‹ Maugis amoureuxChapitre 14 sur 16 · MAI GIS AMOI II Kl X · texte numérisé non relu

MAI GIS AMOI II Kl X

pour joindre Jcf Cigares, je me surprends h filer dos rêvasseriesinquiétantesetj'y retrouve très affaiblies, sans doute, mais persistantes,

les dangereuses aspirations que Marthe fît naître en moi et qu'elle déçut toutes : un morbide besoin d'aimer, la vaine théorie du bonheur fondé sur l'affection d'une femme qui. cumularde, serait à la fois la maîtresse, l'amie. la sœur, la petite fille gâtée — et quoi encore, vieux marteau? — Je me sens très seul, à oçs heures-là.. ,

De telles imaginations, déplorables, dénoncent un cœur tout prêt à repiquer au truc, au truc funeste des sentimentalités, pour peu qu'un hasard l'amène à porîée d'une autre Marthe, peut-être grande, peut-être brune, mais avec qui il en irait tout de même. Nom de Dieu, pas de ça, Lisette!

Fuyons l'occasion, jusqu'à ce que. la lente mobilisation de mes facultés raisonnables enfin achevée, nous nous trouvions en état de résister aux tentations qui voudraient troubler un repos si malaisément reconquis : pensons le moins possible, écoutons les calembours moisis de Jef Cigares, les papotages insipides des grenouilles bruxelloises, évitons Les sentiments rares, compliqués, et même les sentiments tout court — buvons.

Ainsi, je passe encore, chaque jour, quelques mauvaises heures à domicile : à cela, rien à faire, sinon qu'un autre Epicure veuille bien

formuler, à l'usage des gens qui s'ennuient au logis, une nouvelle théorie des ai //mue.

Quanl h la panacée proposée, par des philosophes d'une vertu plus combative, comme souveraine contre toutes les défaillances — j'ai nommé le travail, le Trravail. le Trrravail, mon organisme y demeure décidément rebelle. 0 travail, sainte loi du monde, ton mystère n'est pas prêt do s'accomplir. Sur ma table, s'étalent les six premiers feuillets de mon beau roman en préparation, fleup.s des poids (histoire d'un lutteur); tout mon effort n'a pu aboutir à mieux qu'à écrire les quelques lignes qui manquaient an sixième, depuis des mois, et à inscrire le chiffre 7 dans le coin à droite d'une nouvelle feuille qui, à ce détail près, demeure impeccablement vierge.

Par bonheur, durant ces heures pénibles, la petite servante de la maison, la « fille », m'apporte souvent la distraction de son bavardage, mélange de mots français estropiés et de sapides expressions flamandes, de tuei de vous, de niaises considérations ménagères et de vues — déjà! — assez pratiques sur l'existence.

Dix-sept ans (qui n'en paraissent pas quinze) dix-sept ans. et pas de corset. Les jeunes seins jouent librement, insoucieux des commentaires, sous la blouse à peine, mais gentiment gonflée... et ce détail fut l'origine des dialogues, maintenant quotidiens, qui -'('changent entre

Marieke, petite bonne flamande, et Henry Maugis, penseur français.

Elle était rentrée chez moi, ce jour-là, pour «réparer l'appartement ». Car Marieke, de qui le vocabulaire est plutôt restreint, ne possède qu'un seul verbe pour exprimer qu'elle vaque aux soins ménagers les plus divers : « réparer ». Elle répare les lampes, le feu, le lit, tout, excepté la faïence et la porcelaine qu'elle manie avec une brusquerie périlleuse.

Moi, vautré sur un canapé, mal réveillé, des barres de migraine soutenant mon noble front, la bouche ligneuse (de bois de chêne, ainsi que le fauteuil ducal de Ruy Gomez) je la suivais d'un œil vague; alors, comme, les bras levés, elle tâchait à atteindre la seconde vitre de la fenêtre qui avait, elle aussi, besoin de « réparation », la pointe d'un téton se dessina, nette, sous le corsage tendu, et ce spectacle me décida à accorder au monde extérieur mon premier sourire de ce jour-là :

— Marie, interrogeai-je, en tendant une main molle vers le buste révélateur, quand on appuie là-dessus, est-ce que ça sonne?

Marie est mal préparée à saisir le sens caché sous les fines plaisanteries des humoristes ; elle s'étonna :

— Siouplait, Monsieur? Quoisque tu dis qu'il sonne ?

Grave je me levai et, doucement, appuyai sur le petit bouton, comme s'il eût corres-

MAUGIS AMOUREUX 2bé

pondu avec une pile électrique, un index précis :

— Ça. Marie.

Nul drelin-drelin ne retentit : mais le rire de Marie, tout de suite, éclata, dl faut peu de chose pour l'amuser) : même, elle se laissa choir sur une chaise où j'avais commis l'imprudence de déposer — détail — le chapeau rond par quoi je remplace, dans Bruxelles, mon bords-plats illustre (va pour illustre .

