AU MILIEU DES SAINTS
à plusieurs reprises. On se tait. Le temps de faire mentalement une prière.
Le sol détrempé, la lumière jaunâtre, le silence, ces tombes, tout concourait à une même sensation, et ces trois cadavres demi-liquéfiés faisaient le centre et comme Tidée commune de cet horizon et de nos âmes. Un immense espace vide s'étendait sur nos têtes. Je n'ai jamais vu autant de ciel que depuis ces trous meurtriers.
24 novembre 1914.
L'autre jour, au soir, en quittant les tranchées de première ligne, nous avons circulé, pour serrer la main de nos soldats, dans les abris à flanc de coteau où, de trois jours en trois jours, ils viennent se reposer. Et puis, afin que je voie un peu nettement les Prussiens, on m'a mené dans un petit bois, à trois cents mètres de leur ligne. L'un d'eux était en avant, debout entre deux pommiers. Nous le regardions. 11 nous regardait. Et des deux parts nul geste.
Le crépuscule descendait. Entre cet homme et nous, dans les betteraves, des cadavres gisaient, qu'ils ne laissent pas ramasser. Je n'oublierai jamais ce coin d'horizon sinistre, et le rapport des êtres et du paysage à cette minute. Est-il possible que nos riches campagnes soient devenues cette désolation? que l'élite morale et physique de la France soit terrée dans ces tanières de bêtes, et que des idées de haine et de mort occupent seules les millions d'individus qui, sur l'immense ligne de bataille, s'affrontent? Que rêve devant moi ce Prussien qui m'observe dans la brume du soir? Il songe à m'anéantir, et moi, de même, à le supprimer. Ce sont des circonstances où l'esprit le plus particulier
s'en va avec les autres, où nulle âme ne fait bande à part. Le devoir est évident, certain. Mais comme ses racines plongent dans la nuit !
En vain mon compagnon, mieux expérimenté que personne dans les choses de cette guerre, contînue-t-il à me donner mille détails des plus intéressants. Derrière les faits s'élève une épaisseur de mystère. Et tandis que nous repartons à travers Tespèce de lande qu'est devenue cette campagne, j'ai même cessé de le questionner.
De temps à autre, nous croisons des gens à nous, en train de faire la cuisine dans des dépressions du plateau. Ils rient, s'interpellent. Puis nous rentrons dans le silence et dans la nuit, qui s'épaissit. Cette fin de notre visite aux avant-postes ressemble à un retour de chasseurs attardés, en automne, mais il s'y mêle une anxiété extraordinaire du cœur. Jamais je n'ai ressenti une aussi vive émotion de fraternité que dans cette journée ; jamais un plus profond sentiment du mystère où baignent nos existences.
Tout autour de nous régnait maintenant un silence inimaginable et Fon distinguait avec peine les objets à cinquante pas.
« Attention! me dit mon compagnon, vous avez la rivière à votre gauche. »
Nous arrivions en effet au point où le plateau est brusquement déchiré par une profonde vallée, et en me penchant je vis, tout en bas, au pied de notre falaise, des étangs immobiles sous de grands peupliers. Leurs eaux brillaient d'un éclat sinistre à travers les déchirures d'un linceul de brouillard.
Et de mornes vapeurs s'en levaient, qui se groupaient en grandes masses mouvantes.
« Voilà, dis-je, le royaume de la désolation.
— Nous y avons vu et entendu, pendant cinq jours, un Allemand blessé que personne ne pouvait relever. Il faisait partie d'une patrouille sur laquelle nous avions tiré. Ses camarades se sont sauvés sans prendre aucun souci de l'emporter. Le pauvre diable restait là avec une cuisse brisée. Gomme vous pouvez voir, ce n'était pas facile de l'aller chercher dans ces ravins et ces marais découverts. Enfin, le cinquième jour, nous avons pu le transporter à notre ambulance, où il est mort en nous remerciant. Le curieux, c'est qu'au milieu de ces marécages il tenait son journal. Je vous le donnerai à lire, si vous voulez. Vous serez, je crois, intéressé par les sentiments qui animaient cet Allemand blessé et abandonné.
— Quels sentiments?
— Très obscurs et assez beaux. »
Une heure après, quand nous sommes arrivés au gîte et avant toutes choses, avant même de me débarrasser de mes vêtements et d'une boue qui me venait au-dessus des épaules, j'ai prié mon aimable guide de me marquer sur une carte d'état-major le tracé de notre course et puis de me donner le testament du Prussien dans ses marécages.
