DEMAIN BATAILLE!" L'ÉNOEME PAQUET DE MAURICE
Septembre et Octobre.
JLelle était la situation des affaires, lorsque le maréchal de Saxe, occupé alors à diriger le siège de Namur et à surveiller les mouvements du prince Charles de Lorraine, reçut le premier avis du mariage projeté. Or, peu de jours avant l'arrivée des bonnes nouvelles de Dresde, dont nous venons de parler, Loss, pénétré de l'urgence de combattre le parti espagnol, s'était adressé à Maurice pour lui demander aide et appui. Loss savait Maurice intimement lié avec le vieux maréchal de Noailles qui n'avait rien à refuser à Maurice ; et Noailles, à tort ou à raison, passait pour le chef et l'oracle de la coterie qui, à Versailles, travaillait pour l'Infante Antonia. Le crédit de ce ministre avait un peu baissé depuis Det]tingen ; cependant il venait de rendre un grand service à Louts XV, en cimentant, à Madrid, d'où il revenait précisément à cette époque, l'alliance un peu refroidie depuis la mort de Philippe V. Loss savait aussi que Maurice ne demanderait pas mieux que de travailler pour la cour de Saxe, dans une aflEiaire surtout, où son intérêt personnel était si évidemment d'accord avec les intérêts de famille
30 „Dhmàim batàillk!**
qu'on allait lui recommander. La position exceptionelle que le vainqueur de Fontenoy s'était faite en France, était, on le sait, difficile à soutenir. Le seul général qui', dans cette longue guerre, eût été toujours heureux et eût su, après tant de désastres, relever le courage du soldat français, en dorant les drapeaux du roi très-cbrétien d'un rayon de gloire, n'était pas français de naissance; et on ne l'oubliait pas, bien que la victoire l'eût naturalisé. Il était, qui plus est, protestant et n'avait pas voulu changer de religion pour ne pas avoir l'air d'y être poussé par ambition. C'était un grand défaut aux yeux des dévots, et une arme dont ses ennemis usaient et abusaient. La guerre avait élevé Maurice ; la paix, ou même une intrigue de cour, pouvait le renverser. Le mérite seul ne suffisait pas toujours pour réussir à la cour de Louis XV. Dédaignant les petits moyens, prenant partout, sans dire gare à personne, les grandes entrées que le roi lui avait données au Louvre, Maurice, par l'insouciante indépendance de son caractère, avait augmenté le nombre des jaloux et des envieux qui ne faisaient pas défaut au fils de la belle Aurore de Koenigsmark. Un prince du sang, le prince de Conti, s'était ouvertement placé à la tête des mécontents. Il possédait l'oreille du roi; la princesse, sa mère, passablement intrigante, l'appuyait à la cour; tandis que, dans le conseil, un ministre courtisan et peu capable, le comte d'Argenson, s'était fait le trop humble esclave de ses vo-
L'ÉNORUB PAQOET DE MaUBICE. 31
lontés et de ses caprices. Furieux d'avoir vu le plan de
campagne de Maurice préféré au sien ; furieux surtout d'avoir dû réunir son armée à celle du maréchal, le prince de Conti venait de donner, tout dernièrement encore, une preuve publique de sa haine et de sa puissance. Ayant brusquement quitté l'armée, il était venu à Versailles arracher au roi un brevet de généralissime, brevet qui renouvelait, en sa faveur, l'ancien privilège des fils de France, de commander en chef, lorsqu'ils se trouvaient devant l'ennemi, avec une armée commandée par un maréchal de France. On verra comment Maurice fut mis à l'abri de ce brevet que la marquise dePompadour n'avait pas su refuser au fils de la princesse qui avait daigné la présenter à la cour. Toujours est-il que le prince de Conti avait obtenu une satisfaction en apparence humiliante pour Maurice. Les amis du maréchal regrettaient vivement que la guerre le retint encore éloigné de la cour. Les absents ont toujours tort; c'était aussi l'avis du comte Loss qui, dans ses dépêches, ne cache pas son impatience de voir arriver Maurice. Loss avait pensé suivre, selon son habitude, le roi en Flandre; il espérait y voir le comte de Saxe pour l'avertir, et des menées de la maison de Conti, et du projet de mariage. Mais le roi, au commencement de septembre, abandonna définitivement l'idée de retourner à l'armée et Loss, ne pouvant parler à Maurice, résolut de lui écrire. Voici sa lettre :
32 ,,DRlfAIN BATAILLE !^^
MoNSBioNEUR ! PabiS; le 3 septembre 1746.
