AU MILIEU DES SAINTS DE LA FRANGE
23 novembre 1914.
J E viens de visiter quelques-uns de nos soldats dans nos tranchées de première ligne, et de leur dire notre admiration, notre reconnaissance unanimes. Saurai-je vous donner une lointaine image de leur vaillance, de leur misère qu'ils nient, enfin de leur émouvante perfection? Laissez-moi d'abord vous taire quel était mon compagnon et dans quelle partie du front il m'a promené. Je serai plus à l'aise en ne citant ni les lieux ni les officiers. Et Texpression de ma gratitude saura toujours rejoindre, du plus élevé au plus modeste, ceux qui m'accueillirent, la semaine dernière, avec une amitié dont je suis profondément touché.
Par une pluvieuse après-midi, vers les deux heures, un officier et moi nous sommes descendus de voiture^au bas d'une longue côte. Et tandis que l'auto se rangeait, s'effaçait, nous avons gravi la courte montée pour atteindre l'immense plateau.
Arrivés là-haut, nous sommes sous la lorgnette des Allemands, à quelques kilomètres de leurs batteries. Mais nul Allemand. Mais nul danger. Ils réservent leurs projectiles pour les officiers et les patrouilles et dédaignent de tirer sur un ou deux sim-
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pies soldats. On m'a revêtu d'une capote et d'un képi ; mon compagnon a dissimulé son grade, et le soldat qui s'est chargé de mes ballots de tabac et de chocolat suit à quelques pas.
Ainsi nous cheminons sans encombre, sous la pluie, jusqu'à ce que s'offre une déclivité du ter* rain dont nous profitons pour nous mettre hors de vue.
C'est une gorge assez profonde et qui abrite notre artillerie. Les voilà donc, nos 75! Je leur tire mon coup de chapeau. Ah ! les braves pièces ! Faut-il qu'elles soient rustiques et légères pour évoluer dans cette boue effroyable, ces terres défoncées et ces marécages ! Elles ne craignent rien, ne s'embourbent pas, grimpent, descendent et, me dit mon guide, après quatre mois de guerre n'offrent aucune trace d'usure.
Nous nous éloignons de ces vaillantes et charmantes collaboratrices pour remonter sur le plateau, à la hauteur d'un taillis, où nous entrons et qui nous masque.
Nul promeneur, comme bien on pense. C'est la solitude d'un bois dans l'extrême automne sous la pluie. Rien que le tapage amical de notre 75 et quelques répliques ennemies. Nous avançons en écartant les branches, en pataugeant dans Thumus détrempé, et mon compagnon qui s'oriente me montre bientôt près de la lisière, mais encore sous les arbres, l'entrée du « boyau de cheminement » par où nous allons gagner les tranchées.
C'est un petit fossé dans la glaise, analogue à ceux qui bordent nos routes, mais plus étroit et plus pro-
fond, tout neuf, tout frais et qui serpente. Il y a quelque chose d'élégant et de plaisant, quelque chose des jeux de Tenfance, un souvenir de Fenimore Cooper et de Gustave Aymard, dans ce sentier de guerre qui s'en va mystérieusement nous mener au milieu de nos camarades. Mais, avant de nous y engager, mon compagnon m'indique à la lisière même du bois, dans un buisson couvert d'oiseaux et tout en ramages, une petite cabane.
« C'est un poste de commandement, me dit-il.
C'est là que le général de brigade se porterait en cas d'attaque pour observer et pour diriger son monde ».
Nous y entrons afin de prendre une vue d'ensemble, un tour d'horizon. Quelle immense solitude ! Aucun obstacle à l'œil. C'est un vrai tapis de billard. Et quelle tranquillité! De moi-même, j'irais me promener tout droit à la recherche d'un coin qui ojEfrît un peu d'intérêt.
« Ahl vraiment? me dit mon compagnon; eh bien ! cette ligne, à notre droite, là tout près, ce sont nos tranchées. Et là-bas, ce village... Mais prenez ma lorgnette.
— Ces maisons sans toit, cette église toute trouée?
— C'est l'arrière des Prussiens. Leurs tranchées sont plus près de nous, là, devant ces terres grattées. »
Je regarde cette immobilité qui s'étend à l'infini. Je vois ce que l'on n'a jamais vu, ce que l'on ne reverra peut-être jamais : le champ d'une bataille commencée depuis six semaines et où les vivants, après avoir enterré les morts, se sont terrés eux-
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mêmes pour mieux combattre; une guerre de siège, mais où l'on n'assiège aucune place forte, seulement des villages et des bicoques éparses, qui coûtent plus cher à enlever et à défendre que ne coûtèrent Sébastopol, Saragosse, Numance et Garthage.
Mais allons voir nos frères î Nous nous engageons dans le cheminement qui nous conduira aux tranchées de première ligne.
Peu profond au début, il s'enfonce bientôt de manière que le regard seul passe entre les légers remblais de la terre rejetée à Textérieur. La pluie tombe à torrents, la boue est glissante. Pour marcher, je prends mon appui avec mes coudes sur la terre jaunâtre et gluante des parois. On va lentement. A tous instants nous trouvons des embranchements de couloirs, et plusieurs fois mon guide me quitte pour s'orienter et essayer quelques-uns de ces corridors innombrables que les sapeurs multiplient chaque nuit.
Enfin, on entend des voix; nous sommes aux premières lignes ; nous tombons sur les nôtres :
— Bonjour, mes camarades !
