LANGUE D'OÏL
Il en est des langues dos peuples comme dos races liumaines : on reconnaîl lour origine à certains signes caractéristiques (|uo les siècles mêmes ne parviennent pas à effacer. Ainsi les langues italienne, espagnole et française procèdent évidemment de la langue latine; niais, de mémo que dans les familles il arrive souvent qu'un sang étranger vient s*1 mêler au sang de la race principale, et, par ce mélange, l'empêche de dégénérer, de même diverses langues se sont fondues avec la langue de Rome et lui ont fait subir des modifications d'où sont résultées les langues nouvelles. Cette transformation commença vraisemblablement dans la Gaule à l'époque où les hordes guerrières du Nord firent irruption dans l'empire romain, qui embrassait alors tout le midi et tout l'occident de l'Europe, (les bordes se répandirent jusqu'aux dernières limites du continent européen; et en mémo temps que lour sang étranger vint se mêler au sang gallo-romain, lour langue barbare vinl se fondre dans la
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langue latine, la seule qui lui en usage dans les Gaules .1 I époque de la première invasion «les races gothiques cl franques. On sail que les races gothiques descendirent vers If midi de l'Europe et occupèrent les contrées qui forment aujourd'hui l'Italie, le midi de la France ri I Espagne, tandis que les races franques s'établirent dans les pays situés au nord de la Loire. De ce moment, ce fleuve forma une barrière qui sépara l'occident de L'Europe en deux nations, les Goths an midi et les Francs au nord. De celte séparation résulta une différence assez prononcée cuire les deux langues qui s'établirent en deçà cl au delà de la Luire, ei les nations qui les parlaient n'eurent plus bientôt d'autre lien commun que le christianisme, qui s'était introduit sans peine dans les provinces gauloises de l'empire romain. La civilisation, plus forte que la victoire, triompha de la barbarie des vainqueurs : apportée dans les Gaules par les Romains, elle finit, après de longs efforts, par soumettre les Francs eux-mêmes; mais elle ne put empêcher les luîtes sanglantes cl les horribles trahisons qui désolèrent les tristes règnes des princes che-
I élus de la l'ace de Llovis.
On se doute bien que les lettres ne furent pas d'abord en
grande faveur a la cour de ces rois, qui ne savaient pas lire, et dont toute la science consistait à être \r^, plus perfides quand ils n'étaient pas les plus braves. C'est un <\<'> bienfaits et une des gloires du christianisme d'avoir pris assez d'empire sur ces princes ignorants etgrossiers pour leur inspirer,
jusqu a un certain point, l'estime et le respect des lettres,
alors exclusivement renfermées dans les cloîtres et dans les monastères. La langue latine s'y conserva religieuse-
meut, non-seulement dans les prières et les chants de l'église, mais encore dans les pieuses légendes et dans les vies des sainls, que quelques moines écrivirent moins pour se faire un renom littéraire que pour édifier leur communauté. Il était raie que ces écrits sortissent de l'enceinte des cloîtres où ils avaienl élé composés.
Parmi ces écrivains, il en es! un qui s'est élevé plus haut que Ions les autres, non-seulement par son (aient, mais encore par la nature' même de ses écrits. Témoin et même acteur du drame dont les scènes sanglantes remplirent le sixième siècle, saint Grégoire, archevêque de Tours, entreprit d'en tracer le récit dans la Langue de Tile-Live et de Cicéron. V Histoire ecclésiastique des Francs a pour nous d'autant plus d'importance que nous lui devons de connaître l'origine de notre nation. Sans ce document précieux et dune autorité incontestable , nous serions réduits à ignorer complètement comment s'est fondé ce vaste royaume, et le berceau de la monarchie française serait enveloppé à nos yeux d'un nuage impénétrable. ("est comme historien bien plus que comme écrivain que nous devons honorer Grégoire de Tours. Xe lui demandons ni la vigoureuse concision de Tacite ni l'éloquente abondance de Tite-Live; il ne sait point orner son récit de ces formes élégantes et de ces tournures pittoresques (pse nous admirons dans les historiens romains : mais il a, comme annaliste, une sincérité, une franchise et une bonne foi qui compensent, selon nous, tout ce qui lui manque comme écrivain; et si nous l'envisageons comme piètre, nous nous sentons pénétré d'une profonde admiration pour les sublimes vertus et le saint courage qui éle*
vèreni si haut, dans Grégoire de Tours, la dignité de l'épiscopat.
C'était, il faut bien le reconnaître, une rude cl glorieuse lâche que celle du prêtre chrétien au sixième siècle. La société, livrée aux passions brutales et sanguinaires des conquérants germains, n'avait pour se défendre que les vices des Gaulois abâtardis. Le christianisme seul la sauva par L'influence de sesprèlres, qui élevèrent une croix entre le glaive du maître et la poitrine de l'esclave. Que seraient devenus le faible et l'opprimé sans L'Eglise qui leur ouvrit son sanctuaire pour les défendre el les protéger? Combien de fois la croix, dans la main d'un prêtre, lit contre la hache des farouches Sicambres ce qu'avail l'ait contre le glaive d'Attila la houlette d'une bergère! Gloire soit donc à ces courageux apôtres qui ont sauvé nos pères el nous-mêmes de la barbarie, au prix de leur sang souvent répandu sur les marches même de L'autel, parce qu ils étaient restés fidèles aux lois de Dieu el à la voix de L'humanité! Gloire surtout au saint prélat qui ne mil pas moins de courage et de verlu dans ses écrits que dans ses actions, el à qui la philosophie railleuse de notre siècle ne trouve d'autre reproche à adresser que d'avoir eu foi dans les miracles qu'il raconte! Pour répondre à ce reproche, il suffit de se rappeler que tout ce qui nous (tarait aujourd'hui imprévu ou fortuit, tout ce qui tombe, à notre sens, dans le domaine du hasard, s'expliquait alms par une intervention surnaturelle, par la volonté divine. Le saint évèque, qui voyait l'action incessante de la Providence dans les événements humains, était-il donc si absurde? le philosophe, qui les
attribue au hasard, es!-il donc plus éclairé? Grégoire de 'l'ours croyait aux miracles comme y croyaient Ions les hommes de son temps : ouvrez son livre, écho fidèle de son siècle, cl vous y verrez toujours que l'homme n'agit que sous la main de Dieu. Les accidents les plus fréquents de la nature, tels que la foudre, les ouragans, les tempêtes, sont à ses yeux des manifestations de la volonté suprême; les songes, les visions, des communications , des avertissements du ciel à l'homme. Si , dans son livre, les reliques des saints guérissent les malades, niellent en fuite les dénions, a-l-on beaucoup gagné à ébranler, à détruire celle foi qui* soulageait le malade dans ses souffrances cl fortifiait le faible dans ses tentations? Aon, sans doute. « Ce inonde où vivait Grégoire de Tours, monde naïf et poétique, n'a rien de la prosaïque réalité du nôtre. Pour la société chrétienne de cet âge, Dieu était le mot unique de la grande énigme de l'humanité : tout s'expliquait par Dieu, tout se résolvait en Dieu: de môme que pour une société éclairée, telle que la nôtre, qui a le bonheur de ne croire à rien, tout s'explique par un autre mot, l'intérêt; tout se réduit à une. autre fin, le néant '. »
Frédégairc, qui florissait au septième siècle, continua le travail commencé par Grégoire de Tours; mais son ouvrage, divisé en cinq livres, n'a d'intérêt que par les documents historiques qu'il contient. Comme écrivain, Frédégaire ne peut nous occuper , et nous franchirons les temps qui nous séparent encore de Charlemagnc sans avoir
J Vie de Grégoire de Tours, par M. Raoul Rochelle, i. 7
V» \l VriXKKS LITTERAIRES.
ii lieu ii regret <1«' l'oubli où sont tombés les écrivains des
siècles iiierov inj|iens.
