‹ Maud. Préface et traductionChapitre 2 sur 13 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

1 . — Je hais l'effrayant précipice qui est derrière le petit bois ; ses lèvres béantes sont semées de bruyères d'un rouge de sang; les bords rouges ont l'horreur muette du sang et l'Echo, quand on l'interroge, répond : a Mort ».

2. — Car, dans ce sombre abîme, on trouva, il y a longtemps, le cadavre de celui

tjiiim'avaitdonnc le jour. — Opère! O Dieu! était-ce bien : Le rocher qui tomba avec lui i;ît encore là, fracassé, ajDlati, brisé, éparpillé dans le sol.

3. — Se précipita-t-il de lui-même ? Qui sait ? (>ar ses vastes entreprises avaient échoué et il passait son temps à murmurer et à s'aQoler et se consumer de désespoir, et il errait quand le vent gémissait comme un petit monde qui se brise, semblant dans sa course pourchasser dans les airs l'or envolé de ses terres ruinées.

4. — Je me rappelle ce temps, car mes cheveux se dressèrent sur ma tcte au bruit d"un pas étouffé, d'un corps qu'on soulevait, décris assourdis, et le choc fut si fort, que mon cœur cessa de battre quand j'entendis le cri perçant d'une mère traverser la nuit effrayante.

5. — Y eut-il crime ? quel crime ? Xous sommes tous mauvais, dit-on. Lui, non:

il ne m'a laissé que sa bonne renommée à sauvegarder. Mais ce vieillard, qui possède maintenant le grand domaine et le château, se retira riche d'une entreprise qui nous laissa complètement ruinés.

6. — Pourquoi vante-t-on les bienfaits de la paix? Xous en avons fait une malédiction. Les pick-pocket dont chaque main aspire à ce qui ne leur appartient pas, et ceux qui, dans l'esprit de Caïn, ont le désir du gain, valent-ils mieux ou moins que le cœur du citoyen qui guerroie en sifflant sur son propre foyer ?

7. — Mais nos jours sont des jours de progrès, œuvres d'hommes de tête, des jours où un fou seul peut avoir confiance dans la marchandise ou la parole d'un négociant. Est-ce la paix ou la guerre ? C'est la guerre

civile, je pense, et la plus honteuse, comme clandestine, et qui ne porte pas ouvertement répée.

8. — Peut-être, tôt ou tard, prendrai-je passionément aussi l'empreinte du siècle de l'argent? Pourquoi pas ? Je n'ai ni foi ni espérance; je puis rendre mon cœur dur comme une meule, ma figure impassible comme le dur cristal, voler, être volé et puis mourir : qui sait? Nous ne sommes que cendre et que poussière.

9. — La paix reste assise sous son olivier, et les jours souillés s'écoulent, ces jours où les pauvres sont baraqués et empilés, les deux sexes ensemble, comme des pourceaux; les registres sont les maîtres et les hommes ne sont plus les seuls à mentir; la paix se repose dans sa vigne — oui ! — mais une société falsifie le vin.

10. — Et la folie, née du vitriol, s'échauffe dans la tête du coquin, jusqu'au moment où les ruelles sales retentissent des cris des femmes foulées aux pieds; et, pour pain, on vend au pauvre de l'alun et du plâtre, et l'esprit du meurtre s'exerce même sur ce qui devrait donner la vie.

11. — Et le Sommeil même doit rester en armes, car, par les nuits sans lune, les conciliabules de coquins viennent frapper l'oreille tendue, tandis que d'autres dérobent à un malade ses derniers soupirs d'agonie, ajoutant encore du poison aux poisons de ses remèdes empestés, sous la rouge lueur des lampes.

12. — Quand une mère mammonite tue son enfant pour pouvoir mendier à son enterrement, quand Timour-Mammon rit en ofrimacant sur un oreiller d'ossements

d'enfants... est-ce là la paix ou la guerre?

Plul(U mille fois la u'ucrrc, î^iicrrc ouverte suitcrrect sur mer, une guerre aux milliers de batailles, qui ébranlerait cent trônes.

i3. — Car, j'en ai la conviction, si une flotte ennemie arrivait au détour de la colline, si les boulets faisaient entendre leur chant en s'échappant des bateaux à trois ponts, du milieu du brouillard, le coquin à la face vile.au nez fureteur, sauterait à bas de son comptoir et lutterait, et fra])perait, s'il le pouvait, fût-ce môme avec son aune friponne, pour défendre son toit.

14. — - Eh! quoi! vais-je déclamer dans ma solitude, comme mon père dans ses accès de rage ? Vais-je aussi me glisser vers le précipice, m'y glisser et mourir, plutôt que de suivre la loi que je m'étais donnée de ne plus m'appesantir sur le souvenir de ses membres brisés et le mensonge d'un escroc ?

i5. — Me pleurerait-on, moi ? Il y avait de l'amour dans le cri passionné, de Tamour pour l'être silencieux qui s'était dirigé trop hâtivement vers la tombe, — enveloppé dans son manteau, comme je le vis en pensant qu'il allait se lever et parler, maudire le mensonge et le menteur, ah ! Dieu ! comme il le maudissait toujours.

i6. — Je suis dégoûté du château et de la colline^ dégoûté de la bruyère et de la plaine. Pourquoi rester ? Un destin plus heureux viendra-t-il me trouver là ? Ayant des nerfs pour me mouvoir aussi bien que des nerfs pour souffrir, ne serait-il pas sage de fuir loin de ce lieu, de cet abîme et de sa terreur ?

