L'ÉNOBMS PAQUET DB MAURICE
montré les dents. J'aurais aviklé la sottise que j'ai faite^ sans dire mot; mais nous sommes dans des circonstances où il serait à propos qu'elle fût à Venise et non à Paris, car elle ne saurait y vivre d'une manière convenable. D'ailleurs je crains qu'elle ne tombe dans le cas de donner à jouer, ce qui entraîne à des affronts et ne ferait pas bien. Il n'y a que des femmes perdues qui tombent dans
Vous me direz que Vous n'y savez que faire; mais voici ce que Vous pouvez faire si Vous voulez me rendre un service essentiel : la princesse de Holstein était à Venise du consentement du roi; Vous pouvez lui ordonner d'y retourner. Je Vous envoie un modèle de lettre que* Vous pouvez lui écrire et lui faire remettre par M. de Loss avec ordre de lui parler de la part du roi
Nous ajoutons ce modèle de lettre^ cette minute autographe de Maurice :
Madame,
Le Roi m'a ordonné de Vous écrire qu'il avait appris avec surprise que Vous aviez quitté Venise, où il Vous avait permis de Vous retirer, et que Vous songez à fixer Votre séjour en France. Sa Majesté a des raisons pour ne point approuver cette conduite .... Elle désire que • Vous retourniez à Venise au plus tôt. Je suis fâché, Madame, d'être obUgé de Vous faire savoir la volonté du Roi, mon maître, sur une chose qui Vous n'est peut-être pas agréable, mais mon attachement doit Vous répondre de mon regret et m'engage à Vous conjurer de ne point différer Votre départ; il serait désagréable pour Sa Majesté de demander au Hoi très-chrétien des ordres là dessus ....
48 „Dbmain bataille!**
Le maréchal met en marge :
Votre Excellence peut ajouter, dans le courant de la lettre, de V Altesse où elle le jugera à propos.
La princesse de Holstein dont il s'agit, était Anne- Catherine comtesse Orzelska, fille naturelle du roi Auguste II et de Madame Drian, la danseuse. Née le 23 novembre 1707, Anne fut légitimée le 19 septembre 1724. Voici le portrait qu'en trace, à cette époque, le ministre de cabinet, comte de Manteuffel:
Dresde le 15 juin 1725.
Un troisième rejeton de la même tige dont vous
dites ignorer le nom est apparemment la comtesse Orzelska. Elle est légitimée comme les autres (le comte Maurice de Saxe, le comte Butowski et sa soeur), et sa mère, que vous pouvez avoir connue sous le nom de Madame Drian ou sous celui de la Franzos, est morte. Cette comtesse est encore fille et n'a pas encore envie, dît- on, de cesser de Fêtre. C'est une brune d'une taille très-fine et au-dessus du médiocre ; elle a le teint beaucoup plus clair et plus uni que les brunes ne l'ont ordinairement ; les yeux noirs, beaux et parlants, la chevelure riche et d'un très -beau châtain, les bras beaux et arrondis, bon air, etc. ; en un mot, ce sera ce qu'on appelle un morceau de roi, lorsqu'on aura achevé à corriger l'éducation que Franzos lui a donnée ....
On la maria, en 1730, à Tàge de vingt-trois ans, au prince Charles -Louis de Holstein -Beck, général au service de Saxe. En 1733, après la mort d'Auguste II, le
L'^NOBMB FAQUBT DK MaUBICB.
mariage fut rompu et la princesse se reSraaVenîse, où elle vivait d'une pension que lui faisait Auguste III, son frère, lorsque Maurice, son autre frère, l'invita, en 1745, à s'installer aux Pipes, petite terre qu'il possédait dans les environs de Paris, Dans les circonstances oii Von était, c'est-à-dire au moment de conclure le mariage du dauphin avec Marie-Josèphe, Maurice ne se souciait pas de mettre en contact avec la dauphine une tante qui pouvait avoir la fantaisie d'ouvrir à Paris une maison de jeu. Bruhl le comprit, et obtempéra au désir du maréchal, tqut en modifiant son modèle de lettre; ce qui était nécessaire, parce qu'à l'insu de Maurice, la cour de Dresde avait autorisé l'établissement de la princesse en France. Disons, pour ne plus y revenir, qu'elle refusa de retourner à Venise, mais que, du consentement d'Auguste m et de Maurice, elle alla s'établir à Avignon \
Le jour même où il demanda ce service essentiel à Bruhl, Maurice, qui attendait encore la réponse à son expédition du 10 septembre, informa le roi, son frère, „quil ne tenait presque quà lui, de conclure un assez bon mariage pour la princesse Josèphe/' Le vainqueur de Raucoux, avant la bataille déjà, avait reçu de Louis XV et de M* de Pompadour, des lettres fort encourageantes
^) La princesse est morte à Grenoble, en 1769. Vojes les Lettres de Maurice de ScLxe à la princesse de Holstein, sa soeur, dëposëes & la bibliothèque de Strasbourg, imprimées pour la sociëtë des bibliophiles françab (Finnin Didot 1831).
50 „Dbicaih bataillbI**
pour le projet de mariage; le lendemain de la victoire, il sentait bien qu'on n'aurait rien à refuser à celui qui venait de délivrer la France du danger d'unes invasion étrangère. .
Avant de donner la parole au maréchal, nous rappelerons que le prince Charles de Lorraine, grâce au rôle qu'il avait joué dans la bataille de Raucoux, encourut les reproches qu'on ne ménage pas, en pareil cas, avec les généraux battus ; on l'accusa ^'avoir sauvé l'armée autrichienne, aux dépens de ses alliés. Malheureusement pour lui, le même reproche lui avait été fait, avec plus de raison, l'année précédente, à Eesselsdorf, où- les Prussiens avaient écrasé l'armée saxonne, grâce à l'inconcevable irrésolution des Autrichiens.
