amour, dont la création doit être attribuée à l'esprit chevaleresque, étaient en grand crédit dans toute la Provence; les plus célèbres se tenaient à Signe, à Pierrefeu et à Romanin. Les présidentes de ces cours étaient les dames les plus éminenles parleur naissance, par leur beauté ou par leur esprit. Les plus renommées
12g* MATIXKES LITTKIl AI RE S.
parmi celles dont les noms ont été conservés, sont : la comtesse de Champagne, mère de ce Thibaut de Champagne à qui l'on suppose que son amour pour la reine Blapche inspira des chansons pleines de grâce et de délicatesse; la comtesse de Flandre, fille de Foulques d'Anjou; Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, que ]e troubadour Pierre Rogier chanta sons le nom mystérieux de Tort-nurc-; la reine Kléonore d'Aquitaine , femme de Louis \II, à qui Bernard de Ventadour voua son amour et ses vers; enfin l'henelte de Roinanin, dont, Bertrand d'Allamanon célébra la beauté dans plusieurs chansons, et qui était la tante de Laurette d'Avignon, immortalisée par le poète Pétrarque. - dette Pbenelte de Roman jn, dit le moine des Iles-d()r, excellait ellemême dans la poésie provençale : elle avait une inspiration divine qui scmhlait un vrai don de Dieu ; et les dames illustres et belles qui l'accompagnaient s'adonnaient à l'étude des lettres, tenaient cour d'amour ou- \erte, et y prononçaient sur les questions oui y étaient proposées et envoyées. ■• C'est à celle cour que fut jugé un t en son célèbre, dont la citation suffira pour donner l'idée de ces combats poétiques.
Tenson entre Sordel de Mantoue et Bertrand d'AIUnnaiwn.
SOBDBL.
uS'il vous fallait perdre l'amour des dames, renoncer aux amies que \ous avez jamais eues et que vous aurez jamais, ou bien sacrifier à la dame que vous aimez
LITTKUATIIRE ROM AXE. 127
|c mieux L'honneur que vous avez acquis ou que vous Requerrez jamais dans la çheyalerie : lequel des deux partis clioisiriez-vous?
BERTB WD.
" Les dames que j'aimais m'ont si long-temps refiisé, el j'en ai reçu si peu de Mon , que je préfère à leur amour la «{loin* acquise par la chevalerie, .lovons laisse la folio d'aimer, dont la vainc jouissance n'a plus de prix quand elle est obtenue; tandis que, dans la carrière des armes, il y a toujours nouvelles conquêtes à faire, nouvelle gloire à acquérir.