Voici cette page, où s'accumulent d'une manière saisissante les brouillards de la Germanie et de cette vallée française qu'il est venu avec les siens désoler. Je n'y change rien. Je transcris exactement les
derniers feuillets crayonnés du petit carnet qu'on trouva dans sa poche.
Si telle est la volonté du Tout-Puissant, que ceci soit mon dernier adieu. Une balle française m'a touché en patrouille. Elle m'a atteint au genou droit de telle sorte que je ne puis plus avancer. Il y a cinq jours que je suis là dans la forêt obscure. Je ne puis plus supporter ma faim, que j'ai apaisée jusqu'alors avec de Feau. Souvent j'ai imploré le Seigneur pour qu'il m'envoyât du secours. Il n'est pas venu jusqu'à cette heure. Cependant, je lui reste soumis, je ne m'impatiente pas, car il n'y en a plus pour longtemps. Alors, je serai dans ma Patrie, à la maison, auprès de mes frères, dans le beau pays où nous pourrons de nouveau nous tendre les mains, sur des rivages d'argent et de cristal.
Au revoir, au revoir, ici sur la terre ou là-bas dans la lumière.
Signé: Wilhelm Baumer.
Voilà donc ce qu*a écrit, dans un silence de mort, en tenant son regard brillant de fièvre tourné vers le firmament^ le soldat prussien Wilhelm Baumer, Et dans la minute où je transcris ce papier étrange, plein de délire et de religion, je revois le ciel sans lune qui, l'autre soir, s'étendait solennellement audessus de ces marécages. Quelle pensée germanique cet envahisseur avait transportée sur le bord d'une rivière française I Les fées du Rhin accompagnent donc ces Barbares? La Nixe a-t-elle pleuré près de lui, quand il était abandonné de ses frères? Lui a-t-elle essuyé la figure avec ses cheveux verts? Une seule chose certaine, c'est qu'il fut ramassé et soigné par la générosité française.
Qu'est-ce que je veux prouver par ce court récit?
Rien de précis dans Tordre logique. C'est une image qui occupe mon esprit et que j'ai retenue entre mille images des champs de bataille. Peut-être que je ne trouve pas, dans la hâte de mon travail quotidien, les mots pour faire sortir tout ce qu'elle renferme d'émotion. Mais elle manifeste pour moi qu'au milieu des horreurs que méthodiquement les Germains viennent accomplir dans notre pays, nous continuons, à notre insu même, les uns et les autres, d^être accompagnés par nos dieux, comme un homme est suivi de son ombre. L'instinct profond qui respirait dans ce reître du Nord prend une forme, prend la parole. Près de mourir sous les peupliers de France, et son esprit déjà séparé à demi de son corps, il refait de la poésie nébuleuse de Germanie. Il s'éloigne de sa besogne du champ de bataille. Et nous autres. Français, nous avons de même un surplus de force, qui complète et perfectionne notre vaillance guerrière; je veux dire cette générosité qui nous pousse à nous risquer pour secourir un ennemi agonisant.
11 décembre 1914.
La classe 1914 est arrivée maintenant sur le front; derrière elle, voici la classe 1915 qui part pour les dépôts, et déjà la classe 1916, celle des enfants de dix-huit ans, s'apprête. Depuis un siècle, nous n'avions vu de recrues de ces âges. Et toutes, un élan magnifique les soulève. Elles sont Tétoile de notre destin, le signe du salut national. Le voilà, le bel astre que nous appelions avec la certitude qu'il apparaîtrait sur le bord du ciel nocturne. De ses doigts de rose, la jeunesse, comme jadis chez les Hellènes, écarte les ténèbres et dit en souriant : « Tout nous est facile, joyeux, lumineux ». Ceux qui la regardent, cette jeunesse de France, y voient reproduits, comme dans un miroir, les plus grands moments de notre passé. C'est une jeunesse héritière, en même temps que novatrice. Et nul, l'ayant rencontrée qui part à la bataille avec des cris de joie, ne peut mettre en doute l'immortalité de la race.
