ET TOUTE RETENUE
De tous les examens que j'ai passés jadis, avec des mentions diversement honorables, le seul où je continue ardemment a me préparer c'est l'examen de conscience. Je ne m'y présenterai jamais parce que je serais recalé, tel Lintilhac, sous une pluie de boules noires... Pourtant rien ne m'empochera de faire de temps à autre un petit tour dans mes états d'âme par la raison que je ne sais rien d'utile comme la fréquente inspection d'un for intérieur. Vous me direz que le for intérieur est irréductible et vous me citerez Port-Arthur. . .
Mais outre que j'ignore quel sera le sort de Port-Arthur quand paraîtront ces lignes, si je me décide à les publier, j'ai découvert depuis longtemps que tous les romans ne sont que des autobiographies, que le sujet est identique
2 MAUGIS A.MOUREUX
à l'objet, que le monde est ma représentation (a prix réduits), qu'il est impossible de sortir de soi-même sans se marcher sur les pieds — el que, foi de pochard, tout est vain (In vano veritas >.
« On n'écrit bien que de ce que l'on aime », a dit Renan. Ce n'est seulement pas pour cela que je vais vous raconter mes petites histoires...
De même qu'un chauffeur expert arrête son moteur pour examiner sa machine, je crois urgent de me regarder vivre pendant quelques instants, parce que je sens venir la pire panne (celle de ne savoir pourquoi) et qu'un léger retard à l'allumage me paraît nécessaire. . .
« Voici l'instant de la crise ! » s'écriait Figaro. . .
Penchons nous donc sur notre petit gouffre intérieur...
— ... D'où me vient ce malin cet air sombre el sévère?
Je me sens l'humeur d'un dogue à qui la nouvelle d'un incident à la frontière de l'Est (la scnle qui compte) et la subséquente éventualité d'une guerre franco-allemande inspireraient quelque crainte sur la transformation possible de ses côtelettes en mutton chops.
(Ce dogue aurait recueilli, de la gueule d'un ancêtre ayant ouï parler du siège de Paris, d'inquiétantes anecdotes obsidoniales).
Supposez que je voie entrer chez moi, aguicheuse et nue, une jeune personne qui aurait les yeux de Polaire, la nuque du sérail, les
épaules de Germaine Gallois, la croupe des voluptés, et toutes les complaisances, je ne lèverais pas, non, pas même un regard sur ces splendeurs dévoilées comme les secrets de la Défense nationale, et je m'enfermerais à double tour (d'ivoire) dans une chasteté parsifallique.
Pourquoi cette rogne ? — Sais pas. . .
Eh bien si. je sais... Je sais même très bien. Celte morosité agressive m'empoisonne depuis que j'ai dépouillé mon courrier. Or, l'analogie purement verbale que je m'en voudrais de ne pas vous faire remarquer entre cette opération innocente et l'attaque de la diligence lyonnaise par le sosie de l'infortuné Lesurques n'a pu suffire à m'exaspérer.
Il faut donc que cette irritation me vienne d'une des lettres apportées par ma concierge.
Il y en a dix-huit, sept de moins que dans l'alphabet.
Laquelle est la cause (Othello diceret).
En procédant par élimination, j'écarte d'abord ce billet assez doux :
Le chef de vente de la librairie Ollendorf a le plaisir d'informer M. Henry Maugis que le vingtième mille d 'A draps ouverts esl presque épuisé et que, vraisemblablement, ce spirituel roman ne s'arrêtera pas en si beau chemin, les g'ares en ayant encore redemandé. . .
A moi les gares !...
Tiens, au fait, il urge, il panurge même, de passer dans celle active maison d'éditions
artistiques el Littéraires, j'aurai plaisir à serrer la main du caissier, puisque pleine.
