‹ Matteo CivitaliChapitre 35 sur 53 · LE SAINT GEORGES DE SARZAXA · texte numérisé non relu

LE SAINT GEORGES DE SARZAXA

faire de nous transporter à Sarzana pour juger de l'importance de l'œuvre et de son mérite, puisqu'elle a disparu dans la tourmente révolutionnaire en 1797 ; et effectivement, sur la place de la ville oii nous nous sommes néanmoinstransporté, nous n'avons pas trouvé même la trace de la statue. Il semble donc, en cet état de choses, qu'il ne nous reste plus, avec l'écrivain des Notizie, qu'à déplorer la perte d'un monument qui, certes, eût été de grande importance dans la biographie de Matteo. M. Alizeri a raison d'attacher tant de prix à ce monument perdu ; en effet, si le Saint Georges était grandeur nature comme il la cru, c'était une perte irréparable qui méritait ses éloquentes lamentations, car le marbre aurait représenté le troisième équestre élevé en Italie depuis l'antiquité. Nous connaissons naturellement l'état de la question des équestres ; chez nous elle appartient spécialement à M. Courajod dont on sait déjà toutes les recherches à ce sujet ; nous citerons en passant le Barnabo Visconti de Brera, le Paolo Savelli de Lorenzo Bregiio aux Frari de Venise, les tentatives de Jacopo délia Quercia pour Azzo Ubaldini et celles des Lucquois pour un Obizzi ; mais, en somme, à part ces tentatives et le Leonardo da Vinci, le Sforza, dont le modèle est déjà détruit en 1493, il n'y avait encore, vers 1500, que trois équestres en bronze en Italie ; le Marc-Aurele du Capitole, découvert en 1187 dans le Forum, le Gattamelata de Padoue, et le Colleone de San Zanipolo. Tous les autres n'étaient pas de grandeur nature; ou ils étaient gothiques et sans mouvement, ou ils n'affectaient pas le plein relief, ou enfin, ils avaient disparu après qu'on en avait constaté l'existence. Considérant le cas, nous admirions comment le sort, par deux fois, avait trahi le pauvre Matteo; un jour il allait fondre, avec les canons de d'Entragues, la statue équestre de Charles VIII; et, l'état des affaires militaires de la France en Italie devenant précaire, l'enthousiasme des Pisans pour celui qui les défendait des Florentins diminuait de telle sorte que la commande n'avait pas de suite : plus heureux une autre fois, il exécutait pour Sarzana un Saint Georges qui triomphait du temps ; mais à la veille même du jour où nos

CIVITALI, SA VIE ET SON ŒUVRE

contemporains allaient écrire l'histoire de l'art, et où la postérité, par conséquent, allait véritablement commencer pour les grands sculpteurs italiens, auxquels on allait rendre leur état civil : disparaissait le dernier vestige de cette œuvre de Matteo qui eût mis le sceau à sa renommée en permettant de placer son Suint Georges de Sarzana à côté du Colleone de Venise, du Gattaniclata de Padoue et du Sforza de Léonard.

Ce sont là de ces déceptions dont un écrivain habitué à demander leur secret aux vieilles pierres, et leurs mystères aux archives inexplorées, ne prend pas aisément son parti : tout neuf encore à cette question du Saint Georges^ nous avons voulu savoir au moins (puisque nous n'avions plus la statue elle-même) quels étaient, et son aspect, et sa forme. Nous avons procédé alors suivant la méthode connue, la seule naturelle selon nous ; celle que nous suivions à la villa Barbaro, et plus tard au Tempio Malatestiano de Rimini : lire les livres d'abord (les imprimés et tous les imprimés s'il est possible), et, s'ils sont muets, recourir aux archives, celles de Gênes, celles de Pise, et enfin celles de la ville de Sarzana. Nous partions de ce point que, dans la patrie de ce grand Thomas de Sarzana, gloire de l'Eglise sous le nom de Nicolas V, et flambeau de la littérature, qui mériterait d'être le patron des bibliothécaires de tous les temps, et auquel M. Giovanni Sforza, de Lucques, a rendu naguères un solennel hommage en lui consacrant tout un volume pieusement écrit et sagement pensé (i) : un passant^ un curieux^ un savant, depuis le xvi« siècle jusqu'au xviir, ayant vu sur la place de la ville le Saint Georges du Civitali; devait au moins en avoir laissé quelque part une description exacte. Alors, en face de cette description, nous aurions mesuré exactement l'étendue du dommage que nous ont causé les vandales du dernier siècle. L'idéal eût été de rencontrer dans un recueil illustré^ dans quelque Spéculum Orbis reproduisant les villes du

(i) La Patria, La Famiglia et la Gioviaez<;a de Niccola V — Giovanni Sforza — Lucca; Tipografia Giusti — 1884.