Les vétérans accueillent ces conscrits dans les casernes, au quartier et dans les tranchées, avec une amitié que vous savez par vos lettres de famille. Mais écoutez une histoire de plus. C'est un commandant qui raconte :
« Au moment, m'écrit-il, où je visitais une de
mes compagnies, dont la tranchée est sous bois, les gens d'en face nous envoyèrent, un peu au hasard^ une rafale fusante, réglée à 3500 mètres environ. Trois hommes furent blessés, peu profondément. L'un d'eux, un petit engagé volontaire de dix-sept ans, arrivé depuis huit jours, était atteint au pied. Ses camarades le soutenaient sous les bras, et je vis bien qu'il avait un peu envie de pleurer. On délaça son soulier ; la balle roula contre terre ; on la lui montra. Et comme quelqu'un s'écriait : « Quel veinard! Ici depuis dimanche, et déjà un atout ». il commença à rire tout à fait. Puis, voyant les brancardiers accourir, il jeta les yeux autour de lui, se saisit de la pipe qui dépassait la poche d'un camarade, et avant de s'allonger (où la tradition ne va-t-elle pas se nicher ?) il se mit précipitamment à la bourrer... »
Petit gentilhomme de France ! La main à l'épée, sous l'injure ; la main à la pipe, sous la douleur. On sourit, on l'admire, on l'aime. Quel désir de bien faire ! Quelle tension de tout l'être vers la perfection ! Voilà un noble enfant. Et cet officier ! Comme c'est beau qu'il ait vu, senti et pensé cette scène. Songez à ce qu'un tel incident de guerre, ainsi supporté et enregistré, suppose de vaillance et de bonté, et quel rare mélange d'impulsion guerrière et de réflexion généreuse ! Il faut bien de la richesse dans notre race pour qu'un officier joigne à ses vertus propres cette philosophie et cette âme de père, et pour qu'un collégien se transforme subitement en vieux grognard de Raffet.
Ils désirent tant bien faire, nos fils! Écoutez
VniMORTALITÉ DE LA RACE — 125
encore ce mot d'un enfant, pardon, d'un caporal, dans les tranchées d'Ypres. 11 écrit à sa mère et lui dit :
« Crois-tu que les soldats de Napoléon aient souffert autant que nous ? »
Ce n'est pas un cri de détresse sous le ciel, c'est le mot involontaire où se révèle un oiseau qui s'oriente, une jeune âme qui prend son vol. Nos enfants ont choisi leurs modèles et, dans l'épreuve, ils demandent à leur mère, que cette émulation épouvante : « Nous sommes-nous rapprochés des meilleurs? » Le grand fleuve d'héroïsme, que l'on croyait perdu et glissé sous la terre de France, coule de nouveau à pleins bords. Nous nous étions déjà aperçus que nos enfants dans leurs jeunes années secouaient les souvenirs de 1870. Ils ne pensaient qu'à la Grande Armée. La jeune plante n'aime pas l'ombre, la défaite ; elle va vers le soleil, se nourrit de lumière et de gloire. Le soldat de dix-huit ans, dans les dures tranchées de la Belgique se dit : « Elst-ce que je vaux ceux de la Bérésina? »
Enfants, vous souffrez davantage, parce que vous êtes plus neufs de corps, et je le crois en mon âme et conscience, vous valez mieux.
Pourquoi? Je ne saurais le dire. Je crois que les héros de la Bérésina avaient d'incomparables qualités, formées sous le marteau de la vie, mais elle les avait réduits et limités. Ces enfants, si frêles encore, apparaissent pourtant plus complets. Toutes les puissances morales chez eux demeurent intactes, prêtes à s'épanouir. Ils ne sont ni durcis^ ni spécialisés. Encore purs et prêts pour les arts de la paix,
comme pour ceux de la guerre, ils appartiennent à la vie civile, à la vie familiale, en môme temps qu'ils saisissent les armes.
Dans cette guerre de 1914, et c'est bien ce qui met sur toute la France une gravité si religieuse et un émoi sacré, les entrailles mêmes et toute l'humanité profonde de notre race sont intéressées. Chaque famille accompagne en esprit, minute par minute, son enfant qui se bat. Un officier, un grand chef, peuvent bien dire : « Je n'ai plus de famille, plus de femme, plus d'enfant, rien que la victoire à remporter. » C'est vrai, mais c'est à concilier avec ce fait que ces mêmes officiers sont des pères au milieu de leurs soldats et que nous avons une armée étroitement liée entre elle et avec la nation. Tout frémit comme un seul arbre sous l'orage.
Je ne vous ennuie pas, n'est-ce pas, quand je vous parle de nos jeunes soldats? Voici une histoire entre mille, histoire moyenne, d'autant mieux propre à les faire comprendre, et je la mets sous vos yeux comme un exemple de cette pénétration inattendue de l'armée et de la famille dont je vous parlais tout à l'heure.
Il s'agit d'un collégien de 18 ans, engagé le 2 août 1914, parti au feu le 25 août, blessé à la jambe le 2 septembre, et reparti le 13 octobre. Le 24, sa mère reçoit une lettre du capitaine :
Madame, votre fils est légèrement blessé pour la deuxième fois. Sa conduite est celle d'un héros; il est proposé pour la croix et certes il la mérite bien. Il m'a demandé de vous prévenir, ce que je fais très volontiers...