Je ne puis non plus attribuer une part de mon ennui à cette requête d'un ingénu de province :
Monsieur et cher Maître,
Lecteur assidu de vos brillantes chroniques musicales, j'ose réclamer de votre. obligeance l'hospitalité des colonnes de votre honoré journal pour la petite note ci-jointe :
« Toute la société de Bressy-en-Beauce s'était « donné rendez-vous avant hier à la charmante « soirée où M. Libaudière avait convié l'élite de la « coquette cité beauceronne. On applaudit au cours « de cette petite fête, dont tous les assistants gardeci l'ont le souvenir, Mlle Célestine de Frémont dans « la Prière d'une Vierge et les Stances de Flég 1er — « Mlle Ernestine de Frémont sa sœur cadette, dans «le Vase Irrité — et M. Adalbert de Frémont, leur « second frère, dans la Bénédiction. On acclama le « magnifique mezzo de Mme Busenel, la femme du « sympathique conseiller municipal, dans Si vous « n'avez rien h nie dire (paroles de la Baronne de 0 Rothschild, musique de Victor Hugo), enfin la « virtuosité du maître de la maison, M. Libaudière, « exécutant sur la mandoline, avec un brio que bien « des professionnels lui eussent envié, un morceau « d'une fantaisie endiablée intitulé suggestivement (( .1 pouffer de rire.
(( Après quoi une joyeuse sauterie mit tout lo « monde en branle tant et si bien que, lorsqu'on « songea à se séparer, il était près d'une heure du matin » .
J'ose espérer, Monsieur et cher maître, que vous excuserez mon indiscrétion. J'ai surtout rédigé cette note pour faire plaisir à Mme Libaudière et avec l'obligeant concours d'un reporter du Courrier cTHaïphongi M. Henri Laumonier, qui s'occupe de littérature à ses moments perdus.
— Quelle couche ! Je ne connais pas le père de ce reportaillon colonial, mais il évoque le nom d'une fable de La Fontaine : Laumonier? Son fils est l'âne.
A une autre !
Voici qui ne saurait me tirer des pleurs (si vice m'effleurait, comme dit Horace), une invitation signée d'une professionnelle de la vieille galanterie française, flatteusement renseignée sur mon sens esthétique :
Monsieur, Vous sachant amateur do jolis bibelots, je serais heureuse de mettre à votre disposition une collection de mignonnes statuettes qui vous plairont certainement.
En attendant l'honneur de votre visite, je vous prie d'agréer, Monsieur, toute ma considération la plus distinguée.
Comtesse de Macette, rue de Siam, 46, au 2e étage à droite.
Xc pas s'adresser au concierge.
— Connue, celle là! Quand on s'amène, on tombe sur un lot de gonzesses entrelardées comme Jeanne Bloch, ou sur des paquets de
viandes avariées dont chacun pourrait se cataloguera L'étal c'est moi! » LesTaiiagras annoncées sont des tanagras doubles. S'il n'y a que moi pour aller expertiser les bibelots de la comtesse, ils risquent fort de rester à l'état de statues... quo.
Mon cœur, bardé d'un triple airain, ne
s'émeut pas davantage du placet astucieux
rédigé par un ponte (à dormir debout) qui me
tutoie, pas fier, bien que je l'ignore totalement.
Mon cher ami,
Bien que nous ne nous soyons pas revus depuis l'Ecole de Droit { — vingt ans de ça, comme ça me rajeunit — ) je crois pouvoir me rappeler à ton bienveillant souvenir. Si je ne t'ai pas donné plus souvent de mes nouvelles ( — je ne m'en consolerai jamais — ) c'est que j'ai été très occupé ( A quelles besognes, Seigneur? — ) mais je n'en ai pas moins suivi de loin les étapes de ta brillante carrière ( — Il a dû collaborer avec Paul Brulat, c'est pas possible ! — ) Ah tu en as fait du chemin ! — ( Toutes ces étapes me font pressentir la tape — ) Te voilà devenu célèbre : tu brilles au premier plan de ces physionomies bien parisiennes. . . ( vingt lignes de ce style-là ! — ) Moi, je n'ai pas eu de chance... . ( Aïe — ) Pourrais-tu, en souvenir du bon vieux temps ( — Je l'attendais — ) m'envoyer cinq louis... (Et allez donc! — )... petite somme... peu pour toi, beaucoup pour moi !.. . remboursement ; premier jour... sans faute... merci d'avance...
