LA LUNE ROUSSE, PUIS LA LUNE DE MIEL
JLie mariage était conclu ; mais la lune de miel se fit attendre. Le dauphin et la dauphine débutèrent par la lune rousse. Les premières années de leur union ne furent guère heureuses. Maurice passa ces années -là en Flandre, loin de la cour où il ne fit que de rares apparitions. Préoccupé qu'il était, du commandement' de son armée d'abord, puis, du gouvernement des provinces conquises, le maréchal n'eut guère le loisir d'approfondir les secrets du jeune ménage. En défendant de son épée et de son génie le sol et les intérêts de sa patrie adoptive, Maurice était heureux de penser qu'il travaillait désormais pour la fille de son frère et pour les enfants qu'elle ne tarderait pas à donner à la France, n était disposé à voir tout en rose ; et, en fin de compte, il eut raison. Quand, après la paix, il revint finir sa carrière à Chambord, les brumes du inatin s'étaient dissipées et ne troublaient plus le bonheur des jeunes époux. Le tendre intérêt que Maurice ne cessa jusqu'à la fin de ses jours de vouer à sa divine princesse, à ssl petite dauphine, ne se démentit jamais. Ni la guerre, ni la
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paix, ni la France, ni TEurope ne purent le distraire de cette sollicitude paternelle. On le comprend; la figure gracieuse et sympathique de Marie - Josèphe exerce aujourd'hui encore, cent ans après sa mort, un charme irrésistible sur ceux même qui ne la connaissent que par ses lettres et par les pastels de La Tour. Sans vouloir raconter Thistoire de sa vie, nous n'avons pu nous refuser de glaner quelque peu dans nos dossiers, dans l'espoir d'y recueillir quelques traits oubliés de ce qu'elle appelait son pèlerinage ici -bas.
Louis XV et le dauphin s'acquittèrent le jour même et le lendemain de la noce du devoir d'annoncer le mariage au roi et à la reine de Pologne.
Le roi de France écrivit à Auguste III :
Monsieur mon frère, La satisfaction avec laquelle je m'occupe depuis longtemps du mariage de mon fils le Dauphin, avec la Princesse, fille de Votre Majesté, ne pouvait être augmentée, que par le plaisir que j'ai de le voir accompli. Il a été célébré aujourd'hui : je suis assuré que cette nouvelle causera autant de joie à Votre Majesté, que j'en ai a lui en faire part. Les qualités que j'ai déjà eu occasion de reconnaître dans la Dauphine, ma fille, étant très- capables de fortifier Tamitié qu'elle m'a inspirée, Votre Majesté doit être persuadée du désir que j'aurai toujours de contribuer au bonheur de cette Princesse; je souhaite que Votre Majesté le soit également du plaisir avec lequel je profite de cette occasion, pour lui donner une nouvelle assurance de l'amitié que
PUIS LA LUXB DK UIKL. 179
j'ai pour elle. Je stub^ Monsieur mon frère^ de Votre .Majesté bon frère
A Versailles^ le 9 février 1747. Loxns..
Le dauphin envoya à son beau -père le billet olographe que voici :
Monsieur^
Je ne puis trop souhaiter que Votre Majesté soit parfaitement convaincuo de mes sentiments pour elle. Ainsi ma satisfaction dans mon mariage avec la Princesse, fille de Votre Majesté, s'augmente infiniment par la considération que dorénavant j'aurai fréquemment lieu de vous en renouveler les témoignages. Votre Majesté y verra toujours rattachement le plus sincère accompagné d'une tendre reconnaissance du titre, si cher pour moi, que par mon mariage j'acquiers auprès d'elle. Je suis. Monsieur, Votre très-aflfectionné frère et beau -fils
A Versailles, le 10 février 1747.
Ces lignes nous ont glacé, avouons le, tout en piquant notre curiosité. Ont-ils été heureux, nous sommes nous demandé, ces deux enfants qu'on ayait mariés sans leur donner le temps de se connaître? — Que sait- on de la vie intime des parents de Louis XVI ? La pourpre et rhermine ont- ils suffi à les garantir des misères de l'humanité? ou bien ces enfants de rois ont-ils été soumis, eux aussi, à la loi commune qui condamne l'homme à souffrir et à lutter ici - bas ?