LK SAINT (iEOIiOES DE SAKZANA

monde, le dessin de la statue sur la place de Sarzana elle-même ; ce n'est pas là un de ces desiderata absolument irréalisables, mais chacun sait qu'ici-bas il arrive rarement d'atteindre son idéal.

Les manuscrits et imprimés sont très rares, et il n'y a guère que trois sources à consulter ; les mémoires inédits de Bonaventura de Rossi : Annali di Lunigiana^ à la bibliothèque de Sarzana, et des Viaggi^ de Targioni Tozzetti, qui a vu la statue, qui en parle (sans malheureusement dire ni le nom de l'auteur, ni spécifier aucun détail ni proportions, formes, ou dispositions générales). On conserve aussi, dans les archives d'État de Gènes, un plan de Sarzana du xviii* siècle de l'ingénieur Vinzoni, qui nous montre sur la place le point noir figurant le Saint Georges. Rossi, lui, est plus précis, et voici déjà une belle note formelle. Il nous dit que la statue équestre se dressait sur une colonne « di palme dodici di altezza ». Douze palmes de hauteur! Ce n'était donc pas un équestre grandeur nature, mais bien sans doute une de ces petites représentations, si fréquentes en Italie (à Urbino surtout), un ex-voto élevé au.x frais de la compagnie de la banque de Saint-Georges. Alizeri n'a p.is remarqué que le pri.'^ porté dans les reçus qu'il a produits était bien mince pour représenter la dépense nécessaire à l'érection d'un monument équestre. Voilà déjà deux indices qui diminuent certainement nos regrets, mais nous ne pouvons rien dire encore^ car aucun document digne de foi ne nous a fait connaître, ni la disposition du monument détruit, ni ses dimensions réelles. Allons donc plus loin, et entrons à V Arcliivio di San Giorgio de Sarzana.

Ici, on nous arrête au seuil, car la besogne est faite et, là comme ailleurs, les savants italiens ne nous ont pas attendu pour tirer au clair cette question du Saint Georges de Matteo. Seulement l'enquête s'est faite à huis clos, et personne, à l'étranger, n'a relevé l'incident, qui reste inédit. Dans sa séance du 23 janvier 1875, la section des Beaux-Arts de la « Società Ligure di Storia patria », de Gênes, a entendu la lecture d'une lettre adressée par M. Achille Neri au marquis Giuseppe Campori, l'écrivain auquel nous sommes tous plus ou moins rede-

CIVITALI, SA VIE ET SON ŒUVRE

vables de quelque service, et le président de la « Diputazione di Storia Patria », pour les provinces de Modène, Reggio, Massa, Carrara; M. Neri y signalait la rencontre de trois documents relatifs au Civitali et au Saint Georges; le premier, daté 28 août 1499, représente un extrait des dépenses de la ville de Sarzana et il nous indique la disposition d'ensemble. Il résulte de là que le Saint Georges est porté sur une colonne de beau marbre blanc de douze palmes de haut, et repose sur un piédestal surélevé de trois marches. Tout autour, le sol a reçu un pavement fermé par une balustrade de marbre avec des bancs. Un dernier paragraphe nous révèle que la statue est dorée.

Le second document est une lettre du 3 janvier 1500, de David Grillo, commissaire de la banque de Saint-Georges, adressée au protecteur de ladite banque, qui constate l'arrivée de la statue de Carrare à Sarzana. Le commissaire profitera de la présence de Matteo à Sarzana pour la mettre en place ; il avise les protecteurs des frais qu'ont nécessités les appareils destinés à amener le marbre jusqu'à pied-d'ceuvre.

Sept jours après enfin, le 10 janvier, le Saiîit Georges se dresse sur la place, et David Grillo mande aux commissaires que la statue fait très bien et change absolument l'aspect de la place « Sta optimamente ; muda tuta questa piasa masime che est uno bello lavoro ». Il avise aussi d'une disposition nouvelle ; il a fait dorer le caparaçon du cheval (i).

M. Achille Neri, bibliothécaire à Gênes, très au fait des choses de la région, et de plus né à Sarzana ; connaît naturellement la tradition qui veut que le Saint Georges ait été renversé en 1797 ; et la tenant pour véridique, il s'est préoccupé de rechercher les fragments de la statue. Depuis longtemps déjà, il avait entendu dire que des restes du monument existaient dans l'arrière-boutique d'un armurier, fidèle au culte de saint Georges, qui avait recueiUi les débris de ce marbre

(i) Giornah Ligiistico di archeohgia, storia c belle arli. — L. I. Belgrano eJ A. Neri. Anno II, Fas. VJ. Giugno 1875. Genova, Typografia del R. Istiluto Sordo-Muti. — 1875.

Page 1