Et cela est. signé Durand... Durand? il me semble que ce nom là ne m'est pas inconnu. . .
mais du tapeur, il no me souvient pas. D'ailleurs, n'importe, des cent balles espérées, Durand, ne recevra que la peau : mais je lui enverrai un exemplaire d'A draps ouverts; il ne manquera pas d'en conclure que je ne lui dois plus que 97 francs !
Voici, pieusement, remerciant pour des exemplaires d\l draps ouverts, quatre billots extasiés, d'un lyrisme un peu kuku, comme parlent les Roumains, mais pavés de bonnes intentions. A les lire, on ne doute point que je n'aie doté la littérature française d'une manière de chef d'œuvre et, bien que mensongères follement, ces pages de critique gobeuse ne m'ont point contristé !
Je puis éliminer encore, comme sans conteste étrangères à mon humeur saumàtre, les honorées de huit virtuoses du violon, du violoncelle et de la harpe qui souhaitent passionnément ma présence à leurs concerts respectifs : bien qu'instrumentistes à cordes, tous se sont fait pistonner par des journaleux qui peuvent favoriser la vente de mon bouquin : je n'ai donc rien à leur refuser. Cela revient à dire que mon absence est assurée à leurs séances, mais que je les mentionnerai, gentiment, dans mes « propos d'Ouvreuse ». A chacun d'eux, en outre, un exemplaire d'A draps ouverts.
Et voici la lettre anonyme, la lettre « de faire peur )), indispensable au courrier de tout écrivain qui se respecte. Elle nie couvre d'injures
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peu variées, m'incite à m'occuper d'agriculture plutôt que de critique musicale, me convie à repasser ma grammaire, me laisse entrevoir qu'on en sait assez sur mon compte pour m'imposer silence, de. etc.
Ce n'est pas à elle, pourtant, que je dois d'être à cran ce malin, je ne dis plus comme un dogue, mais comme un chien de pistolet : au « cran de l'armé » ; elle m'a laissé si indifférent — la grande habitude... — que, sans rancune, j'enverrais volontiers à son auteur un exemplaire d'A drap* ouverts si, dans son zèle à remplir exactement ses quatre pages, il n'avait omis de réserver une place pour sa signature.
Cette lettre est, si je ne me trompe, la dixseptième — ce qui dans l'alphabet, la qualifierait assez justement.
Il ne m'en reste plus qu'une, par quoi j'aurais pu commencer pour m' épargner ce misérable chiqué d'une révision de ma correspondance... car il est inutile de vous cacher — et surtout de me cacher — plus longtemps que seul m'a mis à la grinchc cet autographe de Léon Payet, banal comme toute la littérature exsudée par ce romancier fadasse :
Mon cher confrère,
Ce m'est une joie de vous dire que vous n'avez pas de lecteur plus assidu que moi. Votre dernier article m'a particulièrement ravi, puisque j'ai eu l'agréable surprise de m'y voir cité parmi les auditeurs que
vous avez reconnus dimanche dernier chez Chevillard ; surtout, j'ai été très touché de l'ingénieuse obligeance et de l'aimable confraternité qui vous lit mentionner à ce propos mon roman Un drame du cœur. Et puisque vous m'avez reconnu, permettezmoi de vous exprimer mon très vif désir de vous « connaître » personnellement. Ma femme qui, plus; heureuse que moi, a déjà eu le plaisir de vous rencontrer chez des amis communs, me charge de vous dire qu'on trouvera chez elle, mercredi, vers cinq heures, du thé et quelques pâtisseries. Elle serait enchantée si vous vous laissiez tenter par ce mince régal; et je prends, moi, la liberté de joindre mes instances aux siennes, pareeque je vois là une occasion prochaine do vous serrer la main.
Croyez, mon cher confrère, à ma sympathie très vive.
Léon Payet.
Et voilà ! voilà la cause (re-Othello toujours).
