L> COUimiEB DBS MOD.S
que la cour de Vienne pourrait bien ne pas se tromper tout" à' fait, en accusant, comme Bruhl l'avait écrit en secret, Messieurs d'Argenson et un faux système qu'ils auraient adopté, d'être cause qu'on n'en pouvait venir à un accommodement.
A Versailles, le premier décembre (1746.)
MONBIEUB,
Je ne ferai qu'accuser aujourd'hui à Votre Excellence la réception des lettres dont Elle m'a honoré; du 8, et du 16 du mois passé, que mon courrier m'a remises.
Le départ de celui que la cour de France envoie à M. le marquis des Issarts est si précipité, que je n'ai pas le temps de répondre sur le contenu de ces deux lettres, qui demandent un détail réfléchi. La cour de Vienne pourrait bien ne pas se tromper tout- à -fait. Basta. —
Je prie Votre Excellence d'être persuadée que je suis avec Elle, comme on est avec une coquette aimable ; on se brouille avec elle souvent, mais l'on se raccommode, et on s'aime toujours.
Je la iremercie de la lettre qu'Elle a bien voulu écrire à M® la princesse de Holstein. Nous verrons ce qu'elle opérera. M. de Loss aura l'honneur de lui rendre compte, par ce courrier, que Sa Majesté très-chrétienne désirerait fort que M® la dauphine pût arriver vers le 10 février. J'en entretiens la reine fort au long par l'incluse que je prie Votre Excellence de vouloir bien lui remettre, et qu'elle voudra bien vous communiquer; la brièveté du temps ne me permet pas d'en faire ici une répétition. J'aurai l'honneur d'écrire plus amplement à Votre Excellence, par le premier courrier que M. le comte de Loss
ET LS pAtARD DK MaUBIOB. 105
lui dépêchera. Je prierai seulement dans celle-ci Votre Excellence d'être persuadée de mon sincère attachement. Je vous ai toujours aimé tendrement, et pourrais vous chanter cette chanson de feu M. le duc d'Orléans :
„ Reviens, Philis, en faveur de tes charmes.
Je ferai grâce à ta légèreté/'
M. DE Saxe.
En attendant, les négociations avaient marché à Varsovie. On était tombé d'accord sur les points principaux du contrat de mariage et il ne restait qu'a s'entendre sur quelques questions secondaires. Bruhl adressa, à cet effet, le 26 novembre, une volumineuse expédition au comte de Loss et écrivit par le même courrier au maréchal de Saxe :
A Vaesovie, ce 26 Novembre 1746.
Monseigneur,
Je profite du retour d'un courrier de France, qui est porteur d'amples dépêches à M. le comte de Loss, pour vous renouveler, Monseigneur, les assurances de mes respects, et pour vous adresser ci -jointe une lettre du roi. Votre Excellence voudra bien agréer d'ailleurs que je La renvoie encore aux informations que M. le comte de Loss Lui donnera d'après les dépêches qu'il reçoit, au moyen desquelles presque tout est déjà arrangé. Le f este pourra aisément l'être de même, avec votre protection. Monseigneur. Epargnez-nous entre autres, si cela se peut, l'embarras de la visite du duc de Bichelieu avec son monde.
106 liB COUBBIER DBS MODES
Le départ de Lears Majestés étant fixé au 12 du mois prochain, et celui des.princesses 4 ou 5 jours après, les suites de la cour et les. ministres étrangers commencent déjà à défiler, et nombre de seigneurs polonais nous suivront pour assister aux solennités des noces.
Ilien ne nous serait plus agréable que d'y servir aussi Votre Excellence.
Je suis, avec le respect et rattachement le plus parfait, etc.
Bbuhl.
Le maréchal de Saxe et le comte Loss firent tout ce qu'ils purent pour détourner l'ambassade extraordinaire du duc de Richelieu. Mais leurs représentations arrivèrent trop tard; ni le marquis d'Argenson, ni la marquise de Pompadour, n'osèrent en parler au roi de France qui „ avait pris son parti de cette mission" après avoir nommé son favori, le jour même où le courrier du marquis des Issarts avait apporté la réponse affirmative de Varsovie. Tout ce que l'on put faire, ce fut d'empêcher une visite que le duc avait pensé rendre préalablement à Berlin^); idée que lui avaient donnée M. de Voltaire et M* du Châtelet.
