MIC ION
« Écoutez, afin que vous ne m'en parliez pas davantage. Vous m'avez donné votre iîls pour que je l'adoptasse; il est devenu mon fils. S'il fait des fautes, Déméa, c'est sur moi quelles retomberont, j'en supporterai la plus grande partie. S'il s'amuse, s'il boit, s'il se parfume, c'est à mes dépens. Est-il amoureux? C'est moi qui donnerai l'argent ; tout cela ne me gênera point. Quand je ne lui en donnerai plus, eh bien, on ne le recevra plus. Il a enfoncé une porte? On la rétablira. Il a déchiré des vêtements? On les réparera. Grâce aux dieux, j'ai assez de biens pour suffire à ces dépenses, et jusqu'à présent elles ne m'ont point mis dans la gêne. Enfin, ou cessez vos querelles, ou prenons l'arbitre que vous voudrez. Je montrerai qu'en ceci les plus grands torts viennent de vous.
DÉMÉA.
« Malheureux que je suis! Apprenez à être père de ceux qui le sont réellement.
MICIOX.
« Vous êtes son père par la nature, moi par mes conseils.
DÉMEA.
'( Vous! des conseils!
MICION.
t Ah! si vous continuez, je m'en irai.
DÉMÉA.
Et vous en agissez ainsi!
MICION.
« Faut-il vous entendre dire toujours la môme chose?
DÉMÉA.
« Je dois veiller sur lui.
MICION.
« Et moi, ne veillé-je pas sur lui? Mais, Déméa, nous avons l'un et l'autre à donner des soins pareils aux deux livres; occupez-vous de l'un et moi de l'autre. Prendre soin des deux, c'est presque me redemander celui que vous m'avez donné.
DÉMÉA.
« Ah! Micion.
MICION.
« Cela me paraît ainsi .
DÉMÉA.
« Eh bien donc, puisque cela vous plaît, qu'il dissipe, qu'il dépense, qu'il se perde ! Gela ne me regarde plus. »
Ce fragment, quelque imparfaite qu'en soit la traduction, s'il ne fait pas connaître l'élégance et la concision du style de Térence, suffit du moins pour montrer avec quelle simplicité il pose ses personnages, et avec quel naturel il les fait parler. Aucun poëte comique ne sait mieux que lui semer son dialogue de réflexions morales et de sentences judicieuses qui naissent de la situation. Molière en cela peut seul lui être comparé.
Vous avez vu que l'idée première des Adelphes est la
même que celle de YÈcole des Maris. Mais Molière n'a point pris la fable du poêle latin; il a substitué deux jeunes filles aux deux jeunes gens, parce que de nos jours et dans notre pays, la leçon, qui résulte de ce double système d'éducation, lui a paru plus utile et surtout plus comique en l'appliquant aux femmes. Reconnaissons toutefois que si l'intrigue est plus piquante et plus ingénieuse dans Molière, elle est plus naturelle et plus morale dans Térence. Molière fait commettre à la jeune fille élevée sévèrement des légèretés bien plus condamnables que les fautes du jeune homme, esclave de la rigueur de son père. Nous ne voulons point établir ici de comparaison entre deux poètes comiques, placés à près de deux mille ans de distance l'un de l'autre, chez deux peuples si différents que les Romains sous la République et les Français sous Louis XIV; et cependant en lisant ces traits profonds qu'ils ont semés dans leurs ouvrages, on reconnaît qu'ils ont l'un et l'autre pénétré tous les replis du cœur humain, toujours le même dans tous les temps el dans tous les lieux, et qu'ils peuvent tous les deux s'appliquer ce beau vers de Térence, resté dans la mémoire des siècles :
Homo sum : humani nihil a me alienum puto.
« Je suis homme, et rien de ce qui touche l'humanité ne m'est étranger. »