Ça n'a l'air de rien, ces amabilités à la guimauve: c'est d'elles seules, pourtant, que vient mon désir rageur de gifler à pleines mains quelque innocente cafetière (aux innocents les mains pleines).
Antinomie bizarre — la cinquième, au moins — cette lettre me met hors de moi. parce qu'elle me force à rentrer en moi-même. J'y rentre donc, par une porte bâtarde, comme Mme de Saint V.... je gratte des allumettes métaphoriques à seule fin de « porter résolument les lumières de la critique la plus serrée dans les recoins de ma conscience » (ça c'esl
|() M\l ois AMOUREUX
du Paye! de derrière les fagots) et je constate, en mon for intérieur, quelques lézardes. .
Lors de mes dernières inspections, pourtant, mon petit arsenal intime apparaissait en tout aussi bon état que l'arsenal E. Xandre luimême... J'y découvre aujourd'hui des lacunes graves el un désordre inaccoutumé.
Lâchons ce jargon digne d'Albert Lantoine el par conséquent si ridiculement congestionné de métaphores qu'il me donne l'air d'avoir bu un coup de tropes : j'ai le sentiment que je file un mauvais coton (celui que tout homme a dans son cœur) un coton si détestable qu'à peine oserait-on en garnir les esgourdes du cacographe Henry Ner, conques malpropres.
Et si moi-même, ce matin, je neurasthénise el ne sais par quel bout me prendre, bâton nerveux, c'est parce que je m'intéresse à Mme Léon Payet. Je m'intéresse, sans plus, du moins je cherche à me le persuader. Je ne suis pas curieux... mais je voudrais savoir si cette femme du monde se laisserait aller, ainsi qu'il m'a semblé, à l'Aventure, ou s'il ne faut voir en elle, comme en tant d'autres bécasses mondaines niaisement avides de passer pour grues, qu'une allumeusé par pose, une simulatrice qui marque le pas pour faire croire qu'elle va marcher.
Et justement, comme je ne suis pas curieux d'ordinaire, cette curiosité m'inquiète et me tarabuste, pour ce que j'y découvre une
MAI (HS AMOUREUX 11
dérogation à des règles de vie ("expression exacte môme en ses assonances) dès Longtemps' adoptées et "dont l'observance m'a procuré jusqu'ici un bonheur calme et raisonné : suis-je donc en passe de renier toute une philosophie intime et personnelle, mon petit kant-à-moi. fondé, comme l'autre, sur l'Amoral — avec un A privatif qui n'indique pas que je me sois jamais privé de rien?
Je ne m'en fais pas accroire, mais je me loue, du moins, sans réserves, d'avoir su de bonne heure comprendre cette vérité essentielle : les travaux de l'esprit n'ont rien à voir avec les joies de la chair, et il importe à un gendelettre de ne les pas confondre — et de ne mêler point les torchons radieux du Travail avec les serviettes de la Volupté.
Sans doute on pourrait découvrir dans les Œuvres complètes de MM. d'Azambuja (de YUnioers), de la Palisse (de partout) et même dans Larousse — qui, comme son nom l'indique est aussi de la P.. .alisse — des constatations ruisselantes du même imprévu.
Mais ce bon vieux frère de Leibnitz, luimême, a-t-il voulu dire autre chose dans le dialogue, que vous avez dû lire — mais si! mais si! — au début des Nouveaux essais sur l'entendement humain (1), dialogue au cours du-
(1) Je crois me rappeler que c'est le chapitre II. Vérifiez, si le cœur vous en dit.
L2 MAUGIS AMOl RE1 \
quel le sympathique Philalèthe, à moins quece ne soit Théophraste, formule que l'es hommes onl reçu de la nature l'envie, innée, d'être
heureux.
Je n*1 me vante (loue point d'avoir découvert drs vérités que les spécialistes s'accordent a reconnaître innées : mon seul mérke, mince peut-être, mais assez rare, est d'avoir su, au ici leurs de mes contemporains, y conformer ma règle d'inconduite.
