‹ Matthieu BonafousChapitre 2 sur 9 · IMPRIMERIE DE F. DUMOULIN, LIBRAIRE · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE DE F. DUMOULIN, LIBRAIRE

ftue Centrale, 20 (allée de l’Homme d’Osier).

par

il. P. -A. CAP.

Mémoire couronné par l’Académie des sciences , belles-lettres et arts de Lyon* dans sa séance publique du 11 juillet 1854.

L’ombra sua torna ch’era disparût*.

(Dante, Al. inf. Cant. IV.)

Dans les dernières années du xvue siècle, un des rameaux d’une ancienne famille noble française, originaire du Quercy, alla se fixer en Piémont et devint la souche d’une nouvelle lignée franco-italienne , dont les membres s’établirent à Turin et à Lyon. Cette famille, que des recherches généalogiques font remonter jusqu’au xe siècle, avait aussi jeté plusieurs branches dans le bas Limousin, dans le Berry, dans le Languedoc et dans la Picardie. La maison de Bonafoux ou de Bonafos avait , depuis plusieurs siècles , fourni une longue succession de seigneurs de Presques, de Vern et de Tessieu. L’un d’eux avait accompagné Raymond VI à la

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croisade de 1248; d’autres, chevaliers de Malte ou de Saint- Jean de Jérusalem, et pourvus de hauts grades militaires, avaient combattu glorieusement , à diverses époques , dans les armées françaises. Au commencement du xviii* siècle , le second fds de René de Bonafous, seigneur de Foix, colonel de dragons, alla se fixer en Italie, auprès d’une tante qui avait épousé un officier supérieur , frère du gouverneur de Suze, et il s’y maria. Telle est l’origine de celte branche de la famille, dont les membres, dans le cours du siècle dernier, ne crurent pas déroger en se livrant au commerce et à l’industrie. C’est à elle qu’appartenait M. Matthieu Bonafous. ( Note A.)

Matthieu Bonafous!... Un nom déplus à ajouter à la liste de ces nobles cœurs dont les sentiments comme les actes honorent, servent, consolent l’humanité ; une illustration de plus à joindre à celles des Lyonnais devenus célèbres par leur savoir et par leurs vertus ! Et toutefois, au moment d’appeler sur ce nom respectable la reconnaissance de ses concitoyens, un scrupule vient nous saisir. Quelle forme donner au récit d’une vie aussi simple , bien que si remplie ? Comment accorder le ton solennel de l’éloge avec cette existence modeste et presque sans éclat ? Pourquoi porter au grand jour tant d’actes destinés par leur auteur à rester ignorés? mystères de dévouement et de bienfaisance qu’une pudeur délicate chercha si souvent à couvrir d’obscurité ! Mais, nous l’avons compris, il s’agit moins ici d’une palme à offrir à l’éloquence, que d’un hommage à rendre à une mémoire vénérée, d’un devoir à accomplir, d’un appel à faire à la vérité. La vérité devra donc suffire, sinon à l’honneur du panégyriste, du moins pour conserver quelques traits d’une vie qui se loue d’elle-même, et pour remplir à l’égard d’un homme de bien les vues pieuses de ses collègues et de ses amis.

Frankin Bonafous , l’un des descendants de la branche

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piémontaise , habitait Lyon lorsque naquit Matthieu, son troisième fils, le 7 mars 1793. C’était au moment où la ville héroïque rassemblait toutes ses forces pour soutenir ce siège mémorable , énergique protestation du travail , de l’ordre et de l’intelligence contre la plus odieuse des tyrannies. L’opulente cité, jusque-là si fertile en grands industriels, allait montrer qu’aux jours du danger, elle n’était pas moins féconde en vaillants défenseurs. Ainsi, au milieu des horreurs de la guerre civile, au bruit des luttes sanglantes qu’entraînent les passions politiques , arrivait à la vie un homme destiné à réparer autant qu’il était en son pouvoir les maux qui accablaient son pays, à l’heure de sa naissance. Par un

étrange contraste, presque au même moment, un autre Lyonnais, comme lui homme de paix et savant agronome, l’abbé Rozier périssait, écrasé dans son lit par une bombe dirigée sur sa ville natale, par la main de ses compatriotes !

Le père de Matthieu Bonafous n’était pas un négociant, ordinaire. Pendant les guerres d’Italie, il fit preuve de talents administratifs d’un ordre élevé. Après la bataille de Marengo, Napoléon, appréciant, avec son discernement rapide, le mérite et le caractère de l’habile industriel , le jugea capable de seconder les vues de son génie, et lui offrit la préfecture de Gènes. Frankin Bonafous n’accepta point, mais il crut rendre au pays des services non moinsréels, en ouvrant entre l’Italie et la France des communications régulières qui, jusque là, n’avaient point existé. C’est alors qu’il fonda cet établissement de Messageries dont le nom est aujourd’hui populaire, et qui devint bientôt pour sa famille la source d’une honorable fortune. En 1815, sa mort mit cet établissement dans les mains de ses fils, qui, en se fondant sur son exemple, ont conservé jusqu’à ce jour, à cette part de l’héritage paternel, une réputation justement acquise et méritée.

Les premières années de Matthieu Bonafous s’écoulèrent à

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Lyon. Plus tard, on l’envoya au college de Chambéry, ofi un savant professeur, Georges-Marie Raymond, s’appliqua à développer les heureuses qualités de son âme, son instruction littéraire et le goût naturel que, bien jeune encore, il manifestait déjà pour la culture des sciences. Au sortir du collège, il vint à Paris pour terminer ses études et pour suivre les cours des grandes écoles. Dans les divers séjours qu’il fît à Turin , les conseils de M. Matthieu Verne, son aïeul maternel , ancien écuyer de Louis XV , et ami de l’abbé Rozier, dirigèrent ses goûts scientifiques vers l’agronomie. L’ardeur qu’il apportait à ses recherches , la douceur et l’affabilité de son caractère lui valurent l’amitié de quelques savants , entr’autres de Buniva et de Balbis, qui devinrent ses premiers guides dans une voie qu’il devait parcourir avec tant de succès. Hâtons-nous d’ajouter qu’aux enseignements de son père, si capables de tourner son jeune esprit vers des habitudes de travail, d’ordre et d’activité, se joignaient les conseils d’une mère chérie, qui développèrent ses penchants naturels de bienfaisance et de foi religieuse, et ceux d’une tante qu’il aima comme sa mère, parce qu’elle continua longtemps pour lui l’œuvre maternelle. On Pa dit, et il faut le répéter : dans le cercle intime qui entoure dès leur jeunesse les hommes destinés à devenir éminents par leurs vertus sociales, se trouve presque toujours une douce et aimable figure de femme, noble source de leurs sentiments expansifs, et à laquelle il faut rapporter la plupart des élans de piété et de bienveillance qui les caractérisent.

Le goût précoce et décidé que Matthieu Bonafous annonçait pour les sciences naturelles avait en effet son principe dans l’âme généreuse comme dans l’esprit du jeune savant. Connaître ne devait pas lui suffire, il voulait surtout devenir utile. Aussi, bien qu en approfondissant son caractère, il soit possible de distinguer en lui l’homme de savoir et l’hom me de

UK MATTHIEU BONAl'OUS. *

bien, il est difficile de l’apprécier isolément sous i’un ou l’autre aspect. Matthieu Bonafous ne cherchait dans l’étude des sciences que les moyens de multiplier ses bienfaits, comme ses libéralités s’accomplissaient toujours en vue des développements de la science ; ne séparant jamais dans sa pensée les progrès de l’intelligence humaine de ceux de la morale publique; s’efforçant toujours de féconder l’une par l’autre, et de soutenir par leur appui mutuel ces deux grands et éternels mobiles de la civilisation.

Dès son début dans la carrière agronomique, Matthieu Bonafous sembla prendre pour modèles deux hommes à qui l’on doit l’heureuse direction et les plus précieuses découvertes dont se soient enrichies de nos jours les connaissances de cet ordre. L’un d’eux est Parmentier, chimiste ingénieux autant que modeste, à qui se rapportent les progrès les plus remarquables relatifs à la culture des céréales, à la propagation de la pomme de terre, à l’art de la panification. Le second est Vincent Dandolo, l’un des savants qui font le plus d’honneur à l’Italie moderne; tour à tour chimiste, physicien, administrateur, économiste, et qui, à travers les événements politiques auxquels il prit une très-large part, ne cessa jamais de tourner son esprit vers les études agronomiques et industrielles.

A leur exemple, et parmi les recherches qu’il étendit à presque toutes les questions de l’agronomie, Matthieu Bonafous s’attacha particulièrement aux cultures et aux industries les plus répandues dans sa double patrie : la soie, le mais, le riz, la vigne, ces grandes productions qui contribuent sj puissamment à la richesse, à la prospérité de la France et du

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Piémont. Il étudia ces sujets importants d’un point de vue élevé, comme dans tous leurs détails d’application; il en approfondit les principes, les méthodes, les procédés pratiques, et il consacra sa vie et sa fortune à les perfectionner, à les encourager, à en répandre l’enseignement.

Dès l’année 1821, Matthieu Bonafous présenta à la Société d’ Agriculture de Lyon, un mémoire intitulé : De /’ éducation des vers-à-soie. Ce travail lui mérita une médaille de la part de la Société à laquelle il en avait fait hommage, et un rapport très- favorable de la Société d’Encouragement. Le ministre de l’intérieur en ordonna la distribution aux cultivateurs des départements méridionaux. Ce mémoire, qui forme le point de départ de tous ses travaux sur la sériciculture, devint une sorte de manuel à l’usage des éducateurs de vers-à-soie. L’aur teur en publia successivement quatre éditions, chaque fois enrichies d’expériences et d’observations nouvelles. La dernière, qui date de 1840, fut répandue en Algérie par ordre du ministre Je la marine. Mais une circonstance singulière, c’est que cet ouvrage, d’abord en partie traduit de l’italien, après avoir été traduit lui-même dans plusieurs langues , finit par être transporté de nouveau du français dans la langue italienne (*).

Ce travail en appelait nécessairement un autre, destiné à en être le complément, et qui parut, en effet, l’année suivante (1822) ; c’était : L'art de cultiver les mûriers . La méthode que préconisait Matthieu Bonafous était celle qu’avaient récemment imaginée et mise en pratique le comte Verri et le marquis de Spigno. Ce second écrit de Matthieu Bonafous obtint tout le succès dont il était si digne ; il eut, en peu d’années, l’honneur de trois éditions et de deux traductions

(1) Par l’abbé SpreaficO. Milati 1842

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allemandes (*). Le préfet du Rhône décerna à l’auteur, au nom de son département, une médaille d’or, en témoignage d’estime et de gratitude, et ce fut à cette occasion que la Société royale d’Agriculture de Turin offrit à M. Bonafous la direction de son établissement de la Croisette, jardin expérimental de culture et de naturalisation.

L’art de cultiver les mûriers et d’élever les vers-à-soie remonte, en France, à la fin du quatorzième siècle. A cette époque, quelques seigneurs qui avaient suivi Charles VIII dans les guerres d’Italie, rapportèrent des plants de mûriers, qui furent transplantés en Dauphiné, dans les environs de Montélimart. Ces essais ayant réussi, on créa des pépinières, on distribua des boutures aux cultivateurs, l’industrie de la soie prit un certain essor, et des manufactures, établies à Tours et à Lyon, commencèrent à se développer. Malheureusement, ce premier élan ne se soutint pas; la culture des mûriers fut peu à peu abandonnée, et l’on continua pendant près de deux siècles à tirer les étoffes de soie de l’Espagne et de l’Italie. Sous Charles IX, un jardinier de Nîmes, François Francart, s’efforça de ranimer cette culture et couvrit de mûriers le Languedoc, la Provence et le Dauphiné. Vers la fin du xvi* siècle, Olivier de Serres, l’un des Nestor de l’agriculture moderne, éleva des vers-à-soie dans sa terre de Pradel , en Vivarais, et, protégé par Henri IV, il donna une vive impulsion au réveil de cette industrie. On favorisa la culture du mûrier à Toulouse, à Moulins, à Tours ; on fit de nombreuses plantations de cet arbre à Mantes, à Rosni, et jusque dans le jardin des Tuileries. En 1599, un édit royal prohiba l’importation des étoffes desoie et fixa désormais en France cette

(2) La 3mB édition renferme la description de VEchelle-broucttc ; Paris 1827, avec 1 planche.

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riche fabrication. Dans le siècle suivant, d’abord encouragée par Colbert, mais arrêtée dans son essor par l’édit de Nantes, elle cessa de faire de nouveaux progrès, mais elle se ranima dans le cours du dix-huitième siècle. Enfin, plus près de nous, cette industrie, l’une des plus belles qui soient propres à notre climat, malgré son développement progressif, s’était peu ressentie des progrès généraux de la science, lorsqu’en 1815, le vénitien Dandolo résolut d’en faire l’objet de recherches approfondies. Il s’était posé pour problème d’obtenir la plus grande quantité possible de soie d’une quantité donnée de feuilles de mûrier. Ce problème, il l’avait résolu de la manière la plus heureuse, et l’ouvrage dans lequel il exposait ses recherches et leurs résultats, avait déjà opéré une véritable révolution dans la pratique des éducateurs italiens.