Le duc de Richelieu partît de Paris le 9 décembre,
^) Bmhl B^en montra eDchantë: „Votre Excellence — ëcrivi|-il a Loss — ft très -bien fait d*ftyoir dissuadé M. le duc de Richelieu, du dessein que M. de Voltaire et M^ du Châtelet lui avaient suggéré, de rechercher une commission, pour la cour de Berlin, relative à un entendement plus particulier avec nous.**
BT LB PÉTABI» DB MaUBICB. 107
emmenant, entre autres avec lui, le comte de Paulmy, fils aîné du marquis d'Argenson.
Ce fut le lendemain du départ de Richelieu que Maurice prit la plume pour expliquer, dans une dépêche secrète qu'il adressa au comte de Bruhl, la situation du gouvernement français et des affaires en général. Quoique cette pièce mémorable ait été publiée en extrait ^), nous ne pouvons nous dispenser de la reproduire ici in extenso, en soulignant, pour tout commentaire, les passages qui nous ont paru les plus significatifs.
,, Paris, le 10 décembre 1746.
MoNsiEnB,
J'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a fait Fhonneur de m'écrire le 26 du mois passée) et qui m'est venue par la voie du courrier de M. le marquis des Issarts.
H nous a été impossible d'empêcher le départ de M. le duc de Richelieu. Le temps était trop court et M. le duc de Richelieu avait déjà pris congé de tout le monde. Les dépêches de ce courrier l'ont fort alarmé. Il m'est venu voir, avant -hier, et m'a conté ses peines. Il m'a dit qu'il s'était chargé de cette commission, dans l'espérance qu'elle serait agréable, et qu'il voudrait que les hussards le prissent en chemin pour qu'il n'arrivât pas chez nous. (Cela pourrait bien arriver, car l'on n'a
^) Voyez „I>ie GeheimnisBO des Bachsischen Cabinets.'* Stuttgart 1866, T. I, p. 132.
•) Vojez page 105.
108 X<B COUBBIEB DES MODES
pas pris ici de précautions pour Tempêcher.) Ne pouvant pas parer à cet envoi, j'ai fait ce que j'ai pu pour le tranquilliser et pour vous mettre à l'aise. Je lui ai dit qu'il n'y avait rien contre lui personneUement ; mais que comme c'était une ambassade solennelle^ l'on craignait les prétentions de l'ambassadeur ; et que M. de Monti nous avait si cruellement vexés que toute la cour en était encore farouche. ^^Hélas, mon Dieu!" m'a-t-il répondu, „je ne prétends rien ; je me suis chargé d'une commission honorable et que j'ai crue agréable ; je désire de plaire au roi, à M. le comte de Bruhl et à toute la cour; et voilà tout. Je ne suis chargé de rien de plus et je ne resterai que le temps qu'il faut pour amener cette princesse tant désirée, avec la dignité et les respects que je dois à Leurs Majestés et au roi, mon maître." Je lui ai dit à cela, pour me charger de l'inimitié qu'il pourrait concevoir contre des Issarts, que le roi, par bonté pour moi et par la crainte du cérémonial, avait désiré que je fusse chargé de cette commission. Â quoi il m'a répondu: ,,Mais ce qui a donné l'exclusion à M. des Issarts, vous la donne aussi. Des Issarts n'est pas né Français ; il est d'Avignon et sujet du Pape. Il faut que ce soit un Français né sujet du roi>^ On m'avait déjà donné cette raison avec celle de mes occupations militaires, qui ne sont .point des inventions; car je vous assure, entre nous, que s'ils ne m'avaient pas, ils nt sauraient où donner de la tête. Hommes, argent, rien ne leur manque, abersiewissen es nicht einzurichten i^. Outre cela, les troupes et TEtat ont une confiance en moi, qui entretient tout dans
I) Mais ils DO sayent pas s'j prendre.