Et la lettre de Tenfant suit de près. Il raconte avec allégresse. On croit entendre une jeune voix, essoufflée d'avoir beaucoup couru pour annoncer plus vite la bonne nouvelle :
Ma chère maman, je suis encore blessé. J'ai été atteint étant couché devant la tranchée et voici dans quelles circonstances.
Le colonel avait prévenu mon capitaine que le surlendemain il faudrait des hommes de bonne volonté pour aller couper les fils barbelés des tranchées boches. Le soir même, mon capitaine me fit part de celte demande. Je lui répondis que j'étais prêt à y aller. Il en parut content et dit : « Je savais que je pouvais compter sur vous; la mission est des plus dangereuses, et il me faut des hommes qui n'ont pas froid aux yeux, »
Ceci se passait le jeudi soir; le vendredi, notre compagnie prenait place dans les tranchées, en première ligne, pour être le plus près possible de notre objectif, et le samedi matin le capitaine demanda des hommes de bonne volonté.
Je pris alors le commandement de douze hommes et je m^avançais en tête. Mes camarades me suivaient en file indienne. Nous avions 300 mètres à parcourir en poussant nos boucliers devant nous. Malheureusement, une sentinelle allemande nous aperçut, et ce fut Fenfer de balles et de mitraille. J'arrivai malgré tout avec quelques-uns de mes camarades jusqu'à 20 mètres des tranchées. Là, ce fut intenable, et tous furent abattus, sans, hélas! avoir pu remplir notre mission. Comment suis-je revenu à la tranchée? je ne sais et c'est miracle.
Le capitaine Pinaud m'annonça qu'il me proposait pour la croix et le capitaine Deligny vint m'interroger.
Je ne peux pas écrire plus long, parce que mon dos me fait mal et que je suis très fatigué. Je vous embrasse tous bien fort. PaulB...
Son père, qui va le voir à T hôpital, lui demande, un jour, si en faisant ainsi le sacrifice de sa vie il
n'avait pas pensé à sa mère, à ses sœurs. « Ohl si, papa, mais j'ai aussi pensé que si je réussissais, nous pouvions prendre ensuite la tranchée et que ça ferait trois cents mètres de gagnés ! »
Entendez-vous la voix d'argent, le timbre de cristal, le pur son de la jeunesse? Cet héroïsme est tout brillant des illusions de Tenfance. Ah ! pourquoi faut-il que les vieilles gens demeurent, et que marchent au sacrifice des enfants capables d'ouvrir la plus belle ère de l'histoire de France!
Un flot immense, tous les petits élèves des universitaires, des prêtres, des instituteurs et des bonnes sœurs se pressent derrière nos jeunes soldats. La nappe éblouissante s'élève. Le réservoir monte. Et tous ils sont pareils. Un sous-préfet m'écrit : « J'ai vu ici un beau spectacle, celui des jeunes gens de la classe 1915, admirables d'entrain et de confiance. Je sors des conseils de revision. C'étaient des bonds et des sauts de joie, lorsque le major déclarait : a Bon pour le service 1... » Et derrière eux, à perte de vue, jusqu'à sa première source, on aperçoit le fleuve qui descend, accourt. Leurs lettres généreuses submergent ma table. Voici de Versailles, eu date du 6 décembre, un billet :
Nous préparons (ici à TÉcole Sainte-Geneviève), Polytechnique, Navale, Saint-Cyr, Centrale, et nous attendons avec impatience Theure où nous serons appelés à remplacer dans les tranchées nos aînés si vaillants. Voici la petite somme (deux cent cinquante francs) que nous avons réunie pour que vous procuriez des douceurs, du tabac, des lainages à nos défenseurs.
Et, du 3 décembre, voici leurs plus jeunes cama-
rades, animés par la même ardeur d'affection et d'admiration :
Monsieur Barrés, m'écrivent-ils, quarante petits écoliers de France vous seraient très reconnaissants si vous vouliez vous charger de transmettre à leurs amis les soldats, avec leurs témoignages d'affection et de reconnaissance, les modestes souvenirs qu'ils ont achetés pour eux sur leurs économies.