\l.iis tout à coup il se lîl une grande lumière en Occident. Le royaume des Francs venait déchoir à un petit* lils de ce Charles-Marte] <|ni avait arrêté, dans les plaines de Poitiers, non-seulement les triomphes des Sarrasins, déjà maîtres de l'Espagne, mais encore l'invasion de I islamisme, plus funeste à la civilisation que toutes les victoires <ln kalife Abdérame. Ce nouveau Charles devait mériter un surnom plus glorieux encore que celui de son aïeul, ej la victoire ne devait pas seule le lui donner. La gloire des rois n'est pas tout entière, Dieu merci, dans la force de leurs armes : les conquêtes d'Attila et d'Alarie n'ont pour nous rien de grand ; et nous arrêterions à peine nos regards sur le règne de Charlamagne, si ce puissant génie n'eût l'ait (pie reculer les bornes du royaume des Francs et placer sur son Iront victorieux la couronne d'empereur d'Occident, (le lut là sans doute une haute loi lune pour le iils de Pépin; mais sa véritable gloire, c'esl d'avoir compris, à une époque encore barbare, (pie la civilisation était le plus grand bien dont il put doter ses peuples, et que celle civilisation ne pouvait naître
que du triomphe du christianisme et de la culture des
sciences et des lettres. Aussi, voyez avec quelle ardeur il consacre à celle liante mission tout le temps que lui laisse la lutte infatigable qu'il soutient contre les Barbares du \ord et du Midi. Dans une de ses excursions en Italie, il a l'ail à Parme la rencontre ilim homme d'un immense savoir, et il emploie tous les genres de séduction pour enlever le docte Alcuin à l'archevêque d'York, dont il est
le bibliothécaire. Le roi des Francs semble estimer celle conquête plus haut que «elle d'un royaume : le savant s;i\on n'aura plus désormais d'autre demeure que le palais de Charlemagne.
Ce devaient être d'admirables entretiens que ceux où le grand empereur, éclairant son génie aux rayons de la science, soumettait aux lumières du docte Alcuin ses Vastes projets et ses hautes pensées, et dictait à son secrétaire Eginhard, le plus pur et le plus élégant écrivain de cette époque, ces immortels capitulaires qui devaient servir de hase à la civilisation de l'Empire et au triomphe du christianisme. Suivons-le dans ses voyages : voyons avec quel soin il s'informe de l'état des églises et des monastères, avec quel zèle il veille au maintien de la discipline ecclésiastique dans le clergé et à l'observation des bonnes mœurs parmi le peuple; voyons-le rechercher, rassembler de toutes parts les manuscrits qui contiennent les Saintes Ecritures, et présider lui-même à l'épuration des textes sacrés, avec le secours des savants qu'il a appelés de la Grèce et de la Syrie. L'intérêt religieux satisfait, il songe à l'intérêt national; et c'est lui-même qui fait écrire et place dans ses bibliothèques, auprès des manuscrits les plus précieux de la Grèce et de l'Italie, auprès des livres saints et des pieuses légendes, le recueil des chants guerriers et nationaux des Francs et des Germains, épopée dont on ne peut trop déplorer la perte irréparable. C'est peu encore : à la voix de Charlemagne, les églises et les monastères ouvrent de nombreuses écoles pour l'instruction du peuple. Celles de Ferrières et de. Gorbie ont laissé Un nom à jamais célèbre; mais la plus
illustre est l'école <| u il fonda Lui-même dans son palais, el qui prit, pour celle raison, le nom d'école palatine. Là sonl admis tous les bommes que leur réputation de science a recommandés à la laveur du souverain : mais l.i le souverain n'es! pins le tout-puissant Charlemagne, il se nomme David; le docte Alcnin esl Flaccus; Angilberl prend modestement le nom d'Homère. Pierre de Pise el Clémenl d'Ecosse j siègent près des fils et des lilles de l'empereur, car il peut que les Lumières se répandent d'abord au sein de sa famille. Dans celle académie se discutent toutes Les questions de grammaire, de rhétorique, de philosophie, de religion, de science et de poésie. Charlemagne ne dédaigne point de prendre part à ces savantes dissertations; el si sa main, habituée à porter l'épée, se prête difficilement au métier d'écrivain, sa mémoire fidèle el sa liante intelligence rachètent amplement les torts de son éducation négligée. C'est pour réparer le temps perdu qu'aux heures des repas il se fait lire les écrits des Saints Pères el Les vies des rois ses prédécesseurs. La Cité de Dieu de saint Augustin est son livre de prédilection; il l'a toujours sons le chevet de son lit.
Aucun (\v^ travaux de l'académie palatine ne nous est parvenu; mais nous possédons un livre qui atteste les progrès des écrivains de cette époque dans Tari d'imiter la belle latinité du siècle d'Auguste. Ce Livre si précieux
esl la vie de Charlemagne, écrite par son archichape-
lain ou secrétaire-archiviste, Eginhard. Loup de Ferrières, l'écrivain le plus enfuient du neuvième siècle, a dit (pic la vie de Charlemagne était ce qu'il y avait de
plus fidèle cl de mieux écrit sur colle grande époque. Ces! qu'en effet Charlemagne semble revivre tout entier dans celle histoire, où Le dévouement du secrétaire ne fait jamais taire la conscience de L'historien; où les soins, en apparence puérils, que le grand empereur prenait de ses palais, de ses jardins, de l'éducation de ses enfants, sont présentés avec une naïveté louchante qui fait connaître L'homme en même temps que le souverain ; où les victoires et les conquêtes du héros sont racontées avec celte nohle simplicité qui ajoute -en quelque sorte à la grandeur des faits par le peu de soin quelle prend de les grandir. Eginhard n'a point fait un portrait gigantesque de son maître : il l'a peint tel qu'il l'a vu, tel qu'il était; et, quand il nous avoue sans détour que Charles avait le cou trop court, le ventre gros, qu'il était grand parleur, qu'il ne savait point écrire et que ses filles se conduisaient mal, il donne de sa véracité une preuve qui ne permet pas de douter de l'exactitude de ses récits et de la sincérité des éloges qu'il accorde aux vertus de son bienfaiteur.
Comment, de cette histoire où tout est vrai, simple et grand, et qui donna naissance aux contes historiques attribués à l'archevêque Turpin et aux naïves chroniques des moines de Saint-Denis, comment ont pu sortir ces (unies, ces fabliaux, ces poèmes écrits dans les siècles suivants, oii s*1 trouve si hurlesquement travestie la grande figure de Charlemagne? Essayons d'en pénétrer la cause.