ST UR rtràMD D8 M^UBIGB. 109
f espérance, et cela fait beaucoup pour le maintien intérieur de TEtat et la tranquillité de la monarchie. Vous voyez bien que je ne vous boude plus^ puisque je vous parle comme cela.
Revenons à nos moutons. M. le duc de Richelieu part dans l'intention de plaire à la cour et de tous plaire en particulier. Il ne vous tourmentera pas sur le cérémonial. Le roi de Prusse avait désiré de le voir ; il n'a pas voulu 7 aller; pour ne pas sentir le Prussien^ en vous arrivant. D veut faire sa cour; rendre la commission honorable; et amener la princesse ^ voilà tout; et tout cela ne doit ni vous effaroucher; ni vous déplaire. Les dArgenson branlent au manche, comme Ton dit. Celui des affaires étrangères est si bête que le roi en est honteux. Celui de la guerre veut faire le généralissime et n'y entend rien. Les tracasseries et les intrigues de cour Fappuient uniquement. D va à la parade partout et ne fait pas sa besogne; qui est inmiense ; moyennant quoi; tout va au diable; les affaires ne s'expédient pas; il est noyé par les affaires et ne peut plus se mettre au courant; il est haï; ses bureaux ne le secondent pas; et il se noie dans ses crachats. Cela me fait rire quelquefois (hé bieu; me direz -vous encore que je ne vous* aime pas?).
Le roi; qui est sage et qui a plus de judiciaire qu'eux touS; le voit; et ne sait quel parti prendre; car nous avons de la gloire. Pour moi, qui n'ai pour toute arme que le bouclier de la vérité. Ton me craint, le roi m'aime, et le public espère en moi.
Voilà; mon cher comtC; un tableau de ce pays -ci. Il est impossible que cela dure. Je ne veux point me fourrer dans la mêlée car mon poste est bon et honorable ;
110 liX COURBIBR DBS MODES
je ne le quitterai pas. Von commence à soupçonner ici Messieurs éPArgenson de ne pas vouloir sincèrement la paix, Cesi un pétard. Si Ton y met le feu, ils sauteront: car tout le royaume la veut, le roi, la cour et le clergé. Tous sont persuadés que je la désire; et cela est vrai. Mais f ai beau fairh, si ces Messieurs font naître des incidents, je ne puis rien. J'ai tâté le marquis sur ce que vous m'avez écrit en dernier lieu i). H est éloigné (Tentendre^) à rien qui vient de la part de la cour de Vienne, et dit des choses là- dessus fort étranges. Les deux frères paraissent toujours être brouillés^ mais Ton commence à croire qu'ils s'entendent D faudra voir ce que tout ceci deviendra. Ce qu'il y a de certain est, que nous pouvons faire la guerre encore longtemps, et que les autres s^en lasseront plus tôt que nous; mais, en même temps, le roi et la France désirent la paix; le roi; parce qu'il ne songe pas à s'agrandir, et le royaume ; pour être tranquille et jouir des délices de la vie.
Brûlez cette lettre, je vous en conjure, en présence du roi; je veux avoir un témoin comme lui. Vous voyez bien ijue mon attachement pour lui me fait sortir un peu des bornes de mon devoir 3).
Friesen plaît extrêmement ici; je crois que l'on lui donnerait volontiers le grade de brigadier. J'ai répondu à cela qu'il avait un régiment en Saxe et qu'il ne quitterait pas le service.
^) Yoyes la lettre de Bnihl, du 8 novembre, page 87.
*) C. à d.: Il fait la sourde oreiUe dès qu'on lui parle de Vienne,
*) Nons reproduisons cette pièce d'après la copie anthentique que Bmhl en ayaît gardée, après avoir brûlé la lettre antographe de Manrice.
