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LA SPONTANÉITÉ DU CŒUR^U

Et pourtant, « Jaurès aurait pleuré Albert de Mun ». Belle victoire des cœurs qui se reconnaissent et fraternisent quand les intelligences bataillent.

Celui qui n'a pas entendu Albert de Mun à la tribune ignorera toujours le chant, la flamme d'une âme éblouie de servir son Dieu et préparée à la fois dans les grâces mondaines et, le matin même, à la table de TEucharistie. Il nous remplissait de sérieux par la noblesse de son attitude, l'élévation de sa pensée, son émotion. Aucun pédantisme et même jusqu'à manquer de poids, mais pour nourrir son discours il avait à son service des forces de sentiment inépuisables, la sensibilité chrétienne. Et puis soudain, était-ce son défaut d'homme du monde ou mon défaut plébéien, quand il quittait la tribune, il me décevait, redevenait trop vite souriant, gracieux, de plain-pied. Là, j'aime mieux le monstre Jaurès qui, de retour à son banc, fume encore.

Ces deux hommes, depuis les deux extrémités de la Chambre, se regardaient et, dans une certaine mesure, sans beaucoup se parler, se comprenaient. Le jour où Albert de Mun, après un long silence, au risque de sa vie, prononça son discours du Maroc, et que la Chambre debout lui voulut rendre un éclatant hommage d'estime, il me semble avoir vu Jaurès donner le signal des applaudissements. Qu'une telle minute d'entente, quasi-involontaire, au milieu de tels obstacles, est chargée de sens !

Durant cette séance de décembre 1911, tandis qu'Albert de Mun prononçait ses novissima verba, en l'écoutant, en subissant avec la plus vive amitié son action, en voyant son triomphe se faire, en

xemarquant sur chaque banc ceux qui résistaient et ceux qui s'enthousiasmaient, j'enregistrais des impressions que je retrouve crayonnées en marge de mon Journal officiel du jour :

« Femmes, prêtres, publicistes, écrivais-je, vous tous qui encadrez et maintenez l'esprit et la sensibilité catholique en France, ne désespérez pas. Votre force éclate sous une mince couche qui la voile. Ce Parlement est vieille France catholique, bien plus qu'il ne croit. Il y a des obstacles et les plus graves malentendus. Mais vienne une occasion, cette assemblée se précipite, s'aperçoit qu'elle aime dans ridéal d'un Albert de Mun infiniment de choses, se pare de lui, se plaît à se louanger elle-même en lui. Voyez, disait l'Assemblée, quelle belle chose qu'un gentilhomme français! admirez sa courtoisie, son langage, sa tenue, sa chevalerie, sa religion. Parce qu'ils repoussent la conception théocratique d'un Albert de Mun, ces auditeurs croient n'aimer que son art. Ils se méconnaissent. L'art de bien dire, tout seul, ne gagnerait pas leurs cœurs. Chez Albert de Mûn, la puissance de plaire a une source plus cachée et plus pure, dont ses auditeurs gardent à leur insu le goût. »

Voilà ce que j'écrivais au soir du discours triomphal d'Albert de Mun. De telles journées sont inoubliables ; on y peut jouir de la Chambre comme du lieu d'une grande tragédie spirituelle. Les flots d'un immense Océan, les vagues de l'histoire et les éternels instincts de notre nation composite s'y épandent, y jouent sous notre regard. C'est la beauté des grands paysages chargés d'histoire, où, pour ma part, je

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