Matinées littéraires
Si Ton veut se rendre compte de la littérature d'une nation, si Ton veut l'étudier avec fruit et la juger avec lisccrnement, il est trois choses qu'il importe avant tout de connaître : ce sont les éléments de sa langue, le caractère de son peuple, et les événements de son histoire. Si la langue est rude et pauvre, le caractère farouche et helliqueux, l'histoire pleine de révolutions et de guerres, comment espérer qu'une littérature nationale puisse naître du sein des discordes civiles et du tumulte des champs de bataille? Comment le poète aurait-il pu faire entendre sa douce voix, à travers les clameurs de la foule séditieuse et les cris du soldat victorieux?
Rome existait depuis plus de cinq cents ans, et le peuple romain était à peine encore sorti de la barbarie. Quelle était l'origine de ce peuple appelé à de si hautes
destinées? Quelques Scythes vagabonds étaient-ils venus, après avoir franchi les Alpes, s'établir par le droit du glaive dans les riantes plaines de l'Italie? Une colonie de Pélasges avait-elle franchi les mers et arrêté sa course errante sur les bords du Tibre , et quelques Troyens , échappés à l'incendie de leur ville, avaient-ils été appelés par le destin à fonder sur ,les ruines du Latium le vaste empire romain, sous la conduite du gendre de Priam? C'est ce qu'il est difficile de déterminer. Si le langage des Romains trahit parfois une origine grecque ou asiatique, leur caractère révèle plus encore les vertus farouches des hommes du Nord. Les savants discutent depuis dessiècles à cet égard, et tous peuvent avoir raison, car il peut se faire que les glaces et les rochers des Alpes n'aient pas plus arrêté les races celtiques dans leurs émigrationsvers le climat du Midi, que les écueils de l'Adriatique et les tempêtes de la Méditerranée n'ont empêché les vaisseaux, de Tyr et de Sidon de cingler vers les rivages de l'Occident. Une fusion s'opéra entre ces peuplades aventurières : Pélasges, Asiatiques, Celtes, conduits par l'esprit de brigandage, ou si l'on veut, par l'esprit de conquête, se réunissent sous le glaive d'un chef adroit et ambitieux. Une ville se fonde, un peuple se forme : ce chef, c'est Romulus ; cette ville , c'est Rome ; ce peuple , c'est le peuple romain.
De ce mélange de différents peuples, il résulta que la langue des Romains ne fut ni pélasgienne, ni asiatique, ni celtique, mais un composé de ces diverses langues; et si la religion des peuples de l'Orient triompha du culte des peuples du Nord dans la cité naissante , c'est qu'elle était moins austère et plus favorable aux exigences des passions humaines. La langue des Romains ne fut sans
doute alors et longtemps encore après qu'un langage barbare, sans règles, sans principes, sans harmonie : on put la parler; on ne pouvait pas récrire. Il fallut que la langue grecque, s'insinuant à travers ces divers idiomes, les réunît, les fondît au feu de son génie et en arrondît pour ainsi dire les angles et les aspérités, en amollit la rudesse et la dureté, et s'efforçât de leur donner cette souplesse, cette grâce et cette suavité qui la caractérisaient elle-même ; mais elle ne put y parvenir entièrement, et la langue romaine conserva toujours, sous la forme grecque qu'on lui fit prendre, cet air mâle et robuste, cette allure fière et vigoureuse, qui trahissaient son origine et qui formèrent son caractère distinctif.
Il ne fallut pas moins de six siècles pour que le langage des Romains devînt la langue latine. C'est probablement l'histoire de toutes les langues, dont l'enfance est toujours plus ou moins longue; on peut en juger par la nôtre, qui ne fut réellement fixée qu'après plusieurs siècles d'existence.
On doit moins s'étonner encore du temps que met à se former la langue de Virgile et de Gicéron, quand on parcourt l'histoire de Rome sous les rois et sous les consuls. Quel spectacle nous offre cette République romaine, l'effroi de l'univers? Au dehors, des guerres continuelles; au dedans, des dissensions civiles. Le génie des armes est trop absolu pour souffrir la rivalité du génie des lettres. D'ailleurs, cet amour de la pauvreté, qu'on a tant loué dans les anciens Romains, était la conséquence plutôt que la cause de leur mépris barbare pour les sciences et les arts. Mais peut-être, sans cette rudesse de moeurs, qu'on décorait du nom de vertu, ils n'auraient pas été les conquérants et les maîtres de l'univers. C'était là leur
fc LITTÉRATURE ROMAINE.
plus haute ambition, et le grand poëte du siècle d'Auguste, Virgile, ne croyait assurément pas faire injure au peuple romain, quand il disait :
D'autres avec plus d'arl, cédons leur cette gloire, Coloreront la toile et d'une habile main Feront vivre le marbre et respirer l'airain, De discours plus flatteurs charmeront les oreilles, Décriront mieux du ciel les pompeuses merveilles. Toi, Romain, souviens-toi de venger l'univers ; Donne aux vaincus la paix, aux rebelles des fers ; Fais chérir de tes lois la sagesse profonde : Voilà les arts de Rome et des maîtres du monde.
Aussi une langue encore informe, un caractère encore farouche, une existence toujours agitée, tout s'unissait pour retarder chez les Romains le développement et les progrès des sciences, des lettres et des arts. On pourrait croire, par les chefs-d'œuvre de la littérature grecque, qu'elle n'eut point d'enfance, car les plus anciens sont en quelque sorte les plus parfaits. Mais si Homère trouva toute faite une langue aussi riche qu'harmonieuse, aussi variée qu'expressive, on doit penser qu'elle avait mis des siècles à arriver à ce point de perfection. Les premiers poètes de la Grèce disposèrent d'un instrument sonore et flexible, donf les sons harmonieux se prêtèrent également à rendre les émotions de l'âme les plus suaves et les plus énergiques : telle était la langue grecque au temps d'Homère. Les premiers poètes de Rome ne trouveront qu'un instrument rude et grossier, propre tout au plus à l'expression de sentiments altiers et violents : telle était la langue latine pendant les premiers siècles de Rome. L'agriculture était alors toute la science des Romains, la guerre toute leur occupation.
Les premiers Romains ne restèrent cependant point
étrangers à loute poésie : ils chantaient en marchant au combat, ils chantaient après la victoire, ils chantaient aux funérailles des guerriers. Les temples des dieux et les salles des festins retentirent, comme les champs de bataille, des accents de leur muse encore inculte et barbare. Bientôt leurs voisins d'Étrurie leur apportèrent les vers Fescennins; les Osques les initièrent aux fables Atellanes, et les Romains s'en servirent pour célébrer, après la moisson et les vendanges, les louanges des divinités rustiques. A ces louanges des dieux se mêlèrent des railleries et des sarcasmes que s'adressaient sous la forme de dialogues les acteurs de drames improvisés sur les places publiques, et auxquels on donna le noiii de satires, du mot latin satura, mélange.
Les satires faisaient depuis trois siècles les délices du peuple, lorsqu'une loi des décemvirs les supprima, tant la licence des poètes était alors sans bornes.
