QUINZIEME LEÇON
Au livre dixième, Quintilien, passant en revue les historiens latins, dit, arrivé à son temps : «Nous possédons encore, pour la gloire et l'ornement de notre siècle, un écrivain digne de vivre da*ns la postérité, et dont le nom, que je laisse à deviner ici, sera cité un jour avec honneur. « A-t-il voulu désigner Tacite encore inconnu? C'est une conjecture que, pour mon compte, j'adopterais volontiers.
Tacite (Caïus Cornélius) naquit, suivant les conjectures les plus vraisemblables, entre les années 55 et 60 de notre ère, à Intéramne, aujourd'hui Terni, dans l'Ombrie. Ses premières années nous échappent; nous savons seulement qu'au commencement du règne de Vespasien, il débuta dans la carrière des honneurs par le vigintivirat, fonctions que depuis Auguste il fallait avoir remplies pour arriver à la questure. La mort de Vespasien, arrivée Van 79 de Jésus Christ, n'arrêta pas sa fortune : Titus l'appuya dans la demande, soit de l'édilité, soit du consulat; Domitien même ne lui fut point contraire : pré-
tour en Tan 88 de notre ère, membre du collège des quindécemvirs , Tacite présida les jeux séculaires ordonnés par ce prince. On s'étonne de cette faveur d'un tyran et Ton se demande comment Tacite a pu se la concilier : en lui, l'homme était-il au-dessous de l'historien? Gardons-nous de le croire; gardons-nous, d'un autre côté, de lui prêter cette indépendance farouche qui contient moins le despotisme qu'elle ne l'irrite, et souvent est plus voisine de la servitude que de la vraie liberté. Tacite, si je ne me trompe, nous a donné le secret de la conduite, digne tout ensemble et prudente, que Ton peut tenir même sous les plus mauvais princes : « Que les admirateurs de tout ce qui brave le pouvoir apprennent que, même sous de mauvais princes, il peut y avoir de grands hommes, et que la déférence et la soumission, si le talent et la vigueur les appuient, mènent aussi bien à la gloire que cette témérité qui, sans profit pour la république, se jette à travers les précipices et semble briguer l'honneur d'une mort illustre. » Et ailleurs : « La sagesse humaine ne peut-elle, entre la résistance qui se perd et la servitude qui se déshonore, trouver i route exempte à la fois et de bassesses et de périls? » Ainsi, pour arriver aux honneurs, dut marcher Tacite, entre le double écueil d'une lâche complaisance et d'une imprudente opposition.
L'an 79 de notre ère, Tacite, déjà célèbre sans doute, avait épousé la tille d'Agricoîa, que ses services militaires venaient d'élever au consulat et au rang des patriciens, et que la voix publique nommait au gouvernement de la Bretagne. Tacite et Domitia, sa femme, étaient de-' puis plus de quatre ans absents de Rome, quand ils apprirent la mort d'Agricoîa. Cette absence était-elle volon-
taire ou imposée? Volontaire sans doute, puisque, dans la Vie d'Agricola, Tacite félicite son beau-père d'avoir échappé par la mort aux dangers de l'avenir, en laissant ses proches et ses amis dans l'intégrité de leur fortune. Tacite, très-probablement, exerçait alors dans quelque province éloignée les fonctions de propréteur. Quoi qu'il en soit, Tan 1)6 de Jésus-Christ, Domitien fut tué dans son palais, et Tacite put donner un libre cours à sa piété filiale et à son patriotisme. Ce qu'il avait souffert sous la tyrannie et avec quelle douloureuse résignation il avait en silence porté le poids d'une grande âme, on en peut juger par ces soupirs qui s'exhalent dès les premières pages de YAgricola, et peut-être aussi par l'espèce de remords qu'il confesse. Sénateur, s'il ne prit point part aux bassesses du sénat, il dut au moins y assiste]-, et le sang innocent versé par le tyran pèse à son souvenir; il n'a pas eu ce bonheur, qu'il enviera aux Barbares, d'avoir pu conserver leurs regards purs du contact de la servitude; on le sent, même sous le règne réparateur de Nerva, ces funèbres images l'assiègent : généreuse tristesse, du reste, et qui sera l'inspiration de son génie. La Vie d'Agricola n'est pas, comme l'a dit La Harpe, le chefd'œuvre de Tacite; mais c'est un ouvrage déjà parfait et qui contient en germe toutes les beautés que Tacite doit plus tard répandre dans ses autres ouvrages.
La Germanie suivit de près la Vie d'Agricola : Tacite récrivit dans le cours de l'année 98. Quel but s'est-il proposé en la composant? A-t-il, comme le pense Jean- Jacques Rousseau, en peignant les mœurs simples, les l vertus natives des Germains, voulu se distraire du spec- : tacle affligeant de la corruption romaine, et en apparence occupé de la Germanie, est-il vrai qu'il ne perde
jamais Rome de vue? En un mot, cet ouvrage est-il un document historique, ou une satire à l'adresse des Romains? Sans doute, en peignant la Germanie, Tacite n'oublie pas Rome ;. mais ce contraste s'offre à lui naturellement; il ne le cherche pas. Une pensée plus haute, un dessein plus patriotique guidait la plume de l'écrivain. Pendant tout le règne de Domitien, et en dépit ou plutôt à cause des faux triomphes de ce prince, les Germains avaient insulté la puissance romaine. Domitien mort, rien n'importait donc plus que de pourvoir à la sûreté des frontières et de rappeler les Barbares au respect du nom romain. Aussi ce fut le premier soin de Trajan, qui, pour mieux contenir ces peuples, ne se hâta pas, même après la mort de Nerva, qu'il apprit à Cologne, de retourner en Italie. Cette absence du nouvel empereur, impatiemment attendu à Rome, y faisait beaucoup parler les Romains. La pensée de Tacite n'en dut-elle pas être éveillée et son attention portée de ce côté-là?
Dans le préambule de la Vie d'Agricola, Tacite annonce un ouvrage « qui doit être comme une image de la servitude passée, et comme une preuve de la félicité présente. » L'ouvrage ainsi annoncé, ce sont les Histoires. Les Histoires comprenaient vingt-huit années; nous n'en avons aujourd'hui que les premiers livres et le commencement du cinquième; elles devaient en contenir un grand nombre, puisque les quatre livres échappés au naufrage ne renferment pas deux ans entiers, et que plusieurs des vingt-six autres années qu'embrassait le plan de l'auteur n'étaient ni moins riches ni moins abondantes en faits,, que les deux ans qu'il a retracés.
Aux Histoires succédèrent les Annales? Quelle différence y a-t-il entre les Annales et les Histoires? Question très-
simple, bien quelle ait donné lieu à des réponses diverses. En réalité les Histoires diffèrent des Annales ea ceci seulement que dans les premières l'écrivain, suit les faits avec une exactitude plus scrupuleuse et les développe avec plus d'étendue que dans les secondes. Le temps a moins maltraité les Annales de Tacite, qu'il n'a fait ses Histoires; cependant il nous a enlevé des parties à jamais regrettables : trois ans de Tibère, les quatre années de Caligula, les six premières de Claude, et les deux dernières de Néron. Le temps aurait dû, ce semble, mieux épargner tes œuvres de Tacite. Un des descendants de notre historien, l'empereur M. Claudius Tacitus, avait ordonné de placer dans toutes les bibliothèques un Tacite complet, et d'en faire chaque année dix copies authentiques et aux dépens du trésor. Cette prévoyance qui n'honorait pas moins le prince que l'historien, a été trompée.
Tacite se proposait, les Annales achevées, de remonter plus haut et d'écrire le règne d'Auguste; et enfin, on le sait, il réservait pour sa vieillesse les règnes de Nerva et de Trajan. Le temps sans doute ou les forces lui ont manqué pour exécuter ce double dessein.
De bonne heure et dans tous les temps la gloire de Tacite a été éclatante ; mais dans tous les temps aussi ses I jugements comme historien ont été contestés. Voyons ce qu'il y a de fondé dans les critiques qu'on adresse à l'historien. On l'accuse d'avoir creusé trop profondément dans le cœur humain et d'avoir calomnié les empereursromains. Il est vrai, Tacite a dévoilé avec une rigoureuse précision et une effrayante vérité les plus secrets et souvent, hélas! les tristes mobiles de l'âme humaine! Ne l'oublions pas, d'ailleurs : Tacite ne peint pas un état
ordinaire de la société, et, si j'ose le dire, l'humanité dans sa moyenne de vices et de vertus. Ce qu'il peint, c'est une société malade de toutes les corruptions du luxe et de la misère ; ce sont des âmes dégradées par la pire des contagions, celle du despotisme. Mais, attentif à stigmatiser le vice et la bassesse, il ne Test pas moins à louer le dévouement et la vertu. Il a proclamé lui-même ce devoir, disons mieux , cette moralité de l'histoire : « que le principal but de l'histoire est de préserver les' vertus de l'oubli, et d'attacher aux paroles et aux actions vicieuses la crainte de l'infamie et de la postérité. » C'est, au milieu de tant de douloureux récits, la consolation de son âme et le délassement de son esprit, que ce tribut payé à de nobles trépas ou à de pieux sacrifices. Inexorable pour le crime, il n'est pas sans compassion pour la faiblesse. S'il flétrit Tibère, génie profond mais pervers, il est indulgent pour l'esprit égaré de Claude. Ne vous y trompez pas en effet; son indignation même, c'est encore de la pitié. Nul cœur n'y fut plus ouvert. Ces vigoureuses natures vous abusent; au premier coup d'oeil vous ne distinguez pas, dans Tacite, l'homme sensible sous l'ardent historien. Poussez plus loin, et, sous l'indignation qu'excite en lui la bassesse ou le crime, vous surprendrez l'émotion que lui causent le dévouement et la vertu.
Juste envers l'empire, Tacite est-il prévenu contre les . empereurs? Nullement : de Tibère même, il ne cache pas le bien, et plusieurs chapitres du quatrième livre des Annales sont le tableau le plus favorable de l'administration de ce prince. Mais pouvait-il, devait-il taire la dissimulation, les cruautés, les turpitudes de la vieillesse de ce tyran? Pouvait-il, sans les flétrir, retracer les folies
furieuses de Caligula, les imbécillités sanglantes <l<- (Mande, les crimes de Néron et ne se pas indignée de la bassesse du sénat, de l'insolence des affranchis, des infamies des délateurs, tous instruments en même temps que fruits de la tyrannie? Tacite dit-il sur les empereurs quelque chose que démente Suétone; dit-il même tout ce que rapporte celui-ci? N'allons donc pas, sans preuves nouvelles, nous inscrire en faux contre ces justices de fliistoire, qui ne sont après tout que les anathèmes de la conscience humaine prononcés par le génie.
Nous avons envisagé Tacite comme historien ; il le faut maintenant considérer comme écrivain. Il est pour les littératures une époque heureuse où le goût s'allie à l'éclat de l'expression et à la justesse des pensées ; où d'ellesmêmes les beautés naturelles se marient à Fart et s'\ tondent si bien qu'elles ne s'en distinguent pas; où le style, en un mot, est simple et grand tout ensemble. Mais ce moment est unique; comme l'homme, les littératures n'ont qu'un âge de fraîche et naïve beauté. Quand une fois frappées et mises pour ainsi dire en circulation par de grands écrivains, les idées, cette monnaie courante de la civilisation et de l'esprit, se sont usées par le frottement, il les faut marquer à une nouvelle empreinte. C'est l'œuvre d'un second siècle littéraire : les Tacite viennent après les Tite-Live. Ces seconds siècles, moins purs et d'une beauté moins naturelle, peuvent être encore de grands siècles littéraires; si l'expression alors est moins simple, la pensée aura plus de profondeur; moins franc et moins aisé, le tour sera plus pittoresque et les couleurs de la diction moins habilement nuancées [teiit-être auront plus d'éclat et de relief. Tel est, comparé au style de Tite-Live, le style de Tacite ; style non
inférieur, mais autre. Tacite cependant, j'en conviens, a ses défauts particuliers : archaïsmes trop fréquents, ellipses voisines quelquefois de l'obscurité, héllénismes affectés, souvenirs enfin de l'école de Sénèque;mais ces défauts sont de son siècle, les beautés, de son génie. Si quelquefois, tenté par le faux goût, il n'y sait pas résister, il retrouve bientôt le vrai à force de génie : ses taches lui viennent d'ailleurs; ses hardiesses et sa grandeur, il ne les doit qu'à lui-même. Empruntons pour achever cette esquisse la plume d'un maître : « Le style de Tacite, dit M. Joubert, quoique moins beau, moins riche en couleurs agréables et en tournures variées, est pourtant plus parfait que celui de Cicéron même, car tous les mots en sont soignés, el ont leur poids, leur mesure, leur nombre exact; or la perfection réside dans un ensemble et dans des éléments parfaits. » Du reste, cette perfection, Tacite ne l'atteignit pas tout d'abord, et l'on peut pour ainsi dire suivre à la trace ce travail même et cette gradation de perfection dans son style. Dans la Vie d'Agricola et dans les Mœurs des Germains, historien déjà, il tient encore beaucoup de l'orateur; sa période est cadencée, son expression pleine et abondante. Plus concis et plus \ grave dans les Ifistowes, il développe cependant sa pensée avec plus de richesse et de complaisance que dans les Annales. C'est là surtout qu'il est concis, nerveux; il donne moins à la phrase qu'à la pensée : c'est un art consommé. Mais alors même qu'il vise moins à l'éloquence, il ne cesse pas d'être éloquent, ou plutôt il l'est davantage. Voltaire a dit que le caractère de Bossuet, « c'était d'appliquer l'art oratoire à l'histoire; » cette remarque ne convient pas avec moins de justesse à Tacite. Mais là, dans le style, n'est pas, selon nous, toute la puissance de
Tacite; elle est dans rémotion toujours si vive, si profonde, si sympathique, que ressent et que nous communique l'écrivain. L'homme dans Tacite n'abandonne jamais l'historien, et le cœur n'est pas moins intéressépar ses narrations, que l'imagination n'en est fortement saisie : le génie de Tacite, c'est son âme; âme humaine,, nous l'avons dit, et mélancolique; éprise de liberté, de vertu ; malade de tous les nobles regrets et ne se pouvant consoler. On a plus d'une fois comparé Saint-Simon àa Tacite. Sans doute, il y a entre ces deux écrivains plusd'un point de rapprochement : grands observateurs tousdeux et grands coloristes, ils ont, en outre, en commun le regret du passé. Mais que le passé, objet des regrets, de Saint-Simon est au-dessous de celui vers lequel Tacitetourne continuellement son regard attristé! De misérables questions de préséance, de mesquines rivalités de cour, des honneurs d'antichambre, tel est le plus souvent le sujet des regrets ou des colères de Saint-Simon. Il y a loin de là à ce que regrette Tacite ; est-il besoin de le dire?
Le nom de Tacite appelle naturellement celui de Plinele Jeune; unis par le goût des lettres, ils l'étaient aussi par une solide amitié.
Pline le Jeune naquit à Côme, ville de la Gaule Transpadane, l'an 61 après Jésus-Christ. Orphelin de bonne heure, il eut pour tuteur Virginius Rufus, ce grand citoyen qui mérita d'avoir Tacite pour panégyriste. Virginius prit de Pline un soin particulier et le regarda toujours comme son propre fils; Pline, de son côté, conserva, pour Virginius une reconnaissance filiale. L'éducation de Pline fut très-soignée. Il étudia la rhétorique sous Quintilien, dont il resta l'ami. Il entendit aussi Nicctcs>
de Smyrne, rhéteur grec, alors à Rome. Il faut encore compter au nombre de ses maîtres son oncle Pline le Naturaliste, qui l'adopta. Puis, suivant l'ancienne coutume qui, dans la corruption des mœurs et la décadence des institutions, subsistait cependant, il dul passer par les camps pour arriver aux dignités civiles. Il fut donc envoyé en Syrie où il fil sa première campagne. Mais ce lui fut encore une occasion de se perfectionner dans l'éloquence : il se lia avec le philosophe Euphrate, vieillard aimable qui conçut de lui de hautes espérances et dont il a tracé un beau portrait. C'est préparé par une éducation aussi variée et aussi forte, que Pline entra dans la carrière du barreau.
