‹ Maugis amoureuxChapitre 2 sur 16 · OU MAUGIS TRIPOTE SON AVANCE A L ALLUMAGE · texte numérisé non relu

OU MAUGIS TRIPOTE SON AVANCE A L ALLUMAGE

Le bonheur? Jusqu'à présent... oui. Mais voilà que j'en viens à me demander si je ne me suis pas trompé. Quand on s'interroge sur son bonheur on est bien prés d'en souffrir.

Pourquoi, tout d'un coup, après quatre décades et plus d'une existence si douillette, en suis-je à m'apercevoir qu'il me manque quelque chose?

Quelle loufoquerie m'incite à rompre soudainement la belle ordonnance d'une vie si harmonieuse?

G gaffe! 0 pataquès! 0 sombre gourderie !

Le prodige s'esl accompli : j'ai flirté avec Mme'LéonPayet! Flirté, moi! moâ !

Le cardinal-archevêque de Paris apprendrait que, somnambule, il a l'ail vis-à-vis dans un cake-walk enfiévré, au petit père Combes luimême, sur le Parvis Notre-Dame, avec moins de stupeur que je n'en ressens à noter ce phénomène ahurissant el authentique : J'ai flirté avec Mme Léon Payet. Flirté, comme ça,

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d'emblée, dès la première rencontre) Et je n'étais pas saoul...

Bien pis : j'ai revu ladite Mme Payet el j'ai récidivé.

Pis encore : j'ai trouvé moyen de donner une* suite à ou regrettable incident ! Car je n'arriverai jamais à me faire croire que j'aie, sans intention, mentionné louangeusement, dans un compte-rendu de concert dominical, où son nom ne s'imposait pas, cette petite pochetée de Payet, sur qui je cognais naguère à tour de plume.

Cela a commencé, l'autre jeudi, chez les Renaud-Claudine, qui recevaient. Je manque rarement leur jour, car ce ménage me plaît : mon égoïsme conscient s'accommode de leur égoïsme à deux, loyalement proclame : ma rosserie sympathise avec leur rosserie purement défensive et volontiers serviablé à qui ne leur ta il poi.nl de crasses {Hodie niihl, crasse tlbi) ; enfin la façon de Claudine m'enchante, d'être du monde en s'en fichant.

Chez eux, on rencontre un bizarre assemblage : parmi dr< cabotines de tout ordre (môme de l'ordre mineur), des gens de lettres de toute plume et des artistes de toul poil, évoluent, Un peu gauches ou trop désinvoltes, des femmes bien — ravies et délicieusement scandalisées de fréquenter ce couple conquit mettant, mais classé très parisien — et que chavirenl les réparties de Claudine, si belle-

ment insoucieuse de la réputation que lui vaut. parmi ces hypocrites pécores, sa liberté de langage et l'effarante franchise de son journal,

publié en quatre volumes.

Indélébilement loufetingue, le tandem Renaud-Glàudine n'hésite pas (quousque tarirdem?...) à franchir ces bornes après quoi le regretté Ponsard déclarait qu'il n'est pins de limites.

Ne poussent-ils pas le j'menfoutismë jusqu'à s'afficher au bal Wagram, le jeudi de la Mi- Carême? Je les y ai vu tous les deux, cagoules de noir, mais le visage effrontément démasqué, accompagnés d'une gamine bouclée, aux yeux de pervenche (une pervenche à prendre ! I et de cet étonnant secrétaire qui lâche volontiers la correspondance de Renaud pour aller dans la chambre de Claudine se noircir les cils de mascaro. Le petit cousin Marcel en était, lui aussi, hermétiquement, masqué à cause de son père, et enguirlandé d'éphèbes accoutumés à hanter sa garçonnière Taitbout (jamais nom ne fut mieux justifié-) aussi bien que le Ceylon Tea où se donnent tant de rendez-vous d'étrange compagnie — toutes ces dames au Ceylon !

