‹ Maurice Barrès; pages choisiesChapitre 7 sur 28 · LA CATHÉDRALE EN FLAMMES · texte numérisé non relu

LA CATHÉDRALE EN FLAMMES

leurs bombes agréables aux autels du Seigneur? Pensent-ils édifier le ciel en écrasant de leurs obus ce toit de paix et de bénédiction ? Non pas I Enragés d'impuissance, ils se livrent aux forces infernales. Ces misérables, réjouissons-nous, trahissent aujourd'hui un état d'esprit de désespérés. Ils s'abandonnent sur Reims à un accès de rage impuissante. C'est une vengeance de vaincus. Us se sentent matés, dominés, et, dans leur vil désespoir, ils bombardent la maison des espérances chrétiennes.

Nos espérances? Ils ne les atteindront pas. Elles sont pieusement, religieusement déposées dans nos armées. Elles animent le cœur de tous les Français. Qu'importe si l'église de pierre s'écroule ! La société française, la patrie , comme une arche sainte, demeure et brave la tempête. Et dans ces pierres qu'ils canonnent, les Prussiens ne mettront pas l'immobilité de la mort. A tout ce qu'elles contiennent d'éternité et de grandeur s'ajoutent maintenant les jours de septembre 1914. Elles ne seront que plus frémissantes, mieux chargées de vie, plus sacrées. Elles ont souffert avec nos soldats. Sainte cathédrale de Reims, toute mutilée, tu demeures, aux yeux de l'esprit, notre relique nationale.

Pourquoi veulent-ils martyriser le chef-d'œuvre de la France? A cette question, Frédéric Masson a répondu hier matin, quand, au terme d'un article tout probant du Gaulois : « Pourquoi ils ont brûlé Louvain », il conclut : « Guillaume II, empereur allemand, a ordonné de brûler l'Université de Louvain, au nom de la culture germanique et par haine de la culture catholique et latine. » Voilà bien.

en effet, une des pensées infâmes et profondes de cette race, menée à la fois par le pédantisme et par une fureur démoniaque de destructions, et le noble roi d'Angleterre a proclamé la vérité quand il a solennellement fait savoir à son peuple que « les Allemands ont décidé d'anéantir la nation française. » Ils s'acharnent, à cette minute, sur le lieu où, de barbares, nous fûmes nommés Français et sacrés comme les héritiers légitimes des antiques civilisations. Ils veulent nous atteindre à notre source même et nous frapper symboliquement dans notre racine.

Eh bien ! d'instinct, nous leur répondons, avant d'avoir même raisonné. Au moment où l'on nous a dit : « Les obus tombent sur les verrières, sur les sculptures, sur la voûte merveilleuse », nous avons tous crié :

« Ces obus-là, du moins, ne tombent pas sur nos bataillons, sur nos frères, sur nos fils et sur nos défenseurs. Périssent les merveilles du génie français, plutôt que le génie français lui-même ! Que les plus belles pierres soient anéanties plutôt que VC le sang de ma race ! A cette minute, je préfère le plus humble, le plus fragile fantassin de France à nos chefs-d'œuvre dignes de l'immortalité. Nous en referons des chefs-d'œuvre! Le sang des Français est chargé d'une série infinie de perfections qui aspirent à naître, à s'épanouir. L'essentiel est que notre nation demeure. »

Vive la France ! C'est la seule réponse des croyants, des artistes, de tous les patriotes. Mais vous, chefs de l'armée, qu'attendez-vous pour tirer une leçon

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de ces douleurs? Entassez désormais dans nos monuments précieux, sous la voûte de nos églises et de nos musées, tous les blessés allemands, tous les prisonniers allemands, et qu'ils partagent, signa* lés, couverts par le drapeau de la Croix-Rouge, le sort de nos trésors d'art.

MAGBIOB BARHÈS.

25 septembre 1914.

Nul ne songe à reprendre les développements d'un Victor Hugo sur Paris, la ville sublime, centre du monde, sommet de la pensée, etc., etc. Nul n'en aurait le souffle, et d'ailleurs aujourd'hui le public répugne au clinquant, à la rhétorique pompeuse, à tout ce qui peut sentir l'artificêTOn a faim et soif de vérité. Les ordres du jouF3ii général Joff're, d'une simplicité solide, donnent le ton à la pensée française. Mais constatons que Paris, à cette heure, ofi're un modèle admirable de fermeté et de sincérité. Tout y est paisible, sérieux, tourné vers les soins les plus nobles. Chacun s'associe au sort du pays, fraternise sans bassesse avec son voisin, entretient au fond de son cœur une émotion violente et se garde d'en faire étalage. Il n'est pas un seul de nous qui, dans cette minute, ne préfère nos soldats et la France à soi-même. Quelle rare dignité, dans une tragédie où rien n'est théâtral ! Beaucoup de personnes ont pris, de bonne foi, les grandes foires mondiales, les expositions universelles pour le plus beau moment caractéristique de Paris. C'est aujourd'hui que, réduite en nombre, épurée par l'épreuve et par les départs, la grande ville témoigne sa vraie qualité morale. Et, pour ma part, jamais avec tant

de piété qu'aux minutes où les Barbares sapprochaient, je n'ai senti mon attachement filial à noire cité, à ce dépôt d'esprit accumulé et uniflé par les siècles.