Les procès qu'il soutint sont de deux sortes : ceux qui eurent lieu devant le tribunal des centumvirs, et ceux qui eurent lieu devant le sénat. Dans une cause que, jeune encore, il plaida devant les quatre chambres des centumvirs réunies, il eut un grand succès. Il parlait pour Accia Variola qui, déshéritée par son père, revendiquait sa succession. Il y avait de part et d'autre beaucoup d'avocats, et pour les auditeurs privilégiés de nombreux tabourets; en outre, une foule extraordinaire formait plusieurs cercles qui entouraient l'enceinte des juges, pourtant fort large. Le banc même, où il était assiégé, et les tribunes de la salle étaient remplies, les unes de femmes, les autres d'hommes qui s'empressaient ou d'entendre, ce qui était fort difficile, ou de voir, ce qui l'était moins. A ces détails qu'il nous donne, il est facile de reconnaître que Pline avait une prédilection pour le plaidoyer qu'il fit ce jour-là : il l'envoya à Romanus en lui disant : « Plusieurs de mes amis le regardent comme mon meilleur discours, comme mon Pro coronâ. »
Au sénat, il ont des triomphes plus éclatants et da dos causes plus importantes. Quelques-unes de ses cam rappelaient le procès de Verres. Les provinces, qui avaient plus gagne que perdu à r empire, trouvaient dans le sénat et au tribunal des empereurs, contre les exactions de leurs gouverneurs, un recours quelles ne trouvaient pas toujours à la tribune aux harangues. Pline aimait à se charger des appels solennels des proVincos contre les gouverneurs dont elles avaient à se plaindre; il est curieux de l'y suivre.
Les habitants de la Bétique avaient intenté une accusation contre Cécilius Classicus, et prié Pline de les soutenir. Pline s'y était d'abord refusé ; mais le sénat fit un décretqui portait qu'on donnerait Pline pour avocat à ces peuples, sïls pouvaient l'obtenir de lui-même : Pline ne refusa pas plus longtemps. Classicus s'était soustrait à ane condamnation par une mort volontaire. L'affaire n'en fut pas moins poursuivie. Les biens qu'il avait acquis pendant son gouvernement furent rendus à la Bétique. Les créanciers qu'il avait payés durent rendre ce qu'ils avaient reçu. Hispanus et Probus, qui avaient trempé dans ses concussions, furent exilés pour cinq ans. Le troisième jour du procès, le sénat avait enveloppé dans la même condamnation tous les complices du crime.
Pline eut le même bonheur en défendant un gouverneur contre les habitants de sa province, qui l'accusaient. (-était Varenus, gouverneur de Bithynie. La cause fui interrompue; et Pline, en orateur scrupuleux, s'applaudissait de ce relard qui lui permettait de perfectionnerson plaidoyer, quand l'affaire fut portée devant l'empereur qui renvoya absous son client.
Mais rien n'égala, pour l'importance et la solennité des
débats, le procès de Marius Priscus, proconsul d'Afrique, accusé par les Africains d'avoir vendu la condamnation et môme la vie des innocents. Ce fut sans doute un grand jour dans le sénat que le jour où Ton vit un homme consulaire et un ancien septemvir accusé devant l'empereur par les deux écrivains les plus illustres de l'époque, Pline et Tacite. Pline, qui avait tant de fois parlé devant le sénat, se sentait étonné comme si tout lui eût été inconnu. Il prit la parole pourtant, et la garda cinq heures au milieu d'un silence religieux ou des applaudissements de l'auditoire. L'empereur le fit avertir plusieurs fois par un affranchi de ménager ses forces, et de ne pas oublier la faiblesse de sa complexion. Tacite appuya Pline, et Marius Priscus fut condamné à porter au trésor les sept cent mille sesterces qu'il avait reçus. Rome et l'Italie lui furent interdites. Le sénat se sentait revivre dans de pareilles journées; et Pline voyait avec une noble joie son ministère élevé à la hauteur des magistratures politiques de l'ancienne république romaine.
Plus d'une fois Pline rendit au sénat la vie des jours d'autrefois; il osa attaquer un sénateur dans le sénat même. Publicius Certus s'était souillé de crimes sousDomitien. Quand la mort de ce prince et l'avènement de Trajan eurent rendu aux citoyens quelque liberté, Pline en profita pour venger les victimes de Publicius Certus.
Tous ces triomphes de Pline ont péri ; son éloquence n'a pas laissé de traces. Ces triomphes oratoires conduisirent Pline aux dignités civiles : il obtint d'abord le tribunat : fantôme vain, dignité sans honneur, il le reconnaît lui-même. 11 fut aussi consul, et il le fut même de très-bonne heure, car il dit quelque part qu'il était arrivé plus jeune que Cicéron au consulat. Enfin il fut nommé
augure, et remarquait avec plaisir que Gicéron rayait
aussi été. Sous Trajan surtout Pline prit une part active
; aux affaires publiques: il fut de nouveau nommé consul.
C'était la coutume que, clans rassemblée du sénat qui
| suivait leur nomination, les consuls adressassent leurs
j remercîments à l'empereur , et demandassent pour lui
' quelque nouveau titre d'honneur; c'est ce qu'on appelait:
1 in honorera principis cehsere. Le panégyrique de Trajan est
| un discours de cette espèce ; seulement il ne fut pas pro-
' nonce immédiatement après l'élection de Pline, mais à
! son entrée en charge. Ajoutons, pour l'honneur de Pline
et de Trajan, qu'il n'a pas été prononcé en présence de
l'empereur, et qu'il n'a pas été prononcé tel que nous
l'avons. Pline l'a retouché, étendu, poli; et il nous a fait
connaître lui-même ces changements.
Sur la fin de l'an 103, Pline fut envoyé pour gouverner le Pont et la Bithynie en qualité de proconsul. C'est surtout pendant le temps où il fut chargé du gouvernement de cette province, que se montrèrent pour lui la confiance et l'affection de Trajan. Nous avons toute la correspondance de Pline avec l'empereur, et ce n'est pas la partie la moins intéressante de ses Lettres, qui sont auprès de la postérité le vrai titre de Pline. Ce recueil est en effet singulièrement précieux pour la littérature : on y saisit tout le mouvement intellectuel de cette époque ; on y assiste aux lectures publiques, qui étaient alors la grande préoccupation des écrivains, poètes, orateurs et historiens; on y voit toute l'admiration qu'excitent certaines renommées contemporaines, et on s'y convainc , aussi de leur fragilité. Que de noms n'y pourrait-on pas "relever, alors fort loués et fort célèbres, et maintenant oubliés! Qui connaît aujourd'hui Maxime à qui Pline
écrivail fréquemment, et dont il paraissait faire grand cas? Qui, Caninius et le poëte Antonin? Mais Pline fui lié aussi avec des écrivains qui n'ont pas péri : Silius Itaîicus, dont il nous a raconté la mort avec une simplicité touchante; Martial, qui fît pour lui des vers auxquels Pline fut très-sensible; Suétone, qui met souvent a l'épreuve son obligeance; Tacite enfin. Pline, dans cette amitié d'un grand écrivain, cédait-il seulement au pen chant qui l'entraînait, ou aussi à un désir secret de partager l'immortalité de son ami? On l'en a soupçonné ; et, peut-être en effet ce motif se glissait-il un peu, sans qu'il s'en rendît bien compte, dans son admiration pour le peintre des Histoires; mais j'aime mieux le croire et je le reconnais à l'accent de Pline, son attachement pour Tacite était sincère; et c'est encore un honneur pour l'Ame de Pline le Jeune, d'avoir admiré là où d'autres moins généreux auraient pu envier. Quoi qu'il en soit, ces deux noms ne se peuvent séparer; ces deux figures si différentes se détacher l'une de l'autre. Éclairées par leur contraste même, la sérénité de Pline s'anime de la rigueur de Tacite, et la gravité de Tacite s'adoucit à l'indulgence de Pline. Dans Pline, nous l'avons dit, l'homme privé valait l'homme public. Nous ne rappellerons pas ici son désintéressement envers les siens, son dévouement à ses amis, sa générosité envers ses concitoyens, sa douceur envers ses esclaves, en un mot toutes les qualités d'esprit et de cœur qui, en lui, s'alliaient heureusement. Ses Lettres le feront assez connaître à cet égard, et montreront que la recherche du style n'est pas nécessairement l'expression de la sécheresse de l'âme : l'âme peut être franche, là même où le style est maniéré. Intéressante pour l'histoire littéraire, la correspond
jbnce de Pline le Jeune ne l'est pas moins pour l'histoire elle-même; mais elle le serait plus encore, si, par une coquetterie d'artiste mal entendue, Pline, au lieu de ranger ses lettres dans Tordre où elles ont été écrites, n'en! pris un malheureux plaisir à les intervertir, de manière qu'il est très-difficile, ou plutôt impossible, de retrouver ou de reconstruire le plan primitif : plus soucieux qu'il était d'en assortir les différentes couleurs, d'en composer un bouquet littéraire que d'en foi-mer une galerie régulière et instructive. L'histoire ne perd pas seulement a cette symétrie artificielle; l'agrément en est beaucoup moindre aussi. Le soin de sacrifier l'instruction à l'effet, le naturel à l'esprit, de montrer moins l'homme que l'écrivain, ce soin, partout fatigant, l'est surtout dans une correspondance où l'on s'attend à plus d'abandon, où l'on aimerait à surprendre l'âme dans ses naturels épanchements; plaisir que Pline nous donne bien rarement. Prétentieux alors même qu'il exprime un sentiment bon et généreux, il gâte ce qu'il sent par la manière dont il le dit : bel esprit encore, quand il croit n'être que simple.
Malgré ces défauts, les Lettres de Pline sont un des ouvrages les plus curieux à consulter; toute la vie publique, littéraire et privée des Romains s'y trouve, à une de ses l»lus belles époques. Si Pline n'a ni le naturel, ni l'aisance, ni la souplesse que l'on aimerait à rencontrer en de familiers et libres entretiens, il donne toujours à ses pensées ce tour fin et piquant qui plaît à l'esprit, à ses expressions ce relief qui les grave dans la pensée, et à la
I recherche même un air de négligence qui parfois peut
j tromper.
Pline, nous le savons, n'a pas seulement été un écri-
3t8 LITTÉRATURE ROMAINE.
vain : il a été aussi un homme public, un consul, un gouverneur de province ; et il nous a laissé en cette qualité des renseignements précieux renfermés dans le dixième livre de ses lettres , qui contient sa correspondance officielle avec l'empereur. Pline y est préoccupé de tous les I détails de l'administration; il propose même des projets gigantesques pour une entreprise provinciale, et qui ne* ■sauraient s'expliquer, si l'on ne connaissait les forces prodigieuses dont disposaient les Romains à cette époque, et les monuments étonnants qu'ils nous ont laissés. Il s'agit de joindre, par un canal, à la mer, un lac qui se trouve près de Nicomédie, et que l'on dit élevé de plus ■de 400 coudées au-dessus du niveau de l'Océan. Il demande 150 pompiers pour cette même ville de Nicomédie où vient d'éclater un terrible incendie; il retranche des «dépenses aux Byzantins; il demande que l'on diminue le itaux auquel l'État prêtait aux particuliers. Trajan acquiesce avec générosité à toutes ces mesures si libérales; ses ré^ ponses sont toujours nettes, quelquefois sévères, mais toujours empreintes d'un esprit de justice et d'humanité : quand Pline le consulte sur la question des enfants libres, exposés à leur naissance et nourris pour la servitude, il «l'hésité pas à déclarer qu'il faut leur rendre la liberté. Les réponses de Trajan sont toujours aussi des modèles de bon sens, de gravité, de cette noble concision qu'on a ■si bien appelée Yimperatoria brevitas. Toutefois, en reconnaissant ce qu'il y a d'attentif, de sage, d'humain dans 'Cette activité de Trajan, il est difficile de ne pas trembler pour une régularité administrative et pour une société qui ne reposent que sur une seule tête, cette tête fût-elle celle , •d'un Trajan !
Si maintenant nous cherchons à rassembler les traits
divers de la physionomie morale et littéraire de Pline, nous trouverons dans l'homme ces qualités douces, ces traits heureux, plus brillants que profonds, qui font l'égalité de l'âme et le bonheur de la vie : du courage contre la tyrannie, mais sans bravade; l'amour des hommes, mais un amour égal du repos et de la solitude ; le regret de la liberté antique, mais une résignation assez facile à l'empire.
Nous ne poursuivrons pas plus loin notre examen des lettres latines. Sans doute les poètes et les écrivains, dont nous avons cherché à vous faire connaître le caractère et le génie, ne sont pas les seuls que l'antiquité ait légués aux études des érudits et des gens de lettres; mais forcé de restreindre cet enseignement dans de justes limites, nous n'avons appelé votre attention" que sur les grands écrivains dont les noms ont traversé les siècles sans rien perdre de leur ancienne gloire. Nous avons dû imiter le cicérone qui ne conduit les voyageurs qu'aux sites les plus pittoresques, aux monuments les plus remarquables, et qui se garde bien de tout montrer, dans 3a crainte de détruire l'impression qu'il a fait naître et de fatiguer l'intérêt qu'il a eu le bonheur d'inspirer.
En deçà du règne de Trajan, que trouve-t-on, en effet? L'histoire, dans Suétone, dans les écrivains de l'Histoire- Auguste, dans Justin, n'est plus qu'une chronique, une ! biographie ou un abrégé. L'éloquence ne présente que Fronton et Apulée, deux écrivains africains qui n'échappent à la vulgarité que par le raffinement. La poésie,
3oO LITTÉRATURE ROMAINE.
dansCalpurniuset Némésien, ne fait entendre qu'un écho affaibli des harmonies pastorales de Virgile. Au lieu de critique, on a de la philologie : Les Nvits attiques et les Saturnales à la place du Dialogue des orateurs: Aulu-Gelle et Macrobe remplacent Quintilien. Si un moment les lettres se raniment; si avec Claudien et Rutilius Numatianus la poésie se relève; si l'histoire, -sous la plume d'Ammien Marcellin reprend quelque élévation et quelque intérêt ; si l'éloquence retrouve dans Symmaque quelques accents de Pline le Jeune, ces derniers feux du génie latin mourant s'éteignent bientôt dans les ténèbres de la barbarie qui approche : Ennodius, Boëce, Cassiodore appartiennent moins à l'antiquité qu'ils n'annoncent le moyen âge. La littérature finit avec l'empire.
DE L'INFLUENCE DE LA LITTERATURE ANCIENNE SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE.
La littérature française n'est point une littérature indigène : comme toutes les littératures néo-latines, italienne, espagnole, portugaise, et, autant qu'aucune d'elles, elle est fille de l'antiquité. Comment en est-elle née; comment s'en est-elle d'abord péniblement dégagée, puis heureusement inspirée; jusqu'à quel point, au milieu de ces influences diverses sous lesquelles elle s'est tour à tour épanouie et colorée, a-t-elle retenu son cachet particulier et sa vertu native? c'est ce que nous nous proposons de rechercher.
La Grèce la première prit possession de la Gaule. Six siècles avant Jésus-Christ, des Phocéens sortis de l'Asie Mineure vinrent s'établir sur les côtes de la Provence et y fondèrent Massalie ou Massilie, aujourd'hui Marseille. Cette colonisation ne s'arrêta pas au territoire de Marseille; elle s'étendit jusqu'aux Pyrénées et propagea, par le commerce, l'influence de la civilisation grecque jusqu'aux Gaules : « Un si grand lustre, dit Justin, fut répandu sur les hommes et les choses, qu'il semblait, non pas que la Grèce eût émigré en Gaule, mais que la
Gaule eût été transportée dans la Grèce.» La langue grecque se naturalisa sur une portion de notre sol, et s'y maintint longtemps, même après que la Gaule fut devenue romaine. Du temps de César, les Gaulois se servaient de caractères helléniques pour écrire leur propre langue. Lucien mentionne un philosophe gaulois, un druide probablement, qui était instruit dans les sciences de la Grèce et en parlait très-bien la langue. . Une seconde influence non moins heureuse et non moins féconde vint s'ajouter à cette première initiation du génie grec. Le christianisme introduit dans les Gaules par saint Polycarpe y fit de rapides conquêtes, et compta dans saint Irénée un de ses plus habiles apologistes. Si facilement qu'il s'y répandît, le christianisme rencontra là cependant, comme ailleurs, d'assez opiniâtres résistances dans les habitudes, les moeurs, les superstitions anciennes. Longtemps les souvenirs, les cérémonies des fêtes païennes se mêlèrent aux fêtes, aux cérémonies de l'Église ; ce fut même le caractère et la sagesse de l'Église de les tolérer pour se mieux concilier ces vives populations du Midi, en parlant à leur imagination par des pompes et des usages qui étaient pour elles comme une image du ciel qu'elles avaient perdu. Ainsi mariée au culte, la langue grecque se soutint jusqu'au sixième siècle. Le grec était aussi usuel à Arles que le latin ; le peuple chantait aussi facilement l'office religieux en ces deux langues. Mais passé ce siècle, on ne trouve plus aucun indice de l'usage du grec. Il est étonnant qu'il ait pu durer aussi longtemps, pressé qu'il était, d'un côté par les envahissements de Rome, de l'autre par les barbares dont les flots, un moment arrêtés au nord de la Gaule, avaient fini par inonder aussi le midi à son tour.
