‹ Matinées littérairesChapitre 26 sur 118 · DEPUIS ADRIEN JUSQU'A CONSTANTIN · texte numérisé non relu

DEPUIS ADRIEN JUSQU'A CONSTANTIN

Quand on passe du siècle d'Auguste au siècle de Trajan, sans doute on s'aperçoit que l'on descend, mais par une pente pour ainsi dire insensible et des sites qui laissent encore voir çà et là des beautés qui charment le regard, et qui, pour être un peu artificielles, n'en sont pas | toujours moins agréables. On ne trouve plus, il est vrai, ces fleurs si brillantes et pourtant si naturelles de la poésie que l'on pouvait à chaque pas cueillir dans Virgile et dans Horace, dans Properce ou dans Ovide, où déjà cependant elles ont moins de fraîcheur, sinon moins d'éclat ; mais si l'imagination est moins touchée et moins ravie, la pensée, en ce second siècle, est peut-être plus vivement sollicitée et l'âme plus profondément émue. Les sévères leçons de la philosophie et de l'histoire ont rem-

1 . Nous avons arrêté au règne de Trajan l'histoire de la littérature romaine : entre ce siècle si brillant encore et si fécond, et l'époque si pâle et si stérile qui lui succède, il existe une telle différence, qu'il nous avait paru d'abord qu'il suffisait de la signaler ; mais, en y réfléchissant, il nous a semblé qu'il y avait là une révolution tout à la fois historique et morale, dont il ne serait pas sans intérêt de rechercher les causes.

placé les enchantements de la poésie : avec Sénèque, on pénètre dans toutes les splendeurs matérielles et les misères morales d'une société ruinée pur la double corruption du luxe et de la servitude, et où cependant percent encore, à côté de tant de dégradations de l'esprit el du cœur, les aspirations exagérées, mais quelquefois sublimes du stoïcisme : plante triste, mais vigoureuse, qui pousse et grandit à l'ombre même du despotisme, pour m conjurer les malignes influences. Après Sénèque, on a Tacite, c'est-à-dire l'historien philosophe à côté du moraliste, la peinture et la vengeance du despotisme. Et je ne parle point des deux Pline, l'un qui a peint la nature en traits heurtés quelquefois, mais souvent si énergiques et si pittoresques; l'autre, esprit heureusement doué, en qui la recherche est presque naturelle, et qui corrige le travail du style par la sérénité épanouie de son àme.

On n'a point ces dédommagements quand, après le règne

de Trajan on traverse celui d'Adrien et de Marc-Aurèle,

pour arriver jusqu'à Constantin. Là, plus rien qui parle

à l'imagination, qui élève l'esprit, qui touche l'àme. La

poésie essaye vainement, dans Némésien et dans Calpur-

nius, de réveiller les sons depuis longtemps assoupis de

la muse pastorale; l'histoire, malgré son nom pompeux

| et trompeur d'auguste, n'est plus qu'une assez maigre

j chronique. Seule, l'éloquence semble vouloir se rani-

i mer; mais l'éloquence n'est pas la rhétorique, et Fron-

I ton, qui en donne encore des leçons, n'en donne plus le

! modèle : par une singulière erreur, par un goût rétro-

i grade, il en demande le secret à l'imitation de Caton et

des Gracques, plutôt qu'à Cicéron.

A quoi tient cette irrémédiable décadence des lettres

latines au troisième siècle ? Si cette époque a compté de détestables princes, elle en a vu aussi d'admirables : les Antonins n'ont pas moins honoré le trône que l'humanité; quelques-uns aimaient et cultivaient les lettres; Marc-Aurèle, épris de la philosophie, ne l'était pas moins de l'éloquence, et il recherchait, il tenait en estime ceux qui cultivaient l'une comme l'autre. Enfin la poésie ellemême recevait les plus hauts encouragements : elle avait ses jeux, ses fêtes, ses récompenses. Comment donc, malgré tant de causes qui semblaient les devoir soutenir et inspirer, les lettres sont-elles restées languissantes et stériles ?

