SAINT-DIÉ
nous a rejoints, tout botté, courageux, allant, un vrai jeune homme, qui a fait la guerre en 1870 dans ces mêmes lieux où ses trois fils aujourd'hui se battent, et ce maître conteur nous raconte des histoires.
Il veut nous mener au château de Spitzenberg, une vieille ruine du xn* siècle perdue sur un escarpement de la montagne, et qui vient d'être le centre d'une de ces batailles héroïques, plus inconnue de nous tous que les batailles d'Hugo de Spitzenberg, où nos admirables soldats accomplirent des prodiges qu'en vérité l'on nous cache trop.
« Venez, vous verrez les tranchées, les armes jetées, les traces encore fraîches d'une action formidable qui s'est terminée par une ruée à la baïonnette à travers les pierres féodales. Un tel site, sous ce décor de pluie, et puis ce mélange des époques guerrières, ahl j'ai été saisi ».
Un officier l'interrompit :
« Monsieur le Sénateur, on pouvait aller au Spitzenberg hier; aujourd'hui, ce n'est pas à faire. Demain ou après-demain, l'accès, je pense, en redeviendra libre. »
Je ne peux pas attendre. Je vais donc m'en aller, par une route un peu sinueuse, à Raon-l'Etape, Baccarat, Gerbéviller, Lunéville, et puis gagner Nancy à travers le champ de batailles lorrain. Je côtoyerai des cantons que recouvre encore le flot mouvant des ennemis. Qu'est-ce qu'on trouvera dessous ces Prussiens quand ils vont s'en aller? La région déjà déblayée ne nous parle que de villages détruits et de braves gens assassinés, et tous les
récits qu'on me fait à Saint-Dié m'annoncent que je vais voir la Lorraine d'il y a trois siècles, la Lorraine de la guerre de Trente Ans. Mais je sais que les malheurs de ma province lui donnent plus de beauté qu'ils ne lui en enlèvent.
Il m'est arrivé parfois de me rappeler les rôles que nos petites villes lorraines jouèrent et dont elles n'ont plus l'ambition, et de regretter qu'elles fussent peu passionnées et avides d'action. Mais dans leur petit destin l'âme reste forte. On le voit dès qu'elles sont touchées, réveillées, réchauffées par les choses guerrières. Nos froides petites villes lorraines, pour être interprétées tout à leur avantage, doivent être vues à la lueur du péril allemand. Cette nécessité éternelle les ranime, les raffermit et, miracle auquel nous allons assister, ouvre leur cœur un peu contracté.
29 octobre 1914.
De Saint-Dié, nous allons à Raon-FÉtape, en passant par la Voivre. C'est un des villages où les Allemands ont tué le curé.
Quand ils l'emmenèrent, une vieille femme le vit et cria : «Oh! mon Dieu, monsieur le curé! » Il dit : « Je suis ces messieurs de bonne volonté. » Peut-être qu'il espérait les apaiser, ou bien qu'il leur pardonnait sa mort. Son crime, c'est qu'ils venaient d^ trouver chez lui une carte d'état-major. La vieille femme se mit à marcher derrière. Et comme elle gémissait, ils la saisirent. Un vieil homme est intervenu pour qu'on la lâchât. Us l'ont empoigné, lui aussi, et les ont menés tous trois près d'une haie. Alors le curé a dit : « C'est le moment de prendre son chapelet. » Il s'est agenouillé au milieu et les deux vieilles gens de chaque côté. Et au bout d'un moment, quand ils armaient leurs fusils, il a chanté sur eux trois le Libéra nos. Domine. Les Allemands ont tiré sur lui seul et renvoyé les deux autres.
Voilà ce que raconte la vieille femme.
De la Voivre, j'ai continué mon chemin sur Raonl'Etape. Je passais à la hauteur du col de la Chipotte. C'est une charmante gorge foi^estière que
j'admire chaque fois que je la franchis pour aller depuis Charmes m'asseoir à la table de Charles Sadoul, à Raon-rÉtape. On vient de s'y battre pendant des jours et des jours. Les Allemands voulaient forcer et n'ont rien ménagé pour y arriver. Nous nous contentions de tenir bon. On s'y brisait les dents des deux côtés. Là fut le nœud d'une situation qui s'est enfin dénouée selon notre volonté et pour notre salut. Mais à quel prix ! Douze mille cadavres attristent pour jamais cette vallée et ses pentes. Mon ami Baldensperger, professeur à la Sorbonne, un Vosgien qui défendait là sa terre natale, m'a écrit une belle lettre sur cette bataille de la Chipotte, nom ridicule d'un lieu devenu tragique.