Avec César, la langue latine conquit les Gaules; c'était la politique de Rome de faire régner sa langue là où elle avait planté ses étendards. Du reste , la Gaule était merveilleusement disposée à recevoir ces nouveaux germes des lettres et des arts; bientôt les écoles gauloises rivalisèrent avec les écoles de Rome ; c'est à Marseille qu'Agricola, nous dit Tacite, voulut recevoir cette éducation, mélange heureux de sévérité provinciale et d'élé- I gance romaine. Lyon offrait aux rhéteurs des prix d'éloi quence vivement disputés. Les avocats gaulois devinrent i célèbres, et des écrivains gaulois inscrivirent leur nom dans les fastes de la littérature latine. Pétrone, on le croit du moins, Pétrone, cet épicurien arbitre à la cour de Néron des délicatesses raffinées, Pétrone vit le jour dans les Gaules; là aussi naquit le philosophe Favorin, qui, avant Jean-Jacques Rousseau, rappela aux mères le devoir, qui leur est imposé par la nature, de nourrir elles-mêmes leurs enfants. Cette gloire se soutint : au quatrième siècle, Ausone; au cinquième, Sidoine Apollinaire jetèrent un assez vif éclat sur les lettres mourantes, en Gaule comme dans tout l'empire. Au nord, les écoles de Trêves, d'Autun, n'étaient pas moins florissantes. Bien que corrompue et affaiblie, la langue latine régnait donc encore dans les Gaules, mais elle finit par disparaître avec les restes de la domination romaine. Nous tombons dans la barbarie. Au neuvième siècle, avec Charlemagne, il y a une espèce de renaissance; mais après lui tout s'abîme. La langue latine se décompose et tombe de nouveau en lambeaux : trop savante et trop compliquée pour l'oreille grossière et la courte intelligence des barbares, ils la brisent, la dénaturent et en font un patois, ou plutôt plusieurs patois dont le fond est cette ancienne langue ro-
3oi LITTÉRATURE ROMAINE.
mainc, rustique, vulgaire, langue des camps et de l'agriculture; ils les torturent, ces idiomes vulgaires, ils les font passer par ces rudes élaborations d'où doivent sortir pourtant des langues et des littératures, qui seront l'espagnol, l'italien, le français. Les premiers traits, bien vaguement dessinés, de notre langue, ne se remarquent qu'au neuvième siècle, dans le serment de Charles le Chauve et de Louis le Débonnaire. La langue du Nord fut tardive : la langue du Midi devait être plus hâtive.
Quand au nord de la Loire, le français se cherchait encore dans l'idiome wallon , au midi de la France grandissait, se développait une littérature pleine de grâce, d'éclat et d'harmonie; rien ne lui manque de ce qui peut plaire à l'esprit ou charmer l'oreille. Quels monuments ne nous ont pas laissés les troubadours de ce que pouvait leur imagination inventive ! que d'efforts dans leurs causas^ surventes, descorts, aubabes, pastorales, pour varier les combinaisons des rimes! La vertu du trobar n'éclate pas à imaginer des pensées nouvelles, des traits de sentiments inconnus jusque-là; mais à inventer une coupe de vers plus hardie, un entrelacement de rimes plus difficile, uni arrangement plus symétrique du couplet. Les troubadoursi ont tous les secrets et toutes les ressources de la poésie;; mais quoi qu'ils fissent, cette poésie provençale ne pouvait prendre racine sur un sol où la sève première était épuisée. Regain pour ainsi dire de la civilisation romaine, plutôt que moisson nouvelle et floraison vigou reuse, la poésie provençale fut aussi éphémère que brillante; vite éclose, elle mourut jeune et tristement : elle périt avec les Albigeois.
Pendant qu'elle disparaissait ainsi, la langue d'Oil ou
wallonne naissait, grandissait dans de rudes, mais fécondes épreuves. Ses trouvères commençaient à rivaliser avec les troubadours qu'ils allaient remplacer. Elle s'essayait heureusement dans un genre qui lui devait être une gloire particulière, les fabliaux, en même temps qu'elle s'annonçait déjà comme la langue du raisonnement. Sous le vent du nord, elle s'étendait, lentement épanouie, il est vrai; mais dans son tardif développement, elle avait acquis plus de vigueur. Semblable à ces plantes vivaces qui, croissant à l'ombre, se couvrent d'un vert feuillage, qui résiste au souffle de l'aquilon et ne se flétrit jamais.
... Folia haud ullis labentia ventis; Flos ad prima tenax.
Toutefois ces laborieuses et nécessaires préparations n'eussent peut-être pas suffi à réveiller et à féconder les imaginations, si un événement aussi étendu dans ses conséquences que généreux dans son principe n'était venu ajouter à l'Occident la lumière de l'Orient, l'Asie à l'Europe. On peut, je le sais, au point de vue historique, juger diversement les croisades, mais on ne peut nier qu'elles n'aient eu sur l'esprit de l'Europe une heureuse influence. Des usages nouveaux, des arts inconnus, une civilisation brillante encore, quoique raffinée, un climat plus doux, les sites délicieux de l'Asie Mineure, l'aspect des monuments antiques, tout dut faire sur les guerriers chrétiens une impression profonde et , avec l'admiration des arts agréables, leur en inspirer le goût. Le séjour de Constantinople eut incontestablement sur l'esprit des croisés une influence salutaire; ils apprirent à goûter la poésie et l'éloquence que l'on y cultivait encore. La langue grec-
que, pleine de grâce et d'harmonie dans ses altérations mêmes, adoucit insensiblement et forma leurs oreilles accoutumées à de plus rudes accents. Les croisades eurent ainsi, sur notre littérature naissante, la plus heureuse influence. La poésie en profita la première. Alors naquirent des épopées, qui sont l'inépuisable richesse du moyen âge; les unes inspirées du souvenir de Charlemagne, les autres se rattachant aux croisades, d'autres enfin aux personnages et aux événements célèbres de l'antiquité, la guerre de Troie, Médée, et surtout Alexandre.
La prose ne resta pas en arrière. Sous saint Louis, on pourrait croire notre langue formée, en voyant avec quelle délicatesse déjà, quelle grâce et quelle souplesse des femmes maniaient le style épistolaire. Quelques critiques ont regretté que ce libre et heureux épanouissement eût été arrêté par la rude discipline où la scolastique vint réduire les esprits. Ces regrets sont naturels, mais comme beaucoup de regrets, ils ne sont pas raisonnables. Si la langue et la littérature naissantes du Nord n'eussent passé par cette salutaire gymnastique, il est bien à craindre qu'avec l'éclat de la langue du Midi elles n'en eussent eu la fragilité; c'est parce qu'elle est devenue, à cette sévère école, la langue du droit, de l'érudition, du raisonnement, que la langue du Nord sera plus tard la langue de toute l'Europe. Ce n'était point assez encore de cette mâle éducation qu'elle recevait de la scolastique : il lui fallut passer par une plus laborieuse épreuve , l'épreuve de la traduction. Je le sais : on déplore pour les littératures naissantes, ainsi que pour les jeunes générations que l'on initie à la science, ces rudes et ingrates disciplines. II semble que pour grandir et se fortifier, l'imagination d'un peuple n'ait, comme le corps de l'enfant, qu'à se
développer, à s'épanouir en toute liberté. Il n'en va pas ainsi : pour être fécondes, l'aine et l'intelligence d'un peuple veulent être préparées et comme domptées par ( l'effort. N'a-t-on pas aussi reproché à la littérature | latine de s'être mise à l'école de la Grèce? à Ennius, à I Pacuvius d'avoir traduit Homère ou Sophocle? Bien i leur en a pris cependant; car sans ces luttes contre le génie grec, nous n'aurions probablement eu ni Virgile, ni Horace. Comment, sans cette forte éducation, frêle et tendre encore, notre langue eût-elle pu porter lepoids de la pensée, puisqu'au seizième siècle Montaigne même, s'il trouvait le langage de son temps suffisamment abondant, « ne le trouvait pas maniant et vigoureux suffisamment; il succombe ordinairement à une puissante conception. Si vous allez tendu, vous sentez souvent qu'il languit sous vous et fléchit, et qu'à son défaut le latin se présente, et le grec à d'autres? » Qu'eût-il dit du français du treizième siècle?
Non, ni la scolastique, ni la traduction ne lui ont été inutiles. J'aime à voir Charles V encourager les travaux d'Oresme : c'est à cette époque seulement que, jusque-là, plutôt soupçonnée que véritablement connue, l'antiquité commence à exercer sur nos écrivains quelque influence. Christine de Pisan et Alain Chartier aiment et connaissent les anciens; s'ils admirent un peu sur parole Homère, ils nomment Sénèque, Cicéron, Virgile, qu'ils ont lus. L'anti- | quité ne nuisit pas non plus à Froissart, et, bien qu'il soit j le peintre brillant et spontané de la chevalerie, il doit cependant à l'étude la coupe plus libre, le tour plus dégagé Ide sa phrase. Ajoutons que la double influence de l'an- Jtiquité et de la scolastique sur notre langue se réunit jquelquefois en un même ouvrage ; c'est ainsi qu'un livre
écrit, sinon en haine, du moins avec peu d'estime de la scolastique, a, autant qu'elle, contribué à faire passer dans le français les tours, les formes du parler scolastique, et les locutions populaires dont il est rempli; ce livre, c'est X Imitation.
Toutefois, ni les secousses heureuses que les croisades avaient imprimées à l'imagination, ni l'éveil que la chevalerie donnait aux esprits n'eussent peut-être suffi à tirer, du moins de longtemps encore, notre littérature de son enfance, si la chute de Constantinople ne fût venue ; plus vivement ébranler l'Europe. Nous avons eu, sous( François Ier, notre renaissance ; l'ordonnance de Villers- Cotterets, en bannissant le latin des tribunaux et en y introduisant le français, proclama l'avènement définitif de la langue nationale. Marot en donna le signal.
Héritier plus délicat, sinon mieux inspiré, de Villon, Marot donna à notre poésie plus de précision et d'élégance, sans lui ôter cette grâce particulière de naïveU gauloise. Nourri aux lettres anciennes, s'il traduisit méi diocrement les Eglogues de "Virgile, il prit du moins d< l'antiquité le goût pur, sobre, le tour naturel et heureu: qui a conservé à son vieux langage des grâces toujour nouvelles.
La prose fut mieux partagée encore : elle eut Rabelais» Rabelais, c'est la science même ; de latin et de grec il e sait plus qu'homme de France ; son langage est à moiti> latin, mais les inventions et imaginations sont particuliè. rement grecques. L'éducation surtout qu'il veut donner Gargantua est grecque ; son style est grec aussi: chez lu ce n'est plus la prose soigneusement travaillée déjà, ma; marchant, non sans quelque peine, d'Alain Chartier; 1 prose plus légère, mais pas encore assez précise, de Froi
sanl : c'est le tour net, vif, la coupe franche et l'allure leste du français. Rabelais a trouvé le vrai génie de notre langue, bien que son style soit surchargé de locutions latines.
Il était réservé à un autre écrivain de dénouer notre langue encore un peu embarrassée, même dans Rabelais. Les commencements de notre langue, loin d'être, comme i nous l'avons montré, faciles et spontanés, ont été lents ; et laborieux. Troublée, à ses différents âges, par des courants étrangers, elle a eu beaucoup à faire pour n'en point 1 laisser altérer sa pureté native.
En effet, au moyen âge, il lui faut lutter confie les idiomes du Midi et les patois du Nord; plus tard, se dégager des formules de la scolastique et des entraves du latin, et enfin du jargon mi-latin, mi-français de nos premiers iprédicateurs. Au temps de Henri Estienne, ce fut une •autre influence, un autre danger. Les relations entre la France et l'Italie, les alliances de la maison de Médieis et de la maison de France, nos guerres, comme nos traités, avec les peuples d'au delà des Alpes avaient mis l'italien en grande vogue parmi nous; c'était une mode et un bon ton (['italianiser le français ; on se donnait ainsi à bon marché un vernis de courtisan ou d'homme de guerre. Cette prééminence, disons mieux, cette usurpaion de l'italien sur le français blessa le patriotisme non moins que le bon goût d'Henri Estienne; il résolut dès ors de la combattre. Mais pour la vaincre, il ne l'attaqua )oint de front. Il y avait quelque chose qu'il admirait, ju'il aimait à l'égal, je n'ose dire, au-dessus du français : t'était le grec. « Aussi ne veux-je pas me mettre au nombre les plus insuffisants, où me rangeroyent volontiers ceux lui disent que parler grec est mieux mon mestier que par-
1er françois. Je leur confesse librement une partie de leur reproche; savoir est que j'ai faict autrefois mestier de parler grec. » Il se fit donc, en quelque sorte, du grec un rempart pour battre en brèche l'italien; il donna au grec sur toute langue la prééminence , pour être plus sûr de l'ôter à l'italien. Le grec mis hors de page, qui, après lui, pouvait prétendre à la seconde place, qui, sinon le langage qui s'en rapprochait le plus ? En cherchant bien, Henri Estienne ne trouva rien auprès de lui qui ressemblât plus au grec que le français ; de là son Traité de la conformité du langage françois avec le grec.
Henri Estienne comprit le vrai génie de la langue française; il en saisit le tour vif et concis, l'allure leste et dégagée ; il en trouva la phrase incisive et prompte : précurseur de la satire Ménippée. il eut le style du pamphlet; il en eut également, il faut le dire, la violence et l'exagération ; écrivain piquant plus qu'homme estimable. Quoi qu'il en soit de quelques-uns de ses écrits, dans lesquels le protestant politique et religieux se laisse trop souvent apercevoir à la place du philologue (il suffira de citer Y Apologie pour Hérodote), il a eu cette gloire trop oubliée, et qu'il était juste de rappeler, d'avoir, comme critique et comme écrivain, fondé la langue française en un temps où, s'ignorant encore, elle pouvait se laisser entraîner dans des voies contraires à son véritable génie et à son avenir.
Après Henri Estienne, et entre les écrivains qui contribuèrent à enrichir et à développer notre langue, Amyot ne fut ni le moins célèbre ni le moins utile. Sa traduction de Plutarque, en reproduisant du grec une foule de tournures qui par leur naïveté, leur grâce et leur franchise, conviennent si bien au génie français, a imprimé à notre
langue un cachet de naturel et d'aisance. L'auteur, plein de bonhomie, nous trompe bien un peu sur Plutarque qui avait bien la simplicité de l'âme, mais non celle du style; la traduction des œuvres du philosophe de Chéronée n'en n'est pas moins un des premiers et des plus solides monuments de notre prose.
Il devait aussi beaucoup à Plutarque, mais pour les idées seulement, ce Montaigne, dont le latin fut pour ainsi dire la langue maternelle. Nourri de la lecture des Anciens, il les a transformés en sa propre substance. Original dans la pensée et dans le style, alors même qu'il imite, son style offre un mélange piquant de naturel et d'étude, de naïveté gauloise et de gravité antique. Sa vive et puissante imagination anime et rajeunit ce qu'il traduit; nul écrivain n'a importé dans notre domaine littéraire plus de richesses, et des richesses qui soient devenues plus nationales : on sait qu'il est, avec Plutarque, l'écrivain dont Rousseau a le plus emprunté de pensées, de tours et d'expressions. Montaigne ne tient pas moins de Sénèque que de Plutarque ; c'est à Sénèque qu'il doit a précision et le relief du style, cette expression pittoresque qui parle à l'imagination et grave la pensée dans l'esprit.
Disciple de Montaigne, Charron n'a rien de son maître : sans imagination dans le style, méthodique dans la composition, il ne marche que de divisions en subdivisions. Seulement dans les premières pages de la Sagesse, on sent encore un peu le souffle du maître; mais bientôt le vent toui le soutenait tombe pour ne plus se lever : semblable à ces esquifs lourds et mal construits qui, poussés un moment par la brise qui vient du rivage, s'arrêtent quand, fn pleine mer, ils n'ont plus pour impulsion que le mou-
vement même des flots. Mais quoi qu'il en soit de la forme, le fond, dans Charron, comme dans Montaigne, est tout latin. C'est par l'étude des auteurs anciens qu'il arrive à la hardiesse, à la témérité peut-être : scolastique , dans la forme, dans le fond indépendant.