Contraint de turbiner, faute d'une fortune suffisante pour satisfaire mes goûts (prononcez : vices) j'ai voulu que mon cerveau, instrument de travail, fonctionnât indépendamment de mon corps, instrument de plaisir. Tout se paie, comme disait la princesse Padovani à cet élégant arriviste de Paul Astier : tout se paie, le plaisir surtout. Il faut donc que mon travail se mue en capital là toi Karl Marx!), c'est-à-dire en pépettes sonnantes, braise dorée, succulente galette, lourds doublons, sonores rixdales, picaillons joyeux, thunes rondelettes, cigs éblouissants, pèse trébuchant, coupures judaïques, plaques nacrées, piastres innombrables, florins à la pelle, livres sterling au tas et maravedis au tonneau! Car rien, ici bas, ne s'obtient qu'à la force du pognon ou par persuasif chantage, avec musique d'Aubert.
Adoncques, je n'ai point souffert que mon cerveau-outil se mêlât à mon sexe... (à bon
entendeur, phallus^ et s'usât, même par exception, à d'autres tâches qu'aux argentifères ; et j'ai renoncé gaillardement à ces psychologiques foutaises où l'esprit se galvaude : flirts et bouquets à Chloris, intrigues, billets doux, poésies galantes, (tous les hygiénistes signalent le danger du petit vers), bref, j'ai brûlé toutes les stations de la Carte du Tendre, ce chemin de fer de... ceinture, pour élire domicile dans un Terminus confortable et définitif. Tout le reste, qui n'est pas littérature, c'est du temps perdu, et de l'argent, et de l'intelligence : ça s'équivaut du reste, ça s'équivache même, si vous jugez que mon petit système n'est pas dénué de rosserie...
Oh! je ne l'ai pas appliqué dès le berceau! J'ai eu, comme les camarades, mes années d'apprenti pas sage : pour conquérir des femmes a à l'œil » (rêve ingénu de l'adolescence) j'ai, jusqu'aux environs de ma vingt-cinquième année, dépensé plus d'argent que ne m'eussent coûté, durant les inévitables travaux d'approche, des entretiens quotidiens, dirigés à ma guise, avec des tarifées somptueuses et accommodantes... de ces entretiens dont je puis dire aujourd'hui : « Un entretien vaut mieux que deux tu l'auras ! »... Et c'est miracle que je ne me sois pas alors, comme tous mes copains, enlisé jusqu'au cou dans quelque fangeux collage.
Celte bonne rosse de Jim Smilev a bien
Kl MAUGIS AMOUREUX
raconté, dans Maltresse d'Esthètes, çpie je m'étais ('pris d'une femme à barbe exhibée à la foire de Neuilly, que le désir de la voir à poils m'avait incité à demander sa main, et que, seul, m'avait pu guérir in extremis de cette passion pileuse et piteuse l'aspect soudain de ma fiancée sortant, au moment où je l'allais chercher pour la présenter à ma famille, d'un salon de coiffure où elle venait de se faire raser comme un ponton... D'ailleurs, il serait de ponton de ne pas insister, car cette anecdote, bien trouvée, mais controuvée, ne mérite pas plus de créance que le boniment d'un purotin incapable de payer les siennes.
Je n'en dois pas moins un demi-cierge à ce fumiste de Smiley pour m'avoir détaché à la force du poignet d'une certaine Monna au tempéra ment exre.ssif don tics «passades» m'eussent conduit du gâtisme au tombeau; vers cette fin désolante convergeaient, si j'ose dire, ses manœuvres directes et sa manie de courir les pince-dos pour asticoter les roulures qui viennent y secouer leur linge sale en famille, ce qui m'eût immanquablement valu, un vilain soir, quelque coup de lingue bien servi par un de ces messieurs qui ne se conformenl point à la « Défense de suriner. »
Smiley, du reste, ne faisait que me rendre — le mot s'impose — la Monna de ma pièce : avais-jc dû, précédemment, en employer des arguments à la benzine pour le détacher (moi
aussi !) d'une gadoue qui le trompait « à couche que veux-tu, » comme disent encore ceux de mes élèves qui opèrent dans les feuilles départementales.