Les jugements d'Horace et de Tite-Live nous autorisent à ne pas regretter la perte de ces productions que le goût sévère d'Auguste condamna à périr dans les flammes. Ainsi, pendant longtemps toute la littérature romaine se borna à des hymnes sacrés et à des chansons licencieuses, également dignes d'oubli; et' peut-être serait-elle restée dans une éternelle enfance sans un événement qui ne paraissait pas de nature à l'en faire sortir.
L'an de Rome 390 , une peste horrible répandit la consternation parmi le peuple romain : on eut d'abord recours aux prières et aux sacrifices pour apaiser les dieux irrités, et telles étaient alors l'ignorance et la superstition de ce peuple célèbre, que le dictateur crut désarmer la colère des dieux en enfonçant un clou au côté droit du temple de Jupiter ! Jupiter resta insensible à ce
singulier hommage, el la désolation s'accrut au point i|iie les magistrats imagineront, afin de combattre le fléâa, d'appeler de Toscane des baladins et des bateleurs nommés histri (dont nous avons fait histrions), pour amuser les Romains et les distraire de l'idée de la mort. Cet amusement se bornait à des danses plus ou moins grotesques qui s'exécutaient au son de la flûte. L'enfance d'un art ressemble à sa décrépitude : l'art dramatique cliez les Romains commença par des danses et des mimes, sous les consuls ; il finit, sous les empereurs, par des danses et des pantomimes. Suivons-le pas à pas .jusqu'au règne d'Auguste.
Fescennia avait donné ses rhythmes et Atella ses fables aux Romains ; mais de tous les spectacles ceux qu'ils préféraient étaient les luttes des bêtes féroces et les combats de gladiateurs. Les jeux sanglants du cirque eurent toujours plus d'attrait pour les enfants de Romulus que les plaisirs intellectuels du théâtre. Les poètes dramatiques de Rome ne parvinrent jamais à triompher de cette passion, dominante parmi le peuple. Il avait besoin de voir le sang des animaux et même celui des hommes couler dans l'arène ; alors sa joie était entière et il applaudissait avec transport : malheur au poëte, fut-il un Plaute ou un Térence , qui osait, entrer en concurrence avec de pareils divertissements !
Ce ne fut que l'an 514 de Rome, que parut le Thespis romain. Rome venait de terminer sa première guerre avec Carthage, lorsque LiviusAndrohicus, Grec d'origine, esclave de Salinator et précepteur de ses fils, osa (c'est l'expression de Tite-Live) faire représenter une pièce, dans la forme des drames de son pays. Il traduisit même quelques tragédies, sans faire d'autre changement que de
substituer dos noms romains à des noms grecs. Celte innovation, sansari el sans goût, eut cependant un telsuccès, qu'elle lui mérita sa liberté et une place sur le mont Aventin, pour y donner ses représentations dramatiques. Il y jouait lui-même, chantant et dansant tour à tour, el quelquefois tout ensemble. Aucun de ses ouvrages ne nous est parvenu, et nous devons peu le regretter, au jugement de Cicéron qui les condamne comme indignes (Tune seconde lecture. Il est probable que, formé sur le modèle de l'ancienne comédie grecque, il se nourrissait d'allusions personnelles qui étaient moins dans le goût «les Romains que dans celui des Grecs.
Peut-être avec le temps un poëte national, un poëte romain aurait surgi de la foule de ces affranchis de Rome dont le génie restait esclave de la Grèce. Mais les Grecs ayant appelé les Romains à leur secours dans leur guerre contre Philippe, roi de Macédoine, vers Tan de Rome 555, il arriva que les Romains les protégèrent en les conquérant. La Grèce devint romaine par le droit de la force, et Rome devint grecque par le droit du génie. <( La Grèce captive, captiva ses farouches vainqueurs, nous dit Horace, et porta les arts dans la sauvage Italie. » Les otages, les prisonniers des villes grecques, amenés à Rome, y apportèrent le goût des 'lettres, et la langue d'Homère devint pour les Romains l'objet d'un culte presque universel. Horace près d'un siècle après, voulait qu'on eût entre les mains, nuitet jour, les chefs-d'œuvre de la littérature grecque.
Les rhéteurs grecs affluèrent alors dans Rome, et yétoutfèrent tous les germes d'une littérature nationale. Les architectes, les peintres et les statuaires de la Grèce et de l'Asie Mineure, attirés par l'appât des richesses et par
l'attrait de la gloire, suivirent à Rome les poêles, les rhéteurs et les philosophes, et y furent accueillis avec transport par la jeunesse romaine. Vainement Caton le Censeur et quelques vieux Romains, craignant qu'on ne préférât la gloire de bien dire à celle de bien faire, tentèrent de chasser de la république tous les philosophes; ils n'obtinrent du Sénat qu'un décret, dont une circonstance fortuite empêcha bientôt l'exécution. Les Athéniens ayantpillé Orope, ville de Béotie, furent condamnés à une amende de 500 talents. Ils envoyèrent une députation au Sénat pour plaider leur cause, et les députés qu'ils choisirent parmi les orateurs les plus éminents des diverses écoles de philosophie, furent Garnéades l'académicien, Diogènele stoïcien, et Critolaiis lepéripatéticien. Diogène avait une éloquence véhémente et rapide, celle de Critolaiis était simple et douce, et la parole de Carnéades était douée d'un charme irrésistible qui portait la persuasion dans les cœurs et la conviction dans les esprits.
L'enthousiasme qu'ils produisirent fut tel qu'on abandonnait pour les entendre les jeux du cirque, et le Sénat, effrayé de leur succès, se hâta de les congédier; mais en partant, ils laissèrent à la jeunesse un goût si vif et si passionné pour la philosophie, qu'elle s'appliqua dès lors aux sciences et aux lettres non moins qu'à l'art de la guerre, qui jusqu'alors avait été son occupation favorite.
Parmi les poètes de cette époque, nous devons, à côté et au-dessus de celui de Névius, citer le nom d'Ennius.
Né à Rudies , dans la Calabre , Ennius vécut en Sardaigne jusqu'à l'âge de quarante ans, et fut amené à Rome par Caton l'Ancien qui lui fit donner le droit de bourgeoisie. Scipion l'Africain s'honora d'être son ami
et l'eut pour compagnon de ses exploits dans la seconde guerre punique. Soldat et poêle comme Eschyle, Ennius, au jugement de Lucrèce, est le premier des Latins qui ait obtenu sur l'Hélicon une couronne immortelle. Quintilien le compare à ces grands chênes que le temps a respectés et qui pourtant nous frappent moins par leur beauté que par la vénération qu'ils nous inspirent. Une tragédie de Médée el quelques fragments de ses satires, de ses comédies et des annales de la république romaine qu'il avait mises en vers hexamètres, attestent le génie à la fois mâle et rude de ce poète, dont la plus grande gloire est, selon nous, d'avoir fait dire à Virgile qu'il avait tiré des perles du fumier d'Ennius. Ennius avait de lui-même une opinion plus haute encore, et c'est lui qui nous apprend, avec une modeslie trop habituelle aux poètes, que l'esprit d'Homère avait passé en lui et qu'il était l'Homère des Latins.