Voici un homme que l'on ne peut mettre au nombre , de nos grands écrivains, mais qui, dans un ordre secon- . daire, a aussi rendu d'importants services à notre langue. , Etienne Pasquier a surtout été un jurisconsulte éminent; , il fut aussi un savant, et pour le temps, un homme de goût comme Henri Estienne, quoique plus porté vers le latin que vers le grec; il eut le sentiment, j'allais dire la fierté, de la future grandeur de notre langue; il veut qu'on l'affranchisse de la servitude de l'antiquité. Il écrit à un avocat au parlement de Paris : « Parce que le jour, d'hier je vous vis soutenir à outrance que les Romains, avaient été supérieurs aux Gaulois, en prouesses et vaillantise, et qu'au regard des bonnes lettres nous n'étions de nulle comparaison avec eux, ayant depuis, à part moi,, recueilli mes esprits, j'ai pensé de vous en écrire mon avis. Nous autres Français estimons n'avoir rien de bon, que ce que nous avons emprunté à la ville de Rome; tant s'en faut que nous devions rien à ce superbe Romain ; soi^ par le regard des armes, soit que nous tournions notre esprit aux lettres, il nous en devra de retour. » Et ailleurs : « Il n'y a rien qui nous perde tant en cela, sino que la plupart de nous, nourris dès notre jeunesse au grec et au latin, ayant quelque assurance de notre suffi sance, si nous ne trouvons mot à point, faisons d'une pa rôle bonne latine une très-mauvaise en français; ne nou: avisant pas que cette pauvreté ne provient de la disett» de notre langage, ains de nous-mêmes et de notre pa-
resse. » Il ne s'élève pas avec moins de force contre Turnèbe qui voulait maintenir contre le français le privilège de la langue grecque ou latine comme langue de la science.
«Eh bien! vous è<es donc d'opinion que c'est perte de temps et de papier de rédiger nos conceptions ! en notre vulgaire, pour en faire part au public, étant ] d'avis que notre langue est trop bas pour recevoir de j nobles inspirations, ains seulement destinée pour le comj merce de nos affaires domestiques; mais que si nous concevons rien de beau dedans nos poitrines, il le faut exprimer en latin; quant à moi, je serai toujours pour le parti de ceux qui favoriseront leur vulgaire; et estimerai que nous ferons renaître le siècle d'or lorsque, laissant ces opinions bâtardes d'affectionner choses étranges, nous userons de ce qui nous est naturel et croît en nous. Quoi ! nous porterons donc le nom de Français, c'est-àdire francs et libres, et néanmoins nous asservirons nos esprits sous une parole aubaine (étrangère) ! Mon opinion ne fut onc $ exterminer de nous ni le grec ni le latin ; je veux que nous nous aidions de l'un et de l'autre, selon que les occasions nous admonesteront de le faire. » Qui n'admirerait cette indignation littéraire toute de patriotisme? Singulière ténacité d'un préjugé ! il fallut à Rollin autant de courage que de sens pour écrire en français [ sou Histoire ancienne : deux siècles n'avaient pas convaincu les Turnèbes.
Pasquier écrivain correct et substantiel, plutôt que délié et hardi, a pourtant son cachet : dans ses formes d'avocat qu'il conserve alors même qu'il écrit, dans ses longs circuits de la phrase, on aperçoit comme l'ébauche de ces belles et savantes périodes qui, un peu réduites et al-
légées, seront la langue harmonieuse et puissante de la première partie du dix-septième siècle.
Un magistrat, comme Pasquier, un contemporain de Charron, dont la plume élégante et le goût ingénieux d'un écrivain, trop tôt enlevé aux lettres et à la magistrature, M. Ch. Sapey, a retracé la vie et apprécié si judicieu- : sèment les œuvres , le chancelier Du Vair, continua les i traditions de Pasquier, et précurseur à son tour de Le- ( maistre et de Pélisson, chercha à inaugurer chez nous i l'éloquence du barreau. Essayant d'enlever à Gicéron, j pour la transporter en français, sa phrase harmonieuse [ et savante, il imite, autant qu'il le peut, dans ses harangues, l'orateur romain, sa période nombreuse, ses larges développements, sa majestueuse ampleur.
N'oublions point parmi ceux qui ont contribué à la j] formation de notre langue, le traducteur du traité de la Clémence de Sénèque, et l'auteur de Y Institution de la reli- \ gion chrétienne, Calvin. On a peut-être exagéré l'influence qu'il exerça sur le développement de notre langue. Mais, même en la réduisant à sa juste mesure, elle fut grande encore. Calvin a surtout l'empreinte latine, mais il l'a d'une façon particulière et originale. Ce qu'il emprunte aux écrivains latins, ce n'est ni le tour, ni même les i pensées; c'est la justesse, la précision, la franchise de l'expression : il ne pense pas d'après eux, comme font* Montaigne et Charron : on sent sous les mots l'originalité des idées , le feu de la conviction et l'inflexibilité du réformateur. Dans un sujet tout présent, il ne met rien d'antique, rien qu'une expression saine, forte; sobre, qui revêt et soutient, sans le voiler, le raisonnement.
L'appel que Pasquier avait fait aux écrivains français de s'affranchir du joug des Anciens, ou plutôt de le por-
ter librement, cet appel fut entendu. Joachim Du Bellay le répéta avec plus de force et d'éclat dans sa Défense et illustration de la langue française.
Il trouve que notre langue commence encore à fleurir, sans fructifier : cela non certainement par le défaut de la nature, mais par la faute de ceux qui l'ont eue en garde. Par quel moyen peut-on hâter son développement? par l'imitation des Anciens : « Traduire n'est pas un moyen suffisant pour élever notre vulgaire à l'égal des plus fameuses langues. Que faut-il donc? imiter! Imiter les Romains comme ils ont fait les Grecs, comme Cicéron a imité Démosthène, et Virgile Homère... Il faut transformer en toi les meilleurs auteurs, et après les avoir digérés, les convertir en sang et en nourriture... Lis donc et relis premièrement, ô poëte futur , les exemplaires grecs et latins; jette-toi à ces plaisantes épigrammes... à l'imitation d'un Martial. Si la lasciveté ne te plaît, mêle le profitable avec le doux ; distille avec un style coulant et non scabreux de tendres élégies, à l'exempfe d'un Ovide, d'un Tibulle et d'un Properce... chante-moi de ces odes inconnues encore de la langue française, d'un luth bien accordé au son de la lyre grecque et romaine, et qu'il n'y ait rien où n'apparaisse quelque vestige de rare et antique érudition... Là donc, Français, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine, et de ses serves dépouilles ornez vos temples et autels. Ne craignez plus ces oies criardes, ce lier Manlie et le traître Camille, qui sous ombre de bonne foi vous surprennent tout nus comptant la rançon du Capitole. Donnez en cette Grèce maternelle, et y semez encore un coup la fameuse nation des Gallo- Grecs. Pillez-moi sans conscience les sacrés trésors de ce temple Delphique, ainsi que vous avez fait autrefois, et ne crai-
gnez plus ce muet Apollon et ses faux oracles. Vous souvienne de votre ancienne Marseille, seconde Athènes, et de votre Hercule gallique, tirant ses peuples après lui par leurs oreilles, avec une chaîne attachée à la langue. »
Ronsard le prit au mot, et son ardeur qui n'avait pas besoin d'être excitée, franchit tout d'abord les barrières où, pour être utile et féconde, cette imitation des anciens devait se renfermer : il fit une révolution de ce qui aurait dû n'être qu'une réforme. Dépassant le but, il le manqua. Ronsard n'est jamais mieux que quand il est lui-même : son véritable titre de gloire, ce sont ses odelettes. Il avait la prétention d'être un Homère, un Pindare; que ne s'est-il contenté d'être un Anacréon?
Au rebours de Ronsard, Régnier ne chercha point à se faire Grec; il fut Gaulois et Latin : son modèle fut Horace; et il n'en est pas moins heureusement inspiré dans la satire, que Malherbe dans l'ode. Mais à cette étude de l'antiquité, il mêle un sentiment vif d'impression et d'observation personnelles. Aux portraits qu'il trace d'après Horace, il mêle toujours un trait du jour, une ligne à laquelle on reconnaît les originaux. Ne reconnaissez-vous pas, dirons-nous avec M. Demogeot, ce hobereau
Au feutre empanaché, relevant sa moustache;
et le poëte crotté, qui, alléché par les succès de Desportes et de Bertaud,
Médilant un sonnet, médite un évêché.
Plus loin, voici le disciple de Barthole, qui,
Une cornette au col, debout dans un parquet, A tort et à travers va vendre son caquet j
! ou bien le médecin qui reçoit une belle pièce de monnaie à La fin de sa consultation ;
Et dit, serrant la main : « Mais il ne fallait point! »
La réaction que Régnier avait commencée contre Ron-
I sard et son école, Malherbe la continua. Malherbe est
i tout latin : il traduit Tite-Live et imite Horace; il ne
j «pindarise » pas. Avant de chanter, il monte soigneuse -
j ment sa lyre : le soin du langage précède chez lui Tin- •
I spiration. Il épure, il choisit, il range ses mots; il les
fourbit et leur donne l'éclat et le poli. Ainsi préparé, il
attend l'enthousiasme qui, pour lui venir un peu tifrd, ne
lui manque point. S'il ne s'égare jamais dans un beau
désordre; s'il ne se perd pas dans les nues, il s'y élève
cependant et s'y soutient d'un vol égal; plus semblable
à l'oiseau de Vénus qu'à celui de Jupiter : « paribus se
commovet alis. » Il a néanmoins ses élans et son coup
d'aile. Son début est souvent hardi et heureux ; sa période
se développe et se balance, s'avance et tombe avec grâce
et harmonie. Boileau ne l'a pas trop loué : Malherbe
est un modèle en même temps qu'un réformateur.
L'influence latine domine à ce moment. Le Malherbe de la prose, Balzac, est nourri de l'antiquité latine. Il fait admirablement le vers latin, au point de tromper les plus savants et de faire prendre une de ses pièces pour un fragment retrouvé d'un satirique ancien. En français, nul n'est plus cicéronien ; sa période a l'ampleur, la majesté de la période latine. Balzac en effet était fait pour l'éloquence, et il l'atteint quelquefois, comme dans le morceau célèbre où il nous peint ces fléaux de l'humanité qui 's'appellent des hommes providentiels : « Il devait périr cet ihomme fatal, etc.;» on a la note. Quand il rencontre juste,
quand la forme chez lui n'est pas en disproportion avec la pensée, Balzac est éloquent; mais le plus souvent son éloquence porte à faux : Balzac prêche, mais il n'a pas de chaire. Sa gloire est d'avoir donné le ton à Bossuet : Balzac, c'esl un Bossuet sans tribune et un peu aussi sans idées. Artisan utile de langage, toutefois, et qui n'a pas moins fait pour la prose, que Malherbe pour la poésie.
La Mothe le Vayer, saint Évremond, continuent l'œuvre de Balzac.
La Mothe le Vayer n'est pas à proprement parler un écrivain. Son expression est terne, son tour languissant et sa phrase sans physionomie ; mais il possédait à fond l'antiquité. Savant plus qu'écrivain, il a fait l'inventaire delà science ancienne, plutôt qu'il ne s'en est inspiré. Il a lu tous les auteurs , et il les juge sainement, moins .sensible toutefois aux beautés du style qu'à la hardiesse ou à la force des pensées ; c'est un chercheur d'opinions, plus qu'un curieux de langage : plus sceptique qu'écrivain, il annonce Bayle et Voltaire.
Saint-Évremond est aussi de cette école du doute, mais en même temps il tient, plus que ne fait La Mothe le Vayer, aux agréments du style : c'est un littérateur en même temps qu'un philosophe ; bel esprit, mais esprit profond quelquefois, il apprécie avec infiniment de talent et de justesse quelques-uns des grands écrivains de l'antiquité, Salluste entre autres et Tacite; il ne trace pas lL d'un crayon moins sûr et moins fin les principaux traits du génie romain : précurseur brillant de Montesquieu, mais non son rival.
Si un écrivain relève peu, ce semble , de l'antiquité, c'est Descartes. La gloire de Descartes, au contraire, c'est
d'avoir rompu avec le passé et d'avoir inauguré les temps modernes. Pour les idées donc, Descartes n'a rien avoir avec l'antiquité ; mais si le penseur ne nous appartient pas, l'écrivain nous appartient. Descartes, en effet, a écrit en latin la plupart de ses ouvrages, et ceux qu'il n'a pas écrits en cette langue, il les a écrits sous, l'impression et comme dans la forme latine. Son Discours sur la méthode, le premier et indestructible monument de notre grande prose, comme le Cid l'est de notre poésie, offre déjà sans doute, dans un parfait équilibre, avec cette largeur qui est le cachet du latin, la précision, la netteté, la sobriété, tous les mérites de la phrase française ; mais si le mot est nouveau et français, le tour est antique ; il est latin : c'est, avec une pureté et une liberté toutes nouvelles d'allure, la phrase de Montaigne et de Charron désormais fixée.
Au premier abord, pas plus que Descartes, Pascal ne relève de l'antiquité : non sans doute qu'il ne l'ait étudiée, bien que ses œuvres n'en portent pas la visible empreinte. Quelques noms d'auteurs anciens cités çà et là, brièvement et en passant, c'est à peu près tout ce qu'à première vue on y peut saisir de l'antiquité. Mais regardez-y de plus près, vous en reconnaîtrez l'influence. Les Provinciales, les premières surtout, font souvenir de la méthode socratique ; elles sont, comme l'a si bien dit Mme de Sévigné, « dignes filles de ces dialogues de Platon qui I sont si beaux. » Vous reconnaissez Socrate à cet art de mettre les personnages en scène, en quelque sorte malgré eux, de leur faire dire ce qu'ils ne voudraient point accorder, de les confondre par leurs réticences comme par leurs aveux, de les prendre au propre piège de leurs finesses, et de les déconcerter au moment même où ils croyaient triompher. Dans les casuistes, vous retrouvez
les sophistes, et dans Gorgias le bon père dominicain.
S'il est encore au dix-septième siècle, avec Descartes et Pascal, un écrivain qui semble s'inspirer, non de l'antiquité seulement, mais aussi de ses vives impressions et de ses souvenirs non moins présents, c'est assurément le cardinal de Retz; et pourtant si ardente,' si émue qu'elle paraisse dans ses récits, la Fronde n'en est pas la source première; avant elle, il y a pour le génie de Retz, un autre foyer d'inspiration, l'antiquité. C'est l'antiquité qui l'a fait tribun populaire ; son esprit de révolte lui vient de Rome ; son style en vient aussi. Écoutez-le : « Je m'occupai fort à l'étude dans tout le cours de ma prison de Vincennes, et au point que les jours ne me suffisaient point, et que j'y employais même les nuits. Je fis une étude particulière de la langue latine, qui me fit connaître qu'on ne peut jamais trop s'y appliquer, parce qu'elle est une étude qui comprend toutes les autres. Je travaillai sur la grecque, qu, j'avais fort aimée autrefois, et à laquelle je trouvai encore un nouveau goût. » Je doute toutefois qu'en cette dernière, il ait été fort loin ; mais l'empreinte latine est en lui souvent et fortement marquée. Toutefois cette couleur étrangère ne lui enlève rien de sa physionomie native; il n'en est pas moins vif, alerte, tout français, plein d'imagination et de pittoresque dans l'expression , de vérité dans les portraits qu'il trace si habilement, enfin d'une allure tout originale dans la forme et la disposition si dramatique de ses Mémoires.
L'histoire ne fut pas aussi bien inspirée : où elle s'essaya, où elle réussit le plus heureusement, ce fut dans des sujets anciens ou étrangers, et en prenant pour modèles et comme objets de rivalité les écrivains anciens. C'est ainsi que dans les Révolutions romaines, Ver tôt imite non
sans bonheur dans ses récits, les historiens latins. Saint- Real, dans la Conjuration deVenise, a évidemment eu aussi en vue d'imiter et de surpasser, si faire se peut, Salluste qu'il égale quelquefois. Dans un sujet moderne et presque contemporain, la Conjuration de Walstein, Sarrasin, n'est encore qu'un disciple habile et libre, mais un disciple des historiens latins. Ne pouvant reproduire de ces historiens le fond, c'est-à-dire la liberté, il en prend et en transporte, avec une merveilleuse industrie, dans son ouvrage, la forme dramatique et toute cette partie de l'art de composer et d'écrire, si grande chez eux. Entre autres imitations des historiens latins, Tacite et Salluste principalement, on peut signaler ce passage : « L'animosité des partis contraires, dans lesquels la plupart des auteurs se sont rencontrés , s'est encore insensiblement trouvée dans leurs livres, et, de cette sorte, les invectives et les flatteries y ont pris la place que la seule
vérité devait occuper Voilà pourquoi il me sembla
que n'étant prévenu d'aucun cle ces mouvements, et me sentant également éloigné de la crainte et de l'espérance, je ne ferai rien contre la modestie, si, après tant d'habiles gens, j'écris encore l'histoire de cette conspiration, selon la vérité, au moins autant qu'il me sera possible. » Suit le portrait de Walstein, calqué sur celui de Catilina : « Il n'eut jamais que des pensées vastes et des espérances élevées. »
Plus que l'histoire, l'éloquence proprement dite, l'éloquence, je ne dis pas seulement politique, mais judiciaire, a aussi manqué au dix-septième siècle; on la rê- | a ait cependant : Balzac dans ses lettres, Patru et Lemaistre i dans leurs plaidoyers ; mais on ne l'atteignait pas ou on la (dépassait. Quelque effort que l'on fît pour en agrandir le
domaine, on ne pouvait faire de la grand'chambre le forum; ce fut là Terreur dePatru et de Lemaistre. Si habilement qu'ils cherchassent à s'en draper, à la resserrer, la toge romaine était toujours trop ample pour l'étroite enceinte d'un parlement; et à vouloir s'inspirer de Cicéron, on risquait souvent beaucoup; c'est là que le sublime était voisin du ridicule. Patru plaidant contre un boulanger, se servait de l'exorde du pro Quinctio.