Me vpyant fimstré de Fespérance de vous faire ma cour à Tarmée par la résolution que le Roi T. C. a prise de n'y point retourner pendant cette campagne^ j'ai recours à la plume, pour me donner Thonneur de m'expliquer avec une entière confiance envers vous sur eertains passages que vous aurez trouvés, Monseigneur, dans mes précédentes, où je vous ai marqué Fempressement que j'avais de m'entretenir avec vous pour vous demander, vos conseils et votre appui dans une affaire importante, qui était sur le tapis. Je ne dois donc pas vous cacher, Monseigneur, que parmi les différents partis qui se présentent pour remarier M' le Dauphin, il est question bien sérieusement de notre Princesse Royale Josèphe, l'idée qu'on a donnée au Roy T. C. de ses belles qualités lui ayant attiré une attention particulière de la part de S. M.
De mon côté, je ne fais point de difficulté de vous dire. Monseigneur, que le Roi mon maître, aussi bien que la Reine, serait bien flatté d'avoir pour gendre M' le Dauphin et j'en parle avec assez de fondement pour n'avoir pas à craindre d'être désavoué ; mais vous jugez mieux que personne, que pour ne me point compromettre, je suis obligé d'user de beaucoup de circonspection dans une affaire si délicate. H me suffira de vous faire remarquer, qu'il s'agit de fixer l'esprit du Roi T. C. en faveur de notre Princesse Royale préférablement à ses rivales. Vous y pouvez beaucoup contribuer par votre crédit et par des insinuations convenables. Je vous supplie. Monseigneur, dem'honorerd'im mot de réponse dont vous pourrez, s'il vous plaît, charger un de vos courriers, pour que cette lettre me parvienne avec plus de sûreté etc.
L'ÉHOlOfE PAQITKT DR MaDRICB. 33
L'esprit pratique du maréchal embrassa du premier coup d'oeil la fin et les moyens. Il vit que Tafifaire était excellente. Placer sa nièce si près du trône de France , c'était rendre un service éclatant à la maison de Saxe, c'était, en même temps, assurer son propre avenir. Aussi Maurice s'empare -t-il de l'idée que Loss lui suggère, avec toute l'ardeur et tout le bon sens qui le distinguent. „En avant! tambour battant! mèche allumée !" — sa petite fille l'a bien deviné — Maurice ne connaissait par d'autre allure. Il aimait à aller droit au but, comme le boulet de canon à la guerre; et,- en diplomatie, à prendre, comme on dit, le taureau par les cornes. Les lettres qu'il expédia, le 10 septembre, au roi son frère et au comte de Bruhl, nous donneront une première idée de son savoir faire.
Voici d'abord le billet d'envoi à Bruhl :
Au camp sous Tongres, ce 10 septembre.
Je dépêche ce courrier à Votre Excellence pour que les choses contenues dans la lettre que j'écris au Roi ne passent pas par des mains profanes; je n'en ferai pas une répétition ici parceque j'imagine qu'elle vous sera communiquée. Ayez la bonté de faire payer la course a mon courrier; vous me payez trop mal mes pensions pour que je puisse vous faire de ces galanteries, et ce que je vous mande vaut le courrier. J'ai l'honneur d'être très parfaitement, Monsieur, de Votre Excellence le trèshumble et très - obéissant serviteur