Nous arrivons au moment où le théâtre de Rome, va s'élever avec Plaute et Térence, presque au niveau de celui d'Athènes. Mais avant d'étudier ces deux maîtres de la scène latine, nous devons vous dire les divers genres d'ouvrages dont elle se composait.
Les comédies, dont les sujets étaient grecs, furent nommées palliatœ, à cause du vêtement grec , pallium , que portaient les acteurs. Si les personnages étaient Romains, on les nommait Togatœ, parce que les acteurs étaient revêtus de la toge romaine. Les magistrats étaientils mis en scène, leur robe bordée de rouge, appelée prœtexta , donnait au drame le nom de Prœtextata. Les chevaliers dont l'habit était le trabea, faisaient nommer Trabeatœ les comédies où ils jouaient les principaux rôles. Enfin on désignait sous le nom de Tabernariœ les
pièces dont les personnages, d'un ordre inférieur, fréquentaient habituellement les tavernes de Rome. Un dernier genre, le plus bas de tous, était celui des mimes, dont les grossières obscénités amusaient la populace dans les carrefours de Rome.
Par un singulier et malheureux hasard, il ne nous est parvenu aucune des comédies Togatœ qui étaient destinées à peindre les mœurs romaines. Il est à croire qu elles manquaient de force comique, et que la censure sévère exercée à Rome sur les pièces de théâtre ne permettait pas de tourner en ridicule les magistrats et les grands de la république. Les poètes comiques Romains avaient en outre à vaincre une difficulté qui serait insurmontable poulies nôtres : ils ne pouvaient mettre en scène, dans leurs rôles de femmes, que des courtisanes ou des esclaves. Une dame romaine eût été offensée dans sa dignité dese voir traduite sur un théâtre, même sous les couleurs les plus favorables. Une double censure politique et littéraire interdisait tant de sujets et tant de personnages aux poètes qu'on doit leur pardonner de nous avoir fait si peu connaître les Romains de leur temps. Il esta croire cependant qu en les affublant de noms et de costumes grecs, ils ne les ont pas tellement déguisés que nous ne puissions bien souvent les retrouver. Cette gêne, imposée par le despotisme ombrageux de la république romaine, est sans doute une des causes de la monotonie des formes de la comédie latine. Nous ne dirons point avec un grand critique (Laharpe) que nous ne voyons, dans les vingt pièces de Plaute qui nous sont parvenues, qu'un même canevas dramatique, où reparaissent éternellement, sous divers noms, les mêmes personnages : une jeune courtisane, une vieille femme qui la vend, un jeune homme qui Tacheté, un valet
COMÉDIE. il
fourbe e1 gourmand, un vieillard trompé, un soldat fanfaron et un parasite ridicule; mais nous conviendrons que la variété manque dans les caractères mis en scène par la comédie laline, et que la comédie italienne s'est montrée on quelque sorte son héritière maladroite en adoptant comme elle certains types dramatiques, tels qu'Arlequin, Pasquin, Lelio, Cassandre, Isabelle, Coloinbine, qu'elle semble prendre à lâche de présenter toujours dans des fables qui ne diffèrent que par les détails de l'intrigue.
Les justes reproches adressés aux comiques latins de tourner dans un même cercle de personnages plutôt grecs que romains, doivent moins retomber, selon nous, sur l'indigence ou la faiblesse de leur genre que sur les entraves dont l'entourait la susceptibilité ombrageuse des magistrats. Il faut même admirer avec quel art ils parvenaient à peindre des mœurs générales, quand les mœurs particulières et les allusions personnelles leur étaient si sévèrement interdites. Nous ne savons s'il nous est permis de les excuser également de la licence obscène et grossière de langage qui nous choque dans la comédie latine, et d'en accuser la grossièreté et l'obscénité du peuple romain. Le désir de plaire et le besoin d'être applaudi doivent-ils faire descendre un poëte au niveau de ceux qui l'écoutent ? N'est-ce pas à lui plutôt de les élever à sa hauteur? n'est-ce pas à lui de s'efforcer de corriger à la fois le langage et les mœurs, qui ont entre eux tant d'affinité? Qui pourrait croire, en lisant les comiques latins, que le théâtre à Rome était une institution reliuieuse, placée sous la protection des dieux? Il est" vrai que les dieux de Rome n'étaient rien moins que chastes, et peut-être les poètes latins pensaient-ils se les rendre
favorables en abaissant ainsi l'humanité, pour que les dieux n'eussent point à rougir devant les hommes.
Mais peut-être le mot qui nous paraît obscène, l'expression qui nous semble grossière ne l'étaient point à Rome. Les poètes latins, qui passent pour avoir le goût le plus délicat, emploient souvent des images et des termes que n'oseraient se permettre nos écrivains les plus licencieux. Est-ce le génie des langues latine et française qui explique seul ces différences ? serait-ce que les Romains, plus scrupuleux que nous sur les mœurs, Tétaient moins sur les paroles, et qu'à, mesure que la corruption augmente chez un peuple, il devient, par une sorte de compensation, plus sévère sur le choix des mots ?La pruderie passe alors des mœurs au langage, et, comme le dit le père Bourdaloue : « Quand on a perdu la réalité de la pudeur, on en affecte avec plus d'éclat les dehors et les apparences. »
Nous pensons que les mots latins qui nous choquent ne blessaient pas plus les oreilles pudiques des matrones romaines que la nudité des athlètes du cirque n'offensait les chastes regards des vestales, qui assistaient en première ligne à ces spectacles dont l'indécence nous révolterait aujourd'hui. La pudeur est un sentiment presque inconnu à l'antiquité, quoiqu'on en ait fait une divinité et qu'on lui ait élevé des autels. La véritable pudeur est née, dans les temps modernes, de la religion chrétienne, non moins austère dans son langage que dans ses préceptes. Que l'on compare sa morale à celle du paganisme et l'on comprendra sans peine pourquoi, comme l'a dit un poëte,
Le latin dans les mots brave l'honnêteté j Mais le lecteur français veut être respecté.
Les mots n'ayant d'inconvenance que dans la pensée qu'on y attache, nous sommes autorisés à croire que les poêles latins ne méritent pas tous les reproches qu'on leur fait pour la licence de leur langage; on écrivait sans doute avec la même liberté qu'on parlait, et si les magistrats chargés de la police des théâtres toléraient ces obscénités, c'est qu'elles ne choquaient ni les lois, ni les mœurs, ni la religion des Romains.