Maurice avait dit vrai : ce fut un sacrifice, un double sacrifice^ qui fut consommé dans cette chambre nuptiale,
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remplie de femmes et de prêtres ; et cette cérémonie de la mise au lit, fat de fait encore plus terrible qu'en apparence. On avait tellement précipité le mariage que les peintres et les tapissiers n'avaient pu achever l'appartement que le roi destinait aux jeunes mariés. Le dauphin fut obligé de passer sa seconde nuit de noces dans ' la chambre qu'il avait partagée avec la première dauphine. Il n'y avait que quelques mois que la petite Madame avait vu le jour dans cette chambre ; il n'y avait que quelques mois aussi que^ dans ce même lit, Marie -Thérèse avait rendu le dernier soupir. Qu'on se réprésente la cruelle position du jeune prince, se retrouvant en ces lieux, sanctifiés pour lui par des souvenirs si lugubres et si récents à la fois, avec une étrangère qu'on l'avait forcé d'épouser, sans lui donner le temps de sécher ses larmes.
„Rien ne gjie fera oublie^ Marie-Thérèse," avait-il écrit à Madame de Brancas. Il ignorait qu'une déplorable imprudence avait livré le secret de son coeur à la jeune femme, qui, dans toute la majesté de son innocence, se trouvait, seule pour la première fois, avec celui qu'elle avait juré d'aimer toute sa vie. Victimes tous deux d'une implacable raison d'Etat, la nuit de leurs noces, ils durent marier leurs larmes! Le dauphin, dès qu'il se vit débarrassé de cette foule qui avait envahi le sanctuaire conjugal, ne put se maîtriser; il pleura, et la dauphine, ne sachant comment le con-
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soler^ fit comme lui; elle pleura ^ elle aussi ^ les beaux rêves de bonheur qui, pour elle et pour lui, semblaient s'envoler pour toujours.
Ne dirait- on pas, en lisant le récit de cette triste nuit de noces, que ceux qui devaient naître de cette union étaient prédestinés à vivre de larmes et à s'abreuver d'amertunes ?
Cependant celle qui devait être un jour la mère de trois rois, ne démentit pas le sang qui coulait dans ses veines. Elle se souvint du rang, qui lui pesait, davantage peut-être que cette jupe que Tonde Maurice avait trouvée si lourde. Trop fière pour se plaindre, même à sa mère qu'elle avait quittée pour ne plus la revoir, la vaillante enfant porta sa croix en silence, et but son calice, le sourire sur les lèvres, soutenue qu'elle était par le sentiment du devoir et par les principes religieux dont ses parents avaient doté son enfance. ËUe sentait bien qu'elle aurait besoin de toutes ses forces pour traverser, la tête haute, les misères de cette vie dorée qui lui était tombée en partage. On ne lui -avait que trop parlé d'intrigues et de cabales ; on ne lui avait que trop prêché la prudence ; l'ingénuité de ses quinze ans l'empêchait de comprendre les dangers réels qu'on lui signalait.
Loss avait poussé le zèle jusqu'à envoyer à Dresde un mémoire secret qu'il relut avec la dauphine, pendant le voyage de Strasbourg à Choisy. „Rien ne sera plus
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facile," y lisaît-on entre autres, „que de gagner le coeur du dauphin par la tendresse, et en se conformant à ses volontés. C'est le meilleur mari; la manière le prouve dont il s'est attaché à sa première femme, quoique triste et d'une laideur énorme."
L'ambassadeur recommandait à Marie -Josèphe de ne pas encourager le dauphin, comme on l'avait reproché à Marie -Thérèse, „dans le penchant de se tenir toujours seul et enfermé avec sa femme;" de ménager la reine et, avant tout, de faire la conquête du roi, qui, un peu froid au premier abord, était, grâce à son bon coeur, très-sensible à la confiance qu'on lui térnoignait. Le moyen de ne pas parler de M® de Pompadour dans ces instructions intimes? Le vieux diplomate aborde ce chapitre scabreux avec une naïveté qui fait honneur à son tact: „Madame de Pompadour," dit-il, „joue un grand rôle à la cour; l'amitié dont le roi l'honore, l'intérêt qu'elle a témoigné pour l'alliance du dauphin avec une princesse de Saxe, les insinuations qu'elle a faites au roi, pour fixer son choix, tout cela obligera la dauphine à des attentions et à de bons procédés. La marquise a un excellent caractère; elle s'attachera à plaire à la dauphine, qui fera sa cour au roi, en témoignant de l'amitié à une dame que la reine comble de politesses."