Certaines d'entre elles m'ont intrigué : Jeanne d'Albret, souple et rieuse sous une perruque poudrée et qui contait à Fernande de Roubaix : « Ma chère quand j'étais cuirassier à Libour- 110...1) Marie-Thérèse, poseuse, très remarquée parce qu'elle s'était fait teindre la moustache :

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Victorine, extraordinaire en Polaire, toutes ses perles dehors, robe el cheveux courts; accrochée au bras de Renaud, trop indulgent, elle jacassait, pour la plus grande joie de Claudine qui l'écoutait silencieuse et les yeux pétillants : « Faudra m'amener ta Polaire, « qu'elle me voie... Je suis modiste rue La- « bruyère, l'auras qu'à demander Victor, ou « Victorine, comme lu voudras... Ya pas de « pétard", le pipelet est une sœur : on l'appelle « Rose Mousse ». Bien entendu, quelques chochottes de théâtre mignardisaient là, race de petits cabots qui entretiennent l'amitié uranienne, escortant l'irrésistible Maubourg, de qui la fugue au pays du caviar m'inspira des strophes guillerettes :

On s'alarme, on enquête. . .

Qu'est devenu Maubourg:'

Il est à Pét...

Il est à Pét. ..

Il est à Pétersbourg- !

Nous voilà loin des jeudis de Renaud-Claudine? Pas tant que vous le croyez, si cette digression consacrée au bal de la Saint-Tata peut vous démontrer que ce ménage peu banal porte en ville la môme tranquillité d'ame qui lui permet d'échapper partout à l'influence des bilieux.

Mais j'aime surtout nos contemporains chez eux; et le home de Renaud-Claudine est pour

moi Yat home crochu où quelques morphinomanes, du reste, rappellent le troupeau des piqûres, comme disait l'infirmier qui soignait Laurent Tailhade.

Je me plais dans cette maison bénie, d'autant plus qu'on y trouve, sous prétexte de thé, un louable assortiment d'alcools de toutes couleurs et de tous pays, devant quoi je ne me défends point de quelque sympathie pour les théories internationalistes.

Ce jour là, je m'occupais à verser dans ma tasse, que doraient deux jaunes d'œufs givrés de sucre en poudre, un vigoureux mélange de cognac et de rhum, quand une jeune femme, près de moi, interpella Claudine d'un ton d'autorité calme :

— Ma chère, si vous voulez être un ange, faites-moi donc faire la connaissance de Monsieur Maugis.

— Oh! moi, vous savez... « faire l'ange »... riposta Claudine. A part ça je ne demande pas mieux. Et puis, en somme, je ne suis là que pour ça! Mon gros Maugis, poursuivit-elle sans excès de respect pour moi, cette jolie Madame, délicieusement chapeautée par Jane de la rue Royale, n'est autre que la légitime épouse de votre confrère, Léon Payet, le romancier que vous savez.

Un flacon dans chaque main (pour que le « Tom and Jerry » que j'élaborais avec recueillement batte, si j'ose ainsi m' exprimer, son

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plein, il esl essentiel que les liquides soient versés simultanément : seuls prétendenl le contraire d'inexpérimentés gourdiflots sur qui l'on ne saurait trop s'asseoir), je m'inclinai un peu, pas plus que ça.

Puis, sans omettre de saupoudrer mon « Tom and Jerry » d'une odorante muscade, j'attendis les événements et tout ce qui vient à point.

Ma situation ne laissait pas que d'être aussi embarrassée que mes deux mains, et fausse comme un panier de jetons contenant, en outre, une tiare authentifiée par Reinach.

Jusque là, je n'avais jamais laissé passer sans la saisir à la crinière — histoire d'avoir du poil dans la main — la plus mince occasion d'éreinter Léon Payetà plume rabattue, tantôt comme « collectionneur ignare d'observations psychologiques à deux sous la brouette » tantôt comme « descripteur niaisement extasié des élégances mondaines à l'usage des concierges atteints de la folie des grandeurs » ; je crois même qu'il m'était arrivé de le comparer, gynécologiquement, à l'astre des nuits.

Qu'après de telles aménités, Madame Paycfc eût provoqué cette présentation, cela prouvait qu'elle ne manquait point, si l'on peut dire, de culot.

De fait, je la constatai d'abord de croupe arrogante et onduleuse à souhait; je suis homme, et rien de ce qui est féminin ne m'est donc étranger. . . D'autant plus que les étran-

gères réunissent bien rarement cet ensemble d'avantages dont se compose un arrière-train de plaisir (sauf peut-être les Grecques : leurs maris aiment tant à faire sauter la croupe). De ce côté là, madame Léon Payet est une physionomie bien parisienne... Son visage aussi, l'autre, mérite la considération la plus distinguée : sous une chevelure innombrable et flamboyante comme l'église de Brou, des yeux gris, du gris dont on Vit parce qu'il est dans les prunelles, des yeux hardis (et non point des châsses réservées !) très beaux mais pas bons,- et qui pètent sec, une bouche gamine sous un petit nez mobile de roquet batailleur, une frimousse de jolie pierreuse qu'un rien de maquillage habile atténue et adoucit en minois simili-xvnr siècle : Casque d'or à Trianon.