Jolie gadoue à faire à un enfant!
EtFrantz Brotteaux, le sculpteur... Un beau gars, bûcheur, plein de talent... Après quelques semaines de conversations avec la petite Vouillard(Ysolde), hystérique aggravée de prétentions esthético-symbolardes, il offrait à tous (qui n'en voulaient pas) un si navrant aspect qu'il eût attendri les biftecks d'une boucherie hippophagique!... Il confondait Bartholdi avec Bartholomé, la sculpture de Saint-Marceaux avec la tisane d'icelui qui, elle, se laisse avaler, et finissait par lâcher l'ébauchoir pour les nuits blanches, sous prétexte que « toute réalisation amoindrirait l'idéale beauté de son rêve. » Non ! je vous dis... quand ces diables de boueux se mettent à avoir des idées!... Enfin, les prévoyants de l'avenir attendaient le jour où l'on ramasserait mon Brotteaux à la pelle (pauvre Frantz!) quand le terre-neuve Smiley, résolument, l'emporta par la peau du cou, celle qui se décolle, jusqu'à la gare Montparnasse, <it le hissa dans un train qui s'en allait vers la famille provinciale du pauvre esculpteur.
Par un juste retour des choses d'ici bas, comme disait la vache que la vieille locomotive regardait paître, notre commun sauveteur, Smiley lui-même, no (arda point h mettre sou
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expérience à profit pour s'emménagerde nouveau avec sa Clarisse, une de ces blondes à la sécotine, qui excellent à vous « créer un intérieur ». Elle faillit le rendre fou par la sérénité tenace qu'elle apporta à figurer l'ange du foyer...
Et Yves de Kerkrist, l'infatigable explorateur, devenu un quelconque explora lé, qui ne souhaitait plus découvrir d'autres hémisphères que ceux de la Même Picrate... Globe-trotteur mué en globe-pelottéur! Et Chose ! Et Machin ! Et Tutti Quanti lui-même! Le spectacle sans cesse renouvelé de leurs gourderies me fut une morale en actions, libérées. Et ces exemples vivants, comme dit notre vieux Corneille, m'étaient rendus plus profitables par la frousse rétrospective qui m'envahissait à penser que, sans ce vieux Smiley, je fusse devenu pareillement ridicule et lamentable — celui, comme dit Maeterlinck, que Monna vanna.
Les moments d'ex-passion sont toujours les meilleurs...
Et tout cela qui n'est pas éternel, je m'en suis servi pour faire de petites chansons — sans plus !
Par là, ma vie s'est merveilleusement simplifiée : le cœur à l'aise, j'ai pu me consacrer à l'exploitation calme et régulière de nies talents.
En quelle estime mes arrières-neveux tiendront-ils mon œuvre complète? Je m'en fous : Elle aura donné de mon vivant tout ce que
j'en attendais, mon œuvre complète! Rien ne me manque de ce que je souhaite, ou du moins de ce que, jusqu'à présent, je souhaitais...
Quelques heures de vertu par jour (il ne faut prendre la vertu qu'à l'heure... et au pas), quelques heures, consacrées au travail lucide, nie permettent de satisfaire mes vices, pas raffinés, mais coûteux : j'aime la bonne cuisine, les alcools combinés par des barmen experts, les chairs de la femme agile... Idéal, ô merveille! Et je ne dois, client choyé, de reconnaissance à personne, puisque je paie comptant et cher, servi au doigt, sinon à l'œil.
Durant... (Voisin et Paillard itou)... Durant que je satisfais ainsi mes plus bas instincts, mon génial cerveau, lui, se détend et le lendemain, frais et dispos, abat sa lâche quotidienne, déniche le bouquin à lancer, l'article à faire, l'éditeur à taper, remplit au mieux son rôle de bailleur de fonds. Étude et quiétude, c'est le bonheur assuré par l'équilibre des facultés.