ET LE pAtABD DB MaURICB. 111
L'on m'a répondu^ que cela n'était pas incompatible^ que les Suédois servaient bien en ÏVance et en Suède en même temps^ et que ce pouvait être la même chose pour la SaxC; tant que le roi de Pologne voudrait bien le permettre; sauf à le rappeler lorsqu'il le jugerait à propos. Réponse à cet article^ je vous prie ! i) Adieu. Je finirai cette trop longue lettre sans cérémonie. J'espère qu'elle vous plaira^ au moins autant qu'une où il y en aurait.
M. DE Saxe.
La lettre que Maurice* écrivît le même jour au roi de Pologne est inédite, et se réfère à celle qu'on vient de lire:
A PakiS; le 10 de Décembre 1746.
SmE,
J'écris une lettre très -ample à M. le comte de Bruhl, sur l'afiFaire dont Votre Majesté m'a fait la grâce de m'écrire, le 26 du mois passée). Comme nous allons toujours fort vite en besogne en France (c'est l'allure); aussi nous envoyons très-vite nos ambassadeurs, surtout lorsqu'il est question d'amener une princesse charmante que tout bon Français, à l'imitation de notre dauphin, désire extrêmement voir arriver bientôt; cela a fait que le départ de M. le duc de Richelieu a été pré-
1) On obtempéra au voeu da marécbal; le comte Auguste - Henri de Friesen (que les Français appellent Frise, en supprimant deux lettres de son nom) entra an service de France, tout en conservant son gprade dans l'armée saxonne. Veyes PAppendice.
*) La minute ne s'est pas retrouvée. Il s'agissait évidemment, dans la
lettre d'Auguste III, de la mission de Richelieu.
112 Lb OOnBBISR DBS KODEB
cipité, et, lorsque j'ai reçu la lettre de Votre Majesté, il avait déjà pris congé du roi et de toute la cour. Ainsi ce voyage ne pouvait pas être changé, sans causer un esclandre désagréable au roi et à toute la France, car ici tout prend part à la chose.
Au demeurant. Votre Majesté ne trouvera pas en M. de Richelieu un homme pointilleux sur le cérémonial. Son séjour sera très-court à la cour de Votre Majesté, et il ne désire que de revenir bientôt et d'amener sa princesse. J'aurais donné toute chose pour être chargé d'une commission qui, outre qu'elle m'aurait été glorieuse, m'aurait procuré le bonheur de baiser la main à Votre Majesté, chose que je désire extrêmement. Pour ma propre satisfaction, je supplie Votre Majesté d'en être persuadée, ainsi que du très-profond respect avec lequel je serai toute ma vie. Sire, de Votre Majesté le plus humble, le plus obéissant et le plus fidèle serviteur et sujet
M. DB Saxe*
Ces lettres, dont Tune avait paru si compromettante à Maurice, qu'il exigea qu'elle fût brûlée en présence du roi, ne purent être confiées ni au duc de Richelieu, ni à un courrier de cabinet ordinaire. Maurice en chargea un grand seigneur saxon qui se trouvait en ce moment à Paris et sur le point de retourner en Saxe, le comte Jean- Frédéric Vitzthum d'Eckstaedt, colonel des gardes -ducorps ^). Loss profita de cette occasion pour transmettre
^) Quoique parti un jour plus tard que BicbeUeu, Vitzthum devança le duc et arriva à Dresde six jours avant lui, le 19 décembre 1746.
ST LB pirrÀJiD DE Maurics. 113
à sa pour^ non seulement les explications que Bruhl lui avait demandées au sujet du contrat de mariage, mais aussi une pièce du plus haut intérêt pour la Saxe, le mémoire, secret de M. Durand d'Aubigny dont nous avons déjà parlé.
Nous passons sous silence les explications qui portaient sur des points de détail, sur le douaire de la dauphine par exemple, fixé, selon l'usage de la cour de France, à vingt mille écus d'or sol^); antique monnaie, sur la valeur de laquelle ni les banquiers de Dresde, ni les dictionnaires que. Ton avait consultés, n'avaient pu éclairer la chancellerie du comte de Bruhl. Loss eut le bon esprit de couper court à tous les embarras que la pédanterie tudesque allait faire naître, en se servant habilement du parlement comme d'un épouvantail. „Tenons-nous «à l'usage — dit-il — ; si nous allions faire des difficultés et demander des innovations, le parlement pourrait bien être tenté de refuser l'enregistrement du contrat."