L'art dramatique était encore dans l'enfance à Rome, et les ouvrages d'Ennius y étaient seuls en faveur, lorsque, vers la fin de la seconde guerre punique, au temps où Caton l'Ancien lançait du haut de la tribune contre Carthage les foudres de son éloquence, apparut sur la scène, comme poëte et acteur, un jeune homme, né à Sartine, dans la condition la plus obscure. On le nommait Marcus Àccius ; mais la forme plate et allongée de ses pieds, lui fit donner le surnom de Plautus, et ce sobriquet était destiné à devenir immortel. Ce fut sous ce nom, dont l'étymologie. n'est pas bien certaine, qu'il acquit en peu de temps une immense réputation et quelque fortune. Plaute, ayant risqué cette fortune dans des opérations commerciales où sans doute il joua le rôle de dupe, fut, dit-on, réduit à se mettre aux gages d'un boulanger, pour y tourner la meule; et comme ces fonctions étaient habituellement celles d'un âne, il reçut à cette occasion le surnom d'Asinius, que la postérité n'a point adopté.
Ces humbles occupations ne l'empêchèrent point de se livrer à des travaux plus dignes de lui. Tout en tournant la meule , il composait des comédies que les édiles faisaient représenter, sans s'informer peut-être de la triste condition du poêle. Ces trois années d'épreuves ne furent
point sans doute inutiles à son talent d'observateur ; mais peut-être doit-on regretter que ses observations ne se soient pas élevées plus liant que la bourgeoisie de Rome. N'ayant pas été, comme son prédécesseur Ennius et son successeur Térence, admis dans l'intimité des grands personnages de la république, il ne songea point à. leur plaire dans ses comédies; il rechercha avant tout le suffrage du peuple dont le goût n'était pas bien délicat, et que de grosses plaisanteries avaient seules le privilège de faire rire. Il y réussit; mais ce fut au préjudice de sa gloire littéraire, qui en souffrit même de son temps. On en voit la preuve dans le prologue de sa comédie des Captifs ; il y annonce aux spectateurs : « qu'ils ne se repentiront point d'avoir écouté cette pièce, qu'elle n'offre point, comme ses autres comédies, la peinture de mauvaises •mœurs, et qu'on n'y trouvera point de ces vers obscènes, que la mémoire n'ose retenir. » Plaute, par cet aveu, semble reconnaître ses torts ; mais comme il y persévère, on doit croire que son génie l'y portait ou bien que le peuple lui en faisait un devoir. Cicéron lui-même, le grave Cicéron n'était point choqué de ces licences de Plaute, lui qui nous dit : « Il y a deux manières de plaisanter : l'une triviale, impudente, condamnable, obscène ; l'autre élégante, polie, ingénieuse, facétieuse; et c'est ce genre qui caractérise Plaute, notre compatriote, et les anciens comiques grecs. » Comment concilier ce suffrage du grand orateur romain avec le jugement sévère qu'a porté sur Plaute l'auteur de Y Art poétique : « Nos ancêtres, nous dit Horace, ont loué les vers et les plaisanteries de Plaute ; mais ils les ont admirés trop complaisamment, pour ne pas dire sottement, s'il est vrai que vous et moi, nous sachions distinguer, dans les plaisanteries,
le bon el le mauvais août, et si nous avons l'oreille asseï délicate pour bien juger de la cadence et de l'harmonie des vers. » La contradiction entre ces deux jugements de Cicéron el d'Horace est plus apparente qoe réelle: l'un était plus sensible à la force comique des pensées, el l'autre à l'élégance harmonieuse des expressions ; l'un jugeait en moraliste, l'antre en poète. Peut-être même faut-il tenir compte de la différence des époques dans cette double appréciation : Cicéron était le défenseur d'une république qui tolérait toutes les libellés ; Horace le courtisan d'un prince qui les avait toutes anéanties.
Et ce n'est pas seulement Cicéron qui rend bommage au talent de Plaute : c'est Varron qui disait que si les muses voulaient parler en latin, elles emprunteraient le langage de Plaute ; c'est Pline le Jeune qui, voulant faire l'éloge des lettres d'une Sévigné romaine, disait qu'il avait cru lire Plaute ou Térence ; c'est Aulu-Gelle qui l'appelle le maître de la langue romaine ; c'est enfin Horace, ce même Horace si sévère pour le style et les plaisanteries du comique latin, qui nous dit, dans une épitre à Auguste : « Voyez comme Plaute représente un jeune bomme amoureux, un père avare, un corrupteur artificieux ! » Il aurait pu ajouter: «Voyez avec quelle vigueur de pinceau il nous montre ces libertins à cbeacux blancs, ces courtiers de mariage, ces spéculateurs de dot, ces marchands fripons, ces soldats fanfarons, ces valets fourbes et ces courtisanes éhontées, qui nous font voir la société romaine, sous un tout autre jour que ne Font présentée les bistoriens et, selon nous, avec bien plus de vérité. » Qu'importe que les intrigues de ces pièces soient empruntées à des comédies gxecques d'Épicbarme,deDémophile,de Philémon et de Ménandre?
Qu'importe que les noms et les costumes des personnages soient grecs? les caractères qu'il trace, les vices qu'il flétrit, les ridicules qu'il raille sont romains, et plusieurs même sont de tous les temps et de tous les pays : ils appartiennent à l'humanité. Nous n'en voulons pas d'autre preuve que les nombreux emprunts qu'ont faits à Piaule la plupart des écrivains dramatiques que nous admirons le plus. Molière lui doit Y Amphitryon et Y Avare, deux chefs-d'œuvre. Regnard, le Retour imprévu et les Ménechmes; Rotrou, Destouches et Beaumarchais l'ont ou traduit ou copié, et nous trouverions parmi les poètes de l'Allemagne, de l'Angleterre et de l'Italie, une foule d'imitateurs de Plaute qui sans doute lui pardonnaient volontiers quelques images grossières et quelques expressions triviales en faveur de cette verve comique qui permet de lui appliquer ce qu'on a dit de Regnard : quï/ nest jamais médiocrement plaisant. N'ajoutons qu'un fait qui, selon nous, répond à toutes les critiques dont La Harpe, qui le jugeait au point de vue du dix-huitième siècle, s'est fait l'interprète. Applaudi avec transport par le peuple romain, au temps des Scipions, il l'était encore au siècle d'Auguste et même trois cents ans plus tard sous le règne de Dioclétien. Ne nous étonnons donc point que saint Jérôme trouvât grand plaisir à lire les comédies de Plaute et même à les expliquer aux enfants. Tant 'de glorieux suffrages, joints à celui du temps qui seul consacre les hautes renommées, ne permettent pas d'accuser d'une sotte et ridicule vanité l'épitaphe qu'on prétend qu'il composa lui-même pour sa tombe, et que nous devons plutôt à l'un de ses admirateurs. En voici la traduction :
Depuis que de la mort Plaute s'est vu la proie, Le théâtre est désert, lu Comédie en pleurs. Sur son tombeau, les ris, les plaisirs et la joie Avec la Poésie, unissent leurs douleurs.
Nous connaissons vingt comédies de Plaute. Quelques critiques lui en attribuent un bien plus grand nombre et le font vivre jusqu'à un âge très-avancé, (andis que d'autres le font mourir à 40 ans, Tan de Rome 569, cent soixante-quatre ans avant Jésus-Christ. Les circonstances de sa vie et de sa mort sont également incertaines, mais pour un poète, sa vie est dans ses œuvres et les œuvres de Plaute sont impérissables.
