‹ Maugis amoureuxChapitre 15 sur 16 · DÉPOURVUE D'OBSCÉNITÉ · texte numérisé non relu

DÉPOURVUE D'OBSCÉNITÉ

Oui; mais, avec tout ça, je continue à n'en pas ficher un clou. C'est: embêtant. Le septième feuillet de mon beau roman en préparation, fleur des poids (histoire d'un lutteur) persiste à demeurer vierge - comme Marieke.

Dire que je croupis dans cette stagnante inertie, sans en rougir, moi qui jadis abattais une formidable besogne, 'moi qui pouvais tracer de moi cette véridique autobiographie mélancolico-sentimen.tale,musique de Vuillemin.

N'étant pas ministre, ni même Sénateur, non plus que préfet, Bien que j'aime le travail fait, J'ai peu de loisir pour la flème.

Au rebours du roi d'Yvetot, Je dors fort peu. quoique sans gloire, Et, couché tard dans la nuit noire.

Le matin, je me lève tôt.

D'une œuvre, une autre me repose ; Dans les tiroirs les plus divers J'enfourne des chansons (en vers.) Sans compter les romans (en prose).

C'est gai. Ça l'est depuis vingt ans Et, comme le vieux, je persiste, N'empêche que je serais triste.

Parfois, si j'en avais le temps.

Si j'en avais le temps, encore, Je regarderais couler l'eau, Tandis que le tremblant bouleau S'éclaire de lune ou d'aurore.

Et, dans un rêve, je me vois

Près de Claudine aux yeux magiques,

Oubliant toutes les musiques

Pour écouter rire sa voix...

(Je parlais de Claudine dans l'espoir d'embêter Renaud. Mais il est si peu jaloux de moi qu'il n'a même pas tiqué!)

Oui, en ce temps-là, qui était le bon temps, les vers succédaient à la prose, ma plume ne s'arrêtait pas, ma bonne plume de Tolède, ou d'ailleurs.

Aujourd'hui, je me repose, je continue à me reposer, énergiquement. Si, pour me réentraîner au travail, je m'attaquais à quelque besogne plus futile qu'an roman, partant plus aisée : la confection, par exemple, d'un Petit t i-aité de la langue belge, qu'Albin Michel lancerait comme il sait lancer, quand il veut!

Ceux là seuls pourraient nier l'utilité d'un tel ouvrage qui s'imaginent candidement savoir le belge parce qu'ils parlent français. Ridicule erreur que ne manque pas de confesser tout Français de bonne foi égaré parmi les sujets de Léopold.

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Un abîme sépare les deux langues — car, véritablemcut. elles sont deux. Certes, je ne prétends pas qu'un de mes compatriotes, débarquant pour la première fois à Bruxelles sans connaissances spéciales, soit fatalement condamné à mourir de faim, faute de se faire entendre; non, je concède loyalement que le parler belge et le parler français présentent des similitudes qui facilitent, dans une appréciable mesure, les rapports entre les nationaux des deux pays. Mais, pour qui ne se contente pas de relations superficielles, que de difficultés avant de pénétrer l'esprit (si l'on peut ainsi parler) de l'idiome belge! Difficultés décuplées, précisément, par les ressemblances apparentes et telles qu'un individu de chez nous, à moins d'avoir été pris tout jeune, ne parviendra jamais, je le jure, à parler purement le vrai Neige.

Je vais plus loin — courageusement — el j'affirme qu'un Français parviendra plus ma-' [aisément à une connaissance parfaite de l'idiome usité en Brabant qu'un Suédois ou un Haïtien, par exemple, pour ce qu'il est plus facile de se caser dans le ciboulot i\r< mots étrangers, et qu'on ignorait jusqu'alors, que do donner à des vocables familiers une acception différente de celle qu'on leur connaît depuis l'enfance. Le Belge et le Français emploient à peu près les mêmes mots, mais ils ne leur donnent pas le même sens, et c'est terrible !

De là vient que nous comprenons, approximativement, lé belge, mais que nous ne le parlons pas.