Je ne puis pas exprimer quelle est mon émotion en parcourant sous une pluie de cimetière ces espaces qui me sont familiers et que je ne reconnais plus. Ils ont changé d'âme. Ils étaient pour moi des lieux d'agrément paisible, des journées de ma jeunesse et des images de vacances. Je les traversais pour aller voir mes amis. Mes amis maintenant s'y battent, ou bien y sont malheureux. Ce plateau lorrain que j'aime n'est pour moi aujourd'hui qu'une grande étendue de tristesse. Nous avons toujours travaillé pour ennoblir l'idée de guerre, mais les Allemands y ajoutent des salissures.
Qu'ont-ils fait du pauvre Raon-l'Étape, construit de pierre rose, sous la montagne, près de la rivière? Les maisons de mes amis, Charles Sadoul, le directeur du Pays lorrain^ et Louis Madelin, l'historien, qui, l'un et l'autre, sont à l'armée, demeurent heureusement debout, mais les quartiers de l'Hôtel-de-Ville
et du faubourg de Saint-Dié ont été incendiés méthodiquement. Pourquoi? Parce qu'ils abritaient les dirigeants des sociétés de tir et de préparation militaire, suppose Emile Hinzelin.
Un matin, le courrier de la vallée de Celles en arrivant à Raon, comme d'habitude, vers les huit heures, annonça que les Bavarois, descendus des pentes du Donon, venaient de tirer sur sa voiture et qu'ils le suivaient de près. Ils arrivent, musique en tête, et envoient au hasard force coups de fusil. Chacun s'est terré dans sa cave. Mais justement c'est là que nos pandours se précipitent. Ils boivent, ils pillent, ils tuent, ils brûlent. Le ministre de la Justice qui vient de parcourir ces régions a pu hier déclarer : «... Les détails de cruauté sauvage, de stupide vandalisme sont tellement nombreux qu'il faut renoncer à les énumérer. Incendies volontaires et inutiles, habitants poussés dans les flammes, vengeance sadique exercée sur des innocents, sur tous les êtres faibles... » Imaginez les hurlements, toutes les scènes de l'alcool, du feu et de l'enfer, et un pédant de général qui se promène le long de la rue, en répondant aux supplications des femmes : ^ Que voulez-vous ? C'est la guerre ! » Cependant les femmes-voleuses des officiers emballaient tout et le faisaient porter dans un train spécial qui chauffait en gare. Pour finir, l'orgie la plus crapuleuse ronfla avec accompagnement de pianola et de gramophone.
Elle a laissé dans tous les logements une lie écœu-
? rante. J'ai déjà montré les Ivrognes sur le charnier^
les médecins et infirmiers laissant leurs propres
MACRICB BARRES.
blessés à demi charcutés et terrifiés au milieu des cadavres défaits.
Pour bien connaître et sentir la tragédie de RaonrÉtape, il faut donner un pendant aux brutalités allemandes et à Tignominie des princes de leur science ; il faut s'arrêter sur un cas exemplaire de la noblesse et de la délicatesse françaises dans les classes les plus modestes. Veuillez écouter ce que faisait et pensait dans ce même pays, au cours de ces semaines honteuses, une jeune fille, presque une enfant. Sa lettre qu'on va lire m'a ému. Dans sa naïveté, elle peint les malheurs de la guerre tout comme une gravure de Gallot. Lorraine éternelle, terre foulée sans trêve et féconde en mâles beautés!
La jeune Hélène Payeur, dont le père, garde forestier des environs de Raon, est sous les drapeaux, s'est trouvée séparée de sa mère par la bataille, et durant un mois est restée seule au milieu des bouleversements. Vous allez voir comment cette enfant de quinze ans et demi a protégé sa sœur, Rita, âgée de sept ans et demi, et son frère Robert qui n'a que cinq ans. Écoutez et dites-moi si c'est simple et beau :
Maison forestière de Génimont, par Sainte-Barbe.
u Monsieur,
« Je m'empresse de répondre à votre lettre que j'ai reçue avec plaisir. Je vous dirai que nous sommes tous à la maison forestière. Maman, dont nous avions été séparés dans la bataille du 25 aodt, est rentrée le 21 septembre ; elle a été jusqu'à Fontenay. Quant à moi, je suis allée jusqu'à Sainte-Barbe avec elle, j'y suis restée un jour et une
nuit, jasque quand les troupes allemandes sont arrivées. Nous avions emmené notre plus beau linge et nôtre vache. Quand Sainte-Barbe fut tout en feu, ils ont brâlé notre vache et m'ont défendu de la sauver. Je suis restée seule avec Rita et Robert pendant une heure de temps, qui ne cessaient de pleurer. On ne s'entendait plus par le bruit des canons et des balles. Je me suis sauvée à travers les champs et les balles. Les Allemands me disputaient, mais ils me laissèrent passer à cause des enfants.