Il fallait donc, pour arriver à l'éloquence, prendre en quelque sorte un détour, et laisser de côté le tribunal pour aller directement au trône. Ce fut le bonheur et l'adresse de Pélisson ; placé, dans une cause qui rappelait les grandes accusations antiques, non plus en face de juges ordinaires et dans un étroit prétoire, mais en face du monarque, comme Cicéron en face de César, le défenseur deFouquet sut tirer le plus heureux parti de cette position, tout à la fois si favorable et si périlleuse. On croit souvent entendre Cicéron parlant pour Marcellus ou pour Ligarius. Mais si habile, si touchante, si courageuse même qu'elle soit, cette éloquence est plus académique que véritablement oratoire ; elle caresse plus qu'elle n'ébranle. Belle encore, je le veux, animée d'une flamme généreuse, mais plus pompeuse et plus souple que forte et résolue; ce n'est, après tout, qu'un placet habilement présenté, et non une libre défense. L'éloquence était ailleurs; la tribune, c'était la chaire.
La poésie, au commencement aussi de ce siècle, ne suivit pas une autre route. Ceux de nos poètes qui essayèrent de ressusciter parmi nous le génie dramatique des ' anciens cherchèrent tour à tour leurs modèles chez les Grecs et chez les Latins. Garnier s'inspire de Plutarque et de Sénèque. Il emprunte de celui-ci sa Iroade, son
Hippolyte, son Antigone. Mais il a surtout le sentiment de la tragédie historique. Né dans un temps de guerres civiles, il en veut inspirer l'horreur; c'est dans ce but qu'il a écrit les tragédies de Porcie, de Comélie], (Y Antoine et Cléopâtre. Hardi, Mairet, Jodelle, Rotrou suivirent les traces de Garnier.
Corneille ne marcha pas dans une autre voie; son | maître fut Sénèque, mais il ne vint à lui que par une route un peu longue : c'est l'Espagne qui le mena ou le ramena à Rome. On peut s'en étonner d'abord; le théâtre latin est si pauvre comparé au théâtre grec ! Mais l'éducation de Corneille était plus latine que grecque; il avait été élève des Jésuites. Du reste, ce génie espagnol et latin qui séduisit son imagination allait bien à l'élévation de ses sentiments. Lucain et Sénèque, deux latins espagnols, avaient donc ses préférences.
Dans la Mort de Pompée, il se borne souvent, sinon à traduire, à paraphraser, ou mieux à développer les vers de la Pharsale; et ces deux imaginations de Lucain et de Corneille s'accordaient si naturellement, qu'il paraît moins traduire que créer, exprimer les idées du poëte latin, que rendre ses propres sentiments.
Tel s'est fait par ses vers admirer dans la ville Qui jamais de Lucain n'a distingué Virgile.
Je le crois bien : Lucain est espagnol et Corneille aussi. Pensez-vous que ce soit à Euripide que Corneille ait emprunté les principaux traits de sa Médée? Non, c'est à Sénèque encore. Corneille a cependant puisé dans d'autres auteurs latins le sujet de quelques pièces; il doit Y Horace à Tite-Live et Othon à Tacite.
Pour se trouver à la hauteur de ces anciens Romains,
le poëte n'a pas besoin de se guinder; son âme est naturellement au niveau de la leur. Sénèque et Lucain au contraire se haussent pour paraître grands, et Corneille qui, avec eux paraît grandir, en réalité s'abaisse : il élève la voix, force le ton. Quoi qu'il en soit, à part quelques faux traits, Corneille, on ne saurait le méconnaître, a admirablement peint le caractère romain, et répondu à cet idéal que de son temps surtout on se faisait de Rome. Toutefois il y a quelque chose, selon nous, qu'il a, mieux que cette grandeur même, exprimé du génie du peupleroi, je veux dire sa politique. Je ne sache pas d'ouvrage où la politique de Rome soit plus habilement saisie et plus profondément montrée et jugée que dans Nicomède où Corneille a tout tiré de son propre fonds. Avant Montesquieu et avec non moins de pénétration que lui, il a mis au jour et justement flétri cette politique en apparence généreuse et au fond perfide, qui, en laissant aux peuples vaincus des semblants de liberté et des fantômes de rois, en faisait en réalité les instruments de ses ambitieux desseins et ses complices dans l'asservissement des autres peuples.
Racine suivit une route différente de celle qu'avait prise Corneille ; il se rapprocha plus de Jodelle que de Garnier. Outre que le désir de ne point marcher sur les traces de Corneille le poussait de ce côté, son éducation aussi l'y portait. Élève de Port-Royal, il y avait, et on sait avec quelle ardeur, puisé cette science du grec que les Jésuites qui avaient élevé Corneille ne cultivaient guère. Mais ses premiers pas dans le théâtre grec furent d'abord mal assurés ; mais bientôt il trouva sa voie : des Frères ennemis à Andromaque il y avait un abîme. Racine avait été bien avisé de s'adresser aux Grecs; il trouvait là en
APPENDICE. 37o
effet un a ri délicat, profond, quoique simple, merveilleusement approprié à son génie; il y trouvait, ce que innait pu donner à Corneille l'inspiration latine, un système dramatique complet. Dans Sénèque en effet, Corneille ne rencontrait l'art théâtral que rétréci et faible : la déclamation dialoguée plutôt que la tragédie. Dans les Grecs au contraire, cet art de la scène est à son comble. Aussi Racine l'y trouvant tout fait, s'est-il à peu près contenté de l'y prendre, en raccommodant au goût de ses contemporains. Le trait principal de l'art grec dramatique, c'est la simplicité de l'action en même temps que son unité. Peu de personnages, peu de péripéties; le développement habile des passions, les sources de la terreur ou de la pitié largement ouvertes et suffisant à répandre l dans le drame tout entier l'intérêt avec la surprise, tel est l'art grec. Tant de simplicité ne convenait point à la scène française, et ces simples et profondes émotions qui naisse ni d'une situation industrieusement préparée ou d'un caractère éloquemment retracé, n'auraient pu éveiller et soutenir l'attention d'un public moderne. Pour remplir le vide, Racine jeta dans l'action principale une action secondaire. Est-ce un mérite.? je ne sais. Toujours est-il que c'est là son procédé constant, et le premier trait qui sépare la tragédie de Racine de la tragédie grecque. Voici une seconde différence. Si le fond de l'âme humaine ne change point, les manifestations en sont autres selon les temps et les civilisations; Racine a donc dû, en empruntant à Euripide le sujet de certaines pièces, modifier le caractère des personnages qui y figurent.
Prenons par exemple Y Iphigénie. Il y a, dansf Iphigénie des sentiments et des caractères invariables : le cœur de fa mère n'est pas autre aujourd'hui que du temps d'Euri-
pide; aussi pour sauver les jours de sa fille, Clytemnestre tiendra-t-elle dans Racine le même langage qu'elle tient dans Euripide. L'amour, il est vrai, est bien aussi Un sen^ timent de tous les temps, mais selon les temps aussi, singulièrement modifié dans son expression]; il ne parlera donc pas dans l'Achille de Racine comme il parle dans celui d'Euripide. Ici Racine se prête et a dû se prêter au goût de son siècle. Il en est de même de Phèdre. Ne cherchez point si la Phèdre de Racine est inférieure ou supérieure à celle d'Euripide. La base même de cette comparaison (on ne Ta pas assez remarqué) manque. Est-ce que par hasard Euripide aurait fait une tragédie de Phèdre ? Non, il a fait un Hippolyte, distinction en apparence subtile, au fond très-importante. Dans la pièce d'Euripide en effet, le principal personnage c'est Hippolyle; c'est-à-dire le triomphe de la pureté : Hippolyte, c'est tout à la fois le héros et la victime de Diane : le drame d'Euripide est un drame religieux ; Phèdre n'est là que comme un contraste, une saillie. Comment en effet, même sur le théâtre ancien, eût-elle occupé la première place, et y aurait-elle étalé ses honteuses faiblesses, de remords non combattues? Pour faire accepter Phèdre et la mettre sur le premier plan, pour la montrer impunément coupable, il fallait la montrer repentante. Eh bien ! ce combat de l'âme contre la passion, l'antiquité ne le connaissait pas : Phèdre est chrétienne, c'est assez dire qu'elle n'appartient qu'à Racine.
Plus complet que Corneille, Racine, tout en s'inspirant des Grecs, a aussi pratiqué les Latins ; rival de Corneille dans la tragédie historique de Britannicus, il est aussi l'égal de Tacite. Il emprunte à Tacite plus que Corneille n'a emprunté de Tite-Live pour les Boraces;*
mais les traits nombreux qu'il lui dérobe, il les fond si habilement dans ses propres pensées, son expression énergique atteint si bien la force et la concision de son modèle, qu'il semble créer là môme où il imite. C'est Fart particulier de Racine : on ne le croit généralement qu'élégant et harmonieux : en fait de style, il est bien souvent inventeur. Il n'a pas peint les Romains de l'empire avec moins de vigueur que Corneille n'avait peint les Romains de la république.
Comme la tragédie, la comédie française prit ses modèles dans le théâtre grec et latin. Ronsard, encore écolier, avait, en 1549, traduit le Plutus d'Aristophane. Le comédien Raron, ou plutôt, sous son nom, le jésuite Larue, transporta sur notre scène YAndrienne de Térence. Mais il était réservé à Molière de créer véritablement chez nous la comédie, comme Corneille avait créé la tragédie. Lui aussi, ce génie si original, si riche de son propre fonds, il s'est trempé, il s'est fortifié aux sources antiques. On sait que jeune, et étudiant sous Gassendi avec le fils du financier Lhuillier, il avait ébauché la traduction de quelques passages de Lucrèce et qu'il en a, dans le Misanthrope, reproduit quelques vers; et bien qu'après le succès des Précieuses ridicules, il ait dit : «Je n'ai plus que faire d'étudier Plaute et Térence et d'éplucher les fragments de Ménandre, je n'ai qu'à étudier le monde , » il étudia Térence cependant et Plaute. A Térence, il prit les fourberies de ses valets et les Adelphes; à Plaute Y Avare et Y Amphitryon; mais il leur emprunte comme Racine emprunte aux Grecs, en les accommodant i! au goût de son temps; en jetant dans la fable romaine s tles incidents tout français, des traits de mœurs contem- J porains, et en en retranchant les familiarités parfois
grossières que permettait la licence du théâtre ancien. Faut-il croire qu'en choisissant le sujet de Y Amphitryon, il ait voulu caresser et en quelque sorte envelopper d'un nuage aérien de royales et coupables amours, et sacrifier un mari peu commode aux plaisanteries de la cour? Je ne sais; toujours est-il qu'il y a dans Y Amphitryon français, une verve de gaieté qui n'est pas dans le poëte latin.
On peut s'étonner que Molière n'ait pas été au delà des Latins; on conçoit cependant en y réfléchissant qu'il ne se soit pas attaqué à Aristophane ; cette comédie, ou plutôt cette satire grecque toute politique, ne pouvait convenir aux mœurs de la société du dix-septième siècle. Racine, il est vrai, s'y hasarda et s'en tira fort heureusement; mais il avait la main plus exercée et mieux faite à cet art grec si délicat et si fin.
Mais voici l'homme en qui, plus qu'en aucun autre de ce dix-septième siècle, se personnifie l'étude de l'antiquité. Versé dans le grec, comme dans le latin, Boileau traduit le traité du Sublime de Longin et s'inspire d'Horace et de Juvénal. Au premier abord, l'originalité paraît lui manquer; mais sous cette imitation habile de l'antiquité, on ne tarde pas à reconnaître une physionomie moderne et une inspiration personnelle. Boileau, — qu'on ne s'étonne pas de ce que je vais dire, — tient autant de Villon, de Marot et de Régnier, que d'Horace. Il a, au plus haut degré, le bon sens de l'esprit français : Gaulois autant que Latin, il l'a bien montré dans le Lutrin.
Qu'y a-t-il qui ressemble moins à Boileau que La Fontaine, et qui paraisse n'avoir dû obéir à d'autres maîtres qu'à son inspiration naturelle, et pourtant qui a plus et mieux imité l'antiquité que La Fontaine? Son parent
Pintrel lui avait fait lire et relire Virgile, et aussi Quintilien, Horace et Térence. Il avait annoté presque à chaque page Platon et Plutarque; il est rempli de Virgile; il a traduit de lui des vers suaves et passionnés. « Mais son imitation n'est pas un esclavage. » La Fontaine est peutêtre le seul poëte français en qui Ton retrouve la parfaite union de la culture et de la nature, et en qui la greffe latine ait reçu et amélioré toute la sève de l'esprit gaulois. 11 se dit avec raison :
Mon imitation n'est pas un esclavage.
Je ne prends que l'idée, et les tours et les lois
Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.
Si d'ailleurs quelque endroit chez eux plein d'excellence
Peut entrer dans mes vers sans nulle violence,
Je l'y transporte et veux qu'il n'ait rien d'affecté,
Tâchant de rendre mien cet air d'antiquité.
C'est ainsi que, dans la Psyché, il introduit des détails tout modernes et cette grâce qui lui est particulière. Chez lui, cet épisode du roman d'Apulée s'ouvre par un prologue charmant et comme sous les colonnes d'un de ces bosquets de Versailles où l'art voulait rivaliser avec la nature. Comme la Psyché, son Adonis respire une langueur voluptueuse et tendre : voilés tous deux d'une sorte de demi-jour, doux et pénétrant, et d'une beauté négligée qui trouve, dans son abandon, un attrait nouveau.
Les destinées de la prose ne sont pas moins brillantes •lue celles de la poésie : à côté de Corneille, de Racine, de La Fontaine, elle présente Bossuet, Bourdaloue, Mas-
! sillon, les véritables orateurs du dix-septième siècle.
! Cette éloquence religieuse, nous n'avons pas à la caractériser ici, nous dirons seulement que, bien qu'elle puisât
surtout ses inspirations dans la foi religieuse, elle ne dédaignait pas cependant de s'aider des ressources profanes. Bossuet nous l'apprend de lui-même : « Ce que j'ai appris de style, je le tiens des livres latins, et un peu des grecs, de Platon, de Socrate et de Démosthène, dont j'ai lu quelque chose; de Cicéron, surtout de ses livres de Oratore, et du livre intitulé : Orator, où je trouve les modèles de grande éloquence, plus utiles que les préceptes qu'il y ramasse ; de ses oraisons, avec quelque choix : Pro Murena, pro Marcello; quelques Catilinaires; quelques Philippiques; Tite-Live, Salluste et Térence. » On voit par ces lectures que la préférence de Bossuet était pour les Latins ; aussi sa langue est-elle toute latine. C'était chez lui non pas seulement prédilection littéraire, mais, pour ainsi dire, penchant naturel, instinct de caractère. Bossuet est un Romain. Il a, du génie romain, le sens profond, la gravité, la majesté. Ce goût pour les Latins ne l'abandonna pas ; on le voit bien par cette lettre admirable où il rend compte au pape Innocent XI de l'éducation du Dauphin, et où il dit quels auteurs il fait lire à son élève : « Entre les poètes, ceux qui ont plu davantage au Dauphin sont Virgile et Térence; et entre les historiens, c'a été Salluste et César. On ne peut dire combien il s'est diverti agréablement et utilement dans Térence. Il faudrait faire un gros volume pour rapporter toutes les remarques que nous avons faites sur chaque auteur, et principalement sur Cicéron. » — « Les années où il fut précepteur du Dauphin, dit M. Sainte-Beuve, furent celles où il s'occupa le plus de belles-lettres proprement dites : on l'y voit relisant Virgile et lisant Homère avec un enthousiasme tout parties lier. — Mais la littérature profane, en prenant alors une
grande place dans les études de Bossuet, n'y envahit rien, n'y empiète point sur le reste : elle a ses limites arrêtées à l'avance. Il n'éprouva jamais, même en lisant Homère, cette légère ivresse poétique qui, dans l'âme et l'imagination séduite de Fénelon, se produira par le Télémaque. »
Je ne voudrais point établir de nouveau un parallèle, déjà si souvent institué, entre Bossuet et Fénelon; cependant je ne puis m'empêcher de remarquer combien, au point de vue seul de l'étude des Anciens, leur goût est différent. Assurément Bossuet n'a point négligé ses auteurs grecs; son admiration pour Homère le dit assez; toutefois, on a pu le voir par cette lettre au pape Innocent que nous avons citée, sa préférence est pour les Latins. Il leur trouvait un sens grave, une justesse de raison qui allait mieux à son tour d'esprit que la finesse, parfois subtile, et la grâce un peu molle de la littérature grecque. Fénelon au contraire est Grec par l'imagination autant que par l'étude. On sait avec quel double enthousiasme de jeune homme et de chrétien il salue les ruines d'Athènes : « La Grèce entière s'ouvre à moi. Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi ces ruines précieuses, pour y recueillir, avec les plus anciens monuments, l'esprit même de l'antiquité. » Ce qu'il n'a pu exécuter, il l'a accompli en esprit; il s'est nourri des enchantements de la Grèce ; il a vécu avec Homère et avec Platon; Le Télémaque est une continuation de Y Odyssée : mélange d'une simplicité antique et d'une pureté chrétienne, les plus douces et les plus aimables couleurs de la poésie naissante s'y marient aux sentiments les plus purs, aux plus naïves et plus nobles affections.