Selon nous, la première cause de cet apauvrissement est dans le génie latin lui-même. Rome, qu'on me passe cette hérésie, Rome n'était point prédestinée aux lettres; elle fit de la littérature par amour-propre, pour ainsi parler, par cette puissance de volonté et cette faculté d'assimilation qui était en elle; mais cette littérature, elle l'emprunta, comme elle avait emprunté beaucoup de choses, ses institutions, ses armes, sa religion même. La Grèce, qui lui vint en aide dans cette tentative un peu contraire à son génie, lui fut utile sans doute ; mais comme il arrive souvent, elle lui fit payer chèrement ses secours. Maîtresse jalouse en quelque sorte, elle ne cessa d'accompagner, de surveiller son élève; elle l'étouffa, la comprima, du moins, dans son essor. Cette tutelle de la i littérature grecque à l'égard de la littérature latine , nécessaire peut-être, et si fortement marquée au premier développement de celle-ci, se continue jusqu'au siècle d'Auguste. Parvenu alors à sa maturité, le génie romain peu souple mais énergique, s'il ne se débarrasse pas entièrement des étreintes du génie grec, s'en dégage cepen-

dant assez pour agir en liberté. Sa vigueur native lui tint lieu d'inspiration originale; mais ce ne fut qu'une courte émancipation. Après le siècle d'Auguste, la Grèce plus que jamais s'empara de Rome; « Rome, dit Juvénal, est une ville grecque. » Le génie latin lutta cependant encore, sans trop de désavantage, contre cette invasion : Sénèque et Tacite nous le disent assez hautement.

A partir d'Adrien et sous Marc-Aurèle, il n'en est plus de même. Sous Adrien, Rome compte plus de chaires grecques entretenues aux frais du trésor public qu'elle ne compte de chaires latines. Pour Marc-Aurèle la vraie langue de la philosophie, c'est le grec; c'est en grec que le plus souvent il écrit à son maître, à Fronton ; en grec qu'il rédigera ses mémoires. Point de rhéteur latin alors qui ne se vante d'improviser en grec; pour Apulée, c'est un jeu de finir en l'une des deux langues un discours qu'il a commencé dans l'autre; il passe avec la même facilité du latin au grec, du grec au latin. Virtuose littéraire, il sait jouer avec une égale dextérité des deux instruments.

Qu'on ne s'étonne donc pas si la littérature latine qui, dans l'âge de sa plus grande force, avait eu peine agrandir sous l'influence Légère encore et féconde de la littérature grecque, a langui et s'est presque éteinte quand sa sève primitive a été épuisée, quand surtout lui a manqué ce qui l'avait soutenue dans cette atmosphère grecque, le souffle de la liberté. Cette liberté, me dira-t-on, elle ne l'avait déjà plus sous Auguste, et cependant de quel éclat n'a-t-elle pas brillé? Oui, mais ces fruits qu'elle a portés alors, ou plutôt ces fleurs de la poésie dont elle s'est couronnée, peuvent à la rigueur croître et mûrir aux rayons du soleil impérial. Mais déjà les autres brandies de la littérature se dessèchent, ou si elles étalent encore de

brillants rameaux, c'est qu'en elles circule un reste de celte sève puissante qui avait animé l'ancienne littérature, la littérature de la république; la république ou plutôt son regret, c'est l'inspiration de Tite-Live.

Ce fut aussi l'inspiration de la littérature du second siècle. Elle est bien loin sans doute cette liberté ; elle n'est plus qu'un souvenir, mais un souvenir qui vit dans toutes les âmes, qui nourrit toutes les imaginations, qui anime toutes les facultés. A cette distance même, le souvenir a quelquefois plus de puissance que la réalité; le regret ajoute à l'illusion ; ce n'est pas sous le coup de la plus vive émotion que la douleur s'exprime éloquemment : j pour se plaindre, il lui a fallu d'abord se recueillir. Ainsi, tous ces écrivains du second siècle qui n'ont pas vu la liberté, mais qui en ont pour ainsi dire reçu les lointaines et dernières haleines et les ont avidement aspirées, en, ont fait passer dans leurs écrits la saine et forte influence : Tacite a écrit sous Domitien.