M. DE Saxe.
34 „Dbvair batâillb!**
Dans la lettre adressée au roi de Pologne, son frère, le maréchal entre dans les détails. Les excellents conseils qu'il y donne méritaient bien les frais du courrier: „ Je tiens l'affaire, elle est bonne; gardez le secret et fiez Vous à moi. Laissez moi faire. La France voudrait se réconcilier avec la Russie. Le roi est brouillé avec l'Impératrice Elisabeth, depuis qu'elle a renvoyé ce brouillon de La Chétardie. Vous êtes bien avec le cabinet de S* Pétersbourg. Vous pouvez nous y être utile. Je ferai sonner cela. Vous avez marié votre fille aînée au Roi de Naples, qui sera Roi d'Espagne un jour, car Ferdinand VI n'a pas d'enfants et n'en aura pas. Nous ne l'oublierons pas; nous ajouterons, que vous mariez votre seconde fille à l'Electeur de Bavière, ce qui vous donne voix au chapitre, c'est-à-dire la voix de la Bavière à la diète de Ratisbonne. On vous aura écrit, que je n'ai plus de crédit, parce que le petit Conti a obtenu son brevet. Balivernes! n'en croyez pas un mot. Voici ce que m'écrit M® de Pompadour. Je la tiens, vous le voyez." Voilà ce qu'on lit entre les lignes, et voici la lettre et la pièce à l'appui :
Au camp sous Tongres, le 10 de septembre 1746.
SiRE;
Je n'importune pas souvent Votre Majesté de mes lettres, je respecte trop ses occupations ; mais les grandes circonstances forcent mon silence et peuvent autoriser la liberté que je prends.
L'ÉNOBm PAQUET DB MaUBICB. 35
Vous sayez^ Sire, que Ton songe à remarier Monsieur le Dauphin ; je suis assez à même de savoir Tintrinsèque de la cour de France, et je ne laisse pas que d'avoir quelques liaisons. Le Roi incline pour la Princesse Josèphe par des raisons particulières ; la santé et la fécondité lui paraissent préférables à des raisons politiques. La Maison de Savoie est soupçonnée depuis longtemps de ne pas posséder ces deux qualités si nécessaires pour la postérité et raffermissement du trône; d'ailleurs je cherche à faire valoir les vues politiques qui ne laissent pas d'être d'un grand poids. Les liaisons dans lesquelles Votre Majesté se trouve avec la Russie, l'établissement de la Reine des Deux Siciles un jour sur le trône d'Espagne et la dernière alliance qu'EUe vient de conclure avec la Maison de Bavière, sont des raisons que je ne manque pas de faire valoir dans l'occasion. Le Roi de Prusse fera bien tout ce qu'il pourra pour traverser cette affaire, mais l'on s'en méfie ici; il a peu d'accès dans l'intérieur de la Cour et il lui sera difficile de traverser cette négociation, pour peu que le secret soit observé et que l'on précipite la conclusion. L'affaire est bonne; ainsi il ne faut y admettre aucune formalité qui l'allonge, si elle vient au point que je la désire. Il suffit, pour le présent, que Votre Majesté soit informée de la manière dont S. M. T. C. pense. Je prends la liberté d'envoyer une lettre que m'a écrite ces jours passés M® de Pompadour, qui pourra faire juger Votre Majesté que je ne suis pas mal dans les petits cabinets. L'on était aux informations et je crois même qu'il est parti quelqu'un pour voir la Princesse Josèphe et au rapport duquel on se confie; cela a passé par les mains d'un de mes
36 „ Demain bataille!**
amis ^), qui est au fait de ce qui se passe et qui lui a fourni des lettres de change sur Dresde et Varsovie. Voilà, Sire, tout ce qui m'est parvenu de cette circonstance, qui ne laisse pas que d'être intéressante. Nous faisons le siège de Namur; j'y ai envoyé M' le Comte de Clermont Prince et M' de Loewendal avec 62 bataillons et 50 escadrons. Je suis ici à observer les mouvements de M** le PrincQ Charles, avec 100 bataillons et 250 escadrons. Son armée est fondue d'un tiers, dans la marche pénible qu'il a été obligé de faire, pour se retirer de la situation gênée, où je l'avais insensiblement réduit.
Recevez, Sire, avec Votre bonté ordinaire, les assurances du respect et de la soumission avec laquelle je suis toute ma vie, Sire, de Votre Majesté le plus humble, le plus fidèle et le plus soumis serviteur et sujet
M. DE Saxe.
Inutile de dire que les savantes manoeuvres, que le grand capitaine indique si modestement, en passant, amèneront peu à peu le Prince Charles de Lorraine, qui commandait l'armée des alliés, combinée de troupes autrichiennes, anglaises, hollandaises, hanoveriennes, bavaroises etc., à accepter la bataille de Raucoux, pour laquelle le maréchal de Saxe prépare le terrain; car déjà il médite une nouvelle bataille, une nouvelle victoire, n'en déplaise à M* de Pompadour. La marquise détestait tout ce qui pouvait la séparer du roi; elle détestait par conséquent la guerre, et ne s'en cachait pas
1) Évidemment M^ Paris de Montmartel.