La langue latine avait élé jusqu'alors, dans le royaume des Francs, la seide langue littéraire, et Charlemagne fui le premier qui confia à l'écriture le soin de conserver
les eh. mis nationaux , en langue vulgaire, que la tradition orale avait apportés jusqu'à lui de génération eu génération. Quelle était cette langue vulgaire an temps de Charlemagne? Il n'en reste aucun monument littéraire; mais on ne peut douter qu'elle n'eût déjà acquis une certaine importance, puisque, moins d'un demi-siècle plus tard, on l'adopta de préférence au latin dans l'acte solennel du serment que Charles-le-Chauve et Louis»le-Ger* manique prononcèrent à Strasbourg au mois de mars 842. Ce document historique, que nous devons à Nithard, chroniqueur du neuvième siècle et petit-fils de Charlemagne, est le plus ancien monument < j 1 1 ï nous soit parvenu de l'idiome roman, d'où est sortie la langue que nous parlons aujourd'hui. Nous croyons devoir le mettre sons vos yeux avec la traduction française :
Pro Den amur, et pro Christian poble et nostre commun salvamenl, d'est di en avant, en quant Dens saver et podei nie donel, si salvaraien cesl meon fradre Karle, el en adjuda et en caduna cosa, si cum om perdreil son fradre salvar deit, in o quid il mi altresi l'azel. Va ah Lodher mil plaid nunquam prindrai qui meon vol cesl meon fradre Karle in damne Bit.
« Pour l'amour de Dieu, pour le peuple chrétien et notre commune sécurité, de ce jour en avant, en tant que Dieu me donnera de savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Charles, et je l'aiderai en toutes choses, comme il est juste de soutenir son frère, à condition qu'il en agira de même avec moi. Et je ne ferai jamais avec
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Lolhaire aucun traité «j n i de ma volonté soit préjudiciable à nion frère Charles. »
Telle était la langue de nos pères au neuvième siècle, langue informe et sans aucune règle, sorte de transition
du latin au français, où le latin dominait encore, niais a\ee tous les signes dune rapide transformation. La confusion des langues fut la conséquence du mélange des peuples; et, de même qu'il fallut de longues années pour établir des différences marquées entre les nations modernes, de même les langues nouvelles ne se caractérisèrent et ne furent entièrement fixées qu'après un laps de temps considérable. C'est en partie à l'absence de toute règle et de toute méthode qu'il faut attribuer la dédaigneuse indifférence dont les idiomes du moyen âge ont été si long-temps l'objet, et la préférence donnée au latin sur la langue nationale par la plupart des écrivains graves de cette époque.
Charlemagnej de son lit de mort, avait vu les premières tentatives d'invasion de ces hommes du Nord qu'attiraient sur nos rivages un sol plus fertile, un climat plus doux, et surtout l'espoir du pillage; et Charlemagne avait pleuré sur ses successeurs, prévoyant bien qu'ils ne seraient pas de taille à porter le poids de la vaste puissance qu'il avait fondée. Ses craintes ne tardèrent point à se réaliser. Au Nord les peuples de la Scandinavie, les Sarrasins au Midi, parurent s'entendre pour renverser l'édifice élevé par Charleinagiie ; et, en pénétrant dans le cœur de l'empire, ils y apportèrent de nouvelles croyances, un nouveau langage, une poésie nou-
ho \l ITI NEES LITTER URES.
vclle. Les scaldes initièrent les Trouvères Français aux mystérieuses superstitions de l'Edda, et les conteurs arabes ;m\ merveilleuses rêveries du Koran. Le christianisme ne se défendit qu'avec peine contre L'invasion des fables du Nord et de l'Orient; les poètes les accueillirent en dépit de l'Eglise. Les géants, les nains et les fées, apportés dans les bagages des Normands, s'établirent comme eux, par droit de conquête, dans L'empire dos descendants de Charlemagne : el de la tente (\v* Maures d'Espagne sortirent des armées de magiciens dont la puissante baguette pt';i|)la la France d'un monde de palais enchantés, de i hoses el d'êtres surnaturels. La froide imagination de nos poètes s'enflamma à ces récits merveilleux; el de ce moment les géants, les nains, les fées el les génies devinrent l'objet de croyances non moins vives, non moins profondes que les croyances mêmes du christianisme. On comprend d'ailleurs les progrès qu'elles liront dans l'esprit du peuple, qu'elles amusaient par de joyeux mensonges, tandis que l'Eglise ne lui enseignait que d'austères vérités. Ce qui ajouta encore à la puissance de ces laides, c'est que les clironi(|ueurs eux-mêmes se joignirent aux poètes pour les accréditer.
Le neuvième el Le dixième siècles axaient replongé la France dans la barbarie d'où l'avait tirée Charlemagne.
Il n'en pouvait être autrement dans un pays en proie de toutes parts aux invasions étrangères, <u'i , loin d'organiser une défense nationale, les rois laissaient les grands vassaux livrés à eux-mêmes el occupés seulement à se défendre dans leurs châteaux. \u milieu de ce désordre sciait cependant opérée la révolution poétique dont nous
avons parlé : la langue avait été, en outre, singulièrement modifiée, dans l'ouest et dans le nord de la Franco, par le mélange i\v* idiomes normands; et ce fut sans doute cette modification qui constitua définitivement la langue du Nord , le roman, français on roman-wallon, aussi appelé langue d'oïl, parce que les peuples qui la parlaient se servaient du mot oïl pour dire oui. .Mais, au delà de la Loire, où les Normands ne pénétrèrent point, la langue romane ne fut que peu ou point altérée, et bientôt elle s'établit sur des principes fixes, qui , à partir du douzième siècle, lui donnèrent un grand éclat. Par un singulier contraste, cette langue romane ou provençale, après avoir brillé pendant quatre siècles, se corrompit et dégénéra en différents patois qu'on parle encore aujourd'hui dans le midi de la France, tandis que la langue d'oïl , après avoir enfanté des milliers d'ouvrages en prose et en vers, est devenue la langue française. Parmi ces ouvrages, il en est un qui paraît le père de tous les autres. Vn écrivain du onzième siècle, dont le nom est resté inconnu , publia une nouvelle histoire de la vie de Charlemagne, et, pour donner plus d'authenticité a son récit, il l'attribua à un prétendu archevêque de Reims, nommé Turpin ou Tilpin, qu'il supposa contemporain des faits qu'il raconte. Cette vie de Charlemagne ne ressemble point au récit d'Eginhard : elle se compose d'une foule de traditions oii se trouvent confondus sans ordre et sans goût la vérité et le mensonge, le sacré et le profane; on y rencontre pèle-mèle les prophètes et les enchanteurs, les saints et les géants, les auges <>t les fées. Charlemagne y fait un voyage à Con-
S2 M \T1\KKS LITTÉRAIRES.
Btantinople , un pèlerinage à Jérusalem; il remporte <!r> victoires sur les infidèles el triomphe du géant Fier-à- Bras. Toutes ces râbles, l< m les ces Folles et absurdes imaginations prirent crédit m France et en Angleterre
sur la lui du taux Tnrpin. In porte anjjln-normaiid mil
en vers le prétendu voyage à Constantinople ; el le pape Galixte II, sans doute afin d'exciter par l'exemple d'un grand roi le zèle des fidèles pour le pèlerinage du Saint- Sépulcre, prononça, en l'année 112*2, que le récit de Tnrpin était une histoire authentique. Aussitôt la chronique de Tnrpin, écrite d'abord en latin, puis traduite en langue vulgaire, devint une proie pour les poêles el les romanciers de celle époque : ils en tirèrent une foule de poèmes, de romans, de fabliaux, de coules, de légendes, qui forment l'épopée carlovingienne, et qui jouirent du plus grand succès durant (rois siècles.