Ce qui était plus important que ces minuties, c'était la question que d'Aubigny avait traitée dans son mémoire secrètement concerté avec Loss et présenté au roi de France: „ Quels avantages la France peut- elle se promettre d'un mariage entre Monseigneur le dauphin et la princesse royale Josèphe de Saxe?'' .L'auteur avait pris à tâche de combattre la politique du marquis
1) 160,000 livres d'après la dépêche de Loss.
114 Lb OOtTBSDBB DS8 M0D88
d'Argeïison , en prouvant que la Saxe était à même de rendre à la France, en ce moment, des services réels, plus que la Prusse, dont Talliance platonique aurait été cultivée trop exclusivement jusqu'alors. D'Aubigny eut le courage de mettre les points sur les i. Nous ne citons que le spécimen que voici:
.... „ C'est la politique, à défaut de la force, qui préside toujours à la conduite d'un prince qui veut s'agrandir. Cette politique n'est que trop souvent nécessitée, par les conjonctures, de prendre des routes qui ne sont pas toujours vraies, parce que, quand on ne consulte et qu'on n'écoute que son intérêt, on y saerifie ordinairement celui d'autrui. Cette maxime est assez familière aux souverains ambitieux; l'expérience nous apprend qu'ils ne se rendent puissants et redoutables qu'en la suivant La marche du roi de Prusse a été mesurée sur elle. On n'en donnera d'autres preuves que le traité de Breslau, la convention de Hanovre et le traité de Dresde.
L'on ne parle pas ici de ces projets vastes et critiques, pour ses alliés, trouvés dans les papiers qui lui furent enlevés à Sor, projets qui marquent qu'une âme conmie la sienne, toujours occupée des plus grands objets, tels que d'agrandir, d'accréditer ou de maintenir sa puissance, y rapporte tout sans ménagement ni scrupule." ....
Il va* sans dire que Loss recommanda à Bruhl le plus profond secret, „puisque," disait-il, „rauteur du mémoire serait perdu, si Ton pouvait soupçonner que
ST U rtîAMD DS IfAUUCI. 115
le ministre de Saxe se doutât de l'existence d'un pareQ écrit."
Nous n'avons pas à justifier la conduite de M. Durand d'Aubigny; mais nous signalons ce symptôme de l'anarchie qui régnait alors, en France, dans les hautes régions du pouvoir. La politique du ministre dirigeant ne fat pas toujours celle de Louis XV; on le'sait; et on ne s'étonnera pas de voir un secrétaire de légation profiter de son congé, pour concerter avec un diplomate étranger et présenter au roi un mémoire en opposition directe avec le système du secrétaire d'Etat pour les affaires étrangères. M. Durand d'Aubigny fut enrôlé plus tard dans la diplomatie secrète du roi; et ce mémoire appela peut-être l'attention de ce prince sur ce jeune ambitieux dont il se servit plus tard.
Cependant, ce n'est pas sur un employé subalterne que Maurice comptait pour mettre le feu au pétard dont il avait parlé à Bruhl.
Le maréchal disposait de moyens bien autrement puissants, pour se débarrasser d'un secrétaire d'Etat, qui ne voulait pas comprendre que la volonté de Maurice était, pour le moment, la loi du royaume. Les lettres du maréchal nous ont prouvé, qu'il avait la conscience de sa puissance, qu'il savait combien on avait besoin de lui. Mais il connaissait trop bien son terrain^ pour laisser entrevoir aux courtisans, ce qu'il confiait
à son frère, dans des missives destinées aux flammes.