Matthieu Bonafous ne pouvait s’appuyer sur une meilleure autorité que celle de Dandolo, pour propager en France les méthodes les plus favorables à cette industrie. Cependant il restait beaucoup à faire dans cette voie; l’incertitude des récoltes, souvent compromises par la gelée, retenait encore les cultivateurs; il fallait trouver les moyens d’y suppléer, soit en imaginant d’autres sources d’alimentation pour les vers-àsoie, soit en cherchant des succédanées à la feuille du mûrier blanc. Il fallait avant tout donner l’exemple et fournir la preuve de la supériorité des nouvelles méthodes. C’est ce que fit M. Bonafous, en publiant son Mémoire sur une éducation de vers-à-soie , sorte de tableau qui présentait les progrès successifs et journaliers de ses essais, dans la magnanerie expérimentale qu’il avait établie à Saint-Augustin, près d’Alpignano. Il y notait jour par jour les observations recueillies et les résultats obtenus par une distribution mieux entendue de la nourriture, par l’assainissement des ateliers et par les soins plus intelligents dont il avait introduit l’emploi. L’ingénieux agronome avait déjà reconnu, comme Francklin, dans

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les champs de la Pensylvanie, que, pour mieux faire goûter les préceptes, il faut surtout agir sur l’ignorance et la routine par la toute puissance de l’exemple. ( Note B).

Les travaux de Matthieu Bonafous qui se rapportent à l’éducation des vers-à-soie et à la culture du mûrier, constituent un ensemble de recherches qui comprennent presque toutes les questions relatives à cette branche d’agronomie industrielle. Elles peuvent se diviser en plusieurs séries de travaux qu’il poursuivit avec une constance, une activité, un désintéressement surtout, qui ne se ralentirent jamais. Faisant abnégation de tout amour-propre, de tout avantage personnel qu’il en eût pu retirer, il s’appliqua à reproduire, avec le même zèle., les observations qui lui étaient propres et celles des expérimentateurs qui s’étaient proposé le même objet. L’une de ces séries comprend les meilleures méthodes pour la culture du mûrier ordinaire, soit en arbre, soit en prairies ( prati gelsivi ), comme elle se pratique en Amérique et en Chine; ses recherches relatives à la greffe du mûrier blanc sur le mûrier des Philippines, dont la croissance rapide devance de plusieurs années celle du mûrier commun, qui se multiplie par boutures aussi facilement que le saule, qui donne une soie plus fine et tout aussi nerveuse, qui est d’ailleurs moins sensible au froid, ce qui permettrait d’attendre quelques jours la cueillette du mûrier ordinaire; ses expériences dans la vue de substituer aux feuilles de cet arbre, celles d’autres plantes de la même famille., comme celles du Morus cucullata , du Broussonetia papyrifera > du Maclure orangé surtout, des bords du Missouri (Natchèz), arbre de la famille des urticées qui, originaire de l’Amérique du nord, résiste à un abaissement de température que ne supportent ni le mûrier de nos climats, ni celui des Philippines ou de Constantinople. Elle comprend aussi ses recherches comparatives sur l’emploi des feuilles du mûrier greffé et du mûrier sauvage, dans lesquelles

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il établit que les vers-à-soie n’ont pas plus de préférence pour les unes que pour les autres; que la consommation des feuilles de mûrier sauvage est un peu moindre que celle des feuilles de mûrier greffé; qu’elles donnent moins de litière, moins de vers malades, mais aussi que le produit est moins considérable et la qualité moins fine; que le mûrier sauvage produit moins de feuilles ; qu’enfin il faut surtout tenir compte des conditions générales du sol, du climat, et des variétés de cet arbre qui y réussissent le mieux.

Une seconde série d’études se rapporte à l’éducation des versà-soie, à l’art de diriger les magnaneries, aux maladies des vers, à la purification des ateliers par l’emploi des fumigations, des chlorures et de la ventilation. Elle comprend, outre son premier Mémoire et son Journal d’une éducation de vers-à-soie, un Règlement applicable à la direction d’une magnanerie, règlement dont il avait fait l’épreuve dans son établissement de Saint-August in. C’est là que se trouvent placés son Rapport à la Société centrale d’Agriculture sur l’ouvrage de Bassi, relatif à la muscardine, son Mémoire sur un nouveau système de ventilation applicable à l’assainissement des magnaneries, présenté à la Société d’Agriculture de Turin, et son Jperçu de la culture du mûrier et de l’éducation des vers-à-soie, dans quelques départements du centre de la France. Un troisième groupe comprend les essais d’éducation multiple, le choix des graines et des cocons, l’appréciation de la quantité et de la qualité des produits, l’emploi des résidus comme engrais; ses Obsei'vations sur les vers-à-soie qui fournissent le cocon blanc de la province de Novi, comparativement avec ceux de la graine importée de la Chine, sous le règne de Louis XVI, où il montre, par la comparaison de deux éducations simultanées, que la faible supériorité du prix de la soie blanche de Chine sur celle de Novi ne compense pas la moindre quantité obtenue de la première, avec une même quantité de feuilles ;

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enfin, ses Expériences sur les vers-à-soie nourris avec le Madura aurantiaca . Il avait remarqué que les cocons, bien qu’en retard de sept à huit jours, se comportaient fort bien, et il en tira la conséquence que les feuilles de cet arbre pourraient suppléer celles du mûrier, dans le cas de gelées tardives. Eufin, une quatrième série de travaux a pour objet l’histoire et la littérature séricicoles. Celle-ci comprend sa traduction en italien de l’ouvrage de M. Stanislas Julien sur l’art de. cultiver les mûriers et d’élever les vers-à-soie en Chine, une réimpression littérale de l’ouvrage d’Olivier de Serres sur la Cueillette de la soie , sa traduction en vers français du poème de Jérôme Vida sur le Bombyx , l’annotation et la publication de l’ouvrage japonais intitulé : Yo-San-Fi-Rok , sur l’art d’élever les vers et sur la fabrication de la soie au Japon, enfin la publication déjà fort avancée du catalogue de sa Bibliothèque séricicole , collection précieuse, la plus riche qui existe sur le même sujet, et qui réunissait presque tous les ouvrages connus, imprimés ou manuscrits, relatifs à l’industrie de la soie.

