NOCES ET FESTINS
„LE PÉTARD A SAUTÉI"
Janvier et Février.
jLvevenu à Dresde avec le roi et la rein^e de Pologne, le 17 décembre 1746, Bruhl y reçut, le 19, les importantes lettres et dépêches, dont Maurice et Loss avaient chargé le comte Vitzthum. Le premier ministre en accusa réception, le 20, et informa Loss, le 22, de l'arrivée de Marie -Josèphe qui, voyageant avec sa soeur, avait quitté Varsovie quelques jours après ses parents.
„Rien n'empêchera donc," conclut Bruhl, „que la future dauphine soit rendue à Strasbourg avant la fin de jarivier ou le 1*', ou le 2 février au plus tard."
Loss, nommé ambassadeur extraordinaire, reçut par le même courrier, ses nouvelles lettres de créance; son brevet de ministre de cabinet, et les insignes de Tordre de l'aigle blanc, distinction que Maurice, comme nous savons, avait hautement approuvée d'avance.
Auguste III décora le marquis des Issarts du même ordre et fit remettre au marquia d'Argenson un beau service en porcelaine de Saxe. Le marquis n'oublie pas, dans ses mémoires, de parler de ce cadeau qui fut la
128 Noces bt festins.
réponse à la galanterie que Louis XV avait faite au comte de Bruhl, en lui envoyant de magnifiques Grobelins *).
Ces politesses échangées, on se préparaît à Dresde à recevoir le duc de Richelieu avec tous les honneurs dûs à son rang.
Des Issarts, un peu contrarié d'abord d'avoir été relégué au second plan, avait pris son parti. Il ne manqua cependant pas de relever, dans un billet adressé au comte Bruhl, „ que le roi de France, n'aylant pas jugé suffisant son caractère d'ambassadeur et sa charge de chef de la noblesse de Provence, pour lui laisser seul l'honneur de la représentation, avait choisi le seigneur le plus distingué et le plus décoré de son royaume pour une occasion aussi auguste.^^
Loss avait fait des insinuations semblables, dans les termes suivants: f
Les politesses que Ton fera au duc de Richelieu feront beaucoup d'impression sur son esprit; il a de la vanité; en le flattant et en applaudissant à ses magnificences, on le gagne aisément puisqu'il se pique de passer pour un des plus magnifiques seigneurs du royaume. Outre cela il est grand et fin courtisan . . . .'^«).
^) Ces tapisseries, que Bruhl céda à son maître, représentent les douze mois d'après les dessins de maîtres Néerlandais. Betrouyés il 7 a quelques années dans le garde-meuble du château de Dresde, ces magnifiques Gobelins décorent en ce moment la salle à manger de S. M. le roi de Saxe.
•} Dépêche du !•' décembre 1746.
„Lb pétard a sauté!" 129
On n'oublia pas ces bons conseils à Dresde, et, rassuré, quant à l'étiquette, par les lettres de Maurice, on finit par attendre avec impatience Tambassadeur français. Sachant que Richelieu avait quitté Paris le 9 , la cour de Dresde, où il était annoncé pour le 20, commençait déjà à s'inquiéter; on craignait que les hussards ne lui eussent joué un mauvais tour, malgré le soin qu'avait pris Loss de lui procurer des passe -ports et des sauf- conduits autrichiens. Le duc arriva cependant sain et sauf, le 25 au soir, et on l'installa, avec sa nombreuse suite, dans un palais du roi^). Les mauvaises routes seules avaient ralenti son voyage.
Le favori de Louis XV réservait au premier-ministre de Saxe une agréable surprise:
„ J'ai une double mission," <ïït Richelieu au comte de Bruhl, le lendemain de son arrivée ; „la mission ostensible d'amener la dauphine, et la mission secrète de vous déclarer que nous songeons sérieusement aux moyens de mettre fin à la présente guerre; le roi de France, mu par une confiance sans bornes dans la droiture et dans l'équité du roi de Pologne, désirerait que Sa Majesté voulût se charger d'amener, par ses bons offices, un arrangement direct entre les cours de France et d'Autriche."
^) Ce palaÎB, qui n'existe plus, se tronyait snr le même emplacement qne celui dans lequel les chambrée saxonnes tiennent aujourd'hui leurs séances.
130 Noces et pbstinb.
La matière fut „ amplement épluchée," comme dit Bruhl. „Le roi," répondit ce ministre, „se chargera volontiers de la médiation, pourvu que Sa Majesté très -chrétienne veuille bien nous faire savoir son dernier mot Nous n'abuserons pas de cette confidence, mais nous nous en servirons, à Vienne, sans dire que c'est de vous que viennent les ouvertures. Nous les représenterons, au contraire, comme venant de nous, comme un plan d'accommodement que, dans l'intérêt de l'Europe, la Saxe proposerait, afin d'amener une explication, jusqu'ici impossible, personne ne voulant parler le premier.''