C'est à cette même bataille de Eesselsdorf que Maurice fait allusion dans la lettre suivante, quand U parle de ,,la conduite sans exemple qu'a tenue, auprès de Dresde, M. le prince Charles, il y a environ un an'':
Sur le champ de bataille, sous Lièob, le 12 octobre 1 746* SnuB,
La date de cette lettre m'oblige de dire à Votre Majesté, que j'ai vengé hier V. M. de la condidte sans exemple, qu'a tenue, auprès de Dresde, M. le Prince Charles, il y a environ un an. Soit dit en passant.
J'envoie à Votre Majesté, par Heldreich, cette lettre qui en contient deux, qld ne sont pas indifférentes. Vous verrez, Sire, qu'il ne tient presque qu'à V. M. de conclure un assez bon mariage pour la Princesse Josèphe.
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L'ÉNOBMB PAQUET DB MaURICB. 51
Jf3 ne vois pae ce que Ton peut exiger de ce côté -ci de V. M. qu'EIle ne puisse promettre. Toutes les promesses ont toujours des explications^ mais le mariage est un lien indissoluble et reste toujours; même à la postérité. La couronne de Pologne en sera vraisemblablement une suite dans la maison; du moins serez vous certain; SirO; que vous avez tous les voeux de cette cour; et cette alliance vous fait un bouclier contre le voisin, qui*) ne peut donner aucun ombrage à vos alliés. Ce même voisin n'en sera peut-être pas fâché; à cause de la Russie qu'il craint; quant à ce pays -ci; je crois que le même objet est ce qui les intéresse le plus. Quoique je ne sache pas encore, positivement; ce que le Roi de France désire, je me doute que c'est cela; il compte par votre moyen; SirC; gagner la cour de Russie. Je ne vois pas ce qu'il pourrait exiger de V. M. contre la Reine, de Hongrie. En tout cas les choses peuvent se promettre d'une manière à interprétation; et; comme rien n'est stable dans ce bas mondC; les circonstances fournissent toujours matière à changement; mais les liaisons que l'on prend par des mariages jettent des racineiï si profondes; qu'il en repousse sans cesse des rejetons. • .
Je prends la liberté d'adresser une lettre à V. M. pour
M. le Comte de Bruhl. Comme il n'a rien de caché; à ce que je crois, pour V. M.; je pense qu'il vous en fera part, Sire; c'est un petit service que je lui demande; et j'espère qu'il en obtiendra la permission de V. M.
L'on ne saurait rien ajouter au profond respect avec lequel je serai toute ma viC; Sire, de Votre Majesté le plus
>) i^i 86 rapporte & bottdier et non pas à voisin (le £oi de Prusse).
52 „ Demain BATAïUiSl**
humble ; le plus sommis et le plus obéissant serviteur
et ^jet
M. DE Saxe.
Nous n'avons retrouvé qu'une seule des deux lettres que le maréchal joignit a la sienne: c'est encore un autographe, non signé cette fois -ci, de M® de Pompadour, un billet qui indique clairement que Maurice avait employé la belle marquise à décider Louis XV en faveur de Marie- Josèphe. Or ces paroles: y. J'espère que ce que vous désireZy réussira '', se réfèrent évidemment au mariage, et la lettre qui nous manque était, sans doute, cette lettre du roi de France, cette réponse que M® de Pompadour dit avoir attendue, avant de répondre elle-même à Maurice. En habile tacticienne, les femmes le sont toujours en pareil cas, la marquise commence par mettre son cher maréchal de bonne humeur, afin de lui dorer la pilule du brevet qu'elle n'a pu refuser au prince de Conti. Ses excuses sont d'une habileté consommée. Dire: „La princesse de Conti m'ayant présenté à la cour, le moyen de refuser ce brevet à son fils?" eut été la vérité qu'elle ne se soucie guère d'avouer ; elle aime mieux faire sa paix avec Maurice, aux dépens de celui qui vient d'être favorisé: „0n lui a donné sa patente à ce pauvre Conti ; il y tenait tant ; c'est une patente pour rire ; vous n'y perdrez rien ; au contraire, vous ne rencontrerez plus sur votre chemin, devant l'ennemi, ce généralissime de fantaisie; soyez -en bien
L*ÊHORMB PAQUBT DB MaITSICK. 53
sûr, on ne l'emploiera plus"; voilà comment elle tourne la chose dans le poulet que voici :
De 3 octobre 1746.
Vous serez sans doute étonné, mon cher Maréchal, d'avoir été aussi longtemps sans recevoir de mes nouvelles 5 mais vous ne serez pas fâché, quand vous saurez, que j'ai toujours attendu une réponse, que le Koi voulait faire à la lettre que vous m'écriviez ; j'espère que ce que vous désirez, réussira; le Roi vous en dira plus long que moi. Vous savez qu'il a donné à M. le Prince de C . . . . ime patente. Soit dit entre nous. Cette patente l'a satisfait et a réparé sa réputation qu'il croyait perdue. Voilà ce qu'il pense, et moi je croîs que c'est une chose embarrassante pour le Roi et qui empêchera que l'on ne se serve de lui autant qu'il le croit En tout cas, cela ne . ferait rien pour vous et l'on vous mettra toujours à l'abri de sa patente. Ne dites mot de cela à âme qui vive. Adieu, mon cher maréchal, je vous aime autant que je vous admire, et c'est beaucoup dire.
Peu de jours après Tenvoi de ces missives, le valet de chambre que Maurice avait expédié à Varsovie, le 10 septembre, lui rapporta enfin la réponse qu'il attendait avec impatience. Maurice la trouva telle qu'il la désirait et l'envoya sur le champ à Louis XV. Nous la reproduisons :
Monsieur le comte Maurice de Saxe, Vous auriez tort de douter que Vos nouvelles ne me fussent pas toujours agréables, et Vous sentez bien qu'elles doivent me
54 „ Demain batailui!"
devenir même plus chères, lorsque Vous joignez, comme Vous faites par Votre dernière, l'intérêt à Tagrément, Sensible à Tattention que Vous avez de procurer à la princesse Josèphe, Ma fille, un établissement aussi avantageux que serait celui avec le Dauphin, Je vous tiendrai bon compte des soins que Vous apporterez pour faire réussir ce dessein. Et- comme il y a déjà eu là -dessus quelques pourparlers. J'ordonne au comte Bruhl de Vous en informer. Me contentant de Vous réitérer les sentimens d'affection et d'estime que Je vous porte, et priant Dieu qu'il Vous ait, Monsieur le comte Maurice de Saxe, en sa sainte et digne garde.