Que voulait-elle ? venger son homme en me lançant des phrases aigres-douces? ou, au contraire, tenter par quelques banalités peloteuses d'obtenir, sinon mon indulgence, tout au moins, mon silence à l'endroit de son Payet, miteuse contrefaçon de Marcel Prévost... styliste pour épiciers, Prévost des marchands!

Quelles que fussent ses intentions, elle en serait pour ses frais : imperméable à l'ironie — j'en vends! — je me sentais de taille à lui en boucher un joli coin. Ma résistance notoire aux avances des mouquères qui viennent intercéder

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pour leurs mâles, m'a de longtemps acquis une solide réputation de rauffle. .

Trop commocte, vraiment, pour les sous-ratés de la Littérature et de la Musique, le procédé qui consiste à dépêcher — sous le prétexte usé d'une soirée ou d'un five o' clock, — des épouses point contrefaites vers les critiques durs comme la justice, pour qu'ils s'abstiennent de signaler la gibbosité morale du mari. Qu'elle essayât seulement, la jolie madame Payet : elle serait bien reçue — à corrections !

Elle affectait un petit air sûr de soi qui m'agaçait, cette marquisette pour escarpes, « un petit air d'en avoir deux ». Attends un peu : je me chargerais de lui prouver que c'était moi qui les avais ! Si elle prétendait me refiler des rosseries, je lui en rendrais la monnaie, à intérêts composés: si, au contraire, elle s'évertuait, aguicheusement, à me réconcilier avec la prose de son Léon, je n'hésiterais point à lui insinuer, en douceur, qu'elle ferait mieux de s'adonner au ravaudage des chaussettes conjugales.

Seulement... voilà... Entre deux tactiques habilement prévues, madame Payet en choisit une troisième — la bonne ! Et ce jour-là, il ne fut ({vies lion de son mari non plus que de la dix-neuvièm edynasfie thébaine. Elle parla sans pose et sans flagornerie, d'un écrivain dont l'œuvre ne me laisse point indifférent: le nommé Henry Màugis, et spécialement du dernier

bouquin de ee romancier,^ drap* ouverts, on elle s'était divertie à reconnaître, malgré lés pseudonymes nécessaires et L'inexactitude voulue des détails, d'authentiques personnages, la yéridique aventure de son amie, la blondinette comtesse de Lizery, et la silhouette d'une américaine en mal de littérature qui, pas fichue de parler correctement français, promène entre Porel's house et Guitry's cottage une comédie de mœurs parisiennes, « écrite pour un an déjà ». Surtout, la petite madame Payet s'éjouissait d'avoir retrouvé là, portraicturés sans indulgence, sous les noms de madame Barman et de Végreuille, l'antique mère Toupin des Mares, dite Madame, et son vieux gigolo, l'académicien Anselme Touraine. Et là dessus, des lueurs méchantes plein ses yeux gris, une cruelle et douce allégresse éclairant son minois poudré, elle entama un éreintement forcené du coupolard et de la macrobite qui l'adore et le dore, en « or vert ».

A ce mot qui est d'elle et que je regrette (car je voudrais l'avoir fait), toute mon irritation tomba, car je n'exècre rien tant que ce couple baveux, et je sympathisai pleinement avec la jolie débineuse, qui battait comme plâtre le record établi par le Juste de l'Ecriture, dont on sait assez qu'il bêche sept fois par jour. Nous avions, elle et moi, les mêmes dégoûts... et ça peut mener loin... Ça nous mena d'abord à la confiance et, tout de suite, je nie sentis h

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L'aise comme avec un vieil ami. Follement amusé par tous les potins dont la petite Payel possède dos stocks — et de taille! — je m'appliquais maintenant à la divertir.

Mon discours abonde naturellement en récits égrillards (des propos en l'air) qu'elle accueillait d'une oreille plutôt amusée, se sentant Payet de retour.

Je goûtais en cette causerie libre et franche un plaisir singulier, ravi de rencontrer une femme du inonde qui comprenait mon vocabulaire; car la joie de traiter des sujets familiers s'accroît par la surprise de les pouvoir discuter avec qui semblait, par nature ou par état, les devoir ignorer. Ainsi j'imagine que je ressentirais une volupté ineffable à conférer, avec le Souverain Ponlile, sur l'opportunité du tirage à cinq.

En verve, en verve miraculeuse, je papotais confusément gagné par une griserie bizarre, encore que je n'aie point l'habitude de boire mes paroles d'alcool de la fatuité); j'étais excité, j'en ai pour, par le sourire charmeur et irritant de cette gamine qui, un coin de lèvres retroussé' découvrant la pointe d'une canine — et d'une incidente — semblait un jeune animal prêt à mordre pour jouer et inversement. Si bien que, lorsqu'elle partit, j'énonçai avec conviction, moi, le goujat par principes :

- Je vous dois, madame, une heure charmante.

Si ça ne fait pas pitié, quand on a L'habitude de payer ces heures là — et de se taire!)

Claudine, qui avait entendu cette fadaise, pou fia :

— Faut-il que vous soyez pochard, mon pauvre Maugis !

Mais elle s'interrompit, sincèrement étonnée.

— Non ! votre verre est encore plein !

...Le pire esl qu'elle disait vrai!... et celte constatation nie remplit d'une rogne intense, connue celle que m'ont value ce malin les remerciements de Léon Payet.

Non seulement je ne buvais plus... mais encore, le soir môme, chez l'accueillante Julie qui me réserve toujours ses pensionnaires les plus dessalées — et je ne me lasse jamais d'admirer l'esprit d'à propos de la Providence qui décida que tant de morues embelliraient la nie Poissonnière — une grassouillette pétasse blomlo jusqu'à l'ensorcellement, capitonneuse, quoi, me parut insipide, malgré son zèle el sa cordialité: el, au momenl où rien ne semblait la justifier, cette réflexion nie traversa : o La petite Payet doit être bien amusante sous le linge... <'t dessus, donc ! n

Teule la semaine je Eus d'une humeur de chien écrasé par une motocyclette. Et pourtant mes affaires marchaient, à rendre les Anglais jaloux : je gagnais gros sur le Rio, qui nu ai lait comme un monsieur : A draps oavertsse vendait autant qu'une conscience de politicien,

depuis qu'un sage ennemi en axait dénoncé la profonde immoralité dans un journal enrichi par trois faillites successives.

Je n'en restais pas moins flapi, L'appétit boudeur, H la chair triste, comme si j'avais lu tous Les livres ! De nouvelles visites chez Sainte-Julie L'Hospitalière me lassèrent sans m'assouvir, signe certain que j'étais dans une mauvaise passe ; et la fin de chaque séance me ramenait à cette conclusion saugrenue : « Quelle bath affaire ce serait qu'une petite femme avec qui on pourrait, aussi, causer!... »

Ce besoin de conversation, dans des entretiens où les gestes suffisent, m'a toujours paru un symptôme alarmant.

Après m'être promis de réagir, je n'ai point manqué, jeudi dernier, chez les Renaud-Claudine,où j'ai naturellement retrouvé Mme Payet, de l'entraîner dans un coin du salon; et là, nous nous sommes, d'un commun accord, isolés pour jacasser.

Elle pourrait maintenant, je le crains, proférer les plus désolantes àneries, que je trouverais à ses paroles une grâce piquante: c'est «pie j'en suis à regarder sa bouche quand elle cause, ce qui nie paraît la plus dangereuse façon de goûter l'esprit des femmes. Mais tout s'en mêle hélas! et tout en elle me charme... Elle m'a ravi d'abord en me reparlant de mes bouquins, et davantage encore en me disant qu'elle en aimait surtout les défauts volon-

taires, leur impudence quasi,-autobiog.raphique (« Ami, répands ta vie ainsi que ton esprit »), la part de chiqué destinée à forcer la grosse vente, et qu'elle m'approuvait de rechercher, avec tant de tranquille cynisme, la réussite matérielle, d'être si manifestement un jouisseur.

— Tout à fait la même chose que moi, ajouta-t-elle ingénument.

— Matin! votre mari ne doit pas s'embêter. (Ce n'est pas génial !... mais qu'auriez- vous

dit à ma place ?)

— Je voudrais qu'on en pût dire autant de sa femme, riposta la petite Payet avec une moue drôlette.

