Maud. Préface et traduction
Des poèmes d'amour qui nous ont fait notre âme. Voici le plus suave et le plus fort. La trame Est tragique : le fils d'un père assassine Traîne éternellement la peine d'être né Et, C3mme Hamlet rêvant : « Être ou bien ne pas être », Condamné sans relâche à vivre près du traître, Hanté par le remords qui le ferait crier, Tombe amoureux de la fille du meurtrier. Et voilà tout. La pauvre enfant qui se confie A cet aventurier du doute, y perd la vie; Elle vit en aimant, elle marche en rêvant, Pauvre Ophélie, hélas ! sur le sable mouvant. Et le héros fait défiler toute V histoire Dans les élans de sa verve déclamatoire ;
// accuse sou temps et son cœur d'être laids; Fa le poùnic. étant humain, est bien anf^lais.
L'ile sombre aux tuyaux d'usine est bien changée; Les soirs d'hiver, sans doute, elle est encor chargée De spleen et de brouillards, de vapeurs de charbon. Comme disait Gautier, parlons, il y fait bon Pour se tuer. C'est la terre du suicide: La ville est sans pitié, le brouillard y décide; Et les rouages des fabriques, qu'on entend, Y broient une existence humaine, à chaque instant. ^L^is, voici qu'au moment oii le brouillard se lève, La dure action cesse et qu'apparaît le rêve. Non, jamais dans l'ajur où notre œil regarda. Avec tant de splendeur n'a lui le mont Ida ! Quel rêveur, parmi ceux de Grèce et d'Italie, A mis plus de son cœur dans la mélancolie Des grands lacs et des bois et du timide amour? Chaucer, naïf conteur qui rêvait en plein jour, Et Spenser qui vivait dans un bois de féeries, Ont peuplé leur pays de leurs allégories; Et, dans le vieux Shakespeare, il s'élève parfois Une plainte du cœur, douce comme un hautbois. Et voici que, plus près de nous, au.v jours pratiques Ou le chemin de fer passe entre les boutiques, Ou Dieu même est réduit au rôle d'un agent. Où l'homme affairé dit : «Le temps, c'est de l'argent »,
Les poètes nouveaux ont senti le mystère
De la vie et qu'au bord des plages d' Angleterre
Ils ont vécu les jours élégants et donné
La formule d'un art encore insoupçonné.
Rappelle-toi Shelley dont les stances gémissent.
« Car Je suis un de ceu.v que les hommes maudissent.
Mais que demain (trop tard.'), ils pleureront pourtant ».
Pan que l'on croyait mort, Shelley le voit, l'entend.
Comme un souffle lointain de l'âme de Virgile
Anima Keats aux bois ou sa Muse s'exile.
Rappelle-toi Wordsworth et Browning, et dis-moi
Si les pages jamais ont trahi plus d'émoi.
Mais, de tous les rêveurs qui, grandis par l'hommage.,
Comme des demi-dieux ont plané sur notre âge,
Le plus haut, le plus pur et le plus inspiré,
Celui dont toute l'âme est la splendeur du Vrai,
Celui qui, dans son œuvre (en est-il de plus grandes?;.
Dit les beaux dévoûments et les vieilles légendes,
Est le maître accompli dont j'ai pieusement,
D'une fidèle main, traduit le sentiment.
Il est doux, quand le cœur est las et la pensée Par trop d'impressions contraires traversée, Quand, veule, l'âme hésite et ne sent plus le prix De la gloire et des grands poèmes entrepris, Il est doux, il est doux, pour noyer sa chimère, De prendre un de ces dieux, Virgile, Dante, Homère
Ou Tcnnyson et, travaillant jusqu'au matin,
De recliaujfcr son âme à leur esprit lointain.
Leur œuvre, dont la cime embrasse tant de mondes,
Rayonne et jette en nous des parcelles fécondes,
Comme ces papillons, couleur, joie et trésor,
Qui nous laissent aux mains de leur poussière d'or
MAUD, poème d'amour, œuvre étrange, inquiète, N'est qu'un cri de hasard dans l'œuvre du poète. Loin des villes, il s'est enfermé dans sa tour, Enluminant de beaux récits. Pendant le jour, Ses yeux charmés s'ouvraient sur le beau paysage. Sur les fleurs, sur la vierge au gracieux visage Qui passait, sur la mer qui déferle et le ciel, Et les formes vivront dans son a-il immortel. Vision du poète, impassible et sereine!
Une larme pourtant coule, une larme vaine Et douce (que dit-elle?), elle coule, le soir, Elle coule du fond d'un divin désespoir, Quand on regarde au loin les plaines de l'automne Et quand on songe aux jours heureux qu'on abandonne. Les grands hommes des temps passés, les chevaliers, Jls revivent en chair, simples et familiers.
— « Voici mon bon, mon doux, mon pieux Télémaque : .le lui laisse mon sceptre et mon ile d'Ithaque. »
— « Elaine, le beau lys d'Astolat, tout en blanc Sur son linceul semé de points d'or, et semblant
Sommeiller, tient encor djns sa droite une lettre
Qu'au cher seigneur Arthur elle voulait remettre. »
Les fronts humbles qu'on a chéris dans le passé,
Revivent, doux portraits au contour effacé;
Le souvenir dispose et caresse les teintes
Autour des amis morts et des formes éteintes.
— 0. Réveille:^-moi de grand matin, mon frère aime,
Car c''est moi qui serai demain Reine de Mai,
Oui, la Reine de Mai. » — Tu pardonneras, Maitre,
Mon tort d'avoir choisi pour le faire connaître
A ceux de mon pays, ton chant le plus troublé.
Ce temps est dur, ton cri ne fut pas isolé.
Un grand amour du bien, une grande espérance
A déjà traversé le ciel de la souffrance
Et, si Vhomme aujourd'hui se lamente et s'aigrit,
Il se réveillera dans le meilleur esprit.
Henri FAUVEL.