Je gagnai Baccarat à travers bois. Mais une bataille s'élève et je tombais sur mes jambes par la frayeur des balles. Je marchais toujours, malgré la défense des Allemands. J'arrivai à la Chapelle quand une grande bataille éclata au-dessus de Thiaville, je passai tout de même. J'arrivai à la maison qui était complètement pillée. Je me suis mise aussitôt à nettoyer pour pouvoir me loger. Je n'avais rien à manger, mais enfin les Prussiens sont venus faire leur cuisine chez nous et nous ont fait manger avec eux. Us ont fait périr l'autre vache chez nous. C'était une peste, car notre vache était à l'écurie et un cheval dans le fossé au bord de la route. Il a fallu que je fasse enterrer tout cela en me plaignant aux officiers. Us ont pris tout notre seigle, et notre blé qui n'était pas battu, ils m'ont défendu de le rentrer. Us ont pris tout notre linge pour leurs blessés et nous n'avons plus rien à nous mettre. Rita et Robert marchent pieds nus. Us ont arraché toutes nos pommes de terre et je n'ai rien eu à dire.
« J'étais en souci, car je n'avais plus rien et je ne savais pas où maman était. Tout est triste en ce moment pour nous, car il faut travailler et ne rien gagner. Il y a trois mois que nous ne touchons pas un sou. Enfin, s'il fallait tout vous dire, je n'en finirais pas.
« Nous avons reçu des nouvelles de papa il nous dit qu'il va bien ; mais il ne nous dit pas où il est. Maman l'a vu à Gircourt lorsqu'il partait pour le Nord.
« Quant à la petite baraque de chasse, il ne reste que le fourneau ; les fenêtres sont cassées et il y a beaucoup de tombes allemandes autour. Nous avons encore la nappe,
mais heureusement que nous Tavions cachée au bois avec un plumon. La maison forestière de notre brigadier est brûlée ainsi que celle de Miclo et celle de Marchai .
« Notre petit chien est disparu et nous ne savons pas quelle fin qu'il a pris... »
Petite fille courageuse, tranquille et charnaante ! Elle est digne des soldats qui^ dans le même temps, couvraient le passage de la Moselle et parmi lesquels combattait son père. Elle a dans les veines le sang de Lorraine. Quelle simplicité, quel accord harmonieux entre le sentiment et la raison 1 Quelle mesure dans l'imagination ! En regard du brutal appétit des barbares dans leur fange de Raon-l'Etape, comme elle rayonne, la pureté de cette jeune fille, mère de famille sur la montagne ! Je salue cette évidente supériorité du cœur, qui, le jour où elle s'allie à la supériorité de Tintelligence, crée le génie lançais.
Et c'est cela que les Allemands veulent écraser pour plusieurs motifs, parmi lesquels une effroyable jalousie.
Quand nous parlons de leurs assassinats dans la région de Raon, quand nous notons qu'ils ont fusillé le curé de la Voivre, le curé de Louvigny, le curé et le maire d'Allarmont^ et tant d'autres, comme nous le verrons, est-ce que vous comprenez bien que ce sont des inférieurs qui massacrent leurs supérieurs ? Une basse race se précipite sur des êtres de meilleure qualité et cherche à frapper ceux qui ont de l'ascendant moral. Voilà ce que je distingue avec certitude et qui me révolte, m'inonde de tristesse dans ma journée de Raon.
On m'avait dit qu'un abbé de cette petite ville avait été admirable, était resté solide au poste, tandis que la plupart des habitants, le curé et le maire entre autres, et d'ailleurs fort honorablement, avaient suivi l'autorité militaire qui ordonnait d'évacuer. Je demandai à le saluer ; on courut l'avertir et je vis arriver deux prêtres. Ma foi, dans l'embarras, je m'adressai à l'un et à l'autre :
— Je suis heureux de vous présenter mes respects. Je sais que vous avez été admirables.
— Pas moi, dit le curé. C'est lui.
Et paisiblement, du pouce, il me montrait son jeune collaborateur.
Quels types! Quels gens solides ! J'ai toujours discerné et aimé la qualité de mes compatriotes, mais aujourd'hui les événements sont venus exciter et faire sortir ce qui reposait dans leurs cœurs, toute une réserve de vertus qui, sous des couleurs un peu froides et pauvres, constitue le génie de cette nation militaire sans panache.
Et c'est une humanité si parfaitement estimable que l'on vient torturer et massacrer, contre le droit de guerre, sans utilité stratégique, dans nos villages ouverts ! Ce peuple allemand est resté brutal et barbare, en dépit de tout ce qui aurait pu le civiliser; il le sent; la jalousie s'est mise en tiers, avec le dépit de n'être pas à Paris et avec l'esprit de concurrence économique, dans cette guerre d'extermination.
Je voudrais que l'on publiât les noms des officiers généraux allemands qui ont présidé aux crimes de Raon-l'Étape, les ont ordonnés, ou simplement
tolérés. Ces officiers relèvent de nos tribunaux et sont passibles de la peine de mort. Aucun traité de paix ne peut les amnistier, et, pour l'honneur et rintérêt de la civilisation, notre justice doit informer régulièrement, et se poursuivre contre de tels malfaiteurs.