L'Angleterre commençait dès lors à être la rivale de la France : aussi vonlnl-elle avoir son épopée royale comme la France avait la sienne. Ce fui sans doute cette rivalité qui suscita, pour les opposer à Charlemagne et â ses paladins, lé fameux foi Artus el les chevaliers de la Table-Ronde. Vers le commencement du douzième siècle, un savant archidiacre d'Oxford, nommé H aller, voyageant en France, traversait le pays armoricain : on lui parle d'une chronique écrite en bas-breton, dont le titre, Brut Bfetihined ou le Brutui de lu Bretagiie^ éveille sa curiosité d'érudit; il se procure l'ouvrage, l'emporte en Angle* terre el le communique à un savant Gallois, Geoffroi- \rlliur de Aloinnonlli , qui le traduit en latin. Il n'est bruit bientôt en Angleterre que de la découverte de
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l'histoire des rois bretons, qu or fuit remonter jusqu' au Troyon Brut ou Nrutus, qui , après la ruine de sa pairie, était venu fonder l'empire britannique, coinine Énée avait fondé l'empire romain. C'est de ce roman du Brut , comme on l'appelle, embelli par son traducteur, Robert U'aee, qui le mit en vers français, que sont sortis peux du Roi ArtuSj de X Enchanteur Merlin, du Saint- Graàl, de Lancelot du Lac , de Tristan de Lconnais, de Parceral le Gallois et des autres chevaliers de la Table-Ronde; comme la ebronique de Turpin donna naissance à l'histoire des Quatre Fils Ai/mon , à celles de Rcfjnauld de Montauban, de Maugis d'Aiy remont, de Doclin de Magence , à'Ogier le Danois et de ce laineux Roland, le plus célèbre des paladins de Charleniagne quoique Eginhard fasse à peine mention de lui dans ses annales, Ainsi se trouvèrent en présence l'épopée bretonne et l'épopée française , dont la vie d'Arlus et celle de Charlemagne furent le prétexte plutôt que le sujet.
C'est ici le lieu d'expliquer le peu d'importance, on peut même dire le ridicule, du rôle que jouent dans ces épopées les deux monarques qui de\raient en être les figures principales.
Ces deux rois n'étaient pas des êtres imaginaires : des histoires véridiques avaient enregistré leurs exploits et leurs vertus, aussi bien que leurs faiblesses et leurs malheurs. Il n'en était pas ainsi des chevaliers et des paladins qui formaient leur cour et qui les suivaient dans les combats; on ne" les connaissait que par des traditions incertaines, souvent mensongères, sur lesquelles l'hua-
gination des poètes , des romanciers cl i\c* chroniqueurs pouvait exercer ce goût du merveilleux el <lu surnaturel qui leur était venu des Scandinaves el «les Irabes. Forcés, pour obtenir quelque confiance, de ne pas hop mentir à L'histoire, ils laissèrenl dans l'ombre le principal personnage pour u<' mettre en lumière que les personnages secondaires, multipliant leurs aventures et leurs exploits el surtout les ornant de tous les prestiges de la féerie. Mais, s'ils s'attachèrent à voiler la gloire des deux rois qui servirent de prétexte à leurs compositions, ils ne prirent point la peine de dissimuler les disgrâces et les chagrins domestiques qui affligent soin eut les tètes couronnées. Il en est résulté que Charlemagne cl Artusont perdu, dans les poèmes el les romans du moyen à<H', leur véritable caractère historique. Peut-être aussi la malignité des poètes et des romanciers s'est-elle plu à montrer la dignité royale sujette à toutes les misères et à toutes les faiblesses de l'humanité.
S'il nous est parvenu, en assez grand nombre, des poèmes el des romans de cette époque, on sait peu de chose sur les écrivains qui les composaient ou les traduisaient tantôt du latin en français, tantôt du français en anglais, ceux-ci en prose, ceux-là en vers. Il est peu de ces poèmes qui n'aient été transformés en romans el peu de ces romans qui n'aient été convertis en poèmes. Un des plus
célèbres est le roman de Tristan de Lconnais, composé par Luces du Gast, et mis en vers par notre célèbre poète Chrestien de Troyes. En voici le sujet :
Isabelle, fille du roi de Cornouailles, avait épousé AIc- Liadus, roi de Léon, (le méchant prince l'ayant chassée
de chez lui au moment où elle allait devenir mère, Isa»belle, égarée dans une forêt, y met au jour un (ils auquel elle donne le nom de Tristan pour consacrer le souvenir des tristes circonstances où il est né. Le jeune prince est élevé à la cour de son oncle Marc, roi de Cornouailles, et bientôt il se fait remarquer par sa valeur dans une guerre contre Argius, roi d'Irlande. Argius a une fdle très-belle, nommée Iseult, et Tristan est chargé de la demander en mariage pour son oncle Marc : Argius lui accorde sa demande pour obtenir la paix, et Tristan est chargé de conduire la fiancée de Marc dans son nouveau royaume. Par malheur, la reine d'Irlande a confié a. l'une des suivantes de sa fille un vase rempli d'une liqueur dont la vertu est d'inspirer un violent amour aux personnes qui en boivent. Cette liqueur est destinée au repas de noce des deux époux. Mais, pendant la traversée, un jour que Tristan et la belle Iseult jouent ensemble aux échecs, ils éprouvent tout à coup une soif violente et demandent à boire : la suivante, sans y penser, ou peut-être en y pensant, leur verse le breuvage enchanté ; et aussitôt Tristan et Iseult sont pris l'un pour l'autre d'un violent amour qui doit durer jusqu'à la fin de leur vie , et , comme le dit le roman , leur causer moult de peines et chagrins. Séparés dans la vie, Tristan et Iseult furent réunis par la mort, et de leurs deux cercueils sortirent deux branches de lierre qui s'entrelacèrent et les couvrirent de leur feuillage. . La Queste du. Saint-Graal , nom donné à un vase dans lequel Joseph d'Arimathie avait recueilli le sang précieux du Sauveur, et le roman de Rou ou de Rullon
jouirent égalemenl d'une grands réputation parmi les œuvrai des poètes normands de l'Angleterre. Les poètes français leur opposèrent sans désavantage le poème iï Alexandre j où, sons le nom du héros macédonien, sont racontés plusieurs événements des règnes de Louis VU el de Philippe*-Auguste. Ce poème est le premier qui ait été composé en vers de douze syllabes : de là le nom d'alexandrins donné aux vers de celle mesure; jusquelà, il n'y avait eu que des vers de huit syllabes. Nous citerons encore, parmi les poèmes et les romans de celle époque, Gérard de Nevers, (latin le l.ohcruin, Huon de Bordeaux , Berthe aux Grands-Pieds et Parthenopix de Mois. Mais assurément un des plus originaux est celui du Renard, composé, vers le commencement du treizième siècle, par Perrot de Saint-Cloud. Ce poème burlesque, (jui contient le récit des tours joués par le renard à son oncle et compère le loup, est un curieux monument de l'esprit satirique et railleur qui régnait à celle époque el qui s'exerçait principalement contre le clergé. La plupart drs romans du moyen âge ont été traduits en prose et en vers, imités, habillés à Ja moderne par divers écrivains, entre autres le comte de Tressan et AI. Creusé de Lesser. C'est à ce travestissement qu'ils durent la faveur qui accueillit leur apparition. Alais aujourd Imi l'étude des antiquités nationales se l'ail avec plus de conscience : on n'y cherche plus des sujets d'amusement pour les enfants et les femmes; la science est prise au sérieux; on ne craint point de se livrer à de laborieuses recherches, à de pénibles investigations, pour découvrir la vérité sous la poussière des vieux manuscrits*
On a longtemps l'ait des livres avec dos livres, sans s'inquiéter de la bonté des matériaux qu'on employai! : mais on veut à présent remonter aux sources mêmes de l'histoire, afin de mieux pénétrer le caractère des événements; on veut étudier les textes primitifs, en connaître la lettre et l'esprit, et juger en connaissance de cause non-seulement des progrès de la politique, mais des perfectionnements de la langue et de la littérature nationales. C'est la tâche que s'est imposée AI. Raynouard quand il a entrepris son beau travail sur les troubadours : c'est celle que s'imposent tous les jours encore des hommes de savoir et de goût, parmi lesquels nous devons citer M. Paulin Paris, dont nous avons souvent consulté les importants Iravaux sur les poèmes et les romans du moyen âge. La même conscience qu'il avait mise à nous donner un texte exact et correct de la vieille chronique de Saint-Denis, il l'a apportée dans la traduction et la publication de poèmes manuscrits qui dormaient oubliés depuis des siècles dans nos bibliothèques. Grâce à lui, le poème de Berthe aux Longs^Pieds est connu et admiré de toute l'Europe savante, et c'est à lui encore que nous (levons de pouvoir vous faire connaître un fragment de la Chanson de (testes des Lorrains, l'une des plus étonnantes épopées de la nation franque, et la plus ancienne sans doute de celles qui ont été conservées, car elle date du douzième siècle. Vous ne devez pas vous attendre à trouver ici de grands artifices d'expression; le vieux texte en est complètement dépourvu, et M. Paulin Paris, dont le seul but est de montrer ce qu'étaient les anciens poèmes connus sous le nom de Chansons de (lestes, a
SX MATINEES LITTERAIRES.