Interloquée, d'abord, par cet accident, mais bientôt rassurée par une parole indulgente, elle liquida un solde d'hilarité, puis, très en confiance, elle prononça, fixant sur moi la candeur de ses yeux jeunes, cet arrêt définitif :

— Och! toi aussi, vous êtes un cochon!

Je pressens des confidences et, pour \o> déclancher, je me récrie :

— Gomment a moi aussi »? Ilyenadonc d'autres?

Et j'obtiens ce jugement synlhétique, qui m'interdit l'orgueil de me considérer comme une exception brillante parmi les individus de mon sexe :

— Tous les hommes, .ça est un cochon !

En d'autres temps, j'eusse trpuvé là (maintenant encore, à d'autres heures, je trouverais lin une excellente transition, nù.si je puis dire, une entrée en matière, pour passera des i xercices dignes de légitimer le litre que Marie m'octroye; mais, l'après-midi, je suis

flapi pour que des propos vaguement égrillards satisfassent mes be: ins de paillardise:

— Comment, Marie, tous les hommes? non : par exemple, le père Meleot, le .propriétaire. ..

— Monsieur en bas?

— Oui « Monsieur en bas ». Il a l'air bien tranquille...

■ — Ça es1 un cochon.

— Non?

— Si ; il a voulu venir dans mon lit quand madame est partie huit jours chez son frère... Kl ce monsieur au second, c'est aussi un cochon. Et celui qui habitait cette quartier devant que tu viennes, un. ..comment von.-, dites ?... un deutsch...

— Un boche '?

— Non, pas comme ça...

— Un Allemand?

— Oui, un Allemand... c'était encore un cochon. Tous les messieurs qui vient ici, c'est toujours un cochon.

— Soit : tout de même, Marie il yen a un, au moins, dans la maison, qui est tout à t'ait respectable : ce vieux monsieur, le père, je crois, de la patronne?

— Le viel papa?

— Oui.

Elle pouffa :

— Celui-là, c'est encore un plus cochon que tous vous autres ensemble... Toujours il est après moi ; il dit « Marieke. dit-il, tu dois venir

.MA IGIS AMOUREUX 259

une fois coucher avec... » Moi, je dis : < Alleïe avec votre vielle figure! o Et, tous les soirs, il va courir avec dessales filles : je suis curieuse s'il sait laire quelque chose avec : il a presque septante nus. sais-tu ?

Nul mépris dans le ton de Marie, nulsoupçon de blâme même ; elle ne s'indigne pas, elle constate. Evidemment, à ses yeux, les hommes smit cochons comme les perroquets sont bavards, naturellement, sans qu'il y ait lieu de s'en étonner. Est-ce qu'elle marcherait? Je m'informe :

— Alors, Marie, avec le locataire du second, et l'Allemand «{ni me précéda, et a monsieur en bas » et le « vieil papa » vous... avez marché0

— Och ! ça non.

— Alors, vous avez un lion ami?

— Och: ça encore moins.

Elle explique :

— J'ai ma sœur : elle fréquentait.

— Quoi? les milieux diplomatiques? la haute société ?

— Non, je parle pas de chocheté, je dis ; elle fréquentait.

— J'entends, mais je ne comprends pas le flamand.

— Ça n'est pas flamand :... enfin, si vous aime mieux, elle avait un amoureux.

— Bon.

— Il était employé sur le chemin de fer, et il avait promis de la marier.

— A qui ?

— Vous êtes drolle, toi, tu sais; à lui. loue!... Et maintenant, ma sœur, elle a un bébé dedans son ventre, et lui il veut plus la marier. Alors, moi, j'ai dit : je veux jamais ivoir un amoureux.

— Jamais? jamais?

Calme et pure, elle précise :

— Non, je veux bien coucher avec des messieurs pour l'argent.... mais je veux jamais avoir Un amoureux.

— Ah! ah! Marie! pour de l'argent?

— On m'en a déjà offri, sais-tu!... Vous crois pas ça?

— Je crois très bien ; ce qui m'étonne, c'est que vous n'ayez pas accepté.

— Je suis trop petite !

Et, comme je m'étonne de cette justification imprévue, elle développe :

— Je suis presque un bébé, tu vois mes tettes. ils sont tout petits...

— Mais c'est très gentil...

— Allô dû! c'est presque comme si je n'avais pas... et tout le reste aussi, est petit, tout petit...

Mais cette Flamande a, sans doute, un peu de sang espagnol dans les veines : elle ne désespère pas de grandir. Elle s'absorbe un instant clans un calcul mental, apparemment très compliqué, puis prononce :

— Encore deux ans. et je vais avec de> hommes pour l'argent.

Et. pour prévenir tout reproche, elle ajoute

— Je ne sais quand môme pas demeurei toute ma vie ici dedans avec dix francs pai mois, hein?