17. — Il y a des ouvriers au Château : ils viennent de l'étranger; la sombre vieille demeure va se dorer sous la main d'un millionnaire. J'ai entendu parler, je ne sais où.

de la sin£>ulicrc beauté de Maud; enfant, j'ai joué avec elle; elle promettait alors d'être belle.

i8. — Maud aux ascensions aventureuses, aux chutes et aux escapades enfantines, Maud les délices du village, la joie résonnante du Château, Maud à la jolie moue quand mon père agitait les raisins à sa vue, Maud l'enfant chérie de ma mère, notre enfant gâtée à tous, aux joues potelées et rondes, —

[9. — Comment est-elle maintenant ?

J"ai de tristes rêves. Peut-être m'apportet-elle le malheur? Non, il y a plus gros gibier sur la bruyère; elle me laissera en repos. Heureusement, car le Démon sait très bien, de l'homme ou de la femme, quel peut être le pire ennemi. Je m'enterrerai dans mes livres et le Diable pourra siffler avec sa bande.

J'ai longtemps soupiré après le repos : puisse Dieu me l'accorder enfin! Ce n'est pas Maud qui le troublera; elle n'a rien de piquant ni d'attirant, mais un visage froid et régulier, car je la vis quand sa voiture passa : parfaitement belle^ on peut lui accorder cela ; quel est son défaut? Tout ce que je vis (car ses yeux étaient baissés, pour ne pas être vus), est défectueusement parfait , d'une régularité glaciale , d'une nullité splendide, une perfection inanimée, rien de plus ; rien de plus, si ce n'est, par un accident de voyage, unepâleur, larosedisparue pour une heure; ou une lèvre inférieure qu'on peut trouver trop épanouie, trop

pleine: ou la lif;ne du plus délicat aquilin, un nez oracieux... Et je me sauvai le cœur libre, n'emportant qu'un léo'er sentiment de « spleen ».

Figure froide, au contour si net, pourquoi m'apparaissez-vous, si cruellement douce, troublant le repos où se noyait toute folie de misanthropie; pâle et, sur la joue, le rayon doré de vos cils morts ; figure pâle, froide, sans expression, ayant la douceur d'une étoile dans l'immensité sombre? Que c'est bien féminin de se venger si profondément d'un tort véniel que seule ma pensée fit à votre beauté; et, toujours aussi pâle qu'avant, surgissant ets'évanouissant, et surgissant à mes yeux, sans bruit, lumineuse, semblable à une pierre précieuse, semblable à un spectre, semblable à la mort, pendant la moitié de la nuit^ surgissant et s'efFaçant, et surgissant encore, jusqu'à ce

qu'il me fut impossible de supporter la vision davantaoc... mais je me levai et, tout seul, j'allai m'asseoirdans mon noir jardin, en écoutant d'abord le flot dont les murmures sinistres s'étendaient au loin et parlaient de naufrages, et le gémissement que rendait la grève affolée sous la vague qui l'arrachait par morceaux; et je marchai dans lèvent d'hiver et, sous la lueur spectrale, je trouvai les brillants narcisses morts et Orion descendu dans sa tombe.

I . — Un million d'émeraudes font éclater les rouges bourgeons du tilleul, dans le petit bosquet où je suis assis. Ah! pourquoi ne puis-je pas être comme toutes choses de la gaie saison, comme Theureuse saison d'abondance, quand au loin la voile est poussée par une brise plus douce, sur la mer, à demi perdue dans la mer, fleur d'azur liquide^, au silencieux croissant, anneau de mariage de la terre, étoile de saphirs?

2. — Au-dessous de moi s'étend le village ; qu'il semblé petit et paisible ! et cependant, il s'en évapore, comme d'une ville, les cancans, la médisance et l'envie ; et Jack, sur le banc de sa taverne, ment avec

rimpudcncccl\inczar;ct,du côté de la terre, prcsd'un rocher rouge, étincelle le Château ; et là-haut, dans le jardin du Manoir, je l'ai vue passer comme une lueur; mais, que le malheur me saisisse si cette lueur devient jamais mon étoile conductrice!

3. — Ai-je jamais salué son père, Tancétre à la tête sillonnée de rides ? Je l'ai rencontrée aujourd'hui avec son frère, mais ce n'est pas le frère que j'ai salué; j'ai salué madame sa sœur quand elle passa à cheval dans la bruyère ; mais la flamme d'un orgueil ridicule éclata sur son beau visage. O enfant, vous faites tort à votre beauté, croyez-moi, en étant si orgueilleuse; votre père a une fortune bien acquise et je suis sans nom et pauvre.

4. — Je ne garde qu'un serviteur et qu'une servante toujours prêts à mentir et à dérober; je le saisj et je souris péniblement,

comme un stoïque ou comme un plus sage épicurien, et je laisse le monde aller son train ; carie volest un instinct naturel, aucun prêcheur ne guérira cette plaie; la mouche est déchirée par l'hirondelle, le moineau saisi par l'épervier, et tout le petit bois où je m'assieds n'est qu'un monde de rapines et de meurtres.

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