Richelieu goûta fort l'idée; il promit de demander des instructions plus précises, c'est-à-dire le dernier mot de la France, et exprima la plus grande satisfaction des bonnes dispositions dans lesquelles il avait trouvé la cour de Saxe, Le lendemain, le 27 décembre, jour laborieux pour les ambassadeurs de France à Dresde et pour la chancellerie du comte Bruhl, Richelieu expédia son premier courrier qui arriva à Paris le 3 janvier 1747. Bruhl en profita pour informer Loss de l'entretien de la veille, le» chargeant d'appuyer Richelieu et d'insinuer qu'au reçu des instructions demandées par le duc, la cour de Saxe inviterait l'Autriche à envoyer, à son tour, un négociateur à Dresde.
Bruhl communiqua la minute de cette dépêche au duc, avec ce billet:
Le pétard a BAirrfî!" 131
Monsieur^ étant convenu avec Votre Excellence que je lui communiquerais ce que j'allais écrire à M. le comte de Loss^ au sujet de notre entretien d'hier au soir, j'ai rhonneur d'en joindre l'ébauche, vous priant, Monsieur, de me faire savoir si vous en êtes content, ou ce que
Votre Excellence souhaiterait d'y voir changé
Bruhl.
Nous ne transcrivons pas la dépêche saxonne; Ten-
tretien du 26 a été résumé plus clairement dans la lettre
olographe que Richelieu adressa à Bnihl*, et que nous
reproduisons:
(Dresde), le 27 décembre 1746 *).
MOKSIETTB,
Je viens de lire avec grand plaisir le projet de dépêche que Votre Excellence veut bien écrire à M. le comte de Loss, sur la conversation que nous avons eue hier au soir ensemble, qui renferme parfaitement l'esprit de tout ce que nous avons dit; j'avoue cependant à Votre Excellence que l'on pourrait inférer des termes de sa dépêche, que je lui ai proposé formellement une médiation.
Je dois observer à Votre Excellence que je lui ai expliqué seulement les sentiments du Roi, mon maître, avec toute la force dont j'étais capable, aussi bien que la confiance que ma cour a dans la personne de Sa Majesté Polonaise et de Votre Excellence, et combien le Roi, mon maître, serait aise de la voir croître dé jour en jour et confirmée par des effets solides.
1) Yojez Pannexe Ko. IV, denx lettres du dnc de Bichelien aa comte de Bruhl, sur le même sujet.
132 Noces KT FRSTIHB.
Ces sentiments du Roi, mon maître, que je connais parfaitement, et que je suis chargé de vous rendre, ne me permettent pas de douter de la sensibilité que le Roi aura en voyant les dispositions où est Sa Majesté Polonaise de seconder ses intentions pacifiques, et me fait espérer que la manière dont Votre Excellence a proposé de savoir secrètement et dans la plus grande confiance, les dernières volontés de notre ODur et de celle de Vienne, ' pour se servir de son crédit dans l'une et l'autre cour pour les rapprocher et parvenir à leur reconciliation commune, sera bien agréable et aura même les plus heureuses suites, et que l'on prendra en même temps les mesures nécessaires pour continuer la négociation, à Paris et ici, et empêcher que la cour de Vienne ne puisse abuser des bonnes intentions de Sa Majesté Polofiaise, pour détruire l'ouvragé de la paix, au lieu de l'avancer, tous les termes et toutes les démarches étant d'une délicatesse où la confiance dans Sa Majesté Polonaise et Votre Excellence peut seule rassurer. Je supplie Votre Excellence de me pardonner cette observation sur la dépêche dont elle m'envoie copie. J'attendrai) pour faire partir mon courrier, le paquet dont elle me fait l'honneur de me parler, avec la dépêche, comme j'espère qu'elle voudra bien la faire, et je la supplie de me croire avec les sentiments les plus distingués. Monsieur, de Votre Excellence le très -humble et très -obéissant serviteur
le duc de Richelieu.