«Les Dialogues, on l'a très-bien dit, sont une imitation
du Gorgias de Platon, et Fénelon s'est heureusement inspiré de cette méthode de Socrate, amenant peu à.peu son interlocuteur, par la douce insinuation de la logique familière, à se dépouiller de ses préjugés et à se laisser surprendre en quelque sorte par la vérité. De la même façon que Socrate tire de Gorgias, par mille adresses de discours, l'aveu qu'il n'est qu'un Septulle, Fénelon fait revenir l'interlocuteur de son admiration pour la méchante éloquence; mais cette imitation est si naturelle et les raisons que donne Fénelon sont d'ailleurs si propres à l'objet qu'il traite et au génie de notre pays, qu'on peut regarder ces Dialogues comme un de ses ouvrages de critique les plus originaux dans notre langue. »
Ce fut aussi un élève de la Grèce, que La Bruyère. Il aurait bien pu tout d'abord marcher seul; mais avant de se hasarder dans cette voie périlleuse de la peinture satirique des mœurs contemporaines, il cherche un guide ; et ce guide, c'est Théophraste. Comme pour s'essayer et se faire la main, il en traduit les Caractères. Théophraste toutefois, s'il est son guide, n'est pas son seul maître : il relève aussi de Sénèque. C'est à Sénèque qu'il emprunte ce trait vif et brillant, ce tour concis et piquant, ces expressions pittoresques qui donnent à son style tant de relief et de saillie. Mais il doit à la Grèce la lumière de son style, les artifices de sa composition qui en varient d'une manière si heureuse les formes, et comme dans Pascal, réveillent l'attention : dialogues, tableaux, portraits.
Cette influence de l'antiquité dans quels ouvrages de ce siècle ne se fait-elle pas sentir? Voici de tous les écrivains de ce temps, le plus naturel, le plus charmant dans ses négligences, le plus libre dans son allure, qui laisse
ie plus courir sa plume « la bride sur le cou. » Eh bien, cet écrivain s'est rafraîchi et fortifié aux sources antiques : madame de Sévigné lisait, admirait les Anciens. A côté de Virgile qu'elle lit dans toute la majesté du texte, elle a Salluste traduit par l'abbé Cassagne. Nous avons vu déjà avec quelle pénétration elle avait saisi dans les Provinciales la filiation des Dialogues de Platon; elle n'a pas été moins vivement frappée du génie de Tacite qu'elle lisait aussi dans le texte et dont elle fait admirer à sa fille les belles périodes. Rappelez-vous, lui dit-elle : «Gomme je vous interrompais souvent pour vous faire entendre ces périodes où je trouvais de l'harmonie. » Ailleurs elle s'écrie : « Avez-vous la cruauté de ne pas achever Tacite? Laisserez-vous Germanicus au milieu de ses conquêtes? Si vous lui faites ce tour, mandez-moi l'endroit où vous en êtes demeurée, et je l'achèverai. » Faut-il s'étonner de cette passion de madame de Sévigné pour l'antiquité, en un temps où une abbesse traduisait le Banquet de Platon ?
A la fin de ce siècle et comme pour en recueillir le parfum d'antiquité et de goût qui allait s'altérer et s'évaporer, parut Rollin. Roilin forme la transition littéraire entre le dix-septièmê et le dix-huitième siècle. Par son admiration pour les Anciens, par la pureté de son goût, par le vif sentiment des beautés de style et de pensée qui en font le charme et l'éternelle jeunesse, Rollin appartient au dix-septième siècle ; mais par des vues qui ne sont pas de ce siècle, par ses idées sur l'histoire, par cette perspective qu'il ouvre sur des horizons, sinon entièrement couverts, du moins voilés pour le dix-septième \ siècle; par les conseils qu'il donne, celui, par exemple, de faire étudier aux jeunes gens, plus qu'on ne l'avait
fait jusque-là, la botanique, les sciences naturelles; enfin et surtout par son admiration pour les vertus profanes de l'antiquité, par l'éloge des républiques de la Grèce et de Rome , Rollin est du dix-huitième siècle. Dans un temps où l'étude du grec était languissante, il la ranima par le souvenir de Port-Royal, et put ainsi mériter seul, par la rigidité de sa foi, les persécutions du cardinal Fleury, et par la libéralité de ses sentiments, les éloges de Frédéric le Grand et de Voltaire. Ce fut un des souhaits et des bonheurs de Racine de pouvoir donner Rollin pour maître à son fils. A cette double école du bon goût, Louis Racine devait être et fut fidèle au culte de l'antiquité. Il étudia et fit connaître les Anciens; il a traduit Eschyle : avec lui, nous sommes au dix-huitième siècle.
Le dix-huitième siècle qui, sur tant de points, se sépara hardiment du dix-septième, lui resta fidèle en une seule chose, la tradition littéraire. Il en rejette et combat les doctrines religieuses et politiques , mais il en garde ou essaye d'en garder la pureté du goût et l'admiration pour les Anciens; seulement ce culte de l'antiquité, il le déplace en quelque sorte : il le transporte des mots aux idées. Ce que le dix-septième siècle cherchait surtout j dans les Anciens, c'était l'art, la régularité et la beauté de la forme, l'expression vraie et naturelle des sentiments; ce qu'y cherchera le dix-huitième, c'est la hardiesse de la f pensée et la liberté des opinions. Ainsi, sous l'impression littéraire du grand siècle que ses premières années ont encore vu, Voltaire demande à la Grèce, au théâtre de Sophocle, le sujet de sa première tragédie, Œdipe. Qu'il y ait mêlé l'amour, je ne m'en étonne point, quoique, à vrai dire, le sujet ne s'y prêtât guère : c'était encore la
modo du temps ; mais ce qui en est le signe nouveau, ce sont les tirades philosophiques; ce sont ces vers surtout :
Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense; Notre crédulité fait toute leur science.
La résistance (T Œdipe contre Tirésias, ses injures contre les devins, voilà ce qui, dans ce sujet, a séduit et déterminé Voltaire ; la beauté de l'art grec n'y est entrée I pour rien, et Ton voit assez, par la préface, qu'il n'en i était pas très-frappé : il croit avoir corrigé Sophocle: c'est I là tout le secret de l'admiration dé Voltaire pour l'antiquité. Pour lui, elle n'est pas le temple du goût; elle est un arsenal d'armes longtemps abandonnées, mais redoutables encore, qui lui peuvent servir dans cette guerre continue qu'il fait au présent. Ainsi Voltaire loue et admire Cicéron ; il aime à se reconnaître en lui, à se proclamer pour ainsi dire dans ces vers :
Romains, j'aime la gloire et ne veux point m'en taire : Des travaux des humains c'est le digne salaire ; Qui n'ose la vouloir n'ose la mériter.
Mais au fond, qu'aimait-il, surtout dans Cicéron? Estce le grand citoyen qui lutta avec tant de courage et d'éloquence contre l'audace de Catilina? est-ce le moraliste, précurseur de la fraternité humaine, qui dicte à la politique romaine des lois plus douces et impose à la guerre [plus de mansuétude envers les vaincus? Est-ce enfin le politique qui a tracé dans les Lois et dans ^République non pas l'idéal de Platon, mais le modèle d'un gouvernement ioiï la liberté serait fondée sur la justice et l'équitable répartition des droits? Non; ce qui, dans Cicéron, plaît à 'i Voltaire, c'est l'auteur de la Divination et de la Nature des mima, « le meilleur livre peut-être de toute l'antiquité, »
dit-il, c'est-à-dire des deux ouvrages les plus hardis du scepticismephilosophique ancien; c'est là ce qui le fait applaudir aux traductions de l'abbé d'Olivet. C'est sur Voltaire la seule influence de l'antiquité grecque ou latine; pour lui, cette antiquité n'est plus, ou n'est que subsidiairement la règle et le modèle du goût; c'est un monde plus libre, plus philosophique, et pourquoi ne le dire pas? le monde païen de nouveau mis en regard et en * opposition avec le monde chrétien. Son héros, c'est l'em pereur Julien; c'est de l'exemple de Julien qu'il s'auto- i rise pour s'élever contre la réunion du spirituel et du temporel, contre l'intolérance religieuse, dont Julien pourtant ne se fit pas faute. Dans Frédéric, c'est Julien ; encore qu'il voit.
Le rival de Voltaire sur la scène tragique, celui du* moins qu'on lui opposait et qui, inférieur en tant de; points, eut un génie dramatique que Voltaire n'avait pas, Crébillon aussi imita l'antiquité, mais il cède de même à la coutume, qui souvent alors trahissait cette antiquité. Voltaire avait fait, dans Œdipe, Jocaste amoureuse; de même, dans la préface de son Electre, Crébillon se vante de n'avoir rien emprunté à Sophocle, et à l'exemple de Voltaire et comme pour enchérir sur lui, il mêle à Thorreur classique du sujet une double intrigue d'amour.
La simplicité grecque n'allait pas à la sombre imagination de Crébillon : il fut mieux inspiré quand il s'adressa à Sénèque. Cette pompe monotone, cette enflure, ces exagérations des tragédies de Sénèque lui convenaient beaucoup mieux : il lui emprunta le sujet d'Aimé et de Thyeste, et sut, par quelques traits nouveaux d'une sombre énergie, s'en approprier les passages les plus tragiques :
Natos et quidem noscis tuos?
— Agnoseo fratrem.
Reconnais-tu ce sang? — Je reconnais mon îrère.
Traduire ainsi, c'est créer. Mais il faut bien l'avouer, Crébillon ne fut tout à fait lui-même que quand il n'imita pas; son œuvre vraie et durable c'est Rhadamiste et Zénobie.
Crébillon et Voltaire, Voltaire surtout, avaient étudié l'antiquité au point de vue philosophique : Montesquieu Pétudia au point de vue politique, mais à un point de vueplus désintéressé et plus élevé que celui d'où, jusque-là, on l'avait considérée. Il en cherche, il en comprend le génie, sinon mieux qu'on n'avait fait jusque-là (Bossuet nous le dit assez), mais avec une sagacité, un bon sens, une profondeur admirables. Il a par l'étude, par la méditation de jurisconsulte, retrouvé les mœurs, les institutions, le génie de Rome, le secret de ses grandeurs et de ses défaillances; il a ressuscité le vieux génie de Rome. Vainement lui reprocherait-on certaines omissions, certaines assertions que les recherches plus récentes ont signalées ou contestées; l'ouvrage, dans son ensemble et dans son esprit général, n'en est pas moins vrai. On triomphe trop de nos jours de ces petites découvertes -(d'érudition qui semblent prendre le génie en défaut et paire mentir ses intuitions profondes; il n'est pas étonnant que de l'élévation où il se place, quelques détails lui échappent, ou plutôt que, les apercevant, il les dédaigne comme inutiles à son plan ou perdus dans la grandeur de l'ensemble : « car qui voit tout abrège tout; » 'laiais, encore une fois, la vérité y est avec la vie, et avec l'exactitude, la hardiesse.
Cependant, si Romain qu'il se soit fait par la pensée, Montesquieu ne peut entièrement échapper à l'influence I de son siècle ; il en a, bien légère et bien rare, mais pourtant il en a l'empreinte. Il est parfois déclamateur; il l'est dans le Dialogue de Sylla et d Eucrate. Il reproduit, je le yeux bien, avec vérité la physionomie du personnage qu'il met en scène ; c'est bien là Sylla, avec sa fierté, avec son dédain des hommes, avec son impitoyable justice et son amour plus terrible encore de la liberté, à sa manière; mais l'interlocuteur de Sylla me paraît bien ' osé pour un philosophe ancien et un philosophe en face du sanguinaire dictateur. En réalité, que représente donc ; Eucrate iei? Eucrate, c'est la philosophie du dix-huitième ' siècle en face du pouvoir; la philosophie parlant haut, avec emphase, un peu théâtralement.
Ce défaut de simplicité dans le ton, cette morgue de philosophe est plus sensible encore dans un autre ou vrage qui rappelle sans l'égaler le Dialogue d' Eucrate; je veux parler du morceau sur Lysimaque. Là bien évidemment la philosophie est mise en regard de la royauté Mais si elle lui est égale, pourquoi se guinder en face d'elle? Or, Gallisthène manque essentiellement de naturel et de simplicité; il est roide et tendu; l'expression cherchée, la prétention au trait, la saillie du mot et de la1 pensée que déjà, dans le Dialogue, et parfois même dans la Grandeur et Décadence, on pouvait relever, tous ces défauts sont ici beaucoup plus sensibles; évidemment, Cal listhène est encore un philosophe du dix-huitième siècle.
Malgré ces dissonances qui sont moins de l'écrivain que du temps, Montesquieu a, en général, bien étudié et bien peint les Anciens. Il a cependant quelque pari cédé et d'une manière moins heureuse au goût de son
siècle qui , ayant perdu le vrai sens de l'antiquité , de l'antiquité grecque surtout, s'en faisait une à son image, légère, demi-nue, langoureusement et souvent cyniquement voluptueuse, couchée sur un lit de roses et poétiquement sensuelle : l'antiquité de Dorât, de Crébillon fils, qui devait être plus tard celle des Lettres à Emilie et du Voyage d'Anténor. Eli bien! cette antiquité fardée, ces fausses grâces, cette Grèce d'opéra, elle séduisit un moment Montesquieu, et il alla, dans le temple de Gnide, lui porter son hommage.
Un autre écrivain de ce siècle, un magistrat aussi, marcha sur les traces de Montesquieu et creusa plus soigneusement, sinon plus profondément que lui, ce sol de l'Italie. Pour mieux pénétrer dans l'histoire de Rome ancienne, le président De Brosses alla visiter Rome moderne; il en étudia les ruines et en décrivit les mœurs nouvelles. Des lettres publiées en 1750, sur l'état actuel de la ville souterraine d'Herculanum, furent son début d'érudit et d'antiquaire. Ge travail n'était pour lui que l'introduction à ce dessein qu'il avait dès lors* de retrouver sous les ruines l'histoire brisée que Salluste avait faite de la république romaine (pendant treize années). Sa vie s'y renferma; et Voltaire qui de temps en temps lui faisait quelques cajoleries qui devaient se terminer par des égratignures, lui reprochait de ne point sortir de la Sallusterie. Cette sallusterie n'était d'abord que des débris rares, épars çà et là; ici un mot, plus loin un fragment de mot, rarement une phrase; c'est avec ces ruines que j De Brosses reconstruisit Y Histoire de la République romaine pendant treize ans seulement, il est vrai, mais une des époques les plus mémorables, au moment où à peine délivrée de Sylla, Rome travaillée par les lâchetés de ses
magistrats, [taries révoltes de Sertorius, de Spartacus, de Ginna, vint comme prélude de la soumission à Auguste, se reposer sous le protectorat de Pompée. Ce sont là les pages que De Brosses a retrouvées dans la poussière des fragments de Salluste ; disons mieux, le monument, tout à la fois antique et nouveau, qu'il a élevé avec une^hardiesse de vues et de style que n'eût pas désavouée Salluste; œuvre admirable d'érudition, ou plutôt ouvrage industrieusèment original et moins recomposé que retrouvé sous les ruines d'Herculanum.