Nous sommes les élèves de sixième A, du lycée Buffon. En apprenant le latin, notre pensée va souvent vers nos grands frères qui ont fait le sacrifice de leur vie pour que nous soyons heureux. Nous avons compris, sans qu*on ait besoin de nous l'expliquer, que nous pouvions faire quelque chose pour eux, qui font tant pour nous. Nous avons vidé nos porte-monnaies et nos tirelires, et l'argent de nos l)onnes places ou de nos exemptions s'est changé en paquets de tabac, en cigarettes, en chocolat, en menus objets de toutes sortes pour les soldats. Et même, bien que nous soyons fiers d'être des garçons, nous n'avons%pas rougi de faire comme nos mamans et nos sœurs, nous leur avons demandé de nous apprendre à tricoter, et quelques-uns d'entre nous ont fait, peut-être assez maladroitement, de chauds vêtements que nous avons voulu donner aussi. Enfin, nous avons demandé à notre professeur de remplacer le devoir de la semaine par une lettre que chacun de nous écrirait à un soldat pour accompagner son petit cadeau.
Cadeaux et lettres, nous vous envoyons tout, en vous priant de les faire parvenir à nos amis inconnus et lointains que nous rêvons d'imiter un jour.
Et avant de signer, ils écrivent encore : « Vive la France ! »
Ce sont des petits, des élèves de sixième. Mais il y a plus petits encore et tout pareils. Celui-ci, penchez-vous pour le voir. On n'aperçoit qu'une main rapide qui se glisse dans un paquet que la famille
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compose pour les soldats de la tranchée. Que met-il dans ce paquet, ce gosse? Un soldat Ta trouvé et me le fait parvenir.
L^autre jour, me dit ce soldat, j'ai trouvé ce billet dans une paire de gants au fond d'un envoi qui nous était venu de Paris :
Je mais aussi dans le paquet les gants de mon père puisque je n'ai pas d'autre argent pour en acheté.
religion de la patrie, c'est une de tes émouvantes prières que balbutie cet enfant dans Pombre.
. . . Mais il ne faxit pas s'alanguir dans le sentiment. Il serait mal de s'y plaire, complaire, attarder. Le sentiment doit produire immédiatement des actions. Travaillons tous à notre rang, selon nos forces, pour que soit sauvée la terre où tous les enfants naissent nobles.
19 décembre 1914.
Les chefs de l'Allemagne sentent que la victoire leur échappe. Ils ne croient peut-être pas à leur défaite complète (qui, moyennant une prolongation de nos efiForts et de nos sacrifices, est certaine), mais ils reconnaissent que leur coup est manqué. L'effroyable supériorité que leur assurait leur magnifique préparation guerrière a, par miracle, échoué. Nous avons été servis par un étatmajor et des soldats que la France n'aura jamais assez de voix pour bénir. Honneur au généralis* sime, honneur à ses généraux, à Gastelnau et à Sarrail, à Pau, Dubail, Foch, Maud'huy, à tous ceux dont j'ignore le nom, quelles qu'aient été leurs opinions, leurs amitiés, leurs légendes vraies ou fausses ! La patrie les remercie, eux et leurs officiers et les plus modestes soldats couverts de la boue des tranchées. Ce sont des hommes-miracles. Abrités tant bien que mal derrière le 75, ils ont supporté la supériorité première des mitrailleuses et de l'artillerie lourde allemande, et, grâce à l'ingéniosité de l'esprit français, grâce à la fermeté de l'âme française, tout étant réparé, voici la civilisation sauvée.
C'est bien ! disent les Austro- Allemands dans leurs
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sinistres conciliabules; c'est un coup à recommencer !
Ils voudraient annuler la partie. « Kamerads! » Et les voilà qui esquissent le geste de mettre les deux mains en Tair... C'est un guet-apens. Il le faut dénoncer. Il faut que Ton distingue l'arrière-pensée de l'Allemagne. L'Allemagne veut faire circuler à travers les pays alliés une vague idée que la guerre pourrait cesser, idée amollissante et propre à jeter des inquiétudes entre l'Angleterre, la Russie et la France. Et, cette paix, qu'elle laisse entrevoir comme une déclaration de maldonne, comme un retour à l'état antérieur, elle l'emploierait, c'est trop certain, comme un armistice, pour rompre nos amitiés et reconstituer ses forces matérielles.
Nous ne serons pas dupes de cette grossière manœuvre. Assez de fois nos soldats sont tombés dans les pièges allemands. Quand je suis allé en Lorraine, on m'a raconté qu'au col de la Chipotte ils s'avançaient les bras en l'air et criant : « Kamerads! » Et puis, soudain, se jetant de côté, démasquaient des mitrailleuses qui massacraient nos frères trop confiants; on m'a dit encore, et Pouvourville en a fait un récit inoubliable, qu'ils ont bombardé une nuit Nancy, parce qu'on leur avait généreusement permis de ramasser leurs morts, et que leurs prétendues civières et fourgons funèbres contenaient des pièces d'artillerie. Écartons les pièges de ces fourbes.