Tout de suite, d'ailleurs, elle ajouta :

— Vous savez, je ne veux pas être rosse pour ce pauvre Léon.

— Il fait ce que vous pouvez?

— Vous êtes bête!... Non, je vous assure, il est plein de qualités. . .

— Je ne vous le fais pas dire!. . .

— Oh! je sais bien qu'il manque de... de...

— De montant?

— Et même du sien... mais il est travailleur et docile.

— Tout ce qu'il faut pour écrire !

— Et pour faire un mari. Evidemment, on pourrait le souhaiter un peu moins l'homme de ses livres, correct, incolore, et qui se prend au sérieux : mais j'aurais mauvaise grâce à lui en vouloir de trop ressemblera ses romans,

parce qu'après fcoul ils nous fonl vivre. .lésais ce qu'en vaut la littérature!... Mais je sais aussi ce qu'ils rapportent... j'y participe d'ailleurs... Comme, involontairement, j'ébauchais un geste de regret :

— Rassurez-vous, corrigea-t-elle en souriant : je n'y collabore point; j'interviens seulement; le manuscrit terminé, pour la mise en venté, le lancement, la publicité: c'est moi qui règle tout avec l'éditeur; Léon, lui, se laisserait rouler.. Et à propos de publicité: j'ai ami 1 trière à vous adresser.

(a Nous y voilà, pensai-je, nous y voilà bien ! Ah! la petite rosse, c'est donc là qu'elle voulait en venir! Et voilà pourquoi, elle m'a cuisiné durant deux séances !) »

Une secundo, je la détestai cordialement... une seconde, sans plus, car je fus tout de suite reconquis par cette requête, dont l'imprévu m'enchanta :

— Je vous demande instamment de ne pas vous croire condamné, sous prétexte que vous m'avez été présenté par Claudine, à taire dorénavant votre opinion sur mon mari. Comme je suis aussi incapable «pie lui-même de vous démontrer qu'il écrit bien, je souhaite du moins que vous ne renonciez pas à dire tout le mal que vous pense/ de ses bouquins, Pour la veule, un éreintement esl une réclame, et tout vaut mieux que le silence; vous m'obligerez plus en débinant Un drame du cœur, si le

vôtre vous en dit, qu'en vous abstenant d'en

parler.

Ah! la brave petite femme! Comme son entente pratique de la publicité me remplit d'admiration professionnelle ! Comme je fus charmé de cette roublardise que ne saurait concevoir l'ordinaire susceptibilité féminine!

Pourquoi, Dieu puissant, m'avez vous doté d'une esthétique physique et morale si différente de celle que professe le commun des mortels? Pourquoi ne me suis-je jamais efforcé d'avoir une opinion sur la Vénus de Milo, sinon qu'elle est en marbre et qu'un mouchoir lui serait bien inutile? Et pourquoi, — alors que les mérites d'une Sainte Elisabeth de Hongrie ne m'eussent inspiré que la plus coupable indifférence — pourquoi me suis-je émerveillé, tandis que Mme Payet se racontait, de la petite âme qu'elle dévoilait : impérieuse, avide, attirante pourtant, parce que semblable à son visage sans beauté vraie, mais pire, à son visage de gigolette qu'eût portraicturée \Yatteau, si la chronologie ne l'en eût empêché... une petite âme vulgaire et pourtant très fine, canaille et poudrée.

(Canaille et poudrée !... Poudrée et canaille!... Je n'aurais pas eu assez de deux épaules pour les hausser, si l'on m'avait prédit, il y a seulement trois semaines, que j'en viendrais un jour à accoupler des épithètes à côté d'une [âme de femme! un joli métier que je fais là !

Rentré chez moi, je n'eus rien de pluschaud

que d'inscrire sur mon bloc-note : « Allusionner Un drame du cœur à la première occasion ».

Elle s'est présentée dès dimanche. Chez Lamoureux (Chevillard, gendre et successeur) j'ai aperçu, au balcon, Mme Payet près de son mari que je connais de vue : rien de plus simple, dès lors, que de le nommer dans mon compte rendu.