L'ÉNORME PAQUBT D« MaURICE. 37
dans le tendre billet que Maurice envoya à son frère. Lorsqu'on se donne la peine d'examiner de près ces pattes de mouche d'une jolie femme, on y démêle la ratification d'un pacte secret, d'un traité d'alliance offensive et défensive, entre ces deux grandes puissances, le général qui défendait le royaume, et la maîtresse qui gouvernait le roi: „Je ne veux pas que le roi me quitte; arrangez - vous de manière à ne pas me l'enlever; si vous me faites ce plaisir, le roi fera ce que vous voudrez et vous serez content de moi." Voilà ce qu'elle voulait dire, en écrivant le petit mot que l'on va lire :
Je veux me flatter, mon cher maréchal, que le reproche que vous vous faites de ne m'avoir point écrit, vient d'amitié pour moi, et, en vérité, si cela n'était pas, vous seriez un iagrat, car vous savez que je vous aime beaucoup. Je crois ce que vous me dites comme l'évangile; dans cette croyance, j'espère qu'il n'y aiu'a point de bataille et que notre adorable maître ne perdra pas unç occasion d'augmenter sa gloire. Il me semble qu'il fait assez ce que vous voulez; je suis bien sûre que vous serez content et que vous continuerez à le bien servir ; je mets toute ma confiance en vous, mon cher maréchal; en faisant la guerre comme vous la faites, je me flatte d'une bonne et longue paix. Adieu, mon cher maréchal, je vous aime de tout mon coeur.
La M.^^ DE POMPADOUB.
38 „Dbiiaih bataille!''
Dites ; je vous prie^ quelque chose pour moi à mon grand nigaud ») et au C*® de Noaiiles.
Ce 10 (août? 1746) au soir.
Auguste III reçut ces lettres à Varsovie, où il était allé, accompagné de la reine, des princesses et du comte de Brtlhl , ouvrir une de ces diètes de Pologne que le liberum veto devait, selon Thabitudè, dissoudre bien vite. Retenons, pour l'intelligence de ce qui va suivre, que le roi Auguste quitta Dresde, le 12 septembre et qu'il revint de Varsovie, à Dresde, le ITMécembre. Les princesses Marie -Anne, la future électrice de Bavière et Marie- Josèphe, la future dauphine, furent de ce voyage.
Pendant que le courrier de Maurice traversait TAUemagne et la Pologne , le ministre de Saxe à Paris , ne resta pas les bras croisés ; Loss s'empressa d'abord de signaler la défaite d'une rivale à la quelle il avait fait peu attention jusqu'ici 2):
Tout Paris a été rempli, depuis quelques jours, d'un bruit qui s'était répandu, que M*" le Dauphin se mariait avec la princesse de Prusse. Cette princesse , que le roi de Prusse son frère a proposée au roi de France, n'a pas laissé de trouver des partisans. J'ai représenté à nos amis, qu'indépendamment de la disproportion d'âge, le
') Le grand nigaud était le petit nom de M. Paris Daverney. Me de Pompadour lui écrit entre autres, le 2 novembre 1751, un billet qui coiumenée ainsi: ^tPai oublié, mon cher nigaud ^^ .... Voyez Mémoires de Grimm , traduits par M. Lînmany (Paris 1830), p. 105.
') Dépêche du comte Loss au comte Bruhl du 16 septembre 1746.
L'éNOBMB PAQUET DB MAURICE. 39
roi très-chrétien ne tirerait aucun avantage réel d'un tel mariage ; puisque le roi de Prusse, ayant pour unique objet son intérêt particulier, n'en ferait ni plus ni moins • pour celui de la France ; outre que la nouvelle alliance que la cour de Vienne venait de contracter avecla Russie, liait tellement les mains à Sa Majesté prussienne, que son amitié ne saurait être d'une grande utilité au roi de France, supposé même que son inclination et ses vues particulières le poussassent à accorder de nouveaux secours à la France, contre l'impératrice reine. A la vérité je ne crois pas que ce mariage soit fort à redouter.