Nous n'avons point la prétention de vous les faire connaître toutes ni même de vous signaler, par des citations, combien tous nos auteurs de comédies leur doivent de sujets heureux, d'intrigues amusantes, de caractères comiques et de vers plaisants; nous choisirons celle .de ses pièces que nous ne croyons pas avoir été imitée, et qui cependant méritait peut-être cette distinction, quoiqu'elle soit la moins intriguée de toutes les comédies de Plaute. Elle est intitulée : Rudens, le Câble, et en voici la courte analyse.
Le théâtre représente, au fond, la mer encore agitée parla tempête; des rochers bordent le rivage. D'un côté, on voit un temple dédié à Vénus, de l'autre une modeste villa, appartenant à un citoyen qui vit dans la retraite : on aperçoit au loin la ville de Cyrène.
Un certain Demonès est venu s'établir dans cette villa située sur les bords de la mer ; il a été contraint de quitter Athènes, sa patrie, parce qu'en voulant secourir les autres il s'est mis dans l'embarras et a perdu une fortune acquise avec probité. Quelques années auparavant, un
Il LITTÉRATURE ROMAINE.
marchand d'esclaves acheta d'un pirate une petite tille charmante que ce pirate avait enlevée à Demonès. Ce marchand a amené cette petite fille à Cyrène, et un jeune homme de cette ville en est devenu amoureux, un jour qu'elle venait de prendre sa leçon de musique. Le jeune homme, nommé Pleusidippe, a fait prix avec le marchand pour lui acheter la belle Palestra. son esclave; mais le marchand, après avoir reçu les arrhes du marché, s'emharque avec ses esclaves et fait route vers la Sicile. Le jeune homme apprend le départ du marchand et se met à sa poursuite; une tempête éclate et le vaisseau se brise contre un rocher. Deux jeunes esclaves, dont Tune est Palestra, sont jetées sur le rivage. Palestra se désole d'avoir perdu dans le naufrage une caisse qui contenait les jouets de son enfance, qui peuvent servir à la faire reconnaître de ses parents. La prêtresse de Venus les accueille avec bonté et leur donne l'hospitalité dans le temple. Le marchandqui a échappé comme elles, a perdu une valise qui renfermait son or et la cassette de Palestra. A son aspect, les deux esclaves se réfugient dans le temple et se mettent sous la protection de Vénus. Le vieux Demonès et le jeune Pleusidippe viennent en outre les prendre sous leur garde. Cependant un pêcheur, esclave de Demonès a trouvé dans ses filets la valise que le marchand d'esclaves a perdue. Ici nous ne pouvons résister au désir de citer Plaute lui-même, en l'abrégeant quelque peu.
GRirus , pécheur, esclave de Demonès.
« Je rends grâce à Neptune, mon protecteur, qui habile les eaux salées et poissonneuses, puisqu'il m'a laissé sortir de ses domaines sain et sauf, et chargé d'un riche butin; ma pêche est abondante et nouvelle, car je n'ai
pris aujourd'hui d'autre poisson que celui que je porte ici
dans mon plat. En me levant cette nuit courageusement, el en bravant l'affreuse tempête, j'ai préféré le gain au sommeil, el je n'ai point épargné mes peines pour soulager la pauvreté de mon maître et adoucir ma propre servitude. Le paresseux est un homme de rien que je méprise. L'homme qui veut remplir ses devoirs doit ne pas attendre que son maître s'éveille pour s'en acquitter. Ceux qui dorment trop le font à leurs dépens; moi j'ai été diligent, et fai trouvé de quoi être paresseux, si je le veux. J'ai trouvé cela dans la mer (il montre une valise) ; ce qu'elle contient est pesant et ce doit être de l'or. Personne ne sait que je l'ai trouvée. Voilà, Gripus,une occasion de te faire affranchir par le préteur: je vais maintenant employer près de mon maître la prudence et l'adresse, et je lui offrirai peu à peu de l'argent pour prix de ma liberté. Une fois libre, j'achèterai un champ, une maison, des esclaves; je ferai le commerce avec de grands vaisseaux, je traiterai de pair avec les rois; je construirai ensuite un navire pour moi seul, et j'imiterai Stratonice : j'irai de ville en ville sur mon navire. Dès que mon nom sera devenu illustre, je bâtirai une grande ville, et je lui donnerai le nom de Gripus; elle sera un monument de ma gloire et de mes hauts faits, et j'y établirai mon puissant royaume. Voilà les grandes choses que je roule dans mon esprit. Maintenant, cachons cette valise, et que le roi, en attendant son royaume, se contente, pour toute nourriture, de sel et de vinaigre. »
(Gripus veut s'éloigner. Trachalion, esclave de Pleusidippe l'arrête.)
TRACHALION.
« Holà ! arrête
GRIPUS.
« Pourquoi m'arrèterais-je?
TRACIIALION.
« Un moment donc; j'ai une chose importante que je veux te communiquer.
G RI pus.
« Qu'est-ce? Dis-le moi.
TRACIIALION.
« Vois si personne ne nous suit.
GRIPUS.
« Est-ce que cela m'intéresse?
TRACHALION.
« Sans doute, mais es-tu en état de me donner un bon conseil?
GRIPUS.
« De quoi s'agit-il? Dis-le-moi promptement.
TRACHALION.
« Je te le dirai, mais donne moi ta foi que tu me garderas un fidèle secret.
GRIPUS.
« Qui que tu sois, je t'en donne ma foi et je serai fidèle.
TRACHALION .
(( Écoule : j'ai vu un homme qui commettait un vol ; je connais le maître que l'on volait. J'accoste alors le voleur et je lui fais cette proposition en ces termes : Je connais l'homme que tu as volé; donne-moi la moitié de ton vol, et je ne lui dirai rien. Le voleur ne m'a point encore répondu : que crois-tu juste qu'il me donne? la moitié? je veux que tu me le dises.
GRIPl S.
« Il doit té donner plus encore; s'il refuse, tu dois prévenir le maître.
TRACHALTON.
« Je suivrai ton conseil. Maintenant fais bien attention, car cela te regarde entièrement.
GRIPLS.
« Au fait.
TRACHALION.
« Cette valise, je connais depuis longtemps le maître auquel elle appartient.
GRIPUS.
« Comment?
TRACHALION.
<( Je sais comment elle a été perdue.
GRIPUS .
« Mais moi je sais comment et par qui elle a été trouvée, quel en est le maître à présent. Il ne t'importe pas plus qu'à moi de le savoir. Fais-moi connaître 'celui à qui elle appartenait; je connais celui à qui elle appartient maintenant. Personne ne me rotera, toi pas plus qu'un autre.
TRACHALION.
« Et si le maître venait lui-même, ne l'aur,ait-il pas?
GRIPUS.
« Cette valise n'a pas au monde d'autre maître que moi, sache-le bien; je l'ai pêchée dans mes filets.