Ecrit à Varsovie, ce 28 septembre 1746. . ^
A. JtC.
Nous insérons également la lettre que le comte Bruhl, par ordre du roi de Pologne, adressa le môme jour à Maurice :
MoNSEiaNEUB, A Varsovq:, ce 28 septembre 1746.
Le Roi m*ayant ordonné de Vous informer. Monseigneur, des pourparlers qu'il y a déjà eu entre les deux Cours, au sujet de l'idée d'un mariage entre notre Princesse Josèphe et M*' le Dauphin, j'aurai l'honneur de dire à Votre Excellence que M. le Marquis d'Argenson s'en est déjà entretenu à plusieures reprises, quoique sur le pied d'une idée particulière seulement, avec M. le Comte de Loss. Nous savons aussi, que l'Ambassadeur à notre Cour, M. le Marquis Des Issarts, a eu ordre d'en faire un portrait juste et naturel, de quoi il doit s'être acquitté, peu de jours avant notre départ de Dresde. Or il est bon que Votre Excellente sache que cette Princesse, depuis
L'ÉNOBHX PAQineT DB Maubtcb. 35
que Votre Excellence ne l'a vue^ a extrêmement changé à son avantage. Elle a beaucoup grandi et embelli ; son humeur^ qui de tout temps a été enjouée et spirituelle; se forme de plus en plus; elle a de belles dents ; de beaux yeux, et est d'une constitution forte. D y aurait à ajouter à cela, pour accomplir les qualités qu'on désire en France pour la future Dauphine, la réflexion que la race est féconde, témoin notre Sérénissime famille Royale et les enfants qu'a déjà eus la Reine des Deux Siciles.
Je ne doute aucunement que M. le Marquis des IssartS; n'ait rendu un compte exact de toutes ces belles qualités qui parlent en faveur de notre Princesse , et il faut attendre l'effet que cela produira.
En attendant; rien ne pourra mieux seconder un ouvrage si salutaire, que les ressorts que Votre Excellence ' est à même, par ses liaisons et son crédit, de faire jouer, pour mener l'affaire à une heureuse et prompte fin.
Le secret de cette négociation sera soigneusement gardé chez nous, et, pour dépayser les curieux sur l'envoi du courrier, j'ai dit que sa commission ne concernait uniquement que les intérêts particuliers de Votre Excellence. J'espère qu'il retourne content de la gratification qu'il a eue pour sa course, sans qu'il ait besoin d'en demander le remboursement de Votre Excellence.
Votre argent. Monseigneur, Vous sera aussi, dorénavant, plus exactement payé de nos caisses. S'il y a eu du manque à cet égard pendant quelque temps, il y va en partie de Votre propre faute, en ce que Vous avez permis à Votre ami et allié le plus intime^), de ravager ainsi notre • pays et de piller nos caisses. Avec cela j'ai cru que Votre ') Le roi de Prusse,
56 „DniAni BATAILLil"
Excellence, dans la situation où Elle se trouve, regorgerait tellement de trésors qu'EUe songerait plutôt à envoyer de Fargent en Saxe pour s'y ùire des capitaux, qu'à en retirer ce qui lui est dû
Ces. lettres, par suite d'un accident qui avait retardé
le retour du courrier, ne parvinrent à Maurice que le
17 octobre. Il les reçut dans son camp devant Tongres.
Le 19, Maurice en accusa réception, informant le roi,
son frère, de son prochain départ pour Paris, où Loss
l'appelait avec instances. Le maréchal avait cru pouvoir
y être le 5 novembre déjà, mais ce ne fut que le 14 qu'il
arriva à Fontainebleau. Sa lettre au roi était conçue en
ces termes :
g Au camp de Tongres, le 19 octobre 1746. •
J'ai reçu la lettre que Y. M. m'a fait la grâce de m'écrire le 28 du mois passé, et que mon valet de chambre m'a remise avant-hier. U a été arrêté pendant huit jours par des vents contraires au passage du i)
Je pars demain avec l'armée et me replie sous Louvain, où je la séparerai et congédierai. J'espère que la dernière journée du 11 donnera quelque force à mes paroles, du moins me le fait -on espérer. Je serai le 4 ou le 5 du mois prochain à Bans. Loss m'a écrit et désire fort que j'y arrive. Je mettrai de côté tout ce que je puis désirer et obtenir d'avantageux pour moi, et ne serai occupé que de ce qui peut intéresser les affaires de V. M. Je vous supplie, Sire, d'en être persuadé et je n'ai demandé mon rappel de mon commandement du Bra-
>) Nom ilUsiblo.
L'ibfOBMB PAQIBT D8 MaUBIOB. 57
bant^ qu'à cette fin. J'ai envoyé, îl y a huit jours, Heldreich à V. M. avec des lettres de conséquence ; j'espère qu'il arrivera à bon port ; il a passé par Liège, c'est la route la plus courte.
L'on ne saurait être avec un respect plus profond, Sire, de Votre Majesté le très-humble, très -obéissant et très -soumis serviteur et sujet jyj^ ^j, g^^^xE.-
Oserai -je prendre la liberté d'assurer la Reine de mes respects les plus profonds, et de l'extrême désir que j'ai de pouvoir faire quelque chose qui Lui soit agréable.
Voici ce qu'il ajouta à Tadresse du comte Bruhl:
Au camp sous Tonobes, le 19 octobre (1746).