Inutile de dire que Loss parle du fanoieux traité de St. Pétersbourg; traité d'alliance défensive, que TAutriche venait de signer avec la Russie, afin de se mettre à Tabri des entreprises du roi de Prusse, dont la défection avait sourdement irrité le cabinet de Versailles, sans que le marquis d'Argenson, tout dévoué au protecteur de son ami Voltaire, voulut le ressentir officiellement. La princesse Amélie dont il est question, était, on le sait, la soeur favorite de Frédéric II,: la même qui épousa plus tard le margrave de Baireuth et dont tout le monde connaît les mémoires? Notons en passant, que le roi de Prusse, le protecteur des protestants, n'eût p^s hésité à faire changer de religion à sa soeur qui pensait probablement comme Henri IV, que le trône de France valait bien une messe.
Les autres intrigues allaient leur train ; la reine de France penchait toujours pour f Espagnole et le duc
40 „Dkmain bataillk!"
d'Huescar se donnait toujours des mouvements infinis; mais Loss^ après avoir mis le comte de Maurepas dans ses intérêts, sut combattre, par ce ministre fort goûté dans la coterie de la reine, les rancunes et les préjugés" de cette princesse. ^
Le 22 septembre, rien n'était décidé encore; Louis XV toutefois, avait, dans la conversation familière, „lâché certains propos" qui réjouissaient Loss, d'autant plus qu'il était dans le secret de la correspondance de Maurice avec le roi, et dans le secret, aussi, des espérances que le maréchal fondait sur ses insinuations. Ce que Loss ignorait encore, c'était la „ conversion" du duc de Noailles, jusqu'ici un des partisans zélés de l'Infante. Ce ministre, désireux avant tout de ne pas contrarier son ami Maurice, avait déclaré sa neutralité dans la question du mariage. „Tout ce que je souhaite à M. le dauphin", avait-il écrit au roi, „ c'est une princesse aimable, saine de corps et d'esprit, et qui puisse donner à la France un bon nombre d'enfants mâles, robustes et bien conditionnés" ^).
Des Issarts continuait à rendre „ entière justice" à la princesse Josèphe et à écrire „ comme un homme qui désirait beaucoup son alliance avec M*" le dauphin."
Le secrétaire de légation, Durand d'Aubigny enfin, qui revenait de Dresde après y avoir rempli les fonctions
>) Lettre du maréchal de Noailles da 23 septembre 1746. YoytzBùussetf Correspondance de Louis XV et du maréchal .de Noailles, T. U, p. 241.
L'ÉNOKMK PAQUKT DE MauKICE. 41
de Chargé d'affaires, depuis le rappel du comte de Vaulgrenant et jusqu'à l'arrivée du marquis des Issarts, confirma verbalement les rapports favorables de l'ambassadeur; d'Aubigny rédigea même un mémoire secrètement concerté avec Loss, sur les avantages politiques de l'alliance avec la Saxe, document dont nous parlerons en son temps.
Bref, les choses marchaient au gré des désirs du diplomate saxon, qui n'a pas l'air de trop se préoccuper, ni de Madame de Carrignan, qu'il représente comme „ capote", ni „de8 différentes factions qui travaillaient, soit pour l'infante, soit pour la Prussienne"; ni enfin de M* de Modène qui, „ appuyée de la maison de Toulouse et du palais royal, faisait jouer toutes sortes de ressorts secrets et d'intrigues pour marier sa fille à M' le dauphin."
L'infante Antonia était la seule rivale sérieuse. L'ambassadeur d'Espagne, dans les premiers Jours d'octobre, „commençait à le prendre d'un ton bien haut"; il parlait „de froideur et de mésintelligence, comme des conséquences inévitables d'un refus de la part du roi de France"^). Le comte Loss fut tenu au courant par ses
') LoBB i^orait que ces menaces produisaient sur l'esprit du roi Teffet contraire à celui qu'on avait voulu produire. L'excès de zèle que té- 'moigna Madame Infante, impatienta Louis XV au point qu'il dit au marquis d'Argenson, après lui avoir montré une lettre pleine de menaces de cette princesse: „En voUà trop." D'Argenson mémoires. T. m, p. 144.