Ces conseils, que la politique avait dictés, s'accordaient avec ceux que Maurice avait donnés à la reine
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de Pologne. Marie -Antoinette, trente ans plus tard, devait en retrouver de semblables dans les lettres de sa mère. Mais Marie-Josèphe qui n'avait d'autre ambition que de rendre son intérieur aussi heureux que celui de ses parents, qu'eût -elle fait de ces conseils? Es ne s'appliquaient guère aux tristes réalités. Le dauphin ne se montrait pas tel que Loss l'avait dépeint dans son mémoire, et n'était certes pas aimable à cette époque; voici le portrait que trace de cet enfant gâté, un témoin prévenu en sa faveur, l'adorateur platonique de la reine:
L'enfance est grande en lui, et lorsqu'on
lui tient quelques discours de médisance, ce qui n'arrive que trop souvent, il les répète avec peu de discrétion. On a remarqué avec surprise un propos qu'il a tenu à une femme de ce pays -ci, qui n'est pas soutenable. On m'en a dit encore un autre depuis, qui n'est pas désobligeant, mais qui est peu convenable Ce n'est
pas qu'il manque d'esprit, mais il est vif et ne fait pas assez de réflexions
„ Le caractère de M. le dauphin est de passer promptement d'une chose à l'autre. Il n'aime aucun amusement; la chasse à courre et à tire l'ennuie; il ne peut pas souffiîr le jeu; il n'aime point les spectacles. Jusqu'à présent il parait qu'il n'y a que la musique pour laquelle il a assez de goût; il joue du violon, il chante, il joue de l'orgue et du clavecin; il lit des Uvres de piété, mais il paraît qu'en tout il ne s'occupe pas assez.
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D'ailleurs^ comme je viens de le dire, toujours extrêmement enfant'^ i).
Plaçons à côté de ce portrait, celui que le même témoin fit de la dauphine, peu de jours après son arrivée à Versailles:
„M® la dauphine paraît fort vive et en même temps
fort douce; elle aime à's'occuper continuellement
Elle connaît la chasse à tire; elle tirait même à Dresde; mais elle ne connaît pas éelle à courre. A Dresde, elle était accoutumée à jouer après son souper. Ici, jusqu'à présent, il faut qu'elle s'accoutume à une vie diflférente, M. le dauphin n'aime ni le monde, ni les amusements, n paraît qu'elle craint fort tout ce qui peut déplaire à M. le dauphin"*)
„Tout ce qu'on a annoncé des grâces de M® la dauphine se confirme tous les jours par l'expérience; on voit qu'elle a le désir de plaire et de se faire aimer." 3)
A quoi lui servait le désir de plaire et de se faire aimer j tant que son époux, rempli de l'image d'une autre, ne daignait pas s'en apercevoir?
Découragée; isolée en pays étranger; entourée d'embûches et d'intrigues; en butte à des jalousies dont elle ne sentit que l'effet sans en comprendre la cause; ne voyant le roi qu'en présence de la favorite que le dauphin détestait; froidement caressée par la reine; re-
1} Mëmoiree du duc de Laynes, le 8 mai 1747. T. Vm, p. 867.
>) Mémoires du duc de Lujmee, T. Vni, p. 128, du 18 février 1747.
•) Ibidem, p. 184, du 1 mars 1747.
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poussée enfin par son mari, est-il surprenant que Marîe- Josèphe se soit réfugiée dans les bras de la seule personne d^ son rang, qui lui témoignât de la sympathie? Ce fut Madame Henriette qui, avec une sollicitude toute maternelle, prit la jeune étrangère sous sa protection; la dauphine elle-même nous dira, en son temps, ce que cette belle-soeur fut pour elle. Loss ne le devina pas ; il se méfiait de Madame Henriette, et l'amitié qui unissait les deux jeunes princesses lui paraisait pleine de dangers pour la dauphine.
Voici comment il envisageait la situation de Marie- Josèphe, un mois après son arrivée en France:
Cette aimable princesse se fait adorer dans ce paysci Mais malgré la pénétration dont elle est
douée eUe se trouve dans une position bien délicate, dont les personnes bien au-dessus de son âge auraient de la peine à se tirer, sans heiuier les uns ou les autres, n s'agit d'une part, de suivre les inclinations de son époux, et de se conformer, autant qu'il est possible, aux sentiments de M. le dauphin, qui est dominé par la reine; et de l'autre part, de complaire au roi très-chrétien et de ménager la maîtresse; choses qui sont très-di£&ciles à concilier, les inclinations du premier ne s'accordant pas toujours avec celles de son fils, et la dernière étant détestée de la reine, quelque belle mine qu'elle soit obligée
de lui faire extérieurement Je laisse à juger à
Votre Excellence de l'eflfet que doit produire ce contraste sur l'esprit de cette jeune princesse, et, si l'embarras où elle se trouve ne doit pas la rendre timide, réservée et
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incertaine dans ses démarches Malgré tout cela
elle se conduit comme un ange en tout ceci/' ■)
;^Nous appréhendons la jalousie de la reine
et son mauvais caractère; ainsi que les artifices de sa chère favorite; Madame Henriette; qui est une caillette; nous craignons que* Madame la dauphine ne se laisse emporter par ces caresses déguîséeS; que ