DANS LES RUINES
30 octobre 1914.
Je continue de visiter mon pays dans le malheur. Toute une journée encore dans les ruines et les tombes, ruines des villages de mon enfance, tertres plantés d'une baïonnette et marqués par une croix que coiffe un képi. Mais- sur toute cette mort flotte une âme vivante et qui communique une vie immortelle.
Je dépasse Baccarat, tout effondré [autour de son église, et gagne les hautes solitudes de Domptail, d'où Ton embrasse le mieux, en dépit de la brume, l'immense champ des batailles de Lorraine. Des tranchées et encore des tranchées lugubres, dans la terre glaise, et des troncs d'arbres mutilés. Sans rencontrer âme qui vive, au milieu des clairières toutes fraîches et des petits bois encerclés de ronces artificielles, déchiquetés par la mitraille, notre voiture gagne un débris de village où nous nous arrêtons de stupeur douloureuse, pour essayer de saisir s'il y a encore un souffle de respiration dans ce cadavre. Où suis-je? Et quel était votre nom, village malheureux? Personne à questionner. Et déjà le brouillard du soir, de l'hiver et des deuils commence à recouvrir la plaine. Meds quelle est cette forme étrange qui, d'un pas accablé, à travers les
champs, regagne ces ruines ? Est-ce une femme ou bien un prêtre ? Allons le lui demander.
C'est un prêtre. Il porte sous son bras un linteau, une fenêtre brisée, un morceau de tapis souillé.
— Quels sont, monsieur le curé, ces trésors?
— Je viens des tranchées. Nous y cherchons nos affaires que les soldats y ont emportées pour se mettre à Tabri.
Et le voilà qui nous raconte l'histoire de son village. Vous êtes à Saint-Pierremont. Dix habitants y étaient restés. Ils ont subi tous les tourments et n'ont pas eu de pain pendant douze jours.
Il veut à tout prix nous faire entrer chez lui.
Dans ce qui fut sa maison, il a placé, au-dessus de sa tête, pour lui servir de toit, deux, trois volets qui reposent sur les murs à demi rasés. Et là dedans, fort poliment :
— Que vais-je vous offrir, messieurs?
C'est d'un courage et d'une gentillesse à l'embrasser.
— Ma foi, monsieur le curé, j'accepte, pour la curiosité de voir ce que peuvent contenir vos armoires !
Il faut bien qu'il avoue qu'il n'a rien. Nous causons; l'échiné un peu courbée, à cause des planches trop basses du toit, mais qu'il a l'âme haute, ce prêtre rentré dans sa paroisse, où seuls subsistent le nom et le devoir !
Les avoines et les blés ont germé sur pied ; le piétinement de la guerre a détruit les pommes de terre; les betteraves arrivent à maturité, mais on ne pourra pas les rentrer, faute d'hommes et surtout