42 11 Demain bataille ! ''
amis qui, sans lui^cachcr que la reine n'avait pas encore abandonné Tespoir de voir triompher Talliance espagnole, le consolaient en lui représentant le peu de crédit dont jouissait cette princesse délaissée.
L'extrait que voici, de la dépêche du 6 octobre, nous initiera aux craintes et aux espérances du diplomate
saxon:
M' le duc de Huescar commence à le prendre d'un
ton bien haut. Il parle de rien moins que de froideur et de mésintelligence qu'il fait envisager comme les suites inévitables d'un refus de la part du Roi de France. Ces menaces n'ont produit jusqu'ici aucun changement dans l'esprit du Roi de France ; mais elles ne. laissent pas de ralentir l'ardeur de nos amis, et surtout des deux d'Argenson qui craignent l'Espagne, quoiqu'ils soient entièrement portés pour notre Princesse. On paraît persuadé que les ordres que le duc de Huescar reçoit, de pousser cette affaire avec tant de chaleur, sont soufflés secrètement par le Maréchal de Noailles et sa cabale, et que le Roi d'Espifgne ne s'y prête que par complaisance pour sa belle -mère, ne désirant pas le mariage de sa soeur avec le Dauphin, avec la vivacité qu'on voudrait le faire accroire au Roi de France. Nos amis font usage auprès du Roi de France de ce raisonnement. La Reine de France se maintient toujoiu*s dans la répugnance qu'ËUe a montrée jusqu'ici, mais son opposition n'est pas à appréhender à cause du peu de crédit qu'elle a sur le Roi. M' le Dauphin manifeste assez qu'il penche vers la Princesse Josèphe, et Vaulgrenant tâche 'de le confirmer dans ces bonnes dispositions. J'ai tout lieu de croire que le Roi
L'ÉNOBMK PAQUKT DB MAUBICB. 43
de France à répondu ayec confiance à la lettre du Maréchal de Saxe dont j'ai fait mention dans une de mes précédentes, et, si je suis bien informé, le dernier doit avoir expédié tout récemment un courrier à Varsovie, chargé de dépêches importantes, concernant le mariage en question. Je tiens cette particularité d'un Ministre qui est dans nos intérêts.
Le 9 octobre, il -peut mander au comte de Brtthl,
dans une apostille secrète, des nouvelles encore plus
rassurantes :
On a remarqué Une certaine agitation et un air de tristesse à la reine de France, qui, joint à d'autres circonstances dont on ne m'a pas fait le détail, font supposer aux courtisans, qui se sont trouvés à Choisy, que le roi T. Ch. lui a parlé dernièrement du mariage de M^'le dauphin avec notre princesse Josèphe, et que Sa Majesté ne tardera pas à faire éclater ses intentions à cet égard.
Sur le théâtre de la guerre, en Flandre, les affaires avaient pris, en attendant, une tournure décisive. Grâce à ces belles manoeuvres dont il avait, en passant, dit un mot à son frère et qui furent si hautement appréciées par un contemporain illustre^), Maurice avait enfermé les alliés dans l' encoignure entre le Jaar et la Meuse,
^) „ Xai suivi pas à pas votre -campagne de Flandre — écrivait le roi de Prusse au maréchal de Saxe, le 3 octobre 1746, huit jours avant la bataille de Raucoux — et sans qiie j'aie eu la présomption pour me fier à mon jugetnent, je crois que la critique la plus sévère ne petit y trouver prise." Lettres et mémoires du maréchal de Saxe. Paris 1794. ï. m, p. 240.
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comme dans un étau, et, par un mouvement qu'il exécuta le 10 octobre, les força d'accepter, le lendemain, la bataille de Raucoux. Le 10 au soir, personne nesoup- • çonnait encore, dans le camp français, qu'on était à la veille d'en venir aux mains; lorsque Maurice, sûr de la victoire, l'annonça d'avance au théâtre, en faisant ajouter ce quatrain au texte du vaudeville que l'on donnait :
„Demain bataille! jour de gloire !
Que dans les fastes de l'histoire Triomphe encor le nom français Digne d'éternelle mémoire " i).