dû s'appliquer à en donner une traduction rigoureuaemen1 exacte.
Le sujet de ce poème est la guerre soulevée entre deux grandes familles Féodales, celle d'Hervis de Lorraine et celle d'Hardré de Bordeaux. Le fragment suivant est un épisode de ee poème; on pourrait l'intituler le Hanap du Roi Girbert,
Fromont, comte de Bordeaux, a été vaincu et s'est résigné à faire hommage de sou fief de Bordeaux au roi d'Arles, Girbert. Ici commence le récit du poète:
<i Un jour le noble roi Girbert vint trouver à Bordeaux le généreux Promont. Il séjourna long-temps dans la ville, car il avait en pensée de restaurer L'église du bienheureux saint Séverin. Il lit creuser de nouveaux fondements et il éleva dune toise et demie les murailles: puis il dit à Promont : >■ Sire vassal, savez -vous où gît le » corps de Fromont-le-Vieux'? Fromont dit : .. .le ne le » vous cèlerai pas : il est devant l'autel du noble saint
• Séverin. » Puis, prenant Girbert par sa manche d liermine, il le conduisit jusqu'à la tombe Ail vieux Fromont. Le roi dit : .. H ne restera pas là : il lui faut plus hono- » rable couche. — Comme vous L'ordonnerez, » dit Fromont.
» Girbert appela Mauvoisin, son parent, son ami: a Cousin , laites lever le corps de Fromont : vous recueil-
• lerez tous les os; vous commanderez un beau cercueil » de marbre poli ; nous les placerons dedans. — Sire, ■ dit le varlel , à votre plaisir! •
• Les maçons arrivent. « Seigneurs, dit Mauvoisin,
» je veux dans deux jours un tombeau très-fort, très- » ])oli et très- magnifique. » Le tombeau fut t'ait : nul n'en vit jamais do plus riche. Girbert, en le voyant, témoigna toute sa joie. Il fit exhumer le vieux Fromon t. Comme ou découvrait les os, le crâne vint rouler à ses pieds. Le roi le prit ; puis, le passant à Mauvoisin : - Tenez, dit-il, » gardez-moi ce crâne : je ne l'eus jamais en amour; » mais, parce qu'il fut autrefois hardi et courageux, je » le ferai monter, si Dieu le veut bien, en coupe riche- » ment dorée et travaillée, lion vassal le comte Fromont » le tiendra et il m'en servira au manger. » Mauvoisin dit : « Je vous obéirai avec plaisir. »
» Girbert fit réunir les autres ossements : il éleva le cercueil sur six colonnes de marbre bien taillées. Il lit ensuite reconstruire l'église : elle fut deux fois plus belle et plus grande qu'auparavant ; deux évoques la consacrèrent; il constitua de bonnes rentes pour son entretien.
» Après cela, le roi prend congé de Fromont, et, accompagné de Mauvoisin, il retourne dans sa ville d'Aix. Il descend devant le perron ombragé d'un pin. La reine vient à sa rencontre : elle embrasse son seigneur, et tous les trois montent les degrés du palais. Ils entrent dans une chambre de beau marbre vert; ils s'assoient sur un riche tapis, et Girbert parle à Mauvoisin comme vous allez entendre : « Où est la tête? — Beau Sire, répond • Mauvoisin, la voici. » Il soulève son manteau de zibeline, il prend le crâne qui y était enveloppé et le présente à Girbert fils de-Garin. Girbert le saisit et un éclat de rire témoigne sa joie. Puis il fait venir un orfèvre : « Ami , « dit-il, apprenez pourquoi je vous ai demandé. Cette tête
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■ lui celle de Fromoili de Bordeaux : \ < mis m'en ferez
• nue coupe donl Fromonl le lils sr servira devant moi.
Le banap sera enchâssé dans l'or le plus pur, vous " l'ornerez ensuite d'émeraudes et de saphirs, cl vous me » jurerez que vous ne direz jamais de cela un mot à perv sonne. — Sire, dit l'orfèvre, il en sera comme vous le » désirez. »
•• L'orfèvre prend congé et revient à son hôtel. Il se met à l'œuvre : il taille, il polit le hanap, il le découpe à Heurs de lys, et sous le pied il pratique un trou que nul ne pourrait apercevoir de lui-même, quelque subtil qu'il fût : mais celui qui en aura le secret pourra facilement plonger du regard jusqu'au pâle contour du crâne.
» La coupe achevée, l' orfèvre la porte au roi Girbert, qui ne peut la voir sans témoigner grande joie, h Jamais, » dit-il, je n'ai vu de hanap aussi beau. Tenez, ami,
prenez ce manteau d'hermine, ce beau destrier et deux - cents marcs d'or fin. • L'ouvrier prend le tout, remercie vivement le roi Girbert, et s'éloigne.
■ Quand vint la Pentecôte, fête réservée entre toutes les fêles, Girbert voulut tenir sa cour. Il mande (iérin, son cousin, le noble chevalier; il mande Fromont le renommé, et le comte Hernaul de Gironville frère de (iérin. Chacun d'eux arrive, escorté de vingt chevaliers au plus. Girbert s'avance au-devant d'eux : il reçoit Fromont entre ses luas, il liaise trois fois Hernaut, car Hernaul était son dru , le chevalier qu'il aimait de préférence aux autres.
