PROJET D'UNE STATUE ÉQUESTRE DE CHARLES VIII
NE gloire a manqué à la mémoire de Matteo, en même temps qu'une grande épreuve. En 1495, il devait se mesurer avec les plus puissants artistes de son siècle : les Donatello, le Verroccliio et le grand Léonard, en exécutant une statue équestre; mais les circonstances politiques d'une histoire, qui est la nôtre en même temps que celle de l'Italie, ont fait avorter l'exécution. L'épisode vaut cependant la peine d'être raconté, puisque là encore il n'y a plus de conjectures.
Nous avons sous les yeux le texte même de la proposition faite au Conseil des Anciens et aux Gonfaloniers de la ville de Pise, au sujet de ce projet de statue équestre. Le document est beau, il a de la vie ; on nous permettra donc de le traduire ici.
« Aux Magnifiques et Illustrissimes du Conseil des Anciens et au Gonfalonier de la Ville de Pise. » — « Magnif^^^ et Illust'»»'', etc. ayant appris que le capitaine de la citadelle neuve réclame de vos munificences qu'elles veulent bien faire élever, pour la placer sur le
CIVITALI, SA VIE ET SON ŒUVRE
pont de Pise, une statue équestre de Sa Majesté le Roi de France, pour l'exécution de laquelle il est disposé à vous donner le bronze d'un certain nombre de bombardes qu'il a par devers lui; j'ai l'honneur de vous donner avis, pour le moment oià vous effectuerez ce projet, que nous avons à Lucques des hommes très capables d'entreprendre cette tâche et qui en désirent l'honneur. Si on leur confiait l'exécution, elle serait vite menée à bonne fin et vous n'en auriez que satisfaction. Ils accepteraient de la fondre en bronze, et tous les hommes de mérite ne pourraient que l'approuver. La figure du Roi, la tête et le corps, seraient grandeur nature. Les artistes dont il s'agit se nomment maître Matteo da Civitali et Francesco da Marti, orfèvre. L'un d'eux est un sculpteur du plus haut mérite, l'autre un excellent praticien. Tous deux sont très pratiques de l'art de la fusion des bronzes, et d'une intelligence supérieure dans l'art du dessin. Quand Vos Seigneuries voudront entrer en relations avec eux, ces artistes viendront se présenter et prendre les mesures convenables pour tout ce qui peut donner une issue honorable à ce projet. Francesco est des nôtres, Pisan et bon citoyen ; quant à maître Matteo, il a en lui tout ce qu'il faut, et le talent et la bonne volonté. Ils se mettront d'accord pour vous servir, si vous leur concédez le travail. — C'est pour remplir mon devoir que j'ai voulu donner cet avis à Vos Seigneuries.
Lucques, calendes de décembre 1495.
« Votre serviteur, Petrus de Vechiano. »
Ce Petro Vecchiano était notaire, il résidait à Lucques quoiqu'il fût né à Pise, et probablement il était le correspondant du Conseil des Anciens. Le roi de France dont il s'agit, c'est Charles VIII, à l'heure de la fameuse Calata, cette descente en Italie qui, entreprise sous le prétexte des droits de la Couronne à la possession du Napolitain, finira par la bataille de Fornoue, et, renouvelée sous Louis XII ;
STATUE ÉQUKSTRE DE CHAULES VIII
entraînera la mort de Gaston de Foix à Ravenne, pour aboutir plus tard à la venue de François I" en Italie, à la bataille de Pavie, enfin à la captivité du même roi à Madrid, Le capitaine de la citadelle neuve qui requérait ainsi la municipalité de Pise d'élever une statue équestre au roi, c'est notre fameux d'Entragues, brave et rusé, capitaine habile et diplomate consommé; laissé par Charles VIII à la garde de Pise pendant qu'il allait faire campagne dans le Napolitain. D'Entragues s'était cantonné dans la citadelle neuve, et de là, traitait avec les Pisans qui, tombés de Florentins en Français, s'accommodaient encore assez des nôtres après un joug qui leur avait été odieux. Comme le bruit courait alors des sollicitations constantes des Florentins auprès de Charles VIII pour qu'il leur filt permis de réoccuper la ville, les Pisans ne demandaient pas mieux que de complaire au roi et à d'Entragues pour échapper à leurs ennemis traditionnels. Le roi Charles VIII, d'ailleurs, les avait déjà abandonnés à leurs ennemis, car, de la ville d'Asti où il s'était arrêté, il avait invité son gouverneur à céder au vœu des Florentins. Mais cela ne faisait point l'affaire de d'Entragues qui tranchait du souverain, prétendait garder sa situation, et, en somme, par sympathie réelle ou par intérêt personnel : se montrait favorable aux Pisans qui voulaient lui complaire. On connaît la suite des événements, il ne s'agissait plus d'élever des statues ( i), mais bien de se ménager une retraite ; on eut
I. La statue équestre de Léonard de Vinci, commandée par Sforza et dont chacun sait la désastreuse histoire, avait eu un grand renom en Italie; il semble qu'elle ait été le point de départ des équestres, encore plus que celle de Gattamelata de Padoue, qui lui est cependant antérieure de près de cinquante années. Tout le monde n'allait pas à Padoue, très au nord de l'Italie, tandis que la plupart des souverains avaient pu voir, en 1493, sur la place du Castello de Milan, le ii:oil'h' de Léonard. Quelques années après, le Vinci fut requis, par la ville de Pérousc, de faire pour César Borgia ce qu'il avait fait pour Francesco Sforza; mais la même raison qui avait empêché Matteo de faire la statue de Charles VIII, empêcha Léonard de se vouer ;\ une œuvre qui eut été extraordinaire sans doute, étant donnée la fière allure du modèle. César choyé par les habitants de Pérouse qui avaient échappé aux Baglioni, eut si rapidement une fortune adverse, que si la statue avait été élevée; à peine posée sur la grande place, elle eût subi le même sort que subit le modèle du Sforza. La destinée des statues équestres est précaire dans toutes les régions, et nos Musées sont pleins de fragments qui montrent la versatilité des peuples et la fragilité des grands hommes dont ils veulent honorer la mémoire.
CIVITALI, SA VIE ET SON ŒUVRE
cependant le temps d'élever un petit monument commémoratif du séjour du roi : une colonne avec l'écusson de France. Nous y avons perdu une statue équestre de Charles VIII, et Matteo une occasion unique dans sa vie ; mais l'épisode a son prix, et il montre le cas qu'on faisait du sculpteur.
Charles VIII Buste au Musée national, à Florence.