TRACHALION.
« En vérité?
GRIPUS.
« Diras-tu qu'il n'y a dans la mer qu'un seul poisson qui
m'appartienne? cependant ceux que je prends, ils sont à moi dès qu'ils sont pris. Je les regarde alors comme ma propriété. Personne ne les réclame, personne n'en demande sa part. Je les vends publiquement à mon profit. La mer est commune à tout le monde.
TRACHALION.
« Alors cette valise nous appartient en commun, puisqu'elle a été trouvée dans la mer.
GRIPUS.
« Quelle impudence! Si ce que tu dis était vrai, les pêcheurs mourraient de faim. Dès qu'ils auraient apporté leurs poissons au marché, personne n'en achèterait ; mais chacun en demanderait sa part, en disant qu'ils ont été pris dans la mer qui est commune à tous.
TRACHALION.
« Que dis-tu, impudent ? oses-tu comparer une valise à des poissons? Est-ce à tes yeux la même chose? As-tu jamais vu un pêcheur prendre un poisson nommé valise, et l'apporter au marché ?
GRIPUS.
«Quoi! tu n'as jamais entendu parler d'un poisson nommé valise?
TRACHALION.
Scélérat-, il n'en existe point.
GRIPUS.
« Au contraire, il en existe. Moi, qui suis pêcheur, je le sais; à la vérité, on en prend rarement. Il n'est aucun poisson qui s'approche moins souvent du rivage.
TRACHALION.
« Espères-tu, fripon, m'en imposer par des paroles? De quelle couleur est ce poisson?
GRIPUS.
« On en prend pou de la couleur de celui-ci. Il s'en trouve d'un rouge pourpre et de grands très-noirs.
TRACHALION.
« Soit : si tu n'y prends garde, tu pourrais bien être transformé en valise : ta peau deviendra rouge d'abord, et noire ensuite.
GRIPUS.
« Quel scélérat j'ai rencontré là aujourd'hui ! »
La querelle s'anime de plus en plus entre Gripus et Trachalion : ils sont près de se battre et ils cherchent à s'arracher l'un à l'autre la valise. Enfin ils conviennent de s'en rapporter à Demonès. Il apprend le sujet de la dispute : on ouvre la valise, et on y trouve la cassette qui contient les jouets d'enfance de Palestra. Demonès les reconnaît pour ceux de la fille qui lui a été enlevée. Tout s'explique, Palestra est la fille de Demonès, et elle devient la femme de Pleusidippe. Le marchand d'esclaves retrouve sa valise et en est quitte pour payer l'affranchissement de Gripus.
Cette comédie, dont une analyse si incomplète ne peut donner qu'une faible idée, est une des plus morales de Plaute et présente une assez grande analogie avec les drames de nos jours. On y trouve des situations touchantes et des scènes comiques habilement combinées, et plus d'un écrivain moderne, pourrait y apprendre l'art de soutenir l'intérêt de scène en scène , pendant cinq actes, par une fable simple et naturelle, sans avoir recours à cette foule d'incidents extraordinaires qui indiquent moins, selon nous, la richesse de l'imagination du
poëte, que la stérilité de sa pensée et la faiblesse de ses créations.
Nous regrettons de ne pouvoir vous faire connaître autrement que de nom, un écrivain que Cicéron regarde comme le meilleur poëte comique que Rome ait produit. On le nommait Gécilius. Il composa trente comédies dont les éloges unanimes de l'antiquité font vivement regretter la perte. Quel devait être leur mérite, puisque les meilleurs juges du siècle d'Auguste les préféraient à celles de Térence?
Qu'était-il ce Térence, qui fut l'un des plus beaux génies de Rome? Térence, dont les écrits sont peut-être les plus parfaits modèles de l'élégance, de la délicatesse et de l'urbanité romaines, Térence, que Lélius et Scipion, les plus nobles et les plus puissants citoyens de la République, honorèrent du titre d'ami? Térence était un esclave africain, sans famille, sans patrie, acheté, dès son jeune âge, par le sénateur Térentius Lucanus, qui rendit son nom immortel en permettant à son esclave de le porter. Si le contraste de la position et des talents du poëte nous étonne, par les idées d'abjection que présente à notre esprit le mot esclave, c'est que nous oublions ce qu'était quelquefois un esclave chez les Romains. Tout citoyen d'une ville ou d'un pays en guerre avec la République, qu'il fût soldat ou capitaine, s'il était pris les armes à la main, tombait dans l'esclavage : on le conduisait à Rome, la tête rase, les mains liées ; on l'exposait à l'encan sur une place publique^ avec un écriteau sur sa poitrine qui indiquait son savoir faire ; puis le crieur demandait ta haute voix : qui veut un philosophe? qui a besoin d'un cuisinier? à deux talents le philosophe! à
quatre talents le cuisinier! Et le cuisinier était vendu le double du philosophe.
Une autre sorte d'esclaves étaient ceux qui naissaient de pères et de mères esclaves. Si, dès leur jeunesse, ils montraient d'heureuses dispositions, on les cultivait avec soin: on leur donnait des maîtres habiles; on en faisait des musiciens, des peintres, des poètes et des philosophes. Ces esclaves ne peuvent être confondus avec ceux qui l'emplissaient les rudes et humbles fonctions de la domesticité. Instruits dans les sciences, dans les lettres ou dans les arts, ils faisaient l'orgueil et les délices de leurs maîtres. Mécène crut faire un grand présent à Virgile en lui donnant un de ses esclaves, et Gicéron, dans une lettre où il annonce à l'un de ses amis la mort de son père, donne en même temps des larmes à un esclave qui avait été le compagnon de ses études. Ainsi, plusieurs hommes éminents dans les sciences et dans les lettres avaient été esclaves : on cite entre autres le poète comique Cécilius, le fabuliste Phèdre et le stoïcien Epictète. Térence esclave, comme eux, eut le bonheur d'avoir un maître qui le fit élever avec soin et s'empressa de l'affranchir, dès qu'il eut reconnu en lui le génie d'un poète.
Plaute n'était plus depuis vingt ans; mais le mouvement donné par lui à la littérature dramatique ne s'était point arrêté à sa mort. Cécilius lui avait succédé, et sous ce grand poète, le goût des Romains s'était formé à la délicatesse, à la grâce et à la pureté, et la langue latine était devenue plus chaste, plus élégante et plus harmonieuse.
On préparait à Rome les fêles de Cybèle, et les édiles avaient demandé une comédie au poète Cécilius pour
cette solennité. L'un d'eux, l'édile Acilius, venait de s< mettre à table, lorsqu'un de ses esclaves lui annonce qu'un affranchi du sénateur Térentius Lucanus, demande à lui parler. L'édile, sans se lever du lit où il était couché, suivant l'usage des Romains, lorsqu'ils prenaient leurs repas, ordonne qu'on introduise l'affranchi; l'exiguïté de sa taille, la maigreur de son corps, la couleur africaine de son teint et surtout la modestie de son costume , tout se réunit pour donner à l'édile une opinion peu favorable de l'importun qui est venu le troubler à l'heure de son dîner. Il le fait asseoir sur un tabouret et, après s'être amusé un moment de la contenance embarrassée du visiteur, il s'informe de l'objet de sa visite.