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A côté des travaux de Matthieu Bonafous qui se rapportent à la sériciculture, se placent en première ligne ses recherches relatives aux céréales. Dès l’année 1829, il présenta à la Société philomatique une Note sur une nouvelle espèce de maïs : cette belle graminée, aux épis lourds et abondants, aux grains dorés et arrondis, aujourd’hui répandue chez tous les peuples; plante vigoureuse et rustique, qui réussit presque dans tous les terrains et dans tous les climats où prospèrent la vigne et l’olivier, sous les tropiques corameaux bords de l’Océan, dans les plaines de l’est de la France comme sur les pentes des Py-

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rénées. Quelques années après (1833), il donna son Traité du maïs, ou histoire naturelle et agricole de cette céréale , ouvrage qui fut imprimé par ordre de la Société centrale d’ Agriculture de Paris, il avait pris pour épigraphe cette pensée d’Arthur Young, qui montrait toute l’importance de son sujet : « Posséder dans un pays une plante qui sert à préparer » la terre pour le blé, à nourrir les habitants, et dont les » feuilles sont propres à engraisser les animaux, c’est possé- » der un trésor. (Note C.) » L’année suivante, lorsqu’il obtint le grade de docteur en médecine à la faculté de Montpellier, Matthieu Bonafous fit choix, pour sa thèse inaugurale, du même sujet, considéré dans ses rapports avec l’hygiène et la médecine.

Enfin, en 1836, parut son magnifique ouvrage, in-folio, ayant pour litre : Histoire naturelle , agricole et économique du maïs , ornée d’un grand nombre de planches gravées et coloriées, et de figures insérées dans le texte : publication splendide, qui résume et complète non-seulement tous ses précédents écrits, mais encore ceux des meilleurs agronomes, sur la même matière. Cette riche monographie est divisée en sept chapitres, dans lesquels l’auteur présente et discute successivement tous les points qui se rapportent à l’étude de cette céréale. Il recherche ses diverses origines et son histoire ; il énumère ses espèces et ses variétés, il étudie les meilleures méthodes de culture et d’engrais , la récolte, l’égrénage, la dessiccation, la conservation des grains; leurs maladies, l’action des agents extérieurs ; les parasites, les insectes, qui attaquent le mais ; ses usages alimentaires et industriels, enfin ses rapports avec l’hygiène et la médecine. Cet ouvrage qui, de l’aveu des hommes compétents, est le plus remarquable qui existe sur celte précieuse plante, fut presque aussitôt traduit en hollandais, en italien, et reproduit en langue arabe, par les ordres du vice-roi d’Egypte, Méhémel-Ali. A cette occa-

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sion, le roi Louis-Philippe et le grand duc de Toscane, Léopold II, décernèrent chacun à l’auteur une médaille d’or (4), et l’illustre botaniste, A. P. Decandolle, lui dédia, sous le nom de Bonafousia, un beau genre de plantes arborescentes (apocynées), originaires de la Trinité et de la Guiane britannique.

Après l’histoire du maïs , celle du riz fixa aussi, d’une manière spéciale , les éludes de M. Bonafous. Depuis longues années, il recueillait les matériaux d’un grand travail sur l’histoire naturelle , agricole et économique de cette plante; ouvrage qui devait égaler par son étendue et son importance la belle monographie du maïs. M. Bonafous avait appliqué à toutes ses études scientifiques une marche méthodique et régulière qui rendait ses recherches aussi sûres que complètes. ïl commençait toujours par recueillir tout ce qui avait été fait ou écrit sur la matière qu’il voulait étudier. Il se mettait ensuite à l’œuvre lui-même, se livrait à la pratique, à une observation assidue de son sujet, et, lorsque ses propres travaux ne lui fournissaient pas une solution satisfaisante du problème qu’il s’était posé, il faisait un appel aux observations étrangères, soit en encourageant les expérimentateurs, avec sa munificence aussi large que délicate, soit en fondant des concours dans le but de provoquer des recherches plus décisives. C’est ainsi qu’en 1843, il fonda un prix à l’Académie royale d’Agriculture de Turin, pour la meilleure dissertation ayant pour sujet : V influence de la culture des rizières sur la santé de l'homme , et qu’en 18A7, il en fonda un autre à l’Académie royale de chirurgie de Turin, pour le meilleur ouvrage sur les maladies auxquelles sont sujets les cultivateurs du

O Ce dernier y fit graver ces mots : al cavalière Mattheo Bonafoust l’esstr gratoè dovere , oggi è gloria il compirlo.

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riz, ainsi que sur les moyens de prévenir et de guérir ces maladies* Legrand travail qu’il avait entrepris sur cette matière était entièrement terminé et sur le point d’être livré à l’impression au moment de sa mort. Tout fait espérer heureusement que les soins de sa famille et la munificence du gouvernement sarde accompliront la tâche qu’il s’était proposée, et donneront à cette œuvre l’honorable publicité dont elle est si digne.

Un travail d’une égale importance, pour lequel Matthieu Bonafous avait rassemblé des matériaux considérables, était presque aussi avancé que le précédent. 11 aurait eu pour titre: A mpélographie subalpine, et pour sujet : l’étude et la description des principales variétés de plants de vigne cultivés en Piémont. Cet ouvrage aurait également contenu un grand nombre de planches coloriées., déjà dessinées. d’après nature par M. Félix Rassat, élève de Redouté, le protégé, le collaborateur assidu, le compagnon fidèle et dévoué de M. Matthieu Bonafous. Les amis de l’agronomie peuvent aussi conserver l’espoir que ce beau travail, grâce aux mêmes soins, pourra s’achever, et venir couronner l’ensemble des vastes recherches que l’auteur avait entreprises sur les principales cultures de la France et du Piémont.

L’activité ingénieuse que M. Bonafous consacrait à l’étude de ces cultures spéciales ne l’empêchait pas de porter son attention sur les autres sujets de la même nature, qui lui semblaient réclamer des améliorations. C’est ainsi, qu’en 4826, il publiait une Notice sur l'introduction en Italie des chèvres du Tliibet, récemment importées en Europe par M. Jaubert. Ce travail faisait connaître leur régime, leur croisement avec les chèvres indigènes, les résultats déjà obtenus, et la possibilité de multiplier en Europe les chèvres à duvet. En 1832, il insérait dans la bibliothèque de Genève un Mémoire sur l’amélioration des chevaux de trait. Les journaux d’agriculture de

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France, de Suisse et d'Italie renferment aussi de nombreux écrits dont il est l’auteur, sur la propagation et la culture de diverses plantes alimentaires ou précieuses pour l’industrie, comme la betterave, le topinambour, le chanvre, le Polygonum tinctorium et le ricin. Dans ce dernier travail, il considérait le ricin sous ses divers rapports, mais principalement comme plante textile. Il remarquait que celte plante sert, aux Indes, de nourriture à une espèce particulière de vers-à-soie, le Bon zbyx cjnthia, qu’elle n’est pas atteinte par la gelée et que les naturels en obtiennent par an jusqu’à sept récoltes. La soie qui en résulte est un peu plus grosse, mais elle résiste davantage. Quant à la filasse que l’on retire du ricin à l’aide du rouissage et du teillage, elle est d’une force presque égale à celle du chanvre et présente de nombreux avantages. Cet opuscule de M. Bonafous, imprimé à Turin en 1850, fut traduit deux fois en italien.