116 Lb OOUIIBIER DBS MODBB
Se posant en victime, et préparant, par une fausse sortie, une entrée triomphale^ il disait aux désoeuvrés et aux curieux :
„Le roi me parle, il est vrai, mais il ne me parle pas plus qu'à TAssematte (gentilhomme de la vénerie). Si j'étais actuellement dans la même situation où je me trouvais il y a sept ou huit ans, c'est-à-dire simple courtisan, je n'aurais pas sujet de me plaindre; mais, puisqu'il faut parler de soi, si l'on veut examiner ce que j'ai fait depuis la prise de Prague, je crois qu'on pourra dire que j'ai ranimé le courage et la valeur des troupes françaises qui paraissaient un peu endormies. Qu'on les examine à Dettingen et à Fontenoy, et l'on verra si le même esprit règne dans l'armée; c'est peut-être pour me flatter qu'elles prétendent être invincibles quand je suis à leur tête, mais, au moins, les ennemis du roi craignentils d'être battus lorsque je commande une armée vis-à-vis d'eux. Je sais le respect qui est dû aux princes de la maison de France, et je ne m'en écarterai jamais; que le roi les déclare tous généralissimes de ses armées au berceau, je n'ai rien à dire, mais que M. le prince de Conti ait acquis ce titre comme une récompense de services, je crois avoir droit de me plaindre. Après cela, j'aime le roi, et je dois exécuter ses ordres; quand il voudra que je marche, il faudra bien marcher; mais, dans le fond, qu'ai-je à espérer? J'ai plus de bien qu'il ne m'en faut, j'ai tous les honneurs que je peux désirer; si les affaires
BT Ll PÉTARD DE MaUBTCB. 117
d'Etat devenaient pressantes à un certain point, je crois pouvoir dire qu'on aurait recours à moi. Je souhaite que cette situation malheureuse n'arrive jamais, et qu'on veuille bien me laisser jouir d'un repos dont ma santé a besoin. Je n'ai qu'à perdre; un événement malheureux flétrit les lauriers. On prétend m'àvoir obligation du mariage de M. le dauphin, cela n'est pas juste; le roi l'a fait parce que cela lui a convenu, je n'y ai point de mérite" *).
Tout en s'armant ainsi d'une fine bonhomie, pour éconduire les jaloux et les curieux, Maurice, à la veille de s'éclipser pour une quinzaine de jours, n'oubliait pas son pétard. 11 soignait M* de Pompadour; il employait les frères Paris, comme on l'a vu; mais, il tenait en réserve, pour le coup décisif qu'il méditait, un ami plus capable d'exercer une influence directe sur le roi. C'était l'ennemi juré des frères d'Argenson, le vieux maréchal de Noailles, celui qui avait protégé Maurice, tant que le jeune étranger avait eu besoin d'un protecteur; celui qui l'aimait plus que ses enfants^) et qui avait donné à son élève, passé maître, une preuve de cette amitié plus que paternelle, en faisant, sous ses ordres, comme volontaire, la campagne de 1745, cou-
1) Mémoires dn dno de Lnjnes, T. Vm, p. 26 — 28: ,J)u jeudi 8 (décembre 1746) VerêaUlês, M. le maréchal de Saxe part ces jours -ci pour aller passer ane quinzaine de jours à Chambord."
*) Lettre de Maurice à Aug^uste III, du 27 octobre. Vojes pag. 63.
118 Ll COnBBIBB DEB MODES
ronnée par la journée de Fontenoy. Maurice *eut recours à cet excellent ami; il lui communiqua ses idées, ses vues et ses désirs. Noaîlles n'était plus le factotum de LouisXV, nous l'avons dit; mais le roi aimait à consulter sa vieille expérience sur les affaires d'Italie , et sur les questions de famille qui compliquaient, en ce moment, les relations politiques avec l'Espagne.