Madame Favart qui avait chanté ce couplet au grand étonnement des assistants, les étonna encore davantage en ajoutant: „ Demain, messieurs, relâche, à cause de la bataille. Après demain, nous aurons l'honneur de vous donner le Coq du village.''
^Demain bataille!'* répétèrent les officiers en se précipitant avec enthousiasme dans 1^ loge du maréchal qui reçut en souriant cette ovation anticipée que l'événement devait pleinement justifier. Déjà Loewendal s'était ébranlé pour tourner et envelopper l'aile gauche de l'armée composée des troupes bavaroises, hessoises et hollandaises ; les Anglais et les Hanoveriens étaient au centre; le prince Charles de Lorraine et les Autrichiens, à l'aile droite. L'infortuné beau-frère de l'impéra-
1) Mémoires et correspondance de Favart. T. 1, p. XXV.
L'ÉNOBMK PAQI7ST !>■ ICADRICfi. 45
trice Marie -Thérèse fut battu à jptate couture, avant d'avoir pu brûler une amorcç; car, la clçf de la position, . le village de Raucoux, que les Anglais avaient vaillamment défendu, ayant été enlevé dans une charge avec la bayonette au bout du fusil, une inspiration de Maurice, la déroute du centre et de Taile gauche entraîna les Autrichiens qui se* retirèrent en bon ordre et presque sans coup férir. La poursuite, commencée avec vigueur et dirigée par le maréchal en personne, ne fut arrêtée que par la nuit tombante. On connaît la lettre que, le lendemain de la bataille de Raucoux, le vainqueur adressa au comte de Bruhl; cette lettre est la seule de 1746 qui se trouve dans Touvrage de M. de Weber ^). Nous sommes obligé de reproduire ce fragment détaché de la correspondance que nous publions ; c'est non seulement le meilleur commentaire que nous puissions donner de la lettre inédite que Maurice envoya le même jour au roi, son frère, mais aussi l'explication d'une affaire de famille dont il sera question dans les lettres suivantes.
Sur le champ de bataille, sous Liège, le 12 octobre 1746.
Monsieur,
J'ai battu hier M. le prince Charles à plate couture, et si j'avais eu deux heures de plus de jour, il ne se serait rien sauvé, parce que je le tenais dans Teacoignure entre
•) Voyez ron Weher: Moritss, Graf v. Sachnen, p. 223 et la préface.
46 ^DncAiM iutaillbI
le Jaar et la Meuse. Mais^) Dieu ne Fa pas voulu. La nuit nous a surpris au bout de deux lieues de poursuite. L'attaque de Loewendaï, que j'avais détaché à ma droite et que j'attendais depuis dix heures du matin (car j'étais en présence*) dès cette heure là), n'a commencé qu'à trois heures après midi. Ainsi l'on ne peut compter le commencement de la bataille que de trois heures après midi ; à cinq, tout était en déroute, et à sîx, il a fallu s'arrêter 3). Heldreich*) que j'envoie au roi, pourra rendre un compte plus détaillé à Votre Excellence.
Mais tout cela n'est pas le sujet de cette lettre. Quoique je ne compte guère sur l'amitié de Votre Excellence, je prends cependant la liberté de Vous demander un service. J'ai permis l'an passé à la princesse de Holstein de venir me voir, parce que je comptais ne pas vivre longtemps et que la pitié m'avait pris pour son fils auquel je voulais faire tomber un de mes régiments. J'avais cependant mis dans le marché qu'elle s'en retournerait à Venise en printemps et elle me l'avait promis. J'ai fait avoir à son fils le régiment de Royal Allemand et j'ai proposé à Madame sa mère de retourner à Venise, ce qu'elle jn'a refusé à plat; et lorsque je l'en ai pressée, elle m'a
^ ^) M. de Weber imprime Mon, le manuscrit dit Mes, ce qui dans l'or-
thographe de Maurice veut dire Mais. M. Saînt-Réné Taillandier (p. 310) supprime la phrase Mais Dieu ne l'a pas votUu, Nous préférons la placer là où, dans la pensée du maréchal, elle aurait dû être placée, après le mot Meuse et non après le mot poursuite.
*) c. & d. en présence de l'ennemi,
*) c. à d. dans la poursuite.
*) le major de Heldreich, officier Saxon qui assista, comme volontaire, k la bataille de Baucoux.