Il faut ajouter à cette. liste de nombreuses notices sur la croissance des arbres, sur les moyens de détruire la cuscute, sur la fabrication des fromages en Suisse et sur le Mont-Cenis, sur la propagation ou le perfectionnement de divers instruments d’agriculture : le semoir, le planteur mécanique, le coupe-racine, l’échelle-brouette pour la récolte des feuilles de mûrier; enfin des observations générales sur l’état de l’agriculture dans divers cantons de la Suisse, dans plusieurs départements de la France, ou dans quelques provinces d’Italie; observations qui étaient le fruit des voyages qu’il entreprenait, presque périodiquement, dans les contrées qui lui semblaient présenter le plus de matière aux études de cette nature.

Mais un des points de l’agronomie auxquels Matthieu Bonafous se livra avec le plus de persévérance et de succès, c’est l’importation et l’acclimatation des plantes étrangères. Il s'était attaché particulièrement à ce beau sujet de recher-

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clies, qui se fonde sur les observations locales des agriculteurs pratiques comme sur les savantes explorations des naturalistes voyageurs. Il y voyait les plus heureuses conquêtes de la science et la source la plus féconde des perfectionnements ultérieurs de l'agriculture. Directeur du jardin expérimental établi auprès de Turin, il ne bornait pas ses observations à celles que lui fournissaient le climat de la vallée du Pô et le sol de laCroisette, il pratiquait à la fois les mêmes expériences dans sa propriété de Saint- Augustin, près d’Alpignano, dans un autre domaine qu’il possédait à Montcalieri, sur le versant des Alpes, dans un troisième situé sur le plateau du Mont-Cenis, enfin dans le jardin qu’il avait fondé dans la vallée de l'Arc , à Saint-Jean-de-Maurienne. C’était , comme on voit, tout un système d’expérimentations, pratiqué sous les climats et dans les sols les plus divers, à des hauteurs et dans des expositions très-variées. Toutefois, le jardin de Turin était l’objet de ses soins tout particuliers; le jardinier de la Croisette avait été élevé, à ses frais, à l’Institut agronomique de Bielle. Matthieu Bonafous avait déposé dans les salles de l’établissement sa riche collection de minéralogie et de géologie, presque entièrement formée par les soins du célèbre Hauy. Il y avait joint les herbiers d’Allioni et de Bellardi qui, réunis à ceux de Balbis, de Biroli, de Colla, de Buniva, et de Moris, présentent aujourd’hui l’ensemble le plus riche et le plus complet de la flore du Piémont et de la Sardaigne; collection d’un haut prix, qu’on a l’espérance de voir conserver à l’établissement, grâce à la pieuse munificence de sa famille, jalouse de réaliser en cela une intention que le fondateur avait souvent exprimée.

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A ces diverses séries de travaux qui remplissent la laborieuse carrière de M. Bonafous, il en faut ajouter une dernière qui va nous le présenter sous un nouvel aspect. Nourri, dès sa première jeunesse, d’études littéraires solides et choisies, il conserva toute sa vie un goût éclairé pour la littérature, qu’il ne séparait pasd’ailleurs de son application aux connaissances agronomiques. L’un de ses premiers écrits, et pourtant l’un des derniers qu’il ait publiés, fut la traduction des Principes d'économie politique appliqués à T agriculture, de Beccaria, le célèbre auteur du Traité des délits et des peines. Plus tard, il traduisait en italien, la version que M. Stanislas Julien avait donnée en français d’un ouvrage chinois sur l'Art de cultiver le mûrier et d'élever les vers -à-soie dans la Chine, traduction qui fut transportée dans la langue russe, avec les notes et expériences qu’y avait jointes Matthieu Bonafous. En 1833, il publiait une traduction française de l'ouvrage italien de Giobert, sur l'emploi de l’écorce du Robinier faux acacia, dans les arts et l’économie domestique, et quelques années après, une reproduction ou plutôt un calque parfait de l’opuscule d’Olivier deSerres, intitulé : De la cueillette de la soie, fragment détaché de son grand ouvrage ayant pour titre : Théâtre d'agriculture. Mais un travail plus important et qui ne pouvait manquer de lui assigner un rang des plus distingués parmi les gens de lettres, fut la traduction en vers français, qu’il donna en 1840, du poème latin de Marc Jérôme Vida, sur le Ver-à-soie .

Au siècle de Léon X, un prélat illustre, qui déjà s’était exercé plus d’une fois dans la poésie latine, prit pour sujet

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d’un nouveau poème le Bombyx et la fabrication de la soie, industrie alors toute récente et dont l’originecommeles rapides développements présentaient encore une sorte de prestige capable de séduire l’imagination. Marc Jérôme Vida, de l’aveu de tous les critiques, eut l’art d’appeler sur ce sujet l’intérêt le plus puissant et de jeter sur l’insecte fileur le même éclat que Virgile, au siècle d’Auguste, avait répandu sur l’abeille. Le barde de Crémone avait fait un être poétique de cet humble ver dont, sous le règne de Justinien, deux pauvres moines, au péril de leur vie, avaient apporté en Europe les germes précieux. L’origine, l’existence, les produits de la chenille merveilleuse, à laquelle le poète prêta des prévisions instinctives et jusqu’à des sentiments généreux, forment le sujet d’une sorte de drame, qui excite au plus haut degré l’intérêt et l’émotion. Les préceptes relatifs à l’éducation des vers et à l’industrie de la soie s’y mêlent à d’heureuses fictions, à d’ingénieux épisodes, à des images pleines de fraîcheur, d’originalité et de grâce, tandis que la pureté comme l’harmonie du style y rappellent partout les plus brillantes époques

de la littérature latine.

Le Bombyx de Marc Jérôme Vida avait été réimprimé plus de trente fois en Italie, dans le cours de trois siècles; et, bien que Pope l’eût honorablement comparé à l’œuvre du poète de Mantoue(*), cet ouvrage ne s’était pas encore révélé aux muses françaises, lorsque M. Bonafous en entreprit la traduction. La poésie française, dans ses nobles allures, se prête comme à regret aux formes de la didactique. Merveilleusement habile à reproduire les sublimes harmonies delà nature, les sentiments et les actes de l’ordre le plus relevé, réservant,

(1) « Cremona now shall ever boast thy nantie,

« As next in place to Mantua, next in famé.

I)E MATTHIEU BONAFOUS.

eiï un mot, son langage divin pour les choses d’origine céleste, elle laisse la prose appliquer sa précision aux faits d’un ordre inférieur, et répandre sa clarté admirable sur les détails techniques comme sur les phénomènes accessibles à l’observation et au calcul. Toutefois, d’heureuses exceptions ont prouvé que ce n’est point impuissance de sa part ; Vairon, Lucrèce, Virgile ont trouvé plus d’une fois parmi les poètes français de brillants interprètes, et quelques fragments, empruntés à la traduction de M. Matthieu Bonafous, vont nous servir à montrer que le savant agronome était digne d’occuper une place des plus honorables, auprès des Deîille, des Saint-Lambert, des Pongerville et des Mollevaut.