Ces avances indirectes, cauteleuses, ces sapes de l'Allemagne font comprendre l'inconvénient qu'il y aurait aujourd'hui à ouvrir des discussions parle-
mentaires. Il pourrait se trouver des individus pour avoir une opinion à la tribune sur ce qui ne peut être traité en public que par le gouvernement. C'est déjà bien assez dangereux qu'il y ait des couloirs où fermentent des centaines de forces inoccupées. Les meilleures activités, quand elles n'ont pas de direction, d'issue, et qu'elles tournent sur elles-mêmes, gênent, troublent, encombrent et même peuvent nuire. On ne sait que faire des deux personnels parlementaires; ils se sont très bien conduits au 4 août; on compte sur leur excellente tenue pour mardi ; pour janvier, c'est l'inconnu. Les meilleurs disent qu'en janvier il faudra qu'ils parlent, qu'ils 3e sont sacrifiés assez longtemps, que c'est de leur dignité de rouvrir la tribune et, pis encore, que c'est constitutionnel.
La tribune I Le problème serait d'y trouver un sujet de conversation. Si les hommes distingués qui composent la représentation nationale pouvaient laisser en dehors de leurs développements et, en quelque sorte, en dehors du jeu, l'armée et la diplomatie, la défense nationale serait déjà un peu mise à l'abri. Mais il y a les ambitions ministérielles! C'est terrible où elles peuvent mener ceux qu'elles tenaillent! Ouvrons l'œil, citoyens, et que personne ne vienne dans les couloirs nous apporter ses idées sur une meilleure conduite de la guerre ou sur un plus prompt règlement de la paix, que personne ne nous apporte un écho pacifiste des menteuses avances de l'Allemagne I
Silence aux intérêts individuels et de parti ! Continuons d'être nationaux, sans plus.
Il n'est plus permis qu'il y ait des « pacifistes ». L'abbé Wetterlé, qui a assisté aux congrès et à leurs réunions préparatoires de la paix en qualité de membre du Reichstag, nous a dit cent fois que a les pacifistes ne furent jamais, si on en excepte quelques naïfs égarés au milieu de criminels conscients (ce sont ses propres expressions), que les pionniers du germanisme. Les congrès de Berne et de Baie n'avaient pas pour mission de prévenir la guerre, mais d'en régler les conditions de manière à ce que son issue fût plus favorable à l'Allemagne.. . Ce sont les mêmes criminels, dit-il encore^ qui maintenant tentent le sauvetage de r Allemagne. Si les troupes de Guillaume étaient entrées triomphalement à Paris, les pacifistes n'auraient pas plus bougé qu'ils ne le firent au mois d'août quand la neutralité belge fut honteusement violée. Mais voilà le Rhin menacé... »
Espérons que nous ne verrons réapparaître chez aucun Français le bout de l'oreille de l'âne pacifiste. Les sacrifices consentis par la nation veulent pour récompense une paix de cent ans. Nous poursuivons le brisement de l'empire qui a déclaré la guerre à tout ce qui n'est pas germanisme. Ils sont venus chex nous pour rompre les os de notre nation. Allez voir ce qu'ils ont fait des pays où leur flot a passé. J*ai vu Senlis, aperçu Reims, visite un coin de la Somme, les Vosges, la Lorraine. Les vaillants Belges pleurent au milieu de nous la Belgique qu'ils reconstruiront, et nos réfugiés français nous nomment des cento-ines de villages et de petites villes qu'il sera difficile de remettre debout et de rani-
mer. Nous savons que les Prussiens voulaient jeter à terre nos hommes-drapeaux, comme ils font de nos monuments nationaux, comme ils auraient fait , quartier par quartier, c'est ma conviction, de Paris. Et quand nous les tenons, quand, poitrine contre poitrine, nous les sentons haleter, nous irions desserrer Tétreinte !