MOHSIEUK,
J'ai l'honneur d'accuser à Votre Excellence la réception de la lettre qu'Elle m'a fait l'honneur de m'écrire le 28 du passé et que mon valet de chambre m'a remise il y a peu de jours. Je pars demain avec l'armée, pour la conduire dans ses quartiers, et je serai le 5 du mois prochain à Paris. J'ai demandé et obtenu mon rappel à la cour; ainsi mon commandement de Flan,dre ne me vaudra pas grand'chose cet hiver. Car, outre qu'ils ont trouvé en France la détestable invention de faire les mois de 45 jours pour les militaires, ils ne paient que les présents; et, à moins que je ne sois là en chair et en os tout le mois, point d'argent. Votre Excellence me badine sur les capitaux que je vais assembler à la Sieuer i). Je sais bien qu'ils seraient fort bien là. Je Lui promets que j'y mettrai mon aident, quand j'en aurai ; mais, jusqu'à présent^ je n'ai pas fait venir un sol de Saxe, et tout ce que vous m'avez
1) C. à d. placer en bons du trësor de Saxe.
58 »,DPBUJN BàXàXUt^l^
fait payer a été employé en casque»; ctûranseB^etc. M.Moldener pourra vous en rendre compte et Ton ne m'accusera pas d'avoir fait monter le change. Quoi qu'il en soit^ je suis bien éloigné encore de faire le grondeur. Je partirai donc pour Paris en peu de jours. M. Loss m'a écrit qu'il désire mon arrivée ; cela me hâte encore. Je vous ai écril^ il y a quelques jours et j'ai envoyé ma lettre par Heldreich; j'espère qu'il arrivera sans aventure. Je prie Votre Excellence de vouloir bien songer à la prière que ' je Lui fais touchant la Princesse de Holstein^ et d'être persuadée de l'attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être^ Monsieur^ de Votre Excellence le très -humble et
très - obéissant serviteur
Maurice de Saxe.
Le maréchal, on le voit, ne dit ni au roi Auguste,
ni à Bruhl, l'usage qu'il avait fait de la lettre du
28 septembre ; il ne voulait pas se compromettre avant
de saf oir l'effet de sa démarche auprès ^de Louis XV.
Cette démarche eut un plein succès. Or le 21, au mo-
ment d'écrire à Bruhl, M. de Loss fut interrompu par
un courrier qui lui apporta, de là main du marquis
d'Argenson, le billet non signé, que voici :
J'ai de bonnes et agréables choses à vous dire, Monsieur. Ayez la bonté de revenir à Fontainebleau quand Vous le pourrez. Toujours mystère, s'il Vous plaît. Adieu Monsieur.
A Fontainebleau, ce 21 octobre 1746.
Loss courut à Fontaineble^i^, L'affaire était faite. De loin, Maurice l'avait emportée d'assaut. D'Argenson
UiasoBMM PAQinrr db Maubick. 59
dît à Loss que le roi venait de recevoir, par r entremise du maréchal de Saxe, une réponse favorable de Varsovie; que Sa Majesté, après en avoir causé avec la reine, s'était décidée à faire demander la main de la princesse Josèphe pour le dauphin; enfin, qu'on allait expédier un courrier au marquis des Issarts, pour lui ordonner de faire, au nom du roi de France, la première proposition. Le ministre ajouta qu'on se réservait, pour faire la demande formelle, d'envoyer plus tard, dès que la cour de Saxe serait revenue à Dresde, le duc de Richelieu, premier gentil'homme de la chambre, revêtu du caractère d'ambassadeur extraordinaire.
Loss fut informé, en même temps, qu'on s'occupait déjà du contrat de mariage; qu'on y ferait abstraction de toute vue politique, en n'exigeant rien, du roi de Pologne, qui pût être sujet à discussion;* mais qu'on verrait avec plaisir, que la cour de Saxe voulût insérer, dans la réponse, un passage promettant ses bons offices pour le maintien de la neutralité de l'Empire d^s la guerre actuelle.
Le marquis d'Argenson exhiba, en même temps, des lettres du roi de Prusse. Déçu dans l'espoir de marier sa soeur au dauphin , et voyant que Louis XV penchait pour l'alliance saxonne, Frédéric II s'était donné le mérite de „solliciter" lui-même le mariage du dauphin avec la princesse Josèphe, en exprimant le désir d'arriver à une réconciliation sincère avec la cour de
60 „Dbmain bataille!'*
Dresde et d'obtenir d'elle „ la promesse de ne pas lui attirer de nouveaux ennemis, nommément les Russes*" D'Argenson ne manqua pas de faire valoir ces insinuations, qui furent peu goûtées à Varsovie.
Loss ajouta deux paragraphes, en chiffres, à la dépêche dans laquelle il rendit compte de cette importante conversation; les voici:
„ Je suis averti, d'un endroit sûr, que la reine de France a fort bien pris la chose " ; et :
„ Je suis fort content aussi de Maurepas."
C'est donc Maurice, le marquis d'Argenson l'avoue lui-même, qui fixa le choix de Louis XV, en transmettant à ce monarque la réponse favorable de Varsovie. Nous le constatons, puisque d'Argenson oublie d'en parler dans ses mémoires.
Le roi de France, sachant quel plaisir il ferait à son cher maréchal, lui répondit sur le champ à peu près en ces ^mes ^) :
„ Après avoir vaincu mes ennemis, il faut bien que tout vous cède. J'ai pris mon parti. Ne serez -vous point fâché de ce mariage, mon cher maréchal? Que votre princesse sache bien, qu'il ne tiendra qu'à elle de faire notre bonheur et la félicité de mon peuple."
^) La* lettre de Lonis XV n'a pas été envoyée & Dresde et ne se trouve pas dans nos dossiers; l'extrait que nous donnons est tiré des lettres du ^ maréchal qu'on ya lire.