Le premier chant du poème de Vida est particulièrement consacré aux soins à donner à l’habitation temporaire des vers-à-soie et à leur éducation : voici comment le poêle français reproduit quelques-uns de ses préceptes :

Prépare une demeure à la naissante race,

Où de l’affront des ans rien ne marque la trace;

Qu’une double ouverture épanche en leur maison Les clartés du soleil, les feux de la saison,

Dès qu’à la fraîche aurore, en éclairant le monde,

Les coursiers de Phœbus sortent du sein de l’onde,

Et lorsqu’à l’occident, avides~de repos,

Ils plongent, fatigués, dans l’abîmé des flots;

Dès que l’astre du jour, dans son rapide essor,

A dénoué trois fois sa chevelure d’or,

Les vermisseaux, cachés sous un léger corsage,

Echappent aux liens de leur doux esclavage,

Et sur de blancs tissus, aux rayons matineux,

Ils roulent de leurs corps et déroulent les nœuds.

Qu’un modeste berceau protège leur jeunesse,

Après avoir prescrit de fournir avec réserve à leur appétit

ÉLOGE

une nourriture suffisante, le poète décrit les phases principales de leur existence :

Cet instant solennel où, sur tes commensaux Le paisible sommeil s’étend en longs réseaux.

S’annonce à tes regards par un double présage ;

Ils foulent à leurs pieds les débris du feuillage;

D’un œil fixe, immobile, et d’un front soucieox,

Ils cherchent, redressés, le pur éclat des cieux,

Et tombent assoupis dans un morne silence.

Tu les verras bientôt après un court sommeil,

De leurs flancs rejeter l’enveloppe infidèle,

Et brillants, revêtir leur jeunesse nouvelle.

Le serpent, sous la terre, à l’abri des autans,

S’engourdit loin du froid, jusqu’aux jours du printemps,

Mais dès que Flore arrive, il brise avec adresse Son armure écailleuse, et rampe et se redresse.

Ainsi tes vermisseaux, sujets aux mêmes lois,

Dans un triple sommeil rajeuniront trôis fois...

Plus loin, il indique les moyens à prendre pour conjurer ou guérir leurs maladies : voici les préceptes relatifs à l’exclusion des vers malades et à l’assainissement des ateliers :

Bannis ceux que la mort a touchés de sa faux.

Dispersés dans les rangs, leurs cadavres livides,

De tes foyers peuplés feraient des foyers vides.

Interdis leur demeure à l’air impétueux ;

Mais, dès que du soleil l’éclat majestueux De l’humide rosée aura privé la terre,

Si les vents ennemis ne se font plus la guerre,

Donne aux jeunes zéphirs un accès passager.

L’éther, qui se dilate à leur souffle léger.

Répand sur le bercail une haleine odorante,

Et ranime des vers la vigueur expirante.

DE MATTHIEU BONAFOIS.

Enfin paraît le jour où les vers sans rivaux Font briller leur adresse et leurs riches travaux.

Tout s’anime, tout vit dans leur riant asile.

Attachés mollement à l’arbuste stérile,

Celui-ci disparaît sous son voile[doré,

Celui-là resplendit d’ambre pur entouré ;

L’un efface à tes yeux la blancheur de nos laines,

Et l’autre prend l’aspect des verdoyantes plaines.

Dirai-je quelle ardeur le ver changeant déploie Pour rompre les liens de sa prison de soie ?

En vain l’épais rideau lui dérobe le jour,

Il s’agite, il s’émeut dans son étroit séjour,

Et, dénouant enfin son attache dernière.

L’insecte aérien se montre à la lumière ;

Du papillon folâtre il revêt les dehors...

Il ne se traîne plus tel que l’humble reptile,

Il soulève ses flancs et cherche à voltiger Comme l’hôte des fleurs, au vol vif et léger.

Mais. bientôt, ébloui de sa métamorphose.

L’insecte ailé s'élance, et tombe et se repose ;

Il hésite, il chancelle, et n’ose pas encor Affronter le zéphir, dans son timide essor...

Enfin, le moment est venu de recueillir les produits de cette laborieuse éducation ;

Au retour des hivers, quand l’arbre sans verduie,

Attend que le printemps ranime la nature,

Sans jamais se lasser, les vierges des]hameaux Font rouler sous leurs doigts leurs mobiles fuseaux.

Mais, submergeant d’abord leur nouvelle richesse,

Dans les flots agités qui bouillonnent sans cesse.

De l’ardente chaudière elles font voltiger Leur fil aérien sur un disque léger:

Çhaque nœud se délie, et la soie enroulée Prend sur l’orbe qui tourne une forme ondulée.

ÉLOGE

Admire avec quel art ces rets inaperçus Se changent sous leurs doigts en flexibles tissus !

Le fil au fil uni dans la chaîne se jette,

Se croise sous le jeu de l’errante navette,

Et tandis que leurs pieds, par mille et mille efforts,

Du rouet babillard animent les ressorts,

Elles font résonner les foyers domestiques

De leurs récits d’amour et de leurs chants rustiques...

Ces quelques citations, que nous n’oserions pas étendre davantage, doivent suffire pour faire apprécier le talent réel que possédait M. Bonafous pour la versification. Nous pouvons ajouter que ce travail se distingue surtout par sa fidélité à reproduire la pensée de l’auteur original. Mais ce qui lui donne un prix incontestable, ce sont les notes dont le tra-* ducteur l’a enrichi, afin d’élucider le texte du poème de Vida et de le mettre en harmonie avec les notions plus rationnelles et plus complètes de l’art moderne. La première édition de cet ouvrage, tirée à un très-petit nombred’exemplaires, fut distribuée par l’auteur à ses amis qui, luttant contre sa modestie, le décidèrent, peu d’années après, à en publier une seconde. La troisième, revue et corrigée avec un nouveau soin, venait de paraître au moment même ou la mort s’apprêtait à le frapper. C’est aujourd’hui un véritable traité poétique de l’art d’élever les vers-à-soie, aussi agréable à lire qu’utile à méditer, aussi gracieux et élégant dans sa forme que solide et précieux dans ses enseignements.

Une pensée qui avait le même principe , c’est-à-dire les recherches d’érudition appliquées à l’industrie séricicole, détermina M. Bonafous, il y a quelques années, à entreprendre la publication d’un livre d’une haute valeur sur la même

matière. Cet ouvrage qui a pour titre : Yo-San-Fi-Rok , et

pour sujet : l’art d’élever les vers-à-soie au Japon , est la traduction exacte du premier livre japonais qui ait passé

DR MATTHIEU BONAFOUS.