Si le nom de De Brosses est resté attaché à Salluste, il est difficile, en parlant de Pline l'Ancien, de ne point se rappeler celui de Buffon. Au premier coup d'oeil cependant, rien, dans ses œuvres, ne trahit l'imitation, même indirecte, du naturaliste romain. On voit seulement, à la manière dont il le loue, qu'il Ta pratiqué. Où se trouve donc la ressemblance? Dans le sentiment philosophique que l'un et l'autre portent dans l'élude de la nature; en tout le reste, ils diffèrent.
Buffon, dans les* vues profondes, dans les admirables descriptions, dans les hardies conjectures, ne relève que de lui-même. Une chose surtout me frappe : Pline a souvent la verve déclamatoire; et, par ce côté, disciple de Sénèque, il semblait qu'il allait directement au tour de la littérature du dix-huitième siècle. Eh bien I cette déclamation si fréquente dans Diderot et môme dans Bousseau, et à laquelle, à l'exemple de Pline et selon le penchant de son temps, Buffon pouvait, ce semble, si naturellement se laisser entraîner, il n'y tombe jamais : rare mérite de goût sans doute, mais aussi fierté d'esprit qui, en tout, voulait être et rester lui-même.
Plus que Buffon, Bousseau porte l'empreinte de l'anti-
quilé. Jeune, il ne la connut pas, il est vrai; mais autant qu'il fut en lui, il chercha à réparer cette lacune de son éducation. Il nous a lui-même laissé la note de ses lectures : « Je bouquine, j'apprends le grec. » Il se pénètre de la poésie d'Homère; il lit Platon dans la traduction de Ficin; mais le grec, il ne le sut jamais. Plus tard, se rompant aux difficultés de la traduction latine, il s'essaya sur Tacite et sur Sénèque; c'est aux Charmettes qu'il commença cette étude du latin : « Le latin était mon étude la plus pénible, et dans laquelle je n'ai jamais fait de grands progrès. » Continuant à passer en revue les lectures, il dit :
« Ayant appris la composition du plus facile de tous les vers, qui est l'hexamètre, j'eus la patience de scander presque tout Virgile, et d'y marquer les pieds et la quantité. Tous les matins, vers les dix heures, j'allais me promener au Luxembourg, un Virgile ou un Rousseau dans la main; et là, jusqu'à l'heure du dîner, je remémorais tantôt une ode sacrée et tantôt une bucolique. Il faut que j'aie appris et rappris bien vingt fois les Êglogues de Virgile, dont je ne sais pas un seul mot. Je suis parvenu à lire assez couramment les auteurs latins, mais jamais à pouvoir ni parler ni écrire dans cette langue. » Plutarque devint sa lecture favorite : « A si\ ans, Plutarque me tombe sous la main ; à huit je le savais par cu*ur. » Et enfin il nous donne, dans les vers suivants, comme un résumé assez confus de ses auteurs favoris.
0 vous, tendre Racine! ô vous, aimable Horace! Dans mes loisirs aussi vous trouvez votre place ; Clairville, Saint-Aubin, Plutarque, Mézeray, Despréaux, Cicéron, Pope, Rollin, Barclay.
Quelles impressions Rousseau a-t-il reçues de ces lec-
turcs diverses; quelles traces ont-elles laissées dans ses sentiments et dans ses ouvrages? Ces impressions peuvent se résumer'dans deux écrivains qui ont le plus profondément agi, l'un sur l'imagination, l'autre sur les idées de Rousseau : Plutarque et Sénèque. Plutarque allait merveilleusement au génie romanesque de Rousseau, qu'il a singulièrement contribué à nourrir et à développer, s'il ne l'a créé. C'est dans les Vies de Plutarque, que Rousseau a pris ce goût de fausses vertus, ou du moins de vertus seulement de mise dans des républiques aujourd'hui impossibles, et qu'il s'est épris de ces fêtes de la Grèce qui devaient être nos fêtes révolutionnaires. C'est à Sénèque, et souvent de seconde main, par l'entremise de Montaigne, qu'il a emprunté la plupart de ses paradoxes les plus fameux : son discours sur Y Inégalité des conditions , ses déclamations en faveur du suicide, ses invectives contre les spectacles; son éloge des champs et de la médiocrité, et même ses principes sur l'éducation. Peu d'écrivains ont, autant que Rousseau, emprunté et mieux su dissimuler leurs emprunts. Jamais on n'a paru plus original dans l'imitation; imitation, non de forme et d'art, mais emprunt du fond même et de la pensée. Comment donc, avec si peu d'invention propre, Rousseau est-il parvenu à tant remuer son siècle et à si puissamment agir sur les âmes? Ah! c'est ici la merveille du style et de l'imagination. Rousseau ne pense guère par lui-même; mais il sent vivement, et son impression, il la rend sur-le-champ avec charme et coloris; ce n'est pas un créateur, c'est un peintre, déclamateur souvent, mais décl amateur ému. Mais si cette facilité de sentir et d'exprimer ce que l'on a senti rachète et couvre, dans Rousseau, les défauts de
l'écrivain, rien, chez lui, ne le prémunit et ne le défend contre les erreurs du sophiste. Il peut se corriger de Sénèque, mais non de Plutarque. Plutarque et ses héros, c'est Tinvincible illusion de Rousseau; c'est là ce qui lui fait rêver une liberté impossible, et tracer les conditions imaginaires d'un contrat primitif impossible. Rousseau a eu, de l'antiquité, une connaissance imparfaite; il s'était bien un moment attaqué à Tacite; mais « ce rude jouteur » le lassa bientôt. La science chez lui ne tint pas assez en bride l'imagination. Ce défaut d'équilibre fit trébucher sa pensée : écrivain éloquent, mais moins penseur après tout que sophiste, et en qui aujourd'hui le temps décompose et enlève ces couleurs fausses et brillantes qui ont séduit les contemporains, ce qui subsistera de Rousseau, c'est ce qu'il n'a point emprunté, la magie du style, la vivacité de l'impression, et quelquefois, au milieu d'un sensualisme trop peu déguisé, une expression de mélancolie vraie et profonde.
Veut- on savoir ce que valaient, dépouillées du charme du style et de cette dialectique pénétrante qui, chez Rousseau , donnent au sophisme les apparences de la vérité, ces théories politiques abstraites ou calquées sur des modèles mal compris de l'antiquité, il suffit de les voir exposés par un homme qui, avant Rousseau, eut l'admiration des républiques anciennes, mais n'en eut pour l'exprimer, ni l'imagination, ni le style; cet homme, c'est Mably. Les Entretiens de Phocion respirent l'enthousiasme pour les vertus et les mœurs patriotiques de Sparte. Mably ne tarit pas en éloges sur l'éloquence des Anciens. Admirateur relatif des historiens anciens qu'il déclare, et non à tort, il est vrai, supérieurs aux modernes, il ne vante que Thucydide, Xénophon, Salluste et Tite-Live. Les idées systé-
matiques de Mably seraient tombées d'elles-mêmes, si elles n'avaient été ranimées par la parole de feu de Rousseau. Portées par cette flamme de son génie dans les imaginations, elles y firent un incendie qui dévora tout, et y répandit cette fièvre d'imitation qui nous donna les fêtes, les costumes et la représentation, plus ridicule que contagieuse, des banquets Spartiates.
Un seul homme dans ce siècle (et qui l'en soupçonnerait?) Diderot, étudia l'antiquité avec un sentiment littéraire. Ce qu'il a écrit sur Horace, sur Lucrèce et surtout sur Térence, le dit assez ; et bien que son Essai sur Sénèque porte, çà et là, l'empreinte d'une préoccupation personnelle, cependant l'ensemble est antique.
Mais rien, dans le dix-huitième siècle, ne ramena plus heureusement l'attention vers la Grèce, que l'ouvrage, élégant et solide de l'abbé Barthélémy, le Vogage du jeune Anacharsis. Jamais l'érudition ne s'était montrée sous des formes plus aimables. Dans ce vivant tableau, la Grèce apparaît tout entière, avec ses nobles jeux, ses fêtes ingénieuses, ses riantes fictions, ses agitations de la place publique, ses écoles de sophistes, ses académies de philosophes. La vie publique s'y montrait à côté de la vie privée. Pourtant dans cette peinture, tout n'est pas fidèle : à travers cette civilisation antique, libre, grande, harmonique, perce une autre civilisation, élégante, polie, raffinée, la civilisation du dix-huitième siècle; c'est le défaut de ce durable ouvrage. Le salon de M. de Choiseul y est voisin de la maison de Périclès.
Le grec devint à la mode. Dans cette cour de Sceaux où l'on rêvait, au milieu de petites intrigues, l'héritage de Louis XIV, on cultivait, comme une part de cette royauté, la protection des lettres et du bon goût. Là, au
milieu des fêtes, entre ces luttes de petits vers et de spirituelles galanteries qui étaient l'encens offert à la déesse de cette petite cour, la duchesse du Maine, un savant, M. de Malézieux, prenait un Sophocle ou un Euripide et le traduisait devant elle littéralement de vive voix et avec le feu que donne le mouvement seul de la parole, il en faisait passer dans l'âme de ses auditeurs les grandes émotions et goûter les pures beautés. Sophocle et Euripide parlèrent aussi sur un plus grand théâtre. La Harpe, bien que par légèreté plus que par insuffisance, il ait été plus d'une fois faux ou incomplet dans l'appréciation des anciens, la Harpe' en sentait cependant les beautés et, en les copiant, il respecta le génie de Sophocle. Ce respect lui porta bonheur ; son Philoctète est la plus heureuse de ses tentatives dramatiques. « Il a senti, dit M. Villemain, tout ce qu'il y avait de tragique dans cette conception d'un homme trahi, solitaire, ulcéré de haine depuis dix ans, puis invoquant ceux qui l'avaient abandonné, les suppliant de l'emmener avec eux. Là toutes les catastrophes ne sont que les agitations du cœur de Philoctète... Cette première impression de Philoctète , à la vue des Grecs qu'il aperçut de loin, est rendue avec beaucoup de chaleur, de vérité, par la Harpe. Les prières ardentes de Philoctète, sa joie, son attendrissement, quand il a la promesse de partir avec Néoptolème, tout cela est éloquent. »
A côté de la Harpe, au-dessus de lui, se présente un homme qui eut tous les instincts littéraires d'un autre temps, mais vagues, mais confus, mais mélangés de ce que le goût timidement correct de son siècle y mettait de conventionnel et de faux. Ducis tient de Shakespeare et de Sophocle. Sa nature puissante et élevée le rapproche
du poëte anglais; la pureté et la sensibilité de son ame, du poëte grec. 11 pouvait les comprendre et les exprimer tous les deux : Shakespeare avec toutes ses hardiesses, toutes ses irrégularités, ne l'eût pas personnellement effrayé ; et il avait au cœur assez de pieuses et vives émotions pour sentir et rendre les pures et tendres affections du poëte grec, mais son siècle retint son audace et sa sensibilité. Partagé entre son élan naturel et des convenances dramatiques qu'il ne lui était pas permis de braver entièrement, il ne fut que la moitié de lui-même. Il accommoda donc Shakespeare et Sophocle au goût de son siècle ; c'est-à-dire qu'il les mutila. Et pourtant dans ces membres de poëte ainsi brisés, on reconnaît encore la grandeur et la beauté de l'œuvre primitive. Ainsi a-t-il des accents dignes de Sophocle et pour maudire des fils impies et pour louer le dévouement pieux d'Antigone. Avec autant de hardiesse , sinon de génie dramatique que Ducis, plus hardi même que lui et plus avancé dans les voies nouvelles qui devaient être celles de la littérature du dix-neuvième siècle , Lemercier transporta sur notre scène une des plus dramatiques pièces d'Eschyle, YAgamemnon.Ce qui frappe dans cette œuvre, c'est le sentiment profond de la terreur antique; c'est la vraie et sombre couleur empreinte sur les personnages; c'est, malgré quelques traits faux, une vérité saisissante de sentiments. Moins par l'étude que par cette méditation intérieure / du poëte, ou plutôt par cette intention profonde, ce don de l'imagination et de rame qui évoque le passé et le rend présent, Lemercier a, non pas traduit, mais deviné l'antiquité; il a deviné Clytemnestre et fait planer sur elle et sur son crime cette fatalité qui était un des effets les plus puissants de la tragédie antique : il a ajouté à l'intérêt et
à la grandeur du rôle de Cassandre : son imitation est une véritable création.
Le sentiment plus vrai de l'antiquité va chaque jour se réveillant. Deux hommes, l'un à la fin du dix-huitième siècle, l'autre au commencement du dix-neuvième, contribuèrent surtout à ramener les esprits au goût simple et naturel de l'antiquité ; à y découvrir, à y montrer ce que le dix-huitième siècle y avait moins cherché, la beauté classique : ces deux hommes sont Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand. Ni de l'un, ni de l'autre on n'eût dû attendre, ce semble, cette impulsion :
Via prima salutis Quod minime reris, graiâ pandetur ab urbe.
Bernardin savait médiocrement le latin , et je doute qu'il sût le grec; mais il a la divination de l'antiquité : il sent le génie d'Homère. L'âme de Virgile lui est surtout sympathique. Avec quel sentiment antique il interprète les Églogues ! avec quel goût exquis il fait ressortir les beautés de ces passages où Virgile nous montre, au huitième livre, Vénus, sur la couche d'or de son époux, lui soufflant par ses paroles un divin amour afin d'obtenir de lui qu'il fabrique des armes pour Énée : les flatteries intéressées de Vénus, la bonhomie de Vulcain qui en perd un peu la tête, et qui vaincu enfin par un dernier baiser, promet au delà de ce qu'on lui demande, et s'abandonne, sur le sein de Vénus, aux charmes d'un paisible sommeil. Bernardin qui cherche partout des harmonies et des contrastes ne manqua pas de faire remarquer avec quel bonheur le poëte oppose à cette scène de volupté le tableau de cette mère de famille, qui n'a pour soutenir sa vie que l'humble travail du fuseau, réveillant le feu assoupi sous
la cendre et ajoutant à son travail les heures de la nuit, afin de pouvoir conserver chaste le lit conjugal et élever ses petits enfants.
Partout, dans les Études et les Harmonies, se trahit ce tact délicat et sûr des beautés antiques. Moins bien inspiré quand il touche à ces grâces légères et charmantes du génie grec, Bernardin en entrevoit cependant, avec une singulière pénétration, les proportions parfaites et les harmonieux contours. Il ne saisit pas bien, il est vrai, le génie socratique dans les morceaux où il veut retracer la mort, du sage d'Athènes, mais il est plus heureux quand, s'abandonnant plus à son imagination qu'à sa science, il rêve et nous promène dans les frais paysages de l'Arcadie, et quand frappé, ce semble, et animé d'un souffle même de la Grèce, il nous montre, dans l'île de Naxos, Ariane consolée par ses compagnes de l'abandon de Thésée, ou encore quand il s'attendrit sur Philoctète, exposé dans l'île de Lemnos à toutes les injures du ciel et de la solitude. Les deux enfants, Paul et Virginie, couchés et dormant dans le même lit, ne ressemblent-ils pas à un groupe de Paros ? Merveilleuse puissance de l'imagination, cette seconde vue de l'artiste! Bernardin, nous l'avons dit, savait très-peu de grec, s'il en savait; mais son imagination lui a révélé le génie grec et sa beauté si pure, si simple, si nue même quelquefois, mais d'une grâce si ravissante et d'une éternelle jeunesse; ce n'était pas encore l'antiquité dévoilée et retrouvée, mais c'en était un coin entrevu.
A l'extrême limite du dix-huitième siècle, quand la poésie s'est affadie aux vers de DoratT la prose forcée aux déclamations de Baynal, un jeune homme quitte la France ; il parcourt les solitudes du Nouveau-Monde et
APPENDICE. :m
les forêts rterges de l'Amêriqw, \ fWffciHafll ces teintes fraîches, CéS magnifiques imagos, ces richesses de couleurs qu'il doit plus tard répandre sur les Natchez et dans Ataia. Qui l'ont dil que ce jeune homme, d'une si \i\e o( si pittoresque imagination, dût être, au commencement du dix-neuvième siècle, celui qui nous révélerait avec le plus de charme et d'habileté, les beautés du génie ancien? Mais avant d'aller chercher ses inspirations clans une nature primitive, cet homme avait lu Homère ; il avait, dans sa jeunesse, fait des vers latins. Ne vous étonnez donc pas que, dans le Génie du Christianisme, comparant les récits et les tableaux de la Bible aux tableaux et aux récits d'Homère, il en fasse avec tant d'art et de puissance ressortir les beautés différentes, mais égales, et q,ue, rapprochant la tendresse de Virgile de la sensibilité de Racine, il nous émeuve si profondément à la vérité de leurs peintures. M. de Chateaubriand fit mieux que de donner la leçon, il pratiqua ce qu'il conseillait, et son admiration pour Homère se traduisit par une imitation pleine d'originalité. Les premiers livres des Martyrs ne sont-ils pas un doux et brillant reflet de la poésie homérique, et dans les livres où le poëte nous peint le combat des Francs contre les Romains, ne sent -on pas comme un souffle de cette ardeur belliqueuse qui anime l'Iliade, et dont s'inspirait Bossue t, quand il suivait Condé aux plaines de Rocroy?