Rien de plus simple... mais il n'était pas plus difficile d'enrosser une fois encore ce bon Payet, comme sa conjointe elle-même m'y avait allègrement invité... Or, par un phénomène singulier qu'il me plut d'attribuer à quelque anémie cérébrale, lorsque, le soir, en bâclant mon topo, j'énumérai les « reconnus dans l'assistance » il ne me vint au bout de la plume aucune épithète congrùment boueuse, idoine à encrotter le u petit dernier» de ce pisse-copie : du moins je rejetai comme faiblardes celles qui me traversèrent l'esprit, ce qui me fut un prétexte suffisant pour citer bravement « notre distingué confrère Léon Payet, très félicité pour le succès d'Un drame du cœur » et afin de corser cette niaiserie, j'ajoutai : « un livre qu'il faut lire » !!!

Ah ! me voilà frais !

Là-dessus, Payet-la-poire m'adresse une lettre sucrée, poulet au miel qui me rappelle le vomitif rôti « mit-compote » des Restaurations

allemandes, souhaite presser ma main loyale, m'invite... Et on peut payer dix qu'avanl quinze jours nous serons amis comme cochons !

« Payet-la-poire » ?... La vraie poire, la seule, ici, c'est moi. Rien ne m'obligeait à ces premières avances, et prétendre que je n'en avais point prévu les conséquences inévitables, les remerciements de l'hypo-Prévost et même l'invitation subséquente, serait d'une mauvaise foi à dégoûter les plus fallacieux Carthaginois qu'il me fut donné de rencontrer au cours, supérieur, de mes études.

Ce résultat coquet est mon ouvrage — de la belle ouvrage ! D'avance j'y ai consenti... allons, je l'ai voulu... J'ai voulu qu'il me fût désormais possible de rencontrer Mme Payet autrement que par hasard, de loin en loin, dans une maison amie. Alors, délibérément, j'ai supprimé l'obstacle qui me séparait d'elle : mon inimitié littéraire avec son mari. J'ai voulu... parbleu, je veux Mme Payet !

Hé, oui! je me congratulais tout à l'heure, pharisien de Paris, de n'être plus une pochetée comme les camarades. C'était montrer la suffisance du chauffeur qui n'a pas encore connu la panne et qui se flatte que l'accident, ça n'arrive qu'aux imbéciles — comme si les plus habiles n'étaient pas à la merci d'un pneu qui crève, d'un dérapage, d'un essieu qui se rompt, d'un tournant brusque...

Honneur au virage malheureux !

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T'y voilà, au fâcheux tournant, mon pauvre Maugis... Tu sais, ce sacré tournantde L'existence, vers la borne 45! Tu t'es amené dessus en (( quatrième », et il n'est plus temps découper l'allumage : c'est la pelle!

< lui, la pelle!

Quand je pense que j'en suis à me demander si mon beau physique a de quoi plaire à la petite Payel! Oui! j'en arrivée supputer craintivement si ma tète est capable de lui inspirer une autre envie que celle de se la payer...

Et, pour savoir quelle impression mes quarante-cinq ans peuvent produire sur une femme autre que les donzelles dont c'est le métier de m'açcueillir avec un empressement proportionné à mes moyens d'existence, voilà que j'ouvre les mémoires, récemment publiés, de Claudine.

Un autre irait se regarder dans la glace! Pauvre gendeleltre, je ne suis plus fichu de rien faire comme tout le monde et mes ridicules mêmes s'aggravent de littérature... Il est vrai que mon impression personnelle sur ma petite gueugueule, je n'en ai que faire... tandis que celle d'une femme intelligente... et Claudine est le plus charmant de ces monstres là... Relisons donc son journal d'écolière.

Aïe! Aïe! Aïe! L'effrontée gobette ne me flatte guère : « Un crâne rosé aux dimensions a exagérées, des yeux bleus bombés sous des « paupières tombantes, un nez bref, deux

« grandes moustaches féroces au dessus d'une a bouche puérile, Le menton flou, noyé d'ein- « bonpomt... »

Sans doute, sans doute, il y a beaucoup de cela...

Plus loin, je tique sur cette assimilation zoologique, qui, naguère, m'a tant diverti :

« Avec ses yeux en hublots et son cou cona gestionné, Maugis a l'air d'un petit bœuf « quelque peu batracien ».

a Bœuf »? C'est un peu court, et cela soulèverait peut-être quelques objections: mais « batracien » me désole, mais batracien me semble une invitation discrète à retourner ver- mes grenouilles coutumières.

Allons, décidément, je répondrai d'un mot évasif aux offres d'eau chaude et de confiseries que me fit, en style si personnel, mon distingué confrère.

Je-n'i-rai-pas-au-five-o-elock-Payel .

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