• Puis Girbert demande l'eau, et tous se disposent à
dîner. Girberl s'assied nu |)lus honorable siège; à ses côtés viennent prendre place sa femme, an corps gracieux, le roi Gérin el le sage Ilernaul. Girbert appelle le paillant Mauvoisin : .. Ami, hâtez-vous : apportez-moi h ma coupe d'or : il n'en esl pas d'aussi belle d'ici en » Orient : Fromonl la tiendra el nous en servira. •• Alauvoisin répond : « Sire, connue \ous le commandez. •• Il sort, va prendre la coupe d'or, et revient la poser sur la table devant (îirbert. Le roi la présente à son cousin (îérin : a Cousin, dit-il, au nom de Dieu tout -puissant , n vîtes-vous jamais devant roi ou amiral une aussi belle, » une aussi précieuse coupe? — \enni, » répond Gérin. Alors Girbert appelle Fromont le Vaillant . « Ami, lui » dit-il, tenez s'il vous plaît la coupe, et servez-en gran cieusement devant moi. »
» Le vassal Fromont prend la coupe d'or, il l'emplit de vin et de piment, el il en sert, à leur manger, (îirbert fils de (îarin, Hernaul el Gérin, les enfants de Bègues, et la reine au cœur délicat. Les autres convives sont servis par le varie! Mauvoisin.
» Quand ils ont mangé, ils l'ont rapidement enlever les nappes et descendent les degrés du palais de marbre; ils s'en vont dans un jardin prendre leurs ébats. In tapis est étendu sur l'herbe verte : Girbert se couche dessus, ayant à ses côtés ses deux cousins, le comte Fromont et le varie! Mauvoisin. Apres qu'ils ont quelque temps devisé et parlé de maintes choses, les vêpres sonnent : ils vont les entendre, et, quand elles sont dites, les barons remontent au palais de marbre et se mettent aux fenêtres : là , le pays se découvre à leurs yeux ; ils contemplent les prés
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verdoyants el fleuris, et la rivière qui dort au milieu de In ville. Ils restèrent aux fenêtres jusqu'à la nuit. Leurs lits étaienl préparés : ils allèrent Ions dormir.
• Le lendemain, quand le jour lui clair, les gentils chevaliers se levèrent : d'un côté Girbert, Gérin et Hernaiil, de l'autre l'orgueilleux Fromont, au corps vigoureux el bien fait. Chaussés el velus, tous commencèrent par aller ouïr le service divin, mie leur chaula l'évêqne Henri. L'offrande fut belle : sur l'autel Girbert mil deux marcs d'or pur, autant en offrit son parent Gérin, Bernant donna un poêle d'Alexandrie, Fromont nn hanap d'or et Ifauvoisin deux marcs d'argent. La messe dite, les barons remontèrent au palais de marine.
» Bientôt après , le sénéchal l'ait crier l'eau : le roi el ses cousins lavent leurs mains, ils prennent place à la table principale. Fromont, Hauvoisîn el plus de trente chevaliers, dont le plus pauvre avait une bonne forteresse à garder, les servent debout : l'un porte le pain, l'autre le vin clair, celui-ci présente de bons paons emplumés, celui-là des cygnes, des poissons ou de la venaison. FrOr mont tend à Girbert le hanap d'or plein de vin ou d'hippocras. Quand les barons ont mangé, ils se lèvent de tahle, lavent leurs mains et s'en vont à leurs ébats.
n Fromont, Mauvoisin et les autres sergents prennent alors leur place. Devant l'Yomonl brille la coupe que (îirbert a l'ait travailler: Fromont la remplit de vin el la vide d'un Irait. In chevalier le voit el s adressant à lui : — .. Sire, dit-il, vous avez grand tort de boire dans cette • coupe avec plaisir. — Pourquoi, ami? dit l'illustre Fromont — Par ma foi, sire, je vous en dirai la vérité.
m Le crâne de Fromont, le vieux barbu, est scellé dans » l'intérieur. » Fromonl l'entend. «Tais-toi, menteur, » s'écrie-t-il , el Dieu te punisse! Le roi Girbert est noble » et généreux; il ne ferait pas ce (pie tu lui reproches si » vilainement pour tout l'or d'outre-mer. — Sire, re- » prend le chevalier, ce que je vous dis est vrai, vous » pouvez vous en assurer. ■■ Fromont répond : « Je vais « donc le savoir.
5) A ces mots il quitte la table, descend les degrés de la salle et entre au jardin où le roi reposait agréablement. De si loin qu'il le voit, le comte lui crie : « Sire, un » mot : par la foi que vous devez à Dieu, je requiers de m vous la vérité. « Girbert répond : « Vous exigez un en- » gagenient bien solennel : sachez que je ne mentirais » pour tout l'or d'une cité. » Fromont répond : « Ecou- » tez-moi : l'on m'a dit, dans ce palais, (pie dans la coupe » où je vous sers du vin et de l'hippocras vous avez en- » terme Je crâné de mon père!... •• A ces mots, Girbert désespéré répond le plus humblement qu'il peut : u Sire ■i Fromont, merci, pour l'amour de Dieu! que Jésus- » Christ jamais ne me protège si je lai fait par aucune » malice: mon intention fut glorieuse pour vous; votre si vieux père était tant redouté que je nie lis un plaisir de » ne pas m'en séparer. »
ii Fromont reprend : « Vous avez eu grand tort : vous ii tenez à honneur ma honte. Or, vous savez que ce matin •) encore j'étais votre homme ; vous savez que nous étions ii bien accordés : je mets terme à cet hommage. « A ces mots, Fromont prend deux poils de son manteau d'hermine, et les jetant aux yeux du roi : Girbert, soyez
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dès ce momcnl défié, car, par la foi que je dois porte!* à
• Dieu, jamais nous ne pourrons plus être accordés I l'ni> en s'éloignanl : .. Bordeaux! s'écrie-t-il , mes ar»
• mes, mon destrier! On apporte les armes, <m s enquiert du motif de sa demande : • Beau sire, qu'avez*
• vous? — Vous ne le saurez que trop, car nous niions
• quitter celle cour sans prendre congé.
Les voilà Ions montés sur leurs chevaux. Kn s'éloignanl le comte Promonl se prend encore à crier : .. Eh! >ire Girbert, cel;i \;i de mal en pis. .le viens ici en toute
allégresse, je m'en dépars à grande douleur Et je no
« l'ai pas desservi. •• Girberl l'entend : il se dresse en pied,
el avec lui le pieux el vaillant Hernanl. a Fromontl
Promont! crient-ils, franc comte, gentil baron, prenez
:• l'amende telle que vous vomirez. Nous vous donnerons
• deux mules chargéesd'or fin el vingt destriers d'Arabie. • Fromont répond : « Tais-toi, roi parjure! aussi bien, n au nom du Dieu qui jamais ne mentit, je ne compte pas
avoir un seul momenl de joie avant d'avoir mis à mort
Girbert, le roi d'Arles. • A ces mots, il brandil son épieu
el le lance contre Girbert. I n varlel se jette an-devant,
reçoit l'épien, el tombe mort aux pieds de son seimienr.
La colère du roi est terrible : - Armez-vous, mes ba-
• rons: or verra i-je qui m'aime el me venge de ce fils de mécréant. Je donne à qui l'arrêtera mes trésors et les
« premiers fiefs vacants. ■
- Chacun alors de courir aux armes. On poursuit les Bordelais : mais Promonl a pris les devants ; il est sorti de la ville à la hâte, accompagné de ses vingt chevaliers j il est rentré dans Bordeaux , dont il ferme les portes et re-
LITTÉ RATURE ROMANE. 1)5
lève les murailles, c;ir la «raerre terrible va recommencer entre les (ils d'Hardré el les descendants du Lorrain Hervis — »
Ne relronve-t-on pas dans ce fragment quelque chose de la noble simplicité de narration qui donne tant de grandeur aUs récits d'Homère? Assurément le poète français est loin d'atteindre le sublime du poète grec, mais il se montre souvent aussi naïf, aussi vrai ; et si l'on tient compte de la différence entre une langue riche, harmonieuse, poétique, la pins parfaite en un mot qu'aient parlée les poètes, et une langue rude, grossière, incomplète et sans règles, comme l'était alors le roman-wallon, on doit reconnaître quelque mérite aux écrivains qui ont su, à travers de si grandes difficultés, exprimer clairement et fortement leurs pensées.