A partir d'Adrien et sous les Antonins on n'a plus même ces regrets; ils ont entièrement disparu, effacés autant par la douce administration même de ces princes, que par cet oubli naturel aux nations comme aux individus. On pourrait presque dire du despotisme ce que Tacite dity de la paresse : « on commence par la haïr, on finit par l'aimer; » odieux d'abord, on s'y accoutume, on s'y endort : d'autant plus mortel qu'il est plus doux. Ainsi s' assoupi^ l'esprit romain. Où se serait-il pris pour se ranimer? la philosophie qui, à ce moment, agitait le monde grec, la philosophie avait été longtemps étrangère et antipathique au génie latin; ce n'est qu'à grande peine Cicéron l'avait pu acclimater à Piome, et pour l'y soutenir. Sônèque avait dû l'approprier au caractère romain ; il en

avait l'ait de la morale. A partir do Sénèqiie, il n'y a |»1 as à Rome de philosophie; les so[)liislesel les rhélnirs grec* y dominent. Us se chargenl d'ôdéce l'histoire du peatqpHe-

roi et de l'endoctriner : PI marque écrit la biographie de ses grands hommes, et Dion Chrysostomo lui donne par sa parole des empereurs. Ce n'est plus Rome seulement qui alors est grenpie; le monde toul entier appartient en quelque sorte à la Grèce. Alexandrie est la capitale de l'intelligence.

Ainsi la prédominance du grec, l'absence de toute curiosité d'esprit, surtout un complet oubli de la liberté, telles sont, des Anlonins à Constantin, les causes de la décadence de la littérature latine. On a cru les trouver ailleurs : on en a accusé le christianisme. Le christianisme en est fort innocent, car pendant deux siècles, il a été presque ignoré de la littérature latine. Au premier abord, il n'avait rien qui pût la séduire ; il se faisait avant tout, . un honneur et une gloire de s'adresser cà la multitude, aux faibles., aux ignorants; et pour se faire mieux comprendre, il leur parlait en un langage vulgaire, rude et parfois inculte. Aussi les lettrés, si parfois ils le rencontraient ou le soupçonnaient, n'avaient pour lui que dédain ou indifférence : pour les chrétiens, Fronton n'avait que i\e^ railleries.

Le christianisme était donc alors à peu près inconnu à Rome; si l'on s'en avise, c'est comme d'une secte philosophique, ditTertullien. Ainsi donc, ignoré ou rejeté des lettrés, de la haute société, il n'a pu contribuer à la décadence des lettres romaines. Loin de là ; si un moment, sous Théodose, la littérature latine semble sortir de son assoupissement ; si même son réveil n'est pas sans quelque éclat, c'est à la présence et à la lutte du christianisme

qu'elle le doit : sans Àmbroise, Symmaque n'aurait pas si habilement défendu l'autel de la Victoire.

Il est pourtant impossible qu'une fois éveillée, Fintclligence d'un peuple s'éteigne entièrement. Aussi Rome, à cette époque, n'est-elle pas à proprement parler sans génie littéraire; mais ce génie est un génie sévère, grand, quoique positif, c'est son primitif et véritable génie, le génie du droit, qui après avoir, si je puis ainsi parler, traversé, sans s'y perdre jamais, toutes les couches de l'influence grecque reparaît au déclin de la littérature avec une vigueur et une netteté singulières. Les jurisconsultes sont, au troisième siècle, les gloires littéraires de Rome : Paul, Modeste, Gaïus, Ulpien, Papinien ont succédé à Cicéron et à Virgile, à Sénèque et à Tacite. Eux seuls, au milieu de l'abaissement des caractères et de la corruption de la langue, conservent, avec la droiture des idées, la pureté et la majesté du langage latin. Mais ces jurisconsultes même, loin de s'amortir au contact du christianime, s'y retrempent au contraire en quelque sorte et s'y fortifient. Cette lutte du paganisme et du christianisme, presque inaperçue, jusqu'à Constantin, des savants, et dont on peut à peine çà et là saisir quelques vestiges , elle éclate tout entière dans le Code romain. . Les jurisconsultes, armés de la loi défendent le paganisme avec cet esprit étroit et rigoureux, ce « droit strict » qui devait , cédant à la mansuétude chrétienne , devenir l'é- ^ quité. Ainsi, dans ses derniers jours, Rome se retrouve avec ce qui avait été son premier et indestructible génie, le génie du droit : de même dans l'homme, souvent reparaissent, aux derniers moments, les grandeurs primi- ( tives de son caractère.