Evidemment. Loin de blâmer ses projet:d'avenir, je regrette seulement qu'elle ei diffère l'exécution. Pourquoi ces deux année^ de virginité improductive auxquelles elle si condamne sous l'innocent prétexte d'atteindre des dimensions, une « capacité » plus grandes. Cela me parait aussi absurde que de laisse) jaunir au fond d'un tiroir un manuscrit ter miné sans essayer de le refiler à un éditeur. Aussi, moins pour satisfaire un désir personnel, vraiment vague, que par intérêt pour cette petite, je propose :

— Voyons. Marieke: si, moi, je t'offrais, pas dans deux ans. tout de suite...

Mais, obstinée dans sa naïve conception d'une taille réglementaire, elle secoue la tête :

— Je suis trop petite ! trop petite! (avec une intonation de regret sincère: et visiblement contrariée d'accueillir une offre obligeante par un refus).

— Si tu veux, je peux quand même te donner une baise... Pour rien, sais-tu?

J'accepte la politesse et, gentiment, la petite bouche fraîche et rose se pose sur mes bajoues. Physiquement, cette caresse légère ne m'a

guère ('-inii. mais, moralement — oui, moralement — elle m'a été infiniment agréable.

Depuis lors, Marieke me témoigne une affection touchante e1 une confiance sans bornes. Le malin, à l'heure du courrier, elle entre dans ma chambre, vient jusqu'auprès de mon lit, el répète, inlassable :

— Vous dors, dis?

'Jusqu'à ce que j'aie signifié, parmi grognement, qu'elle a, en effet, réussi à me réveiller. Désireux de prolonger mon somme, j'indique, d'une main lasse, mon crâne douloureux. Elle a le sourire triste d'une maman qui redoute, pour son petil dernier, la fatale méningite :

— Tu as mal de tète?

Nouveau grognement affîrmatif. Alors, comme pour se rassurer elle-même, elle émet cette hypothèse (en fait, très fondée) :

— Tu as été saoule, hier?

Et, de plus en plus maternelle, elle remonte avec soin, jusqu'à mon menton, les draps dérangés, murmure : « Dors encore », dépose sur mon front la « baise » qui prélude au sommeil des enfants sages, puis s'en va, menue et drnlelfe.

Elle revient, dans la journée, s'informer de ma céphalagie :

— Eh ! bien, comment est-ce que tu vous vas, donc, avec cette migraine?

Elle s'assied et, sans rien omettre, me conte tous les petits faits qui marquèrent les vingt-

quatre dernières heures de son existence : « Madame en bas » qui a été si méchante (« ça esl une grosse vache »); ( toco le perroquet qui. installé l'été dernier à la fenêtre du rez-dechaussée, alors que dés manifestants chosalisses (socialistes) criaient : « A bas le roi de carton ! »vien1 de replacer sans à-propos ce cri vengeur devant un chef de bureau au ministère des finances venu pour visiter l'appartement : nue nouvelle tentative galante de « ce monsieur au deuxième » qui, fredonnant : a Komm Marieke » sur l'air de Viens, Poupoule, crul la séduire', en désignant, d'un geste expressif; la partie de son propre individu la plus susceptible de transformations; le mauvais état de la cheminée de la salle à manger, défectueuse à ce point que Marieke « ne connaît pas allumer le l'eu » ; un débarquement d'insulaires britanniques qui lui cause de l'ennui...

Elle conte tout cela, puis tourne dans la pièce, s'arrêtant en contemplation devant une carie postale où Polaire, dans un complel ëphébique du lr/ir jeune homme, fait serrer la boucle de son pantalon par l'auteur de ce vaudeville sans génie :

— Regarde une fois celle-là qui esl en homme avec ses cheveux coupés. C'est comme pas vrai! Vous la connais, dis?

— Oui, une actrice...

— Elle joue sur le théâtre?

— Tn l'as dit.

— Et celui-là, ce gros qui est avec? Il te ressemble. Ça est ton frère?

— Non, mon confrère seulement.

— Qu'est-ce que c'est que ça, pour un « confrère » ?

Pour me faire conprendre, je réponds à sa mode :

— C'est un qui écrit sur le journal.

— Ah! et il fait aussi dans les livres?

— Justement.

Plusieurs quarts d'heure s'écoulent ainsi, sans trop d'ennui ; parfois, rappelée par un coup de sonnette de « Madame en bas » Mariette descend expliquer à sa patronne qu'elle procède chez « le Français » — c'est moâ! — au « grand nettoyache » et revient me trouver jusqu'à, ce que. le moment venu d'aller joindre Jef Cigares, je décrète :

— Maintenant, petite, il faut que je m'habille pour sortir, allez- vous en.

Alors, croyant à l'existence du verbe vousendre qui se conjuguerait comme « prendre », elle acquiesce :

— Oui, je vous en...

Avant de disparaître, elle s'inquiète:

— Vous a rien besoin?

— Non, merci.

— Vous veux pas une baise ?

— Mais si.

Je reçois la baise, je caresse un instant les

tettes (si petites! si petites !) dont nul corsel n'opprima la jeune liberté; elle sourit indulgente :

— Cochon! Cochon !

et part.

Page 1