Même avant que M. de Chateaubriand n'eût embouché ainsi la trompette épique, un jeune poêle qui avait dans les veines du sang grec, André Chénier, poussait sa muse dans des voies nouvelles. Par un don naturel de simplicité et de grâce, et aussi par une étude intelligente, il allait, quittant les sentiers latins de Tibullc, de Pro-
perce, d'Ovide, suivis et battus par Gentil-Bernard, par Bertin, par Parny, retremper et rajeunir la poésie aux sources grecques. Bonsard avait fait violence à notre langue : au lieu d'y introduire doucement, par des pentes bien ménagées, le flot de la veine grecque ou latine, il l'en avait inondée. André s'y prit mieux : semblable à ce laboureur de Virgile qui, pour raviver la verdure des champs altérés, amène de la pente d'un coteau l'onde docile :
. . . Clivosi tramitis undam Elicit. . .
lui, il tire seulement des Grecs ce qui peut ranimer la poésie, et non la noyer. Il pense, disons mieux, il sent d'une manière antique. Ne rappellent-t-ils pas l'idylle où Théocrite envoie une quenouille à Theugénis, l'épouse de Nicias, médecin de Milet, ces vers qu'André Chénier adresse à un ami :
De Pange c'est vers toi, qu'à l'heure du réveil, Court cette jeune idylle au teint frais et vermeil. Va trouver mon ami , va, ma fille nouvelle, Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle, L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants ; D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs; Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête, Kt sa flûte à la main, sa flûte qui s'apprête A déûer un jour les pipeaux de Segrais...
Citons encore ces vers qui semblent, dit M. de Chateaubriand, échappés à un poëte grec, tant ils sont pleins du goût de l'antiquité :
Accours, jeune Chromis; je t'aime et je suis belle; Blanche comme Diane et légère comme elle;
Comme elle grande et fière, et les bergers, le soir, Lorsque, les yeux baissés, je passe sans les voir, Doutent si je ne suis qu'une simple mortelle, Et me suivant des yeux, disent : comme elle est belle ! Néère, ne va point te confier aux flots, De peur d'être déesse, et que les matelots N'invoquent, au milieu de la tourmente amère, La blanche Galatée et la blanche Néère.
N'oublions point, parmi ces hommes dont l'imagination était toute grecque, un homme qui, poète en prose, promenait, pensif et solitaire, sa muse mélancolique dans les sentiers âpres et solitaires du Cythéron, et sous les ombrages sacrés du bois de Colone. Ce poëte, c'est Fauteur iïAntigone, M. Ballanche. Écrivain harmonieux et doux, il y a dans son style calme et limpide comme un reflet du ciel serein de la Grèce.
Platon, a trouvé dans M. Cousin un éloquent interprète et un disciple qui le rappelle par l'élévation du style et la profondeur de la pensée. Homère n'a point été oublié. Souvent traduit, le poëte qui, dans la tragédie de Lucrèce^ avait heureusement interrogé les vieux poètes latins, a aussi demandé au chantre d'Ulysse des inspirations, pas toujours assez homériques, mais pures encore et brillantes. Virgile enfin a été étudié, analysé avec un goût fin et une nouveauté ingénieuse.
On le voit : le culte de l'antiquité n'est point abandonné; elle est peut-être, de nos jours, mieux comprise qu'elle ne l'a été aux siècles précédents : au seizième siècle, où l'érudition étouffait le goût; au dix-septième, où l'élégance un peu factice des mœurs empêchait de bien apprécier et de reproduire dans toute sa vérité la simplicité antique; au dix-huitième, où l'on cherchait dans l'antiquité moins la beauté littéraire que la har-
diosso du paradoxe cl. la révolte de la pensée. Aujourd'hui, les Anciens sont consultés avec plus de sincérité et d'ouverture d'esprit. Philologique tout ensemble et historique, la critique, en môme temps qu'elle cherche dans l'antiquité le goût et la beauté littéraires, y cherche aussi le secret de la civilisation ancienne; elle y pénètre, elle la fouille plus profondément : elle en voudrait avoir le dernier mot. Ainsi h des points de vue différents, mais à toutes les époques, notre littérature s'est mariée à la littérature ancienne. « Chose curieuse, a fort bien dit M. Saint- Marc Girardin, et qui témoigne de l'étroite parenté qu'il y a entre l'esprit français et le génie de l'antiquité grecque et latine ; toutes les fois que nous avons voulu régénérer notre littérature, c'est aux sources antiques que nous avons recouru. » Il ne s'en faut pas étonner : l'antiquité c'est nous-mêmes; en y remontant, nous remontons, nous nous retrempons aux sources mêmes de la vie.
Mais nous devons peut-être, en finissant, répondre au reproche qui a été fait à la littérature française, de s'être trop complaisamment livrée h l'étude de l'antiquité et d'y avoir laissé sa hardiesse et son originalité. Ce reproche , les faits seuls le réfutent. Même h ses origines, qu'y a-t-il de plus libre et de plus spontané que la littérature française? « Rappelez-vous, dit M. Cousin, pour la poésie, nos troubadours, et songez que le Dante, que nos grandes épopées chevaleresques, que Froissart, Commines, ne doivent rien k la culture artificielle apportée par les Grecs de Constantinople; ce n'est donc pas, comme on le répète,, l'introduction de la Grèce en Europe qui a créé nos arts -et notre littérature, car ils existaient déjà ; mais c'est en effet de cette source que dé-
coule, dans l'imagination européenne, le sentiment éte la beauté de la forme classique, une alliance dans laquelle, comme dans toute alliance, les justes paris n'ontpas toujours été parfaitement gardées. » An seizième siècle, an moment où l'influence do ranli(|uité est manifeste, notre littérature ne perd point ce cachet primitif de nationalité. Qu'y a-t-il de plus savant, de plus empreint de l'antiquité grecque et latine, que Rabelais ; et qu'y a-t-il en même temps de plus moderne? Si moderne, pour ainsi dire, qu'on le met, et non sans raison, au rang des auteurs qui déjà, au seizième siècle, ont préparé notre révolution. Montaigne, s'il s'étaye de Sénèque et de Plutarque, ne s'appuie-t-il pas plus encore sur lui-même ? Original par son style, il Test plus encore par cette familiarité naïve qui nous met dans la confidence de ses moindres fantaisies et de ses plus singuliers sans-façons.
Je ne parle point d'Àmyot; ce n'est qu'un traducteur; traducteur original cependant, car il a créé bien des tours et des expressions qui ont été les richesses et sont restés le patrimoine de notre langue.
Henri Estienne, Féru dit, le philologue par excellence, est aussi un de nos écrivains les plus spirituels, les plus incisifs, les plus français. Ronsard, je le sais, est souvent plus latin et grec que français; mais, quand il consent cà n'être que lui-même, c'est une grâce et une fraîcheur charmantes.
Où trouver, après Villon et Marot, la veine gauloise plus abondante et plus pure que dans Régnier? Malherbe et Balzac s'inspirent sans doute d'Horace et de Cicéron; mais dans l'ode sur la prise de la Rochelle, l'ode à Duperrier, Malherbe ne chante-t-il pas sous une inspiration toute personnelle et nationale ; et le Sowate chré-
tien de Balzac, n'est-il pas marqué d'un cachet tout moderne?
J'ai montré comment Corneille et Racine avaient conservé,, dans l'imitation, la libre originalité : Corneille a créé le principe même de son théâtre, l'admiration. Quant à Racine, ce reproche que lui a fait Voltaire de donner à tous ses .personnages le même air de galanterie, reproche que nous ne voulons pas examiner ici, prouve du moins, qu'en s'inspirant des Grecs, il n'a pas cessé d'être Français.
Je ne considère la littérature française que dans les sujets qu'elle a empruntés à l'antiquité; que serait-ce si je l'envisageais dans ceux où elle ne s'en inspire pas; si je montrais Corneille dans Polyeucte; Racine dans Esther et dans Atkalie?
N'est-il pas également superflu de prouver l'originalité de Molière dans ses chefs-d'œuvre : le Tartufe, le Misanthrope, les Femmes savantes et les autres pièces, expression si vive des mœurs et des travers de son temps? Après Phèdre, La Fontaine, même dans ses fables, n'est-il pas aussi marqué au coin le plus vrai du génie français , et si nous le cherchions ailleurs , ne rencontrerions-nous pas une source plus abondante encore et plus secrète de poésie indigène?
Que si de la poésie nous passons à la prose, nous verrons que là encore nous avons su créer en imitant. Je ne parlerai pas de l'éloquence de la chaire, qui, je l'ai dit, n'a rien de commun avec l'antiquité païenne ; mais dans un genre voisin de la chaire, dans la morale, tout aussi n'est-il pas nouveau? Ni Pascal, ni La Rochefoucauld ne rappellent l'antiquité. Il ne s'en faut pas étonner. Cet homme qu'ils examinent, qu'ils analysent, qu'ils pei-
gnent n'est pas l'homme ancien, mais l'homme moderne; le païen, mais bien le chrétien. Leur morale est une science nouvelle comme la science même de l'âme qui en fait l'objet; et le seul d'entre eux qui fait quelquefois souvenir de Sénèque, La Bruyère, en est profondément distinct : Sénèque a-t-il un chapitre sur les femmes? Cette lacune seule est un abîme entre les deux écrivains, ou plutôt les deux civilisations, païenne et chrétienne.
On est moins disposé à refuser au dix-huitième siècle l'originalité. Je serais, quant à moi, d'un avis contraire et montrerais facilement, ce me semble, que la proposition inverse est la vraie; mais ce n'en n'est pas ici le lieu. Qu'il me suffise de dire que ce siècle qui a été, comme le dix-septième siècle, fidèle à la tradition littéraire de l'antiquité, quoique l'interprétant autrement, n'a pas non plus manqué d'originalité dans l'imitation. Nous avons assez laissé entendre quels sont les défauts du théâtre de Voltaire : Euripide de la scène française, comme l'Euripide grec, il a altéré la pureté de l'art; il a substitué souvent le raisonnement philosophique au langage de la situation et parlé à la place de ses personnages; mais il a son originalité, même après et à côté de Corneille et de Racine : Zaïre est une véritable création. Crébillon, lui non plus, n'est pas un simple imitateur; plus heureux même quand il ne s'inspire que de sa verve, Rhadamiste est son chef-d'œuvre.
Dans la prose, l'originalité est plus sensible encore. Si, dans quelques-uns de ses ouvrages, Montesquieu s'est inspiré de la science ancienne, fécondée par ses patientes méditations, il n'a eu, dans Y Esprit des lois, ainsi que le dit son épigraphe, que lui-même pour guide et pour modèle. L'épigraphe a pu paraître ambitieuse; elle n'est
que juste. Aristote sans doute avait analysé les constitutions de plusieurs Étals de la Grèce; Platon avait traité du gouvernement, et Gicéron après eux; mais Montesquieu seul est remonté à l'essence même des lois; seul les a comparées, réunies et éclairées dans une puissante synthèse.
Je ne dirai rien de Bufïon, sinon qu' Aristote non plus que Pline ne lui ont révélé les Époques de la nature.
Rousseau, plus qu'aucun des écrivains que je viens de nommer, a reçu l'influence de l'antiquité; ce qui pourra surprendre; car si Ton se figure, au dix-huitième siècle, un écrivain indépendant, ne relevant que de lui-même et de son génie, assurément c'est Rousseau. Qu'on y regarde de plus près cependant. On pourrait se tromper, prendre ses paradoxes pour de l'originalité, comme sa sauvagerie pour de l'indépendance; au fond, il emprunte beaucoup à l'antiquité; il a toutefois son coin profond d'invention : éloquent, surtout quand il s'inspire de luimême. Où est, je ne dis pas dans l'antiquité, mais dans les temps plus rapprochés de nous, dans le dix-septième siècle , le modèle des Lettres à M. de Malesherbes, celui des Rêveries ? Où ces pages , trop rares, mais si doucement mélancoliques et si sincèrement passionnées de la Nouvelle Héloïse ? Voilà l'originalité de Rousseau et son impérissable gloire, qui n'est ni dans ses paradoxes sur l'éducation, ni dans ses théories politiques.
J'ai nommé du dix-huitième siècle tout ce qui, dans les lettres, fut véritablement grand; du dix-neuvième, je ne rappellerai que ceux pour qui la postérité a commencé, Bernardin et Chateaubriand. On peut reprocher à Bernardin le vague de quelques-unes de ses peintures ; lui contester la justesse de ses harmonies. Mais Paul et
Virginie le mettent hors de page et au nombre des génies créateurs, de ceux qui ont trouvé et ouvert dans le cœur humain une source nouvelle et profonde d'affections et de beautés morales.
Il est reçu aujourd'hui, je le sais, de rabaisser Fauteur du Génie du Christianisme et des Martyrs : quant à moi, je l'avoue, je conserve pour ces deux ouvrages mon admiration d'enfance. Moins pure que Virginie, Atala vivra comme elle; il ne périra pas non plus, ce René qui, en peignant ses ennuis, nous a si puissamment émus et attachés par ce charme profond de mélancolie qui a été à nous tous, plus ou moins, notre* maladie.
Telle a été, on le voit, à tous ses âges, au milieu de l'inspiration de l'antiquité, l'originalité de la littérature française. Il n'est ^donc pas fondé le reproche que ne cesse de nous adresser la critique étrangère, d'avoir trop oublié, dans l'imitation, notre caractère national, et perdu notre propre physionomie. Nous pourrions allerplus loin, et portant, pour ainsi parler, la guerre dans le camp ennemi, montrer que ces peuples qui prétendent à l'originalité, à la spontanéité, à la couleur locale, n'ont pas moins que la France entretenu commerce avec l'antiquité. Je ne parle ni de l'Italie, ni de l'Espagne, ni du Portugal ; ce sont des nations néo-latines ; l'imitation de l'antiquité était pour elles, comme pour nous, une tradition et un droit de famille. Mais voyez l'Angleterre : son poêle national par excellence , Shakespeare, a-t-il été étranger à l'antiquité? Et, si dans les sujets de tragédies qu'il lui a empruntés, il a souvent saisi d'une manière frappante les caractères de quelques héros et les traits principaux de la vie de Rome, que de fois aussi ses personnages sont anglais de langage, d'esprit, de
mœurs ! Milton a également, en son Paradis perdu, semé çà et là bien des réminiscences antiques. Je ne parle pas du siècle de la reine Anne; ce siècle -là est doublement classique, car, avec l'antiquité, il imite le siècle de Louis XIV.
Tournons nos regards vers l'Allemagne. Klopstock a pindarisé comme Ronsard. Gœthe et Schiller ont, eux aussi, imité les tragiques grecs; et en les imitant, ils ne sont pas restés plus fidèles à la vérité que Racine et Corneille. L'Iphigénie de Gœthe est-elle plus Grecque que celle de Racine ; et Schiller a-t-il, dans sa Fiancée de Messine, mieux conservé la couleur antique?
Gœthe cependant l'avait étudiée, la pratiquait sans cesse cette antiquité grecque. Aussi un éminent critique a-t-il pu dire avec vérité : « J'aperçois chez lui le temple de la Grèce jusque sur le rivage de là Tauride ; il a écrit Werther, mais c'est Werther écrit par quelqu'un qui emporte aux champs son Homère. Gœthe, sans son goût pour la Grèce qui corrige et fixe son indifférence, ou si l'on aime mieux sa curiosité universelle, pouvait se perdre dans l'infini, dans l'indéterminé. De tant de sommets qui lui sont familiers, si l'Olympe n'était encore son sommet de prédilection, où irait-il ? »
Loin de nous, la pensée de reprocher à notre tour, à l'Allemagne et à l'Angleterre, ce culte des dieux d'Athènes et de Rome ; mais qu'on cesse aussi de nous en faire un crime :
Hanc veniam petimusque damusque vicissim.
Ce culte, d'ailleurs, n'a rien que de légitime et d'élevé : car la tradition, c'est la civilisation même, l'œuvre immortelle de l'humanité, ce flambeau de vie que, dans
leur course si rapide, se passent les générations; et entre les littératures, celles-là sont véritablement humaines, c'est-à-dire universelles, qui ont été les plus fidèles à cette tradition : or, après la Grèce et Rome, c'est le génie de la France qu'on aperçoit surtout sur ces cimes élevées et éclatantes de lumière, phares éternels qui, sur l'Océan des âges, signalent et éclairent les écueils où, livrée à elle-même et flottant au hasard, pourrait se briser la pensée.