Cl n

dans noire langue. C’est à l’instigation de M. Bonafous que cette version fut entreprise par le docteur Hoffman , de Leyde , le seul orientaliste qui possède complètement la langue japonaise. Notre savant compatriote fit non seulement tous les frais de celte publication splendide, exécutée avec le plus grand luxe typographique, et accompagnée de cinquante planches, gravées d’après les dessins originaux , mais il l’enrichit de nombreuses remarques et d’un discours préliminaire, du plus haut intérêt historique (Note D.) L'Yo-Scm~ Fi-Rok est le livre classique sur l’industrie sérigène des Japonais. Composé au commencement de ce siècle*, par * Ouékaki Morikouni, et rédigé en langue vulgaire, il résuma tout ce qu’ont écrit de plus instructif les auteurs séricicoles de la Chine et du Japon. M. Bonafous, non content de répandre en Europe ces précieuses connaissances , voulut encore enrichir cette traduction de notes, de commentaires et d’éclaircissements propres à expliquer, à rectifier le texte, et mettre la science de l’Orient en harmonie avec le progrès que l'état plus avancé des peuples occidentaux a fait faire à l’industrie de la soie. « iHises en parallèle avec les nôtres, dit le savant éditeur , ces pratiques séculaires marqueront l’intervalle qui sépare l’Asie de l’Europe dans l’industrie sérigène, et ce livre, avec ses mythes et ses légendes, jetés à travers d’utiles préceptes , éclairera les esprits curieux d’étudier l’origine, les phases et les progrès d’une industrie associée désormais à la marche active de notre civilisation. »

Ce goût si louable, mais si rare, pour les études littéraires, rapprochées des travaux scientifiques, porta M. Bonafous à fonder plusieurs concours destinés à propager les bonnes méthodes d’agriculture, à la faveur des ouvrages que l’antiquité classique nous a légués sur cette matière. C’est ainsi qu’il offrit à l’Académie de Lyon les fonds d’un prix à décerner à l’auteur de la meilleure traduction des Géorgiques de

ELOGE

Virgile, enrichie de notes et de commentaires agronomiques, et au Congrès scientifique de Milan, la même couronne pour l’auteur d’une semblable version en italien, aussi accompagnée de remarques et de rapprochements avec les méthodes modernes. C’est encore à la même alliance d’idées que se rattache le concours qu’il ouvrit à 1 Académie de Lyon, pour une histoire de l’industrie de la soie, et enfin , le soin qu’il prit de former cette riche bibliothèque séricicole, qui comprenait deux mille ouvrages relatifs à la culture du mûrier ou à l'éducation des vers-à-soie , parmi lesquels on comptait plus de sept cents ouvrages en vers sur le même sujet.

Mais une pensée plus relevée encore, parce que, outre son dévouement pour la science et son goût pour les lettres, elle témoigne en même temps de la délicatesse de son âme, c’est celle qui lui inspira ces nombreuses et élégantes notices biographiques , consacrées à la mémoire des agronomes , des savants, des industriels de sa double patrie. C’est elle qui lui mit la plume à la main pour écrire l’éloge de Georges-Marie Raymond, de Balbis, de Bose, de Florio, ses premiers maîtres, de Lomeni son traducteur et son émule en libéralités savantes, de Dandolo, de Redouté, de Huzard, de Martinel, de Valperga, ses guides et ses amis. Un sentiment analogue le porta à fonder des prix pour les éloges de Rozier, de Loiseleur-Deslongchamps , de Benjamin Delessert et de Jacquard. Ses dédicaces elles-mêmes sont des témoignages de déférence, de gratitude ou d’amitié. 11 dédia son Traité du mûrier à la Société d’ Agriculture de Lyon, son Traité du mais à l’agronome Tessier, l’Yo-San-Fi-Rok à M. de Gasparin, et sa traduction du poème de Vida à Frankin Bonafous , s son premier frère et son premier ami. «

DK MATTHIEU ISONAFÜUS.

L’un des symptômes les plus rassurants du progrès qu’ont fait de nos jours, surtout en France, la raison publique, et l’on peut ajouter, le vrai patriotisme, c’est ce mouvement général qui porte les populations à évoquer les souvenirs de l’histoire locale et à rendre hommage aux hommes supérieurs sortis de leur sein. Jamais, à aucune époque, ce sentiment de gratitude, de saine appréciation des services rendus à la patrie, ne s’est manifesté avec autant de spontanéité et d’éclat. Sur tous les points de la France, dans les grandes villes comme dans les plus humbles communes , on revient avec un noble orgueil sur ce que les fastes de la localité présentent d’honorable. Des statues, des monuments s’élèvent pour signaler les hommes qui ont répandu quelque célébrité sur leur terre natale. Partout la foule se presse à ces solennités émouvantes où le marbre et le bronze viennent reproduire leurs traits, où la poésie et l’éloquence s’appliquent à rappeler leurs titres de gloire, où tout ce qu’une province renferme d’hommes éminents et éclairés vient décerner ces honneurs, vraiment populaires, au mérite, au savoir, au dévouement. C’est là, je le répète, un des traits les plus heureux, les plus consolants de notre époque, car le sentiment de la reconnaissance est la source de tous les mouvements généreux. C’estlà aussi le caractère du vrai patriotisme, qui tient compte sur tout des bienfaits durables que le pays doit à ses enfants, et cet élan de gratitude, aussi libre que spontané, est la rémunération la plus digne des efforts qui en sont l’objet.

C’est presque toujours aux corps savants qu’est réservée l’initiative de ces actes de solennelle justice. Les académies.

ÉLOGE

habiles à disputer au temps les moindres vestiges des traditions historiques, semblent partout regarder comme leur mission spéciale, le soin de signaler au souvenir des peuples les faits dignes de leur reconnaissance. C'est ainsi que l'Académie de Lyon , continuant l'œuvre des temps antiques, a plus d’une fois ouvert sa tribune au panégyrique des personnages illustres dont cette noble ville fut le berceau. Guerriers, hommes d’étal, artistes, savants, industriels, ont figuré tour à tour dans son brillant martyrologe, et à leurs noms est venu se joindre plus d’une fois celui d’une femmegustement célèbre. Mais parmi ces noms, il en est qui resplendissent d’une gloire toute particulière ; ce sont ceux de ces philanthropes, de ces hommes dont le dévouement eut surtout pour mobile Tardent et saint amour de l’humanité : Alhumbert, Adamoli , le major Martin , Degérando, Camille Jordan , Etienne et Benjamin Delessert, tant d’autres dont la modestie fut assez heureuse pour se soustraire à la renommée! Comment cette ville, où se conserve si religieusement la tradition des vertus publiques et privées, eût-elle oublié le nom de Matthieu Bonafous?... Car ce n’est plus au savant, à l’agronome, à l’écrivain que se rapporte ce qui nous reste à dire de lui, c'est à l’homme de bien, au philosophe ingénieux , qui sut résoudre ce problème difficile d’économie sociale: répandre, avec une médiocre fortune, le plus de bienfaits possibles, sur les classes qui le méritent le mieux.