Le soir, au jour tombant, je quitte le journal ; je regagne JNeuilly, à pied le plus souvent. Les boulevards sont à demi éclairés et animés : les Champs- Elysées fort peu, et, passé les grilles de la Porte- Maillot, je trouve la plus noire solitude. Dans ce long parcours, chaque fois j'éprouve la même émotion de voir devenue si grave la figure brillante de la ville, Je sens une âme, un véritable être, sensible, intelli- \ gent, mobile sous les vicissitudes de la guerre. C'est un foyer où les lumières sont voilées et les voix baissées, où palpite un seul cœur. Tous, nous formons ^ une famille qui veille tard dans la nuit et qui^ bien des fois jusqu'au jour, va s'éveiller attentive, angoîssée, confiante que le matin nous donnera un bon « communiqué ». Dans toutes les maisons, à tous les étages, on ne vit que pour les absents, pour leur demander de vaincre. Paris, le cœur battant et le visage calme, s'inquiète de ses fils, s'en enorgueillit et les remercie.

Mais eux! c'est la merveille éblouissante : ils j^ont gais! Jamais l'esprit de Paris n'a étincelé si vif et si haut. Seulement, c'est un feu d'artifice qui se tire hors des murs, sur l'Oise, sur l'Aisne, dans la Woëvre. Quelles lettres nos enfants nous envoienl de l'armée! Un perpétuel éclat de rire. Les nobles garçons! Ils sont jeunes et braves; ils veulent nous empêcher de nous attendrir et de nous inquiéter. Et puis ils ont une santé d'âme, une qualité de sensî-

bilité tout aristocratique, au sens profond du mot. Ils se possèdent avec aisance, ils ont, chose divine, de la mesure dans le moment même de la plus grande tension de leurs énergies. Écoutez ces quelques phrases que je tire d'une lettre écrite en Alsace, après la reprise de Mulhouse. Pas un mot sur les duretés de sa vie, rien qu'une petite anthologie de ses plaisirs! Il s'agit d'apporter au foyer familial des images heureuses. Ce fils explique à sa mère qu'il vient d'assister à une messe dans un village où l'église bombardée n'a |plus de toit, où les Alsaciennes en costume avaient de charmants visages, et il résume la situation tout simplement : « Je fais un bien joli voyage. Je ne connaissais pas l'Alsace ; c'est un pays ravissant et qui vaut bien la peine que nous nous donnons pour lui. »

Voilà le vrai ton des héros, le ton faiseur de calme que nos soldats trouvent dans leurs âmes solides et élégantes. Une telle qualité du sentiment et de l'expression, un goût si parfait, un Allemand ne peut pas les comprendre. Il faut, pour sentir ainsi, appartenir à la communauté humaine qui a donné aux plus hauts concepts de force les nobles et divines formes que l'on voyait sur la basilique de Reims.

Voilà les fils de Paris, voilà nos garçons, capables de réagir d'une manière quasi surnaturelle au milieu de périls qui feraient frémir la nature primitive. Nous avons des enfants auprès desquels le peuple allemand est une bête malfaisante. Il faut en tirer une conclusion pratique. 11 ne suffit pas que, grandi par le spectacle des armées de la France où il compte toute

sa jeunesse, Paris se soit haussé à un degré supérieur de Tâme ; il faut que ce sentiment s'achève dans une pensée claire et utile.

Quelques-uns voudraient profiter d'un état d'esprit héroïque des êtres pour y déposer et faire germer leurs semences malfaisantes, leurs graines de chimères. Mais les vrais héros sont gens de bon sens. Les folies qu'on nous propose, que l'on jette aux quatre vents, tomberont sur notre nation comme sur un [rocher; elles y demeureront stériles. Une série de faits établissent l'infériorité morale de la nation allemande. Chacun comprend qu'il est impossible de tolérer des armes entre les mains de qui se place trop bas dans l'échelle de l'humanité. Ce serait une imprudence criminelle de laisser désormais se con^ certer les membres d'une race encore informe, toute méchante, et qui se vante de jeter àterre les autres nations. Les alliés fmposeront à cette bête formidable des entraves jusqu'à ce que, domptée dans le brancard, elle se soumette aux lois delà civilisation. Les Allemands ont proclamé leur prétention de « rompre les os » de notre peuple, « afin qu'avant un siècle il ne puisse pas se relever. » A ces malfaiteurs, il faut mettre les menottes, pour que les petits-fils de nos fils bénéficient encore des immenses sacrifices d'aujourd'hui.

Après ce que nous avons vu de l'excelience de l'organisation allemande, il nous est impossible de rien en laisser subsister. Nous ne discuterons pas avec eux ; les alliés les auront à leur merci et refe* ront la carte politique de l'Europe centrale. Qui parle d'amitié? C'est avec Londres, Bruxelles et

Pétrograd que l'intérêt du salut public et tous les sentiments sacrés d'honneur et de fraternité des armes nous lient. La pensée unanime de Paris s'accorde avec la pensée de ces trois villes sœurs pour exiger un règlement de la question germanique et qui laisse enfin respirer l'univers.

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