Le tableau que nous avons mis sous vos yeux se recommande au moins par ce ton de couleur locale que l'on recherche tant de nos jours. Le poète nous fait assister au repas d'un roi et de ses barons : il nous semble les voir à table, buvant dans leurs hanaps d'or ciselé Fhyppocras que leur verse le noble vassal du roi d'Arles. Nous voyons celuiei frémir d' indignation en apprenant que le hanap dans lequel il a bu lui-même renferme le crâne de son père : nous nous associons au courageux défi qu'il jette, avec les poils de son manteau d'hermine, à la face de son seigneur; et quand il lance contre Gilbert son redoutable épieu, il nous semble voir le varlet qui se jette au-devant du coup et tombe mort aux pieds de son maître qu'il a sauvé Les mœurs du moyen âge ne sont réellement peintes
96 MATIXEES LITTERAIRES.
avec vérité que dans les poèmes de la langue romane, êl quiconque veuf mettre en scène des personnages de c< tte époque doit étudier avec soin ces précieux monuments de la vieille poésie Française. N'oublions pas quelle est contemporaine de ces basiliques que nous ne pouvons contempler sans admiration , même auprès des plus beaux monuments d'Athènes el de Rome. Sans doute ce point de perfection auquel l'art n arrive qu'avec le temps ne se rencontre point dans les travaux de nos aïeux ; mais l'esprit, la sensibilité et l'imagination, ces dons de la nature, ne leur furent point refusés ; et si nous conservons religieusement dans nos musées les premiers essais de la sculpture et de la peinture à côté des chefs-d'œuvre de l'art, pourquoi près des immortelles productions de notre littérature ne placerions-nous pas les travaux de ces poètes naïfs, qui n'avaient pas reçu les lumières de l'antiquité pour guider leur marche hardie dans les régions inconnues et difficiles de l'art el du goût? Nous devons leur savoir jjré de s être frayé une route, loin des chemins battus, sur le terrain d'une poésie nationale; peut-être même devons-nous regretter que leurs successeurs ne les y aient pas suivis plus souvent.
Les poèmes el les romans du moyen âge, quelle que soit leur valeur littéraire, ont du moins un mérite qu'on ne leur contestera point : c'est celui d'avoir entretenu dans la nation française l'esprit chevaleresque, qui a jeté tant d'éclat sur < :es temps d'héroïsme et de galanterie. La chevalerie, celle admirable institution sociale, qui, comme la religion elle-même, intervint entre l'oppresseur et l'opprimé pour suppléer à l'impuissance ou à
L'absence da> lois, qui sauva la France du joug de l'étranger, du despotisme des rois et de l'égarement des peuples, qui fit de l'honneur la base de notre caractère
national, la chevalerie trouva dans les poètes ses plus puissants auxiliaires. C'est par eux qu'elle répandit dans la nation ce mépris des dangers, cette élévation dame et celte passion de gloire qui l'ont les héros; c'est par eux que le chevalier discourtois apprit à trembler devant la dame qu'il avait offensée, que le vassal cessa de craindre la tyrannie de son suzerain , que la veuve et l'orphelin trouvèrent contre l'oppression des protecteurs inconnus, et que le voyageur put passer sans péril dans le voisinage du donjon seigneurial. Les poèmes et les romans de chevalerie étaient la lecture favorite de la noblesse, qui y trouvait des leçons de courtoisie et des exemples d'héroïsme propres à exalter les cœurs et à les remplir d'une puissante émulation? Quel chevalier n'eût pas été lier d'être le Roland ou le Laneclot d'une épopée? quel chevalier n'eût pas reculé devant la crainte d'en être le Ganelon ?
La plupart des romans poétiques ou chansons de gestes sont en vers, et le nom de romans leur vient de ce qu'ils sont écrits en langue romane. Les vers ne sont point faits sur le modèle des vers grecs ou latins ; ce n'est pas la valeur des syllabes, mais leur nombre, qui constitue la mesure ou le rhythme du vers ; ce qui le caractérise surtout c'est la rime, dont l'origine n'est pas bien connue. Quelques critiques pensent qu'elle nous est venue des Arabes, à qui les poètes provençaux l'auraient empruntée; d'autres prétendent que nous la devons aux poètes du Nord; 1. 9
mais quand nous voyons sons Clotaire II, en <i"2K, une chanson latine rimée, il nous est impossible de ne pas assigner a la rime une origine plus ancienne que nos rapports avec les poètes arabes el les scaldes. La rime était en usage en France avant l'irruption des Maures, qui n'y pénétrèrent qu'en Tl'.t. Nous pensons qu'elle nous rient du latin, car on trouve plusieurs exemples de rimes dans Ovide et même dans Virgile : ces rimes ont assurément
été mises ;'i dessein, autrement ce seraient des fautes \ l'époque de la décadence de la langue latine, les poêles rencontrèrent apparemment des oreilles trop peu sensibles à la seule harmonie de la mesure des vers, et ils y ajoutèrent des consonnances de mots qu'il était pins facile de saisir. Les auteurs des pieux cantiques, qu'on chantait dans les églises jugèrent que le retour périodique et combiné de mots avant la même désinence était favorable à la musique, et ils adoptèrent la rime. Nos premières chansons de gestes avant été laites pour être chantées dans les cours (\r^ rois et dans les châteaux (\c^ seigneurs, les premiers trouvères profitèrent de l'exemple donné par les poètes qui écrivaient en latin; et comme ces essais de la muse française étaient des traductions dé chroniques on de chansons latines, il est (ont simple que les trouvères normands on picards, qui s'y exercèrent les premiers, aient conformé le rhythme de leurs traductions à celui dc^ textes primitifs. L'art de combiner les rimes, soit en les faisant se suivre, soit en 1rs croisant, s'est perfectionné peu à peu. La rime est devenue partie constitutive et même principale dans notre système de versification, cl malgré les injures ([lie lui ont prodiguées cer-
tains critiques, qui peut-être ne l'avaient pas employée avec succès, la rime a trouvé dans les œuvres de nos grands poètes le plus magnifique témoignage de sa puissance et de son agrément.
Pendant que les poèmes chevaleresques et les chansons de gestes charmaient les loisirs des princes et des seigneurs et leur inspiraient le goût des aventures comtoises et galantes, voilà qu'un cri de détresse, poussé parles pèlerins (pie persécutaient et tenaient captifs les khalifes d'Orient, enleva au latin le privilège de l'éloquence pour en enrichir la nouvelle langue française. Ce fameux Pierre l'Ermite qui, plus puissant que les papes Sylvestre II et Grégoire VII, souleva les peuples chrétiens et les entraîna à la délivrance du tombeau du Christ, et le pape Urbain II, qui s'associa si énergiqueinent à la gloire de l'obscur pèlerin qu'il avait pris d'abord pour un fou, ces deux hommes dont la puissante parole fit couler tant de larmes, éveilla tant de courages, arma tant de bras, auraient-ils excité parmi la foule des barons et des manants qui les écoutaient un aussi ardent enthousiasme s'ils ne leur eussent parlé cette langue vulgaire, ce langage du peuple que tous parlaient , que tous comprenaient !