Il y avait trois mois environ que le vieux maréchal avait écrit au roi, pour le supplier de ne pas fléchir en Italie, et d'y continuer la guerre contre l'Autriche, lorsque Maurice, à la veille de partir pour Chambord, vint lui demander de le débarrasser du marquis d'Argenson. L'insuffisance de ce ministre était manifeste. Tout en blâmant, en principe, la politique qui avait entraîné la France dans la guerre de 1 7 4 1 , l'auteur des Considérations sur le gouvernement de France, avait eu le sort des doctrinaires : arrivé au pouvoir, il n'avait jamais su se tirer d'aflfaires, ni comprendre qu'il était temps de sortir des ornières d'une diplomatie surannée. Il s'inspirait encore, en 1747, des idées du cardinal de Richelieu, et voyait toujours dans l'Autriche, qui depuis sept ans ne luttait que pour son existence, la rivale formidable du grand cardinal. Le marquis d'Argenson, même après la paix de Dresde, n'avait pas osé, de peur d'offenser la Prusse, prêter la main à un rapprochement avec l'Autriche. Il pensait ^^que la position où se trouvait le roi de Prusse y et les liaisons que la France
iT Li f6tard de Maurice. 119
comerverait avec lui, pouvaient devenir plus utiles à la France, et à la liberté germanique, que ne V avait été t alliance de Gustave Adolphe et de ceux qui avaient le plus réprimé la tyrannie autrichienne/' Il se flattait que le roi de Prusse, par „ l'influence qu'il possédait en Allemagne, pourrait procurer à la paix générale les mêmes avantages à la France, qu'on avait retirés du traité de Westphalie'' *).
Dans le système qu'il s'était fait, d'Argenson oubliait, (Jue, comme il le dit lui-même, „ce prince égoïste s'inquiétait plus de son propre agrandissement que de sa patrie allemande, qui lui était fort indifférente ''^)\ d'Argenson -ne voyait pas que la France et l'Espagne étaient épuisées et demandaient la paix; que les coquetteries avec la Prusse étaient hors de saison ; qu'il fallait oublier, enfin, d'anciennes rancunes et s'entendre avec l'Autriche, quand ce n'eût été que pour éviter que l'Angleterre — ce qui arriva en«e£Fet — fut la seule à recueillir les fruits de cette loQgue guerre. En vain Maurice avait- . il essayé, d'ouvrir les yeux au marquis d'Argenson. Un dernier efFort de Loss échoua, le 14 décembre. Le ministre des affaires étrangères ne se laissa arracher que des propositions vagues et insuffisantes. Maurice, que Loss mit au fait de tout ce qui s'était passé dans cette entrevue, haussa les épaules; sa patience était épuisée:
i) D'Argenson, Mémoires. T. m, p. 92. *) D'Aigenson, Mémoires. T. m, p. 112.
120 Lb OODBBIBR DBS M0DB8
„ puisque d'Argenson ne veut pas entrer dans nos vues, on se passejra de lui," se dit -il, „il s'agit de faire comprendre aux Autrichiens que s'ils veulent la paix, comme moi, il n'y a pas de temps à perdre; voilà l'essentiel"; et; se tournant vers Loss, il ajouta:
„ Ecrivez confidentiellement à Bruhl, q^^il est temps de songer sérieusement à la paix , si la cour de Vienne la désire sincèrement; que le parti est pris d'attaquer la Hollande, au printemps, si la paix ne se fait pas cet hiver; que la diversion des Autrichiens et des Piémontais en Provence ne diminue pas d'un seul homme les forces du roi très-chrétien dans les Pays-Bas ; que, par conséquent; j'y aurai toujours la supériorité, malgré les troupes que l'Angleterre pourrait envoyer au secours des Hollandais ; le grand objet de la France étant de réduire ces derniers par une vigoureuse attaque à la nécessité de venir à jubé^'i).
Cet avis au lecteur parvint à Bruhl, le 26 décembre, le lendemain de l'arrivée de Richelieu à Dresde. Maurice avait été très -franc avec Loss, on le voit; cependant il n'avait pas pu, „san$ sortir entièrement des hornés de son devoir,'' l'initier à un secret d'Etat qu'il partageait seul avec le maréchal de Noailles. Or, ce fut ce même jour, le 15 décembre, que Noailles, dans un mémoire présenté à Louis XV, demanda en toutes lettres
>) Apostille secrète à la dépêche du comte Loss, en date de Paris, le 15 décembre 1746.