Le génie de Rome était un génie puissant, mais peu

idéal. Les lettres proprement dites ne lui étaient point naturelles : écloses sous une influence étrangère et grâce pour ainsi dire à une culture artificielle, elles ont vécu peu de temps, comme ces plantes exotiques qui, transportées sous un ciel rigoureux, ne s'y conservent que difficilement, et perdent souvent leur parfum, alors même qu elles conservent leur éclat. Rome était faite pour agir, et non pour penser; le poëte Ta bien dit : d'autres seront plus éloquents :

Orabunt causas melius

Rome saura mieux gouverner :

Tu regere imperio populos, Romane, mémento.

Regardez, en effet : au moment où Rome se tait ainsi, les plus grandes questions qui aient jamais préoccupé la pensée de l'homme s'agitent dans le monde grec. Ce christianisme que Rome ignore ou dédaigne, la Grèce, l'Asie tout entière le connaissent, l'attaquent ou le défendent. En face de lui et comme pour lui disputer l'empire des intelligences, une philosophie nouvelle ressuscite ou essaye de rajeunir la philosophie de Platon. Sous mille noms divers, des hérésies qui prétendent encore être le christianisme, troublent la foi et les âmes : partout un mouvement singulier agite le monde ; et non-seulement le monde grec est ainsi plein de bouillonnements, j'allais dire de fièvres religieuses ou philosophiques, mais le monde africain en est saisi : c'est devant le Sénat de Carthage, et non devant le Sénat romain, que se porte et se plaide la cause des chrétiens accusés de révolte contre les empereurs et contre les lois. Et voyez comme pendant longtemps, même au sein de Rome devenue chrétienne, persiste cette indifférence ou cette ignorance des graves

controverses qui remuent le monde grec et africain ! Des panégyristes, les derniers orateurs, célèbrent les vertus et les exploits de Constantin; et tel est le vague de leur langage que Ton ne sait si, louant le premier prince chrétien, ils sont chrétiens eux-mêmes. Enfin, fait plus remarquable encore, il faut aller jusqu'au quatrième siècle, jusqu'au siècle de Théodose, c'est-à-dire jusqu'à la prise de possession définitive de l'empire par le chrisnisme, pour rencontrer un docteur de l'Église latine, quand depuis longtemps la Grèce, l'Asie et l'Afrique en comptaient un si grand nombre.

Ne nous étonnons donc point de ce silence si profond et si long, qui, à partir du troisième siècle, s'est fait dans les lettres latines. Le sol leur manquait. Si la littérature grecque qui les avait enfantées leur a survécu T pleine de force encore et d'éclat, quand elles étaient, elles, sur leur déclin, c'est que cette littérature avait à ses racines cette sève qui donne la vie et la durée. Mais les lettres latines ne poussèrent pour ainsi dire qu'à fleur de terre : moisson brillante, mais éphémère , où éclata la forte volonté romaine et ses heureuses aptitudes à tout s'assimiler, même ce qui paraît le plus rebelle à l'imitation, l'âme i et l'intelligence d'un autre.peuple. Dans ses conquêtes, Rome avait compris la littérature ; elle voulut, en avoir, elle en eut une, et même une impérissable : sa langue est devenue la langue universelle , et son droit , la loi du monde moderne.

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