L'éKORMB PAQUBT DE MaURICB. 61
Le roi ajouta encore quelques considérations politiques pour préciser ce que d'Argenson avait insinué à Jioss à cet égard. Tout ce que Louis XV demandait, c'était que la Saxe, comme nous l'avons dit, aidât la France à maintenir l'Empire germanique et la Russie dans la neutralité observée jusqu'ici. N'ayant pu, après la mort de Charles VII, empêcher l'élection de l'empereur François I ^), la France craignait que l'impératricereine n'entraînât le Saint Empire Romain dans la guerre. Si l'Autriche y parvenait, toute chance d'un prompt rétablissement de la paix que désirait Louis XV, disparaissait. C'était dans le but de neutraliser l'Allemagne surtout, que la France ménageait le roi de Prusse, et que le roi très-chrétien prenait, ^n philosophe chrétien^y la défection de ce monarque. En choisissant une princesse de la maison de Saxe, la plus puissante dans l'empire, après l'Autriche et la Prusse, Loijis XV avait en vue de consolider le système de ses aUiances allemandes. En avril déjà, il avait signé, avec la Sax^ un traité de subsides, imposant, à cette dernière, l'obligation de ne pas prêter ses troupes, comme le, fit la Bavière, aux ennemis de la France. En octobre, au moment de cimenter, par une alliance de famille, l'alliance politique déjà existante, Louis XV ne demandait au père de la
>) L'époux de Marie -Thérèse, élu empereur d'Allemagne le 13 septembre 1746.
^) D'Argenson, mémoires, T. III, p. 91.
£2 „ Demain bataiuuiI**
future dauphine que ses bons offîces pour la pacification générale; à cet effet , une bonne entente entre la Saxe et la Prusse, l'alliée de la France, était indis; pensable; ne fût-ce qu'^ apparence, ajoutait confidentiellement Louis XV, prévoyant qu'entre le loup et l'agneau, l'alliance ne serait jamais bien solide.
Voilà l'ordre d'idées de la missive royale que Maurice reçut à Bruxelles, le 26 octobre, quinze jours après la bataille de Raucoux. Ni Loss, ni la marquise de Pompadour, ne lui parlèrent de la décision prise dans les lettres que le même courrier lui apporta de Fontainebleau. S'imaginant que Loss n'en savait rien encore, Maurice crut devoir, sans perte de temps, informer directement, son frère, de ce que Louis XV lui mandait; il le fit, le 27, dans une lettre qui résume brièvement et les difficultés vaincues et les avantages que, selon lui, le mariage.de Marie -Josèphe assurerait à la cour de Saxe. Le petit coin de Stanislàîsme de la reine Marie Lesgzinska figure en première ligne dans ces difficultés. Nous prenons acte de l'argument dont Maurice s'était servi pour faire la conversion du Noailles; argument qui parait avoir fait une grande impression sur le vieux maréchal, puisqu'il le reproduit dans sa lettre au roi. Parmi les avantages que Maurice fait entrevoir, on retrouve le projet qui, en effet, préoccupait alors la diplomatie saxonne; le projet de rendre héréditaire, dans la maison de Saxe, la couronne élective de Pologne.
L'ÂNORHS PÀQ1TBT DK MauUCB. 63
On sait que d'Argenson , trèa-opposé aux visées du prince de Conti^ pensait que, pour tenir la Russie en échec et pour assurer le bonheur de la Pologne, le moyen le plus sûr était la solution indiquée par Maurice ^).
gjjyj, A B&uxBLLBS^ le 27 Octobre (1746).
J'ai reçu Mer ime lettre du Roi Très -Chrétien par laquelle il m'écrit qull envoie un courrier au Marqxds «des Issarta pour faire faire la première demande de la Princesse Marie- Josèphe à Votre Majesté; il me mande toutes les contradictions qu'il a essuyées et qui lui ont été suggérées par la Reine, sa femme, qu'il a fallu vaincre; en quoi M* de Pompadour nous a beaucoup servi, car elle est au mieux avec la Reine, qui a toujours le petit coin de Stanislaïsme. Noos avons eu un autre assaut à repousser: ce sont les Espagnols qui ont été jusqu'aux menaces ; mais nous avons tout vaincu ; le maître et la favorite étaient pour nous. J'ai eu, en mon particulier, une conversion à faire, qui est le Noailles. Comme il* m'aime plus que ses enfants, je l'ai attaqué du côté de la religion, et lui ai fait sentir que si ce mariage n'était pas heureux, on s'en prendrait à lui 2); que Rome donnait des dispenses auxquelles bien des honnêtes gens, dans le
' 1) D'Argenson, mémoireB, T. III, p. 140. *) „A Diea ne plaise *S ëcriTait le maréchal de Noailles à LoaÎB XV le fis septembre 1746, ««Sire, que je m'ingère jamais à me mêler, ni à
entrer dans un point aussi délicat Le bonheur ou le malheor de la
Tie dépend des mariages bien on mal assortis. J'ai toujours été persuadé que tout homme sensé devait éviter ayec soin d'avoir aucun reproche à se fidre à ce sujet*' Bousêet, Correspondance, etc. T. Il, p. 243.