ST LE pAtABD DI MàUHICB. 121
le renvoi immédiat du marquis d'Argenson, motivant cette demande sur des arguments que Bruhl^ dans ses lettres du 8 et du 16 novembre, avait développés au maréchal de Saxe, savoir: que \àfaux système des frères d'Argenson empêchait un rapprochement entre Versailles et Vienne, et que ce rapprochement était la condition sine quâ non pour le rétablissement de la paix.
Après avoir expliqué au roi que la mort de Charles Vil dégageait la France et lui permettait de retirer son épingle du jeu, Noailles continuait en ces termes :
„Tout devait donc alors déterminer à se tourner du côté de la cour de Vienne et à renoncer à ridée d'anéantir la maison (Autriche, projet également tfyuste et chimérique
Les liaisons avec le roi de Prusse n'empêchaient point qu'on ne pût traiter avec la cour de Vienne
Jamais circonstance ne fut plus favorable, La reine de Hongrie désirait passionnément l'élection du grand-duc. Elle aurait tout fait pour s'en assurer. Il n'y avait que deux partis à prendre, y concourir ou s'y opposer.
Le seul parti juste et raisonnable était de consentir à ce qv^on ne pouvait empêcher de droit, ni de fait. De droit, la France n'en ayant aucun pour s'opposer à l'élection d'un empereur et pour gêner la liberté du corps germanique. De fait, faute de moyens d'influence dans les cours de l'empire et d'une armée assez puissante en AUemagne. L'expérience ne l'a que trop prouvé.
Je n'ai point. Sire, à me reprocher de n'avoir pas fait, dans le temps, les représentations nécessaires ; mais
122 Lb OOUBBIER DBS MODM
OU était ^1 fortement buté contre toute idée de conciliation avec la cour de Vienne qu'on se bâta de faire confidence sur le champ à M. de Stainville >) et à M. Gros8 2).que Votre Majesté s'opposerait à l'élection du grand -duc, et qu'elle j emploierait jusqu'à son (lernier soldat. Ce sont les termes dont on se servit, et qui ne me sont jamais sortis de la mémoire. On écrivit dans le même esprit à tous vos ministres dans les cours étrangères ; on voulut, Sire, embarquer Votre Mqfesté avant qu'elle eût eu le loisir de peser toute fimportance dun parti qui pouvait avoir de si grandes conséquences. Une pareille déclaration, inutile dans tous les cas, ne pouvait que produire de mauvais effets. Qu'il me soit permis de dire, Sire, que n'ayant point réussi, comme on devait le prévoir, on a compris bien légèrement la véritable gloire ^e Votre Majesté et que Von ne pouvait rien faire déplus contraire aux règles de la prudence et de la saine politique.
Un faux système a été la cause de toutes ces erreurs. Au lieu d'agir avec l'impartialité qu'exigent le service du maître et le bien de l'État, des conseils particuliers et intéressés ont prévalu sur Tesprit du ministre; il s'est laissé dominer par des sentiments étrangers qui ont formé en lui des antipathies sans raison et totalement déplacées, Cest ce qui lui a fait rejeter toutes ouvertures de paix avec la cour de Vienne faites avant, dans les cours, et depuis, f élection de f empereur " »).
1) Ministre dn grand -dnc de Toscane, François de Lorraine, époux de Marie -Thérèse, élu empereur d'Allemagne, le 13 septembre 1746.
•) Ministre de Sussie.
*) Bousset, Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles. T. U, p. 252—276.
■T IM PÉTABD DB HàUWC». 123
n suffit de rapprocher les lettres de Maurice et celles de Bruhl de cet extrait, pour deviner Fauteur de ce mémoire, signé en vérité par Noailles, mais évidemment dicté, ou du moins inspiré, par Maurice. On y retrouve les idées et jusqu'aux expressions de la correspondance que Ton vient de lire. Un ministre français eût-il, en écrivant au roi de France, taxé de faux système la politique officielle de ce prince, sans avoir la lettre de Bruhl sous les yeux?
Maurice ayant mis ainsi le feu à son pétard, alla en attendre Teffet à Chambord, „Au revoir en quinze jours,^^ dit-il à Loss, en le quittant, le 15 décembre, „et peut-être plus tôt, si les circonstances l'exigent.^^