On ne trouve guère que dans les civilisations modernes, les exemples d’une vertù presque inconnue aux temps antiques : la bienfaisance , ou plutôt la charité. Les grands et sublimes dévouements qui éclatèrent dans les civilisations qui ont précédé l’ère chrétienne n’ont rien de commun avec les mouvements de commisération, fondés sur l’amour de l’humanité et sur le sentiment religieux. Ce secret instinct des âmes généreuses, si conforme d’ailleurs avec la loi divine, se

DE MATTHIEU BONAFOUS.

manifeste sous diverses formes, mais il n’est pas toujours réglé par une saine appréciation des maux qu’il voudrait soulager et des besoins qu’il est appelé à satisfaire. Pour M. Bonafous, il devint l’objet d’une étude sérieuse et, par suite, d’une sorte de système, dont il poursuivit toute sa vie le développement et les applications. A. peine âgé de vingt-un ans, il y préludait en fondant à Turin, avec ses seules ressources personnelles, une institution gratuite pour l’éducation des enfants des familles indigentes. Deux années après, dans un opuscule intitulé : Riflessioni filosofico-mdrali , il émettait quelques-unes de ses vues particulières sur l’art d’exercer la bienfaisance. Cet écrit, le premier qui soit sorti de sa plume, était à la fois un témoignage des saines études qui avaient occupé son adolescence, et des mouvements de sympathique bienveillance qui déjà s’agitaient dans sa jeune âme.

Son frère aîné partageait ces nobles penchants , et plus d’une fois ils associèrent leurs efforts pour atteindre le même but. Frankin Bonafous avait moins de goût que Matthieu pour la culture des sciences, mais plus d’aptitude pour le commerce. Ces deux frères s’entendirent pour suivre chacun la voie qui lui souriait davantage. L’aîné résida à Lyon , où il dirigeait les affaires communes, laissant à Matthieu, le plus souvent fixé à Turin , plus de loisir pour se livrer à ses savantes recherches. C’est alors que celui-ci s’appliqua d’une manière plus spéciale aux études agronomiques et qu’il accepta les fonctions de directeur du jardin expérimental de la Croisette. Quelques années plus tard, il se fit recevoir docteur en médecine, non avec la pensée de se livrer à la pratique de cet art, mais pour acquérir le droit de répandre sur les malheureux des secours et des conseils, au nom et avec l’autorité de la science « Si cet art ne fut jamais une profession pour Bonafous , il fut du moins , entre ses mains, un moyen de plus de servir l’humanité ; il le prouva

ÉLOGE

en mille circonstances et, notamment, en propageant la vac* cine dans les États Sardes, à l’aide des mères elles-mêmes qu’il initia à la pratique de cette salutaire opération; difficile entreprise qui fut couronnée du succès le plus complet (1). • Ce titre d’ailleurs se rattachait au système général qu’il avait en vue : il avait remarqué (pie l’étude de la médecine réunit tout l’ensemble des connaissances physiques et naturelles, et que ses applications tiennent l’un des premiers rangs parmi les bienfaits que l’humanité peut attendre des lumières de la science.

Quelles que soient les idées théoriques que M. Bonafous. avait adoptées pour l’accomplissement de ses généreux desseins, il est facile d’en suivre la trace et la dépendance en jetant les yeux sur l’ensemble de ses actes. Il n’en est aucun qui ne se rattache à ce grand principe : Travailler aux progrès de la science, pour la faire servir au développement moral et physique de l’humanité. Mais un pareil programme étant trop vaste pour un homme limité à ses propres ressources, il dut le restreindre au perfectionnement de sa science de prédilection, et au soulagement de la classe qui l’intéressait le plus : celle des agriculteurs.

Quant aux moyens , il les multiplia autant que son activité et sa fortune lui en donnèrent le pouvoir. Or , le moyen le plus efficace, le plus propre à exciter les autres au travail, c’est sans doute de travailler soi-même. L’exemple est à coup siirle meilleur des préceptes, et ce fut celui qu’il prodigua avec le moins de réserve. Nous avons dit quels efforts il consacra à l’amélioration de diverses branches d’agriculture, mais surtout de la production sérigène. Nous l’avons vu perfectionner la culture du mûrier, établir des magnane-

(*) Paroles de M. Fraisse, Discours sur la tombe de Matthieu Bonafous.

DK MATTHIEU BONAFOUS.

ries modèles, propager par ses écrits les meilleures méthodes, expérimenter à ses frais , lutter avec désintéressement et constance contre l’apathie des cultivateurs , réussir enfin à relever cette belle industrie, l’une des sources les plus précieuses de notre richesse nationale. Mais il avait senti que ses propres travaux ne pouvaient suffire pour imprimer à la science l’impulsion rapide qu’il avait en vue, et il chercha d’autres moyens d’y pourvoir dans son inépuisable libéralité.

Rien n’est ingénieux dans ses ressources comme le cœur animé de l’ardente passion du bien et de l’utile; mais quelque habile que l’on soit dans l’art de multiplier les bienfaits y la durée de la vie est trop courte pour satisfaire complètement un si noble besoin. Soutenir le travailleur par des encouragements et des secours, exciter son activité par l’exemple , l’éclairer à l’aide des saines doctrines, fonder des prix, distribuer des récompenses, c’est avoir fait beaucoup pour le présent, mais presque rien encore pour l’avenir. Après avoir provoqué l’essor du génie, ne faut-il pas le soutenir dans sa marche et lui ménager de nouveaux succès ? M. Bonafous l’avait compris, et aussitôt il ouvrit des écoles, il forma des collections, des bibliothèques , il pourvut à l’éducation de quelques jeunes gens appliqués et capables, il fonda des institutions en faveur de la science et de l’industrie. Enfin , il voulut aussi honorer dans le passé le savoir et le travail , et il appela des honneurs publics sur les hommes qui avaient bien mérité de la science et de leur pays ; il recueillit leurs titres, il écrivit leur histoire , et prononça lui-même leur panégyrique au pied des monuments qu’il leur avait fait élever.

Tous ces moyens, M. Bonafous les employa avec une suite, une constance qui, loin de se ralentir, sembla toujours s’accroître. Chaque année de sa vie fut marquée par plusieurs actes de cette nature. Son nom retentissait dans toutes les

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