64 „ Demain bataillk!**
royaume^ ne^donnaient pas leur approbation; enfin je me suis retourné de tant de manières ^ que le Roi m'écrit qu'il a pris son parti et qu'après avoir vaincu ses ennemis, il faut bien que tout me cède (c'est une galanterie de sa part). Je vois par la lettre de Loss, que mon courrier me rapporte avec celle du Roi et de M® de Pompadour (et qui est de même date) — qu'il n'en sltitpas encore un mot; et c'est ce qui m'engage à dépêcher ce courrier à Votre Majesté. Je ne sais ce que le Marquis d'Argenson, qui est une bête »), dira à M. le Comte de Loss, et je crois bien faire de vous faire passer. Sire, en droiture, ce qui me vient de la personne du Roi et de mon amie. Le Roi T. C. désire que Votre Majesté le favorise pour que l'empire ne se déclare point contre lui; que vous contribuiez, Sire, à la paix, et que vous vous liiez avec la Prusse, quand ce no serait qu'en apparence. Ce sont ses termes. Toutes ces choses ne sont que momentanées. Ainsi j'ose me jeter aux pieds de Votre Majesté, pour La supplier de n'apporter aucune difficulté sur rien. Le Roi désire plus; il voudrait que Votre Majesté lui rendît tous les bons offices à la cour de Russie (sur laquelle l'on est persuadé ici que nous influons beaucoup), pour qu'elle ne se mêle point de la présente guerre. Quoique je doute que les Russes se mêlent efficacement de cette querelle, vu la répugnance que cette cour a d'envoyer ses troupes si loin, je n'ai pas cherché à le rassurer là-dessus ; et le Roi de Prusse, qui a l'alarme à son quartier, sera charmé, Sire, de l'alliance que vous contractez avec S. M. T. C, par la crainte qu'il a des Russes. Quant à vous. Sire, je
^) D'Argenson raconte lui-même dans ses mémoires qae les coartisans Pavaient surnommé „la Bête"
L'ÂNOmOt PAQUltT DB Maurice. 65
considère et j'estime que ce mariage: primo ; établit magnifiquement la princesse Josèphe; en seconà lieu, qu'il assure la couronne de Pologne à la postérité de Votre Majesté; du moins par lès bons offîces de laFrance, ainsi que toutes les choses avantageuses auxquelles elle peut influer dans le nord. Le roi de Prusse, d'un autre côté, est hors de toute portée de vous nuire, Sire, parcequ'il ne peut se soutenir que par ses liaisons avec la France.
Enfin, Sire, que vous dirai«je ? je trouve cette affaire avantageuse de tout point pour votre maison, et je descendrai sans regret au ténébreux empire,'après l'avoir vue terminée; j'aurai rempli ma carrière. J'ai joui des délices de ce monde; la gloire me comble de ses bienfaits; il ne me restait plus qu'à vous être utile, et toute ma destinée aura été remplie d'une manière bien satisfaisanté. Mais j'en reviens là, Sire, n'admettez aucun délai, ni aucune difficulté ; on ne veut pas vous lier les mains, mais on veut espérer. Je prends la liberté de joindre ici une lettre pour la reine.
Il me paraît superflu d'entretenir ici Votre Majesté
de mes respects et de tous les sentiments que vous savez,
Sire, que je vous ai voués.
M. DE Sâxx.
(Postscriptum.)
Le Prince Charles ne-sait où prendre des quartiers; cela me retient encore ici. Je compte cependant partir pour Fontainebleau,' le premier du mois prochain, où l'on me presse extrêmement d'arriver. J'ai oublié de vous dire. Sire, que les Paris m'ont extrêmement aidé dans
*/:%rjr *:f-rs/^. s^HÀïr*: : ;1* *<FCt amià intimes «îe la fironte^ et, 'j;i:,::.H '>■ **,m. *: *x ^^li ci-î îkit \k laariAge ie la reine» ;-^ ^;.t U.it [^yivolr ^ir elle. Laine e%t â la coor > : le f^a/i*^ ^tX ïWfU ur^uïûh\.Ti^T*z-'^^':iiénl^* avec lequel Jai *:'u.[/Ah Wï yuAixTiX toute la campagne qnî a £iit agir t^tfU frère ^ l'affixire de nos eubèides a pass^ par leurs ttiiUMif ^ c'eiit eux qui l'ont fort arancée. Ce somi deux pertfmnages, qui ne veulent point paraiire, et qui, dans le ffmd, MOnt fffTt considérables dtms ce pays- tn, parcequils font mouvoir louie^ la machine. Ce sont mes amis intimes de tous les temps, et ce sont les plus honnêtes gens et les meilleur i( citoyens; ce que sont peu de Français.
Non content d'avoir exposé, au roi Auguste, le côté politique de ralliance, Maurice n'oublia pas d'ajouter quelque» excellents avis au lecteur, en donnant à la reine de Pologne la carte du pays; la carte de cet étrange pays, que Maurice connaissait bien mieux qu'il n'en a Taîr et qu'on appelait la cour de France. Sa lettre à la mère de la future dauphine est^ selon nous, un cil ef- d'oeuvre de bon sens, de tact et de finesse. C'est, si l'on veut, un portrait, peint en rose, de la cour de Louis XV; un portrait, in usum Delphini, Mais le moyen de mettre les points sur les i, en écrivant à une prin- (îCHse vertueuse, élevant bourgeoisement ses enfants, comme dit d'Argenson; à une tendre mère, un peu effrayée sans doute, des dangers et des tentations qui
*) M. P&ris de Monmartel, conseiller d^État et garde du trésor royal. *) M. IMris du Vernay ou Duveruey.
JjisnOBMK PAQUST DE MaTTHICB. 67
attendaient sa fille, dans la nouvelle Babylone? Il s'agissait d'atténuer les tons, d'éviter les couleurs trop vives et trop tranchantes, afin de ne pas effaroucher la reine, tout en lui faisant la leçon et en lui indiquant ce que sa fille aurait, soit à faire, soit à éviter, pour réussir dans sa nouvelle position :
Madame, à Bbuxelles, le 26 octobre 1746.