« Vous préparez, dit l'affranchi de Térentius, des jeux scéniques pour les fêtes de Cybèle, et je viens vous soumettre mon ouvrage.
— Vous arrivez trop tard, jeune homme, répond l'édile : le poëte Cécilius a fait une comédie sur notre demande.
— C'est lui-même qui m'envoie à vous pour lire la mienne.
— Eh bien ! lisez, je vous écoute. »
Le jeune poëte commence alors la lecture de la comédie de Y Andrienne , son premier ouvrage. Le hasard voulut que l'édile Acilius fût un homme d'esprit et de goût. À peine eût-il entendu une vingtaine de vers, qu'il se leva, et interrompant sa lecture : « Mon cher Térence, car c'est ainsi, je crois, qu'on vous nomme,, prenez place ici, près de moi : dînons d'abord et nous verrons le reste ensuite. » L'esclave, l'affranchi, n'était plus, aux yeux de l'édile, qu'un grand poëte, et toute distinction entre eux avait cessé aussitôt. YÏAndrienne fut
COMÉDIE. -i:
jugée, à la Lecture, ce qu'elle était: un eheWœuvre; et
tes applaudissements unanimes des Romains, prouvèrent à Aeilius ({iril ne s'élail pus trompé. Si l'édile n'eût été qu'un sot, le poëte repoussr, découragé, humilié, eût peut-être brûlé son œuvre, el les loi lies latines perdaient une de leurs plus belles gloires. A quoi tiennent souvent les destinées littéraires !
Nous connaissons de Térence six comédies qui toutes furent applaudies : YHécyrc seule eut moins de succès que les au 1res, parce que le poêle en avait banni le personnage plaisant, et les Romains, ce peuple si grave, avaient surtout besoin de rire au théâtre, même aux délions de la raison et du goût. La fable de ses comédies est toujours grecque, comme celle de Plaute, et la plupart de ses sujets sont pris à Ménandre. Comme ce comique ne nous est pas parvenu, il est difficile de juger à quel point Térence l'a traduit et imité; mais dans quelle estime il devait être parmi les anciens, pour que Jules César ait cru faire l'éloge de Térence, en l'appelant un demi-Ménandre!
Les talents de Térence lui firent quelques amis, et ses succès de nombreux ennemis ; mais ses amis furent les citoyens de Rome les plus éminents par leur naissance et leur savoir : les Lélius , les Furius et les Scipion , tandis que ses ennemis se composèrent de cette foule médiocre el envieuse qu'importune toujours la vue d'un esprit supérieur. Ne pouvant ni contester le mérite ni le succès îles comédies de Térence, ils imaginèrent d'en attribuer toute la gloire aux illustres amis de Fauteur. Ils supposent que Térence n'était que le prête-nom des Scipion I ei des Lélius. C'était l'exposer, en donnant un démenti ; i cette .calomnie ou en n'y répondant pas, à sacrifier leur
amitié h sa réputation ou sa réputation à leur amitié. Voici avec quelle dignité modeste Térence répondit à ses ennemis dans le prologue de sa comédie des Adelphes : « Quand des malveillants disent que d'illustres citoyens aident le poëte et travaillent assidûment avec lui, il se tient pour honoré par cette offense ; il se glorifie de plaire à des hommes qui plaisent à tous les Romains, qui ont servi sans relâche et sans orgueil la République en paix comme en guerre, et les particuliers dans toutes les circonstances périlleuses. » Ce n'est point là un aveu, comme Font pensé quelques critiques ; c'est au contraire le seul désaveu que put faire Térence d'une prétendue collaboration, dont ces grands personnages se seraient fait honneur au lieu de la cacher. Il est beau sans doute d'être un grand homme de guerre, mais l'est-il moins d'être un grand poëte? L'histoire nous offre un grand nombre d'illustres capitaines et de fameux conquérants ; mais on a. bientôt fait le compte du petit nombre d'hommes de génie capables de chanter leurs hauts faits. Laissons donc à Térence tout l'honneur de ses comédies; laissons à Lélius et à Scipion la gloire d'une amitié pure' et désintéressée pour le poëte qui les consultait sans doute, mais qui sans doute aussi ne demandait que des conseils à leur goût éclairé. Térence devait être à Rome le poëte favori des hommes bien élevés, car aucun poëte n'eut plus de grâce dans l'esprit, d'élégance dans la diction et de noblesse dans les sentiments. A la vérité, il n'a ni la verve ni la gaieté de Plaute; il met rarement ses personnages dans ces situations vives et fortes où le cœur se trahit et met au grand jour les vices ou les ridicules; mais aussi, jamais pour provoquer le rire, il ne fait grimacer les visages, jamais il ne force le carac-
1ère, jamais il n'abuse du langage. Doué d'un tact exquis, d'une imagination enjouée, d'un jugement fin, d'une organisation délicate, Térence dans ses scènes, dans son dialogue, n'a que peu de passion, peu de mouvement; mais on y trouve tant de raison, tant d'élégance, tant de vérité qu'on croit qu'il n'y manque rien. On se félicite surtout de n'y pas rencontrer ces personnages outrés, burlesques et faux, qui blessent à la fois les convenances et la vérité. S'il n'a pas au même degré que Plaute cette puissance d'invention, cette verve de gaieté, cette énergie de style qui charmaient le peuple de Rome, il possède au suprême degré cette unité dans le dessin, cette précision dans le trait, et cette vérité dans la couleur qui distinguent le portrait d'avec la caricature : il a surtout ce bon goût et cette fine plaisanterie qui charmaient à Rome la . bonne compagnie. Térence est à nos yeux une de ces belles et nobles statues de l'art antique, qu'on ne se lasse ni de regarder, ni d'admirer, parce que chaque nouveau coup d'œil y découvre une nouvelle beauté.
Les six comédies de Térence sont toutes plus ou moins imitées du théâtre grec, et toutes ont été plus ou moins imitées sur le théâtre français. Placé entre Ménandre, Diphile et Apollodore, ses modèles et ses maîtres, et Molière, Rrueys et Palaprat, le P. De la Rue et autres, ses disciples et ses imitateurs, Térence est un fanal qui brille en partie d'une lumière empruntée, mais qu'il a su s'approprier si heureusement qu'on ne songe point à lui en faire un reproche. On peut croire même, malgré l'opinion de César, qu'il a égalé, sinon surpassé ses modèles, tandis qu'àl'exception de Molière, iln'estaucun de ses imitateurs qui ne soit resté fort au-dessous de lui. Pour s'en convaincre il suffit de lire Y Ancienne et Y École des Pères que le
30 LITTÉRATURE ROMAIiNE.
P. De la Rue a fait représenter sous le nom du comédien Baron, et qui sont à peu près traduites de YAndrienne et des Adelphes de Térence. La Fontaine a également traduit plutôt qu'imité une comédie de Térence, F Eunuque. et cette fois le poëte latin est loin d'avoir été vaincu par le poëte français : Brueys et Palaprat ont plus heureusement tiré parti de la même pièce dans leur comédie du Muet. Cervantes et M. Scribe n'ont pas dédaigné de prendre dans YHécyre, malgré son peu de succès à Rome, les sujets et plusieurs détails du conte et du drame de Léocadie. Mais de tous les imitateurs et traducteurs de Térence il n'en est qu'un seul qui l'ait surpassé, et c'est Molière. On reconnaît sans doute le Phormion dans les Fourberies de Scapin, et les Adelphes dans Y École des Maris. Il y a cependant entre le modèle et la copie la même différence qu'entre le bloc de marbre dégrossi par le praticien et la statue achevée par le sculpteur. Molière a imité en maître, c'est-à-dire qu'en imitant il a créé.