Ce billet fut annexé à l'expédition du comte de ^ Bruhl. On était encore à la préparer, lorsqu'on apporta au premier ministre les dépêches de Loss du
„Ls PÉTABD A 8AUTÉI** 133
1 5, rendant compte de l'entretien que ce diplomate avait eu avec d'Argenson le 14 décembre^), Bruhl en prit connaissance^ et ajouta à sa dépêche^ approuvée et amendée par Richelieu, le post-scriptum suivant 2):
Quoique les dépêches de Votre ExceUence des 14 et 15, arrivées par l'ordinaire d'hier, mais dont je n'ai vu le déchifirement que ce matin, contiennent déjà une sorte d'explication de la France, je n'ai cependant rien votdu changer à mon autre apostille, concernant l'entretien que j'eus hier au soir avec M. le duc de Richelieu, vu que, comme c'est lui-même qui j a donné lieu, je crois devoir laisser aller cette négociation comme il l'a entamée, dans l'espérance que cela pourra peut-être conduire à une explication plus particulière. En attendant, je ferai aussi l'usage convenable à la cour de Vienne, de ce que Votre Excellence m'a mandé des insinuations que le marquis d'Argenson vous a faites.
Voici, du reste, une réponse au comte de Saxe. N'ayant point de chifiBre avec. lui, ou, si même j'en avais, cette manière de correspondre pouvant donner lieu . à toute sorte de soupçons, j'ai cru le plus expédient de vous envoyer, comme je fais, ma réponse dans une feuille chiffrée, laissant aux soins de Votre Excellence de quelle manière Elle pourra lui communiquer, en toute sûreté, le contenu, qui servira en même temps d'information pour la propre direction de Votre Excellence*
*) Voyez page 119.
^) Tost'Scriptum secundum k S. E. le comte de Lobs à Paris, en date de Dreffde, 27 décembre 1746»
1 34 NOOBS ET FBSTmS.
Nous ne pouvons nous dispenser de transcrire également cette feuille toute en chiffres , devant servir de réponse à la dernière lettre du comte de Saxe, du 10 décembre ^) , feuille non signée qui renferme évidemment la pensée intime du comte de Bruhl :
Me voici entièrement rassuré sur les inquiétudes que Votre Excellence m'avait données de son amitié. Elle n'aurait pu me donner une marque plus convaincante de sa bienveillance^ de sa bonté et de sa confiance^ qu'en m'honorant de sa lettre du 10 d. c, que M. de Vicedom*) m'a apportée et dont la lecture a donné une satisfaction infinie au Roi qui m'a ordonné de vous remercier, Monseigneur, de la peine que Votre Excellence a prise de tracer un tableau si exact de la vraie situation des affaires en France. Elle est assez fâcheuse (cette situation), pour nous qui souhaiterions la paix et qu'on vît plus clair sur le sujet du roi de Prusse.
Je ne saurais que fort applaudir à la sage conduite que Votre Excellence tient dans le degré de gloire et de confiance qu'Elle s'est acquises ; seulement souhaiteraisje que, comme Votre Excellence compare la négociation d'un accommodement à un pétard, Elle voulût le charger et l'allumer, pendant que je tâcherais de Lui procurer tout le canevas nécessaire à l'obtien du but dont il s'agit, pourvu que Votre Excellence pût me dire à quoi les désirs de la France se borneraient. L'ouverture que M. le marquis d'Argenson a faite en dernier lieu à M. le
1) Voyez page 107.
*) A cette époque, les comtes Vitzthum signaient encore, en français : Vicedom,
„Lb pétard à SAnTÉM* 135
comte de Loss est encore trop vague ^ et le traité de Dresde, qu'on veut mêler dans cette négociation; n'y est aucunement nécessaire. Nous ferons cependant usage de ces .ouvertures à la cour de Vienne, pour frayer toujours, peu à peu, le chemin à des explications ultérieures. Ce qui abrégerait infiniment cette importante et délicate négociation, serait que le roi très-chrétien, en nous faisant confidence de son dernier mot, relativement à un accommodement, autorisât en même temps soit le marquis des Issarts, soit tel autre qu'on voudrait choisir à cet eflFet et qui fût ici, à pouvoir d'abord conclure avec un plénipotentiaire autrichien ; supposé, comme nous l'espérons, que la France fût modérée, qu'elle laissât le roi de Prusse hors du jeu, et que nous pussions accorder les deux partis.
Je remercie d'ailleurs très -humblement Votre Excellence de la manière dont Elle a su désabuser M. le duc de Richelieu sur le soupçon qu'il avait conçu, comme si nous avions personnellement quelque chose contre son envoi. Aussi me flatté -je qu'il en est actuellement entièrement guéri et qu'il est content de sa réception et de son traitement ici. Toujours l'est -il infiniment, comme tous ceux de sa suite, de la princesse, future dauphine, qu'ils trouvent tous plus jolie et plus spirituelle qu'ils ne l'ont attendu.
.Pour ce qui est enfin de M. le comte de Friesen, le roi consent qu'il soit employé en France, suivant que Votre Excellence l& trouvera convenable, sans qu'il sorte pour cela du service de Saxe et Sa Majesté se réserve de l'y appeler toutes les fois qu'Elle le trouvera à propos • . .
A Dresde, ce 27 décembre 1746.