Tel est un simple Ernest-Char les, rejeté dans la littérature par ses concitoyens qui l'ont trouvé trop bête pour faire un député, je piontifie, et je continue :

Qui donc d'entre nous, sujets de Loubel (Emile), peut se flatter de posséder l'emploi exact — en belge, bien entendu — des verbes « savoir, connaître, pouvoir? » Certes, l'expérience nous enseigne quesaooir, ici, correspond au français pouvoir; que connaître équivaut à notre savoir et qu'il faut traduire pouvoir par vouloir, assez souvent; mais il y aurait outrecuidance de notre part à affirmer que nous discernons parfaitement, dans une conversation rapide, les nuances subtiles que revêtent ces faux-sens.

Sans prétendre résoudre Ces difficultés, encore une fois quasi insurmontables, le Manuel auquel je songe, te Belge tel qu'on le parle rendrait d'utiles services aux voyageurs soucieux de ne pas « fransquillonner » à l'excès.

Grâce à ce précieux ouvrage, le richard qui cherche un placement avantageux' pour ses capitaux, se gardera de donner le change sur ses intentions par un emploi inconsidéré du mot prêter — car « Je cherche cent sous à prêter » signifie en belge : Je désire emprunter cent sous.

De même, un respectable papa qui, sans penser à mal, annoncerait : « J'ai marié ma fille le mois dernier » s'accuserait innocem-

nicnl d'inceste, faute do savoir que, pour un sujet de Léopold, « marier » et « épouser » c'est kif-kif.

Mes lecteurs apprendront encore qu'un « quartier » est un appartement de deux « places », étant entendu que « place » équivaut à « pièce » : que les serviteurs sont des « sujets ». qu'un chiffon est une «loque » et, particulièrement, que la loque à reloqueter correspond à ce que ma concierge de la rue de Courcelles dénomme sa « toile à-n-éponger ». Ils sauront qu'un chapeau, rond, est une boule et, haut de forme, une base; qu'une fille qui ne fréquente pas est une fille qui n'a pas d'amants et qu'un stoeffer est un type qui veut « faire de sa poire ».

Grâce à moi. ils intercaleront élégamment dans l'énoncé d'une somme la conjonction et entre les francs et les centimes; ils diront : « Garçon, je vous dois un franc et vingt » — en faisant sonner le t « de vingte » — et s'ils ont payé avec une pièce de quarante sous, ils réclameront « quatre-vingt de retour » ; en cas d'erreur, ils signaleront qu'on leur a rendu « cinquante centimes trop peu » ou — aussi bien — « trop court ».

Rencontrant une personne de leur connaissance, ils l'accueilleront par l'interrogation :

« Quelles bonnes nouvelles? » et, si elle arbore une régale inédite, ils la complimenteront sur « sa neuve cravate », germaniquement. S'ils parlent théâtre, ils s'informeront d'un comique en vogue comme suit :

— Dis un peu : comment c'que tu appelles celui-là qui joue la bête, à la Scala? Je ne sais pas revenir sur son nom.

Et si leur interlocuteur paraît hésiter, ils préciseront, l'acteur en question étant affligé de strabisme ;

— Tu sais un qui regarde louche?

A quoi il leur sera répondu :

— Ça c'est Machin... Lacerpète... C'est un qui connaît m'amuser, celui-là.

Ils useront de formules de politesse plus courtes que celles auxquelles nous sommes habitués, remplaceront notre : a Donnez-vous la peine d'entrer » par cette formule concise : « Entrez seulement » et, désignant un siège au visiteur, ils diront, pour l'inviter à s'asseoir « Mettez-vous ».

Les Français connaîtront, par mon petit ouvrage, qu'un peu d'exagération ne messied point dans le discours belge, qu'on dit couramment : « Demain, je pars en voyage » alors qu'on se propose simplement de prendre le train à dix heures du matin pour Anvers et de rentrer à Bruxelles, le même jour, vers cinq heures de l'après-midi. « Monsieur un tel s'est expatrié » ne signifie parfois rien de plus

que : « Il passe en France un congé de trois semaines. » Cette tendance, paradoxalement méridionale, on la retrouve encore dans la fière dénomination qu'un industriel liégeois donne à l'un de ses produits, baptisé « la Guerre à l'Etranger ». Il s'agit tout bonnement d'un savon... qui pourrait être de Marseille.