Ne tentez pas le destin. Des miracles comme celui de 1914, il y en a plusieurs dans l'histoire de France. C'est même par là que nous sommes une nation tout à fait exceptionnelle, un peuple à rebondissement. Et pour ma part j'ai toujours compté sur cas fièvres sublimes, à la française, qui nous rendent la santé. Mais profitons-en. « Peuple merveilleusement élastique, disait de nous le prince de Bulow... Ses succès et ses revers ont toujours rempli l'Europe de nouveaux étonnements ». Jeanne d'Arc est toujours agissante, et, fleur de notre sang, Phénix de la patrie, elle renaît éternellement de ses cendres. Mais cette opinion que je reproduis de l'ancien chancelier de l'Empire, dans son livre, la Politique allemande sous Guillaume II, prouve assez qu'on nous connaît outre-Rhin. On y est capable de comprendre qu'il faut céder à la France quand elle a pris son élan et déployé ses ailes, quitte à la saisir quand elle retourne à son terre-à-terre, à ses vaines disputes. Cette tactique ne serait pas si malhabile. C'est même contre nous la plus redoutable. Nul Français ne s'y prêtera. Nous poursuivrons la lutte jusqu'au brisement de l'Empire allemand. Nul ne répondra : « Camarade ! »
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4 février 1915.
Connaissez-vous la joie de voir clair? C'est une des plus grandes que la vie nous donne. lumière qui chasse les erreurs ! Et, loin de s'épuiser, cette joie augmente à mesure que nous réprouvons. Voir clair, c'est parfois, dit-on, aller au désabusement, mais s'il arrive que notre regard, maintenu sur un objet, permet aux sentiments d'admiration de s'éveiller en nous, alors quel plaisir! Aimer ce qui est posé en pleine lumière, c'est parfait.
En conséquence, évitons de nous laisser raconter un tas de calembredaines sur nos soldats dans les tranchées. C'est tels qu'ils sont, dans leur réalité toute grave, enveloppés de grandes couleurs sévères, qu'ils éveilleront plus complètement notre affection et notre respect.
Une guerre toute nouvelle se déroule, à cette heure, sur les longues lignes du front. Sans doute nos soldats ont hérité des âmes de leurs aïeux. Un Déroulède, c'est un Bayard; un Joffre reproduit quelques-uns des traits de Catinat et de Drouot, et nos jeunes soldats, vous avez tous lu dans leurs lettres des mots joyeux, brillants, fringants, comme en avaient Lasalle et les autres. Mais tout de même les conditions actuelles de cette guerre sont si par-
LA PATIENCE DES u POILUS » — 137
ticulières que nos soldats y prennent un caractère tout neuf dans notre histoire.
Je souffre, quand je lis des épisodes du front, dramatisés à plaisir dans certains récits. Le romanesque, en ce moment, ce serait le poilu dans sa tranchée. Et bien! j'y suis allé voir. Nos soldats étaient là tout roides, à cause de leurs nombreux vêtements épais et de la boue séchée qui les enveloppait d'une sorte de carapace. C'était un jour de pluie. Quelques-uns avaient sur le dos des sacs vides en grosse toile ; d'autres s'abritaient sous des morceaux de tôle plissée, appuyés aux deux parois de terre. Cette vie de lutte faisait briller leurs yeux dans leurs visages broussailleux, en laissant sur tout leur être une vague expression de sommeil. Ils m'écoutaient avec la charmante| politesse naturelle des paysans et avec un bon sourire. Ils comprenaient bien mon amitié et moi je voyais avec émotion quelque chose que je me surprends à nommer leur sainteté. Le poilu dans sa tranchée, c'est un paysan déguisé en guerrier, qui songe aux gens et aux choses de chez lui, qui n'a pas du tout le désir de manger tout crus le cœur et le foie du Boche, et qui tient toujours, pieds gelés et mains engourdies, et qui sent bien « qu'on finira par les avoir ».
Ces admirables survivants des premières hécatombes, qui demeurent avec une si magnifique endurance dans la boue, sous la mitraille incessante, savent pratiquer la vertu de patience avec une fermeté qu'on n'attendait pas de notre armée, et qui semble se rattacher aux qualités paysannes
de notre race. Ils savent ou ils sentent que cette guerre est une guerre d'usure, qui se terminera au profit de celui des deux adversaires qui aura le mieux économisé et réservé ses forces. Ils ont appris que celui qui attaque imprudemment et sans préparation suffisante « le front inviolable » se brise contre une résistance meurtrière, hérissée d'obstacles presque insurmontables, ils Tout appris à leurs dépens et, Dieu merci! aux dépens des masses allemandes qui sont venues se briser contre nos défenses. Ils calculent que le temps travaille pour la cause des alliés.
Déjà, ce délai nous a permis de réparer des insuffisances de préparation matérielle. En outre, il nous a donné les occasions et le loisir de prendre sur TAllemand une supériorité morale énorme.