Le roi très -chrétien m'a écrit hier qu'il avait fait la demande delà princesse Marie- Josèphe pour Monseigneur le Dauphin à Votre Majesté. Je me flatte que cette pro- '
position ne déplaira ni à la princesse, ni à Votre Majesté, car, en vérité. Monseigneur le Dauphin est un fort bon parti, et je voudrais vivre assez de temps pour voir notre divine princesse reine de France. Je crois que cela lui ira fort bien. Elle a toujours été mon inclination, et il y a longtemps que je lui destine la couronne de France, €mi est un morceau assez beau; et le prince, qui la portera un jour, est beau aussi. La princesse Josèphe n'aura pas à s'ennuyer pendant qu'elle l'attendra. Le roi beaupère est charmant II aime ses enfants, et, aux caresses qu'il faisait à Madame la Dauphine défunte, je juge de celles que notre princesse aura à souflGrir. Voici ce que le roi très -chrétien m'écrit, mot pour mot, dans la lettre que j'ai reçue hier, et qui est de sa main d'un bout à
l'autre:
„Ne serez vous point fâché de ce mariage, mon cher Maréchal? que voire Princesse sache bien qu'il ne tiendra qi/à elle de faire notre bonheur et la félicité de mon peuple/*
68 ^Demahi bataillx!**
Votre Majesté pourra juger^ par cette échantillon^ comme ce prince pense et comme il s'exprime. La princesse Josèphe n'a qu'à l'aînier^ pour être la plus heureuse princesse du monde^ car le roi est susceptible d'amitié ; il est tendre pour sa famille^ et il joint à ces avantages qui font le vrai bonheur de famille ; tous les agréments et les prévenances qui peuvent rendre un prince aimable. U ne se passe d'ailleurs pas un jour qu'il ne voie sa famille. Outre l'inclination qui l'y porte^ il s'en fait un devoir; et cela est louable. H y a une chose sur laquelle il faudra prévenir la princesse, et qui est fâcheuse, qui est l'étiquette de France. On ne lui laissera pas une de ses femmes, pas un domestique; mais il est impossible de changer cela. J'ai cependant vu, ce me semble, à M® la Dauphine ^), ime camériste, et je m'en informerai mieux, dès que je serai à la cour, ce qui sera dans quatre ou cinq jours.
Nous sommes terriblement pressés ici d'avpir la princesse, car nous voulons avoir un Duc de Bourgogne avant la fin de l'année prochaine, et j'ai engagé ma parole que cela serait; la princesse n'a que faire comme il lui plaira, mais il ne faut pas qu'elle fksse mentir un général d'armée qtd a engagé sa parole. Je parle de tout cela à Votre Majesté, comme si c'était une affaire fEiite, et c'est peutêtre parce que je le désire ardemment Ce qu'il y a de certain, c'est que les difficultés ne viendront pas de ce côtéci, et j'ose conjurer Votre Majesté de faire son possible pour que l'on n'apporte aucun délai de la part de notre, cour. Les bonnei^ choses, il faut les conclure vite. J'ai eu ici les Espagnols à combattre, et ils ont poussé les
1) Marie -Thérèse d'Espagne.
L'iNOBMB PAQUET DE MaUBICB. 69
choses jusqu'aux menaces. Je crains toujours quelque contre-temps ; ainsi j'ose me jeter aux pieds iie Votre Majesté, pour la conjurer de faire en sorte que Ton n'apporte aucun délai; ni chose propre à longueur et discussion. J'écris à Votre Majesté dans la confiance que mon bavardage ne l'importune pas. Elle m'a accoutumé à tant de bonté que je pourrais bien en abuser sans le vouloir. Je dirai encore un mot sur la princesse. H ne faut, pour réussir ici; ni hauteur, ni familiarité. La hauteur tenant cependant de la dignité, elle peut plus aisément pencher de ce côté-là. Les femmes de la cour ont toutes de l'esprit comme des diables, et sont méchantes de même. On ne lui manquera jamais de respect^ mais elles chercheront à l'embarquer dans les querelles qu'elles ont continuellement ensemble ; et c'est de quoi elle ne doit que rire et s'amuser. Le roi fait de même; et, s'il arrivait que quelque chose lui déplût, qu'elle s'adresse directement au roi. H la conseillera et la conduira très-bien. Cette confiance lui plaira, et elle fera tout ce qu'elle voudra du roi, et^ par conséquent, toute la cour la craindra et la respectera. La princesse parle librement; il faudra seulement qu'elle s'accoutume bien (à dire?) tout au roi, et qu'elle lui marque de la confiance; il ira au-devant, et fera ce qu'il pourra pour la faire naître ôt pour la mettre à «on aise. C'est la seule personne à la cour avec laquelle elle ne doit avoir aucune réserve. Elle doit le regarder comme son asile, son père, et lui tout dire, bien ou mal, comme cela viendra, et ne lui rien déguiser. Avec tout le reste, de la réserve. Si elle fait cela, il l'adorera. La reine est une bonne princesse qui, souvent, a eu de petites fantaisies, mab qui n'a jamais su comment s'y prendre pour les faire réus-
70 '• Dkmain bataillk !
sir. Elle a voulu mettre Monseigneur le Dauphin en jeu quelquefois; mais cela n'a point du tout réussi et aurait donné beaucoup d'éloignement pour elle^ si des personnes plus sages et plus habiles n'y avaient mis la main. Pour M. le Dauphin, il a beaucoup d'esprit, et plus qu'il n'en paraît avoir. Le roi l'aime plus par sagesse, je crois, que par d'autre raison. J'ai vu qu'on lui avait donné, l'année passée, de l'éloignement pour le roî. Il s'en est. aperçu, et n'a cessé de lui faire des avances et des caresses jusqu'à ce qu'il l'ait ramené à lui, et cela prouve bien un génie supérieur. Ils sont bien ensemble à présent, et il faut, pour le bien de l'État et pour le bien de toute chose, que la princesse ne s'écarte jamais de ce point de vue, et qu'elle travaille sans relâche à la concorde et à l'union entre le père et le fils. Elle s'en trouvera bien, et s'attirera la confiance de l'un et de l'autre et le respect de tout le monde ; surtout il sera nécessaire qu'elle ne marque jamais rien à la reine de la menée qu'elle a faite pour empêcher cette alliance. Il sera même, je crois, à propres de la lui laisser ignorer, je dis, à notre princesse. Il y a des devoirs qu'il faudra qu'elle remplisse envers la reine avec exactitude, et n'en marquer aucune répugnance; mais voilà tout, car cette princesse, comme . je l'ai déjà dit, ne peut rien, et n'a pas assez de génie pour pouvoir quelque chose. J'abuse aussi trop longtemps des bontés de Votre Majesté et je finirai cette trop longue lettre en la suppliant d'agréer avec bonté les humbles assurances de la soumission et du respect profond avec lesquels je ne cesserai d'être toute ma vie. Madame, de Vptre Majesté le plus humble, le plus soumis^t le plus obéissant serviteur et sujet. Maubiob db Saxb.