C'est de la passion que naît la véritable éloquence, et rarement la passion avait eu un plus noble mobile , une plus sainte cause, un but plus sacré. Quelle fut l'éloquence de Pierre l'Ermite? on ne la connaît que par T influence qu'elle exerça dans les chaumières et par ce qui nous a été dit de cette foule de pèlerins armés qui marchèrent à sa voix. Mais la prédication d'Urbain II nous
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a été conservée, et nous devons en rappeler i«i les principaux traits.
Kl d'abord, représentez-vous le spectacle de la vaste place publique de Clermonl eu Auvergne, où le chef de l'Eglise a convoqué toute la chrétienté. Là sont venus de toutes parts les princes et les barons, avec leurs écuyers, leurs chapelains, leurs earlets et leurs hommes d'armes (|iii portent haut et droit la bannière féodale : là se montrent aux premiers rangs les évêques, les abbés et les docteurs de l'Eglise les plus renommés; ils ont répondu avec d'autant plus d'empressement à l'appel du pontife romain que c'est dans une ville de France qu'il les a convoqués : puis nous apparaît la foule immense des bourgeois des villes et des habitants des campagnes que Pierre l'Ermite a entraînés à sa suite, et qui déjà lui composent une armée. Au milieu s'élève un trône, sur lequel se place le Saint -l'ère : à ses côtés on voit l'ermite Pierre dans son costume grossier île pèlerin, connu de toute la France; ses pieds sont nus, une corde entoure ses reins, et dans sa main est un crucifix de liois. H parle le premier : il raconte ce qu'il a vu à la Terre- Sainte. Il a vu des chrétiens chargés de fers, [rainés en esclavage, attelés au joug comme les plus vils animaux; il a vu les ministres de Dieu arrachés du sanctuaire, battus de verges et condamnés à une mort ignominieuse. En racontant les malheurs et la honte des chrétiens, Pierre a la douleur peinte sur le visage; ^(^ sanglots étouffent sa voix; son éloquence inculte, mais véhémente, a profondément ému tous les cœurs. Alors Urbain se lève :
LITTERATURE ROMANE. loi
ci Nation des Francs placée au delà des monts, dit-il, nation chérie de Dieu el choisie par lui, nation distincte des autres par la loi religieuse et le respect de la sainte
Eglise, c'est à vous que s'adressent mes paroles, mes exhortations. Nous voulons que vous sachiez quelle triste cause nous a conduit près de vous et quel danger commun à tous les lidètes nous a engagé à passer les monts et à vous apporter nous-même la parole de Dieu. »
Retraçant ensuite les triomphes des sectateurs de Mahomet et les misères du peuple fidèle à la loi du Christ :
«Ce peuple, dit-il, que notre Dieu a béni, gémit et succombe sous le poids des outrages et des exactions les plus bonteuses. La rage impie des Sarrasins n'a respecté ni les vierges, ni les prêtres du Seigneur; ils ont chargé de fers les mains des infirmes et des vieillards ; des enfants, arrachés aux embrassements maternels, oublient maintenant cbez les barbares le nom du Dieu véritable ; le temple du Seigneur a été traité comme un homme infâme et les ornements du sanctuaire ont été enlevés comme des captifs.
» Malheur à nous, mes enfants et mes frères, qui avons véciwlans ces jours de calamités! Sommes-nous donc venus dans ce siècle réprouvé du ciel pour voir la désolation delà ville[sainte et pour rester en paix lorsqu'elle est livrée aux mains de ses ennemis? Pleurons sur nos fautes, qui ont armé la colère divine; pleurons, mais que nos larmes ne soient pas comme la semence jetée sur le sable, et que la guerre sainte s'allume au feu de notre repentir ! Que l'a-
102 MATINÉES LITTÉR IIRE&
moni' de nos frères nous anime aucombal el soil plus fort
quelamorl même contre les ennemis du peuple chrétien !..
» Guerriers qui inécoutez, tous <|ui cherchez sans cesse de vains prétestes de guerre, réjouissez-vous, car
voici une guerre légitime. Le moment rsi venu démontrer si VOUS èles animés d'un vrai courage : le moment est venu d'expier lant de violences commises au sein de la paix, lant de victoires souillées par L'injustice. Vous (|iii lûtes si souvent la terreur de vos concitoyens, et qui, pour un vil salaire, vendes vos liras aux fureurs d' autrui, armés du glaive t\>^ Machabées allez défendre la maison d'Israël, qui est la vigne du Seigneur des armées. Unes1 agit plusde venger les injures des hommes, maiscelleade Dion; il ne s'agit plus de l'attaque d'une ville ou d'un château, mais de la conquête des lieux saints. . . Si vous triomphes, les bénédictions du ciel et les royaumes de l'Asie seront votre parla;}e; si vous succombée, \ous aurei la gloire de mourir aux mêmes lieux que Jésus-Christ, et Dieu n'oubliera point qu'il \oiis aura vus dans sa Sainte milice. Que de lâches affections, que des sentiments profanes ne VOUS retiennent point dans vos loyers! Soldais du Dieu vivant, n'écoutez plus que les gémissements de Sion; luisez tous les liens de la terre, et ressouvenez-vous de ce qu'a dit le Seigneur : ■• Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi. Quiconque abandonnera sa maison ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou son héritage pour mon nom, sera récompensé au centuple et possédera la vie éternelle!»
A ces paroles éloquentes de l'apôtre du Christ, tous les
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cœurs son! embrasés d'un sainl enthousiasme : les bannières s'agitent, les glaives étincellent, et de la foule sort un cri unanime qui monte au ciel : Diex H volt! Diex
li volt! Dieu le veut! Dieu le veut!
;t Oui, Dieu le veut, reprend le pontife; vous voyez aujourd'hui l'accomplissement de la parole du Sauveur qui a dit dans son Evangile: Lorsque deux ou trois seront assemblés en mon nom, je serai avec eux. C'est lui (|iii vous a dicté ces paroles que je viens d'entendre : qu'elles soient votre cri de guerre ! »
Puis leur montrant la croix que tient l'ermite Pierre :
« C'est Jésus-Christ lui-même, s'écrie-t-il, qui sort de son tombeau et qui vous présente sa croix ; elle sera le signe, élevé entre les nations, qui doit rassembler les enfants dispersés d'Israël. Portez-la sur vos épaides ou sur votre poitrine, qu'elle brille sur vos armes et sur vos étendards : (die deviendra pour vous le gage de la victoire ou la palme du martyre : elle vous rappellera sans cesse que Jésus-Christ est mort pour vous et que vous devez mourir pour lui !... »
C'est là assurément de l'éloquence, et de la plus haute, quelque grossière qu'ait pu être la langue dans laquelle elle s'est manifestée. On nous a transmis ce discours en latin, mais nous avouons que ce monument de l'éloquence du onzième siècle serait pour nous infiniment plus précieux s'il nous était parvenu dans l'idiome popu-
laire du fameux cri : Diexlivolt! — Ainsi, <••> lui de l'esprit religieux que naquit l'éloquence, <■! de l'esprit chevaleresque que sorti! la poésie ; et nous verrons bientôt que L'amour ne fut point oublié dans les créations poétiques <lu moyen âge. C'est qu'en effet, toujours <'t partout, la poésie de la vie humaine se résume en trois mots : religion, gloire, amour.