Cette supériorité naquit à la bataille de la Marne, lorsque dans un combat de manœuvre, c'est-à-dire dans les conditions les plus opposées au combat de tranchées, nous avons fait ployer sous notre choc et sous notre effort leurs masses, qui pourtant possédaient l'avantage du nombre. Et puis, cette supériorité, nous n'avons pas cessé lentement de l'affirmer et de l'accroître dans les combats d'artillerie et les actions de détail depuis que nous avons du 105 et des obus à grande capacité d'explosifs pour le 120.
Le poilu sait tout cela; il le sait de la meilleure science, par son expérience quotidienne ; il le constate dans rhorizon qu'il embrasse depuis sa tranchée, et par une suite de faits qui composent sa vie périlleuse. De là son refrain, a qu'on finira par les avoir ».
On les aura, surtout si les civils tiennent bon.
Et comment devons-nous tenir? Qu'est-ce que cette patience que l'on nous demande?
On nous demande de ne pas nous impatienter.
On nous demande, à nous, familles, à nous, commerçants et industriels, à nous, politiques, de ne pas peser sur les événements par des larmes, par' des plaintes, par des critiques. Ces soldats prodigieux d'endurance, ces chefs qui, tous, ont fait leur sacrifice, ne redoutent qu'une chose, c'est que l'impatience de leurs amis et de leurs familles ne les presse de procéder à une offensive prématurée, par des attaques mal préparées.
11 suffit, camarades ! Nous voilà prévenus. Nous prendrons modèle sur votre patience, mérite bien pale chez nous, et chez vous éclatant comme la pourpre de votre sang répandu. Jusqu'au bout, nous demeurerons ce que nous sommes depuis six mois : une nation rassemblée derrière le généralissime, et tout animée par un esprit qui, hier encore, éclatait dans cette phrase que me rapporte un ami :
«Je quitte, m'écrit-il, M"® X... et sa fille ; le fils vient de tomber au champ d'honneur. A la terrible nouvelle, la mère a dit à sa fille : « Taisons-nous, cachons notre peine le plus possible, afin de ne pas semer la tristesse autour de nous, car il y aura encore beaucoup de morts. «
Gela est bien beau. Et même, ce mot « tristesse », parce qu'il se tient dans l'ordre du sentiment, et qu'il donne ainsi la mesure de celle qui le prononça, est, dans sa maigreur, -profondément émouvant. Saintes femmes, ce n'est pas seulement la tristesse,
que d'instinct vous voulez éviter de répandre autour de vous, c'est la raison publique que vous voulez protéger, prémunir contre la plus juste sensibilité. Vous discernez que si nous nous laissions amollir, la France, corps et âmes, serait jetée à terre, martyrisée, anéantie, et le sang des héros aurait coulé pour rien. Nous trahirions nos morts. Il faut vaincre. Et déjà la victoire complète est visible au bout de notre patience.
Peut-être n'a-t-on pas marqué avec une suffisante vigueur le véritable caractère de cette guerre de tranchées où l'armée allemande s'est réfugiée, quand, poursuivie par nous, elle a repassé l'Aisne. Une telle décision fut un aveu d'impuissance et de faiblesse, ou plutôt d'affaiblissement. Les tranchées, en effet, permettent à une armée de garder, d'une façon sûre, un front donné, avec un effectif égal au tiers de celui que nécessiterait la simple occupation sans tranchées. Il faut, en moyenne, un homme tous les deux mètres pour garder des tranchées, tandis qu'une ligne de bataille exige une densité moyenne de trois hommes par deux mètres. . . (ce qui ne signifie pas, bien entendu, que les hommes soient alignés dans cette formation de conception simpliste).
Les tranchées sont un expédient de génie qui permet aux Allemands de tenir tête de la mer du Nord à la Suisse, et de Kœnigsberg à la frontière de Roumanie, aux Russes, aux Anglais et aux Français alliés. Mais les expédients sont, par essence, précaires. Nous crèverons la ligne ennemie, quand le vainqueur de la Marne le décidera.
Je reviendrai là-dessus; je vous donnerai quel-
ques-unes des idées que connaissent tous nos soldats et qui réconfortent leur patience. Aujourd'hui, je voulais seulement vous répéter ce sur quoi nous sommes, n'est-ce pas, unanimement d'accord : que toute impatience serait de notre part la pire des fautes. Elle servirait les Allemands. Elle aurait pour résultat de prodiguer le sang des soldats dans des opérations imprudentes, et de compromettre le succès final en voulant le cueillir trop vite.
Que tous ceux qui sont à l'arrière se le disent et le disent autour d'eux : en manifestant et même en éprouvant de l'impatience, ils iraient contre la volonté des patients « poilus » qui, dans les tranchées, veulent et savent attendre pour être les maîtres de l'heure.