Les voilà bien étonnés de voir ce pékin, en demiuniforme, dont ils ne s'expliquent pas trop l'apparition. Et moi, bien ému de leur serrer la main. Ils sont tout roi des, à cause de leurs nombreux vêtements épais et de la boue séchée qui les enveloppe d'une sorte de carapace. Quelques-uns ont sur le dos des sacs vides en grosse toile ; d'autres s'abritent sous des morceaux de tôle plissée, qu'ils appuient aux deux parois de la tranchée. Cette vie de lutte fait briller leurs yeux dans leurs visages broussail-
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leux, en laissant sur tout leur être une vague expression de sommeil. Ils m'écoutent avec la charmante politesse naturelle des paysans et avec un bon sourire, leur dire :
— J'arrive de Paris pour prendre de vos nouvelles et pour vous apporter des cadeaux.
Mais un sous-lieutenant, prévenu, vient à notre rencontre. Présentation en règle. C'est un colonial, nommé officier sur le champ de bataille, étonnant de courtoisie, d^agréable langage, de liberté d'esprit. Il me mène dans un bout de tranchée, recouvert d'un toit de branchages et de terre, où Ton a ménagé pour s'asseoir une marche au bas de la paroi. Nous nous installons. Tout ce qui peut y tenir de soldats nous suit, nous entoure, et nous causons. Jl fait bien frais et bien sombre, dans cette catacombe, mais, en deux mots, c'est d'une beauté religieuse.
Que me dirent-ils? Qu'on n'a pas à se plaindre pour la nourriture ; la viande fraîche arrive tous les jours. Seulement, il faut la cuire, et cela ennuie, alors on préfère « le singe » , qui est de la conserve de bœuf. Le mieux, c'est de le manger avec des oignons, pour lui donner du goût.
<c Gomment dormez-vous?
— De temps à autre. On s'arrange. (Je regarde le sol, boueux jusque sous cet abri.) C'est plutôt de jour qu'on repose, tandis qu'une équipe veille. La nuit, on travaille à poser des fils de fer, à creuser les tranchées, en évitant de frapper trop fort sur les piquets, parce qu'au premier bruit la fusillade commence. Au reste, il y a des usages : le
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matin, des deux côtés, on se laisse le temps de faire sa toilette. Pendant une demi-heure, on monte sur les tranchées, on se débarbouille. Et puis, ils ne tirent jamais sur notre voiture de ravitaillement, ni nous sur la leur. On les entend bien, les voitures qui arrivent, le soir, dans le grand silence, mais de part et d'autre on les respecte. De même, la nuit, les hommes de garde, Français ou Boches, placés bien en avant des tranchées et tout près les uns des autres, s^ abstiennent de se tirer dessus. »
Eist-ce assez frappant, ces coutumes qui s'établissent sans convention expresse 1 cette nécessité qui tend à recréer des mœurs? Mais tout cela qui, à distance m'intéresse bien fort, n'est pas l'essentiel de ce que nous avons à nous raconter, mes chers compagnons d un instant et moi, sous ce toit de branchages où nous causons tout en fumant. J'ai à leur dire l'amitié et la gratitude que, tous, nous éprouvons pour eux :
« D'un bout à l'autre du pays, on ne parle que de vous. On sait qu'on vous doit la sécurité de Paris, de nos villages, de toutes les femmes et des enfants. Chaque matin, on s'aborde en disant : « Ils ont eu la pluie, cette nuit », ou bien : « La journée ne sera pas trop mauvaise pour eux. » Dès qu'elles ont une minute, les femmes travaillent pour vous. Le tabac et le chocolat que je vous apporte là, c'est d'elles encore qu'ils viennent. Mais vous recevez bien leurs envois? »
Ils m'approuvent tous de la tête. Ils savent qu'on les aime. Et le sous-lieutenant tire, de ses lourds vêtements raidis, un petit papier et le lit. C'est un
billet qu'ils ont trouvé dans un paquet de vêtements chauds :
« Acceptez, soldats de la France, ces vêtements qu'ont faits pour vous les femmes de France. Celui que vous recevez là, il a peut-être été tricoté par votre mère, par votre femme, par votre sœur, ou votre fiancée. »
Il lit et puis s'arrête, à cause de son émotion.
Gomme c'est extraordinaire et noble, ces hommes qui, dans la vie la plus dure et la plus périlleuse, produisent en surabondance les sentiments délicats ! Ils s'attendrissent sur des absentes et sur des inconnues ; ils se dévouent aux idées pures. Tout est vide autour de nous. Rien que du ciel indéfiniment sur de la boue. Mais ce vaste désert est rempli des images invisibles de la famille, de la Patrie, du Devoir et de l'Honneur. Je suis au milieu des saints de la France. Il me semble que j'ai rejoint nos plus lointains aïeux dans le fond des âges primitifs, et en même temps je sais être là avec l'élite de l'humanité, combattant pour sauver la civilisation.
« Au revoir, mes chers amis, embrassons-nous. » Nous sommes sortis du « salon », et debout dans la tranchée, par-dessus les remblais, tandis que la nuit descend, je regarde. Ils m'expliquent l'horizon. Là-bas, au pied de ce petit bois déchiré, ce sont des tombes. Ils les ont creusées pour y enterrer des camarades. Dans les betteraves, à droite, ces taches sombres, ce sont des cadavres, des braves gens tombés dans un eJEfort malheureux vers les tranchées des Allemands, et que ceux-ci ne laissent pas ramasser. Cette vue peine mes compagnons. Ils y reviennent
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