L'ÉNORUB PAQUIiT DR MaURICb! 71
Je demande bien des pardons à Votre Majesté de mon griffonnage. Elle aura peine à lire ma lettre ^ mais ce sont choses que je ne puis confier à personne.
Voilà, pour nous servir de Texpression de Maurice, l'énorme paquet qui lui coûta quatre heures; quatre heures, dans ce moment où, occupé à choisir les quartiers d^hiver pour son armée victorieuse, le général en chef comptait -les minutes, interrompu qu'il était, à chaque* instant sans doute , par les dépêches et les rapports de ses aides- de- camp. Et le moyen pourtant de se servir de la main d'un secrétaire pour écrire ces choses qu'il ne peut confier à personne? La reine parviendrat-elle à déchiffrer son griffonnage? Il se le demande; et il préfère, dans le doute, expédier son paquet par l'entremise du conite de Bruhl. C'est un pauvre homme d'Etat ; Maurice ne l'ignore pas ; mais c'est l'homme de confiance de son frère, et un rusé courtisan qui, malgré la petitesse de son esprit et de sa taille, sait se retourner et affecter les allures et le luxe d'un grand seigneur. Comme Maurice le traite du haut de sa 'grandeur ce cher petit Bruhl, ce ministre tout puissant qui gouvernait, tant bien que mal, la Saxe et la Pologne !
A Bruxelles, le 27 octobre 1746.
Je n'ai que faire d'écrire à Votre Excellence, après rénorme paquet qui est ci -joint, et auquel j'écris depuis quatre heures. En vérité je n'en peux plus ; je pense que le Roi et la Beine vous communiqueront tout. Loss me
72 „ Demain bataille I*'
demande à Paris ; le Roi; à Fontainebleau, et ce diable de prince Charles que j'ai laissé là avec son armée, de Tautre côté de la Meuse, y reste, sans savoir où il ira prendre des quartiers d'hiver. Personne ne veut lui en donner, et on lui ferme partout la porte au nez. Il ne fait pas bon être battu; mais cela me retient ici, et je devrais être àFontainebleau pour veiller de près (à) notre affaire.
J'ai eu des assauts terribles à essuyer de la part de ' la reine, des Espagnols, du Noailles; mais nous sommes venus à bout de tout, et le roi m'écrit fort obligeammcfnt, qu'il faut bien que je triomphe partout, et qu'il: a envoyé un courrier à M. des Issarts pour faire la demande. Il ne tient donc plus qu'à vous de conclure l'affaire qui est grande, belle et magnifique,, et aura des suites encore plus grandes ; mais, pour l'amour de Dieu, concluez, et n'apportez ni délais, ni difficultés. Ce que l'on vous demande n'est rien; et vous savez vous retourner, quand même vous promettriez plus que vous ne voulez tenir. Adieu, mon cher petit Bruhl; je vous aimerai à la folie si vous finissez cette affaire. Jusque là, je me méfierai toujours de vous, car vous êtes un allerîiebstSchelmchen >). Donneznous votre princesse, et je dirai du bien de vous. Laissezmoi faire. Je finirai ce billet sans compliment.
M. DE Saxe.
Le succès ayant couronné l'intervention du maréchal de Saxe, Loss avait tout lieu de se féliciter d'avoir
eu ridée de s'assurer, par sa lettre du 3 septembre*),
') Un charmant petit drôle. .
•) Voyez page 32.
L'ÉNOIUfE P4QUBT DB MAURICE. 73
„de l'appui de ce seigneur." Il transmit copie de cette lettre à sa cour, et récapitula brièvement la négociation dans une dépêche que nous reproduisons. On y retrouve la preuve de l'ascendant qu'exerçait Maurice sur l'esprit du duc de Noailles :
Le comte de Loss au comte de Bruhl.
Paris, le 31 octobre 1746.
La copie ci-jointe de la lettre que j'écrivais, le 3 septembre, à M. le maréchal de Saxe, informera Votre Excellence de la première démarche que je crus devoh* faire, pour m'assiirer de Tappui de ce seigneur contre le parti espagnol. Ce fu^ là-dessus que le maréchal écrivit au roi très -chrétien, ainsi qu'il me le manda dès lors, dans une lettre du 16 du même mois .... Votre Excellence est déjà si bien instruite des influences favorables que le dit seigneur a eues depuis dans cette importante affaire, qu'il serait superflu de m' étendre là-dessus. Je me con- - tente d'y ajouter qu'ayant observé que le maréchal de Noailles poussait trop loin son penchant pour l'Espagne, j'écrivis au maréchal de Saxe pour le prier de se servir de son ascendant sur l'esprit du premier, afin de lui inspirer de meilleurs sentiments. Le maréchal de Saxe ayant écrit sur cela une lettre, à ce que dois présumer, un pexi forte, au maréchal de Noailles, je fiis fort étonné de me voif accosté dernièrement à Fontainebleau par ce ministre, qui se plaignit à moi que le maréchal de Saxe f avait grondé et qui, sur cela, eut avec moi la confidente explication, dont j'ai eu l'honneur de faire mention, dans ma lettre du 27, aboutissant à me fairç comprendre que.
74 ,, Demain bataille!" L'énor^b paquet de Maurice.
s'il avait été, dans 'le commencement, pour une princesse espagnole, c'était parce qu'il avait cru que ce mariage convenait le plus à l'intérêt de son maître; mais que, voyant le scrupule que le roi de France se faisait à cet égard, il serait le premier à conseiller Sa Majesté de se décider pour notre princesse. Là- dessus beaucoup de protestations de son attachement pour le roi de Pologne et une infinité de questions curieuses pour savoir où j'en étais
lU.