Dans les Adelphes de Térence , comme dans Y Ecole des Maris de Molière, ont voit deux frères, deux vieillards, d'humeur différente et de caractère opposé. Mais laissons Térence exposer lui-même le sujet de sa pièce et la leçon de morale qu'il veut donner aux pères sur la manière d'élever leurs enfants. C'est Micion , l'un des vieillards, qui parle. Il est inquiet de ce que son fils adoptif, Eschine, n'est pas rentré la dernière nuit.
« De quelles inquiétudes ne suis-je pas tourmenté! Je crains qu'il n'ait eu froid, qu'il ne soit tombé dans quelque précipice, ou qu'il ne se soit brisé quelque membre. Quelle démence de prendre quelqu'un en affection, en
tendresse, au point qu'il nous soit plus cher qif il ne Test à lui-même! El cependant il n'es! pas mon lîls; c'est le Mis de mon frère, d'un frère qui ne me ressemble en rien. Dès ma jeunesse, j'ai mené à la ullc une vie heureuse et paisible, et, ce qu'on regarde comme un bonheur, je ne me suis point marié. Mon frère, au contraire, a ?éc« aux champs, se condamnant aux économies et aux privations de tout genre. Il a pris femme et a eu deux fils. J'ai adopté l'aîné et je l'ai élevé depuis son enfance; je l'ai traité, je l'ai aimé comme s'il eût été mon propre fils. Il a seul toute ma tendresse, tout mon amour, et je fais tout pour qu'il me paye de retour : je lui fais des présents; je lui pardonne ses torts; je n'use point de mes droits sur lui ; enfin je l'ai accoutumé à ne point me cacher ces tours de jeunesse dont les autres font mystère à leurs parents. Car celui qui a pris l'habitude de menti r à son père et de le tromper, le fera plus aisément encore avec les étrangers. C'est, je n'en doute point, par l'honneur et la bonté plutôt que par la crainte qu'il faut retenir les enfants. Mon frère n'en convient pas avec moi : ma conduite lui déplaît. Il vient souvent me crier aux oreilles : « Que faites-vous, Micion? Pourquoi perdez-vous notre jeune homme? Pourquoi le laissez-vous aimer et boire à sa guise? Pourquoi fournissez-vous à toutes ses dépenses? Vous l'habillez trop richement; vous êtes trop indulgent pour lui! » C'est lui qui est trop dur, trop injuste et trop sévère. Et il se trompe, selon moi, de croire que l'autorité qui s'appuie sur la crainte, est plus solide et plus durable que celle qui repose sur l'amitié. Voilà par quelle raison j'ai adopté ce système. L'enfant qui ne fait son devoir que dans la crainte du châtiment, s'observe tant qu'il croit qu'on
peut découvrir sa faute ; dès qu'il espère la cacher, il revient à son penchant. Mais celui que vous vous attachez par les bienfaits remplit de cœur ses devoirs ; il tâche de vous rendre ce que vous faites pour lui. Présent, absent, il est toujours le même. C'est le devoir d'un père d'accoutumer son fils à faire le bien de son propre mouvement et non par la crainte des autres. Voilà en quoi diffèrent un père et un maître. Celui qui ne peut pas se conduire ainsi, doit avouer qu'il ne sait pas gouverner des enfants. Mais ne vois-je pas celui dont je parlais? Oui, vraiment, c'est lui-même. J'ignore pourquoi il est triste. Il va sans doute gronder suivant sa coutume.
MICION, DÉMÉA.
MICION.
« Je suis charmé, Déméa, de vous voir arriver en bonne santé.
DÉMÉA.
« Ah! vous voilà à propos : c'est vous que je cherche.
MICION.
« Pourquoi êtes-vous triste?
DÉMÉA.
« Vous me demandez pourquoi je suis triste, lorsque nous avons un Eschine?
MICION.
« Ne l'avais -je pas dit d'avance? — Qu'a-t-il fait?
DÉMÉA.
« Ce qu'il a fait! lui qui n'a honte de rien, qui ne craint personne, qui se croit au-dessus de toutes les lois. Car je ne parle point du pays. Mais aujourd'hui quelle conduite vient-il de tenir?
mu; ion. « Qu'est-ce donc?
DÉMÉA.
« Il a enfoncé une porte et il est entré dans une maison étrangère; il a battue! laissé pour mort le maître et toute la famille, il en a enlevé la femme qu'il aimait. Tout le momie crie que c'est une action indigne; que de gens m'ont accueilli à mon arrivée avec cette nouvelle! Elle est dans toutes les bouches. Enfin, s'il a besoin d'un exemple, ne voit-il pas son frère, s'appliquer à ses affaires, vivre aux champs a^ec économie et sobriété. Ce n'est pas lui qui ferait rien de semblable. Mais lorsque je lui fais ces reproches, c'est à vous, Micion, que je les adresse. C'est vous qui souffrez qu'il se perde.
MICION.
« Rien de plus injuste qu'un homme sans expérience, qui ne trouve rien de bien que ce qu'il fait lui-même.
DÉMÉA.
«. Que voulez-vous dire?
MICION.
« Je veux dire, Déméa, que vous jugez mal toute cetteaffaire. Ce n'est pas, croyez-moi, un grand crime à un jeune homme d'aimer les femmes et le vin; ce n'en est pas un non plus d'enfoncer des portes. Si nous ne l'avons fait, ni vous ni moi, c'est que notre pauvreté nous a empêchés de le faire. Ne vous attribuez donc pas un honneur que vous ne devez qu'à votre indigence. C'est une injustice; car, à sa place, nous aurions fait comme lui. Si vous étiez un homme raisonnable, vous permettriez à votre fils que vous gardez chez vous, de s'amuser tandis que son âge le lui permet. Cela vaudrait mieux que s'il se
livre à des plaisirs qui ne seront plus de' saison lorsqu'il vous mettra en terre, après avoir longtemps attendu votre mort.
DÉMKA.
« Oh! Jupiter! vous qui êtes un homme raisonnable, \ous me ferez devenir fou. Ce n'est pas un crime à un jeune homme de se conduire ainsi!