Pour n'excéder point les dimensions d'un volume de poche, je ne pourrai donner sur la syntaxe que des indications très brèves; du moins, n'omettrai-je point celle-ci, essentielle, que la conjonction si régit toujours le conditionnel. Pour le surplus, des exemples signaleront les plus usités d'entre les verbes qui ne se comportent pas avec leurs compléments comme ils ont coutume de le faire en français : on apprendra notamment que « le guide des chemins de fer renseigne les heures des trains » et que si (comme en France) on s'amuse à débiner un absent, il faut dire:

— Celui-là ne m'a jamais sympathisé, à moi. Je « renseignerai » encore quelques verbes

qui se conjuguent, ici, avec l'auxiliaire être au au lieu d'avoir. Tel, « gagner »; le vainqueur d'une partie de cartes ou de billard, s'écrie, en comptant son dernier point : Je suis gagné ! Tel, encore, «boire », ainsi qu'il appert do celte phrase conciliante qu'on emploie pour excuser dans un café, auprès des consommateurs voisins, les importunités d'un camarade pochard :

— Vous ne devez pas le prendre de rnau-

vaise part, savez-vôus : il n'est pas contraire,

il est tin peu bu.

Enfin, en un court épilogue j'engagerai — n'ayant pour ma part, prétendu à rien de plus qu'à fournir quelques éclaircissements sur le belge usuel — j'engagerai ceux de mes lecteurs qui souhaiteraient connaître le belge littéraire à s'instruire, de préférence, par la lecture des journaux. Ils trouveront là un choix varié de termes nobles et de tournures élégantes: ils apprendront qu'on instigue des complots, que les juges d'instruction sont chargés Û'indaguer, qu'il y a des situations « qui ne peuvent perdurer », que plutôt qu'intenter un procès à quelqu'un, on 1' « attrait en justice », que les bateaux à vapeur viennent d'organisé)' un service « intensif », que le verbe « colloquer » signifie, à lui seul, enfermer dans une maison de* santé, et que pour appeler à la tribune un orateur, dont le discours a été interrompu par une suspension de séance, un président disert annonce :

La parole est continuée à monsieur Untel.

Pour terminer, je renverrai au Journal des Tribunaux les amateurs d'éloquence judiciaire ; ils s'y convaincront que dans ce mastoc palais de Justice incontestablement monumental, dont les Bruxellois se montrent plus fiers que de leur Grand'Place — ils ont tort — les membres du barreau brabançon ne le cèdent en rien, pour la splendeur des meta-

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phores, à nos robins nationaux. A preuve, ces fortes paroles :

— Le prévenu était accompagné d'une bicyclette et de deux autres messieurs...

— J'affirme au tribunal que la veuve Ollendonck est un homme de paille...

— Mon client, messieurs les jurés, est un paratonnerre qu'on mène en laisse avec un verre de bière.

— Ce calvaire, Messieurs, nous l'avons bu jusqu'à la lie !

— La jurisprudence sera fixée par le jugement qui va sortir de votre siège.

— Le factionnaire prétend que. s'il s'est éloigné de son poste, c'était pour satisfaire un pressant besoin, mais il est très certain que cet homme pouvait satisfaire ce besoin dans le cercle de son activité.

— Quand on veut tuer quelqu'un, on ne le lui dit pas à l'avance, il s'en aperçoit après.

— Mon client, pour tout potage, a eu une charrette de fumier; ce n'est pas à lui à payer les pots cassés de votre lune de miel.

— Le demandeur est une tète naïve qui n'a jamais pu s'habituer à porter les culottes. Et l'on prétend qu'il battait sa femme noire comme plâtre !

— Il va de soi que le défendeur ne pouvait porter la main à l'écoulement naturel des eaux de la demanderesse.

— Ma cliente a eu, au moment de son mariage, des froissements intimes.

— Il y a des gens qui n'ont dans le ventre que le terre-à-terre d'un article du Code civil.

— Mon estimé contradicteur a essayé très habilement, de me noyer sous les fleurs : mais qu'il me permette de lui dire que cette ficelle-là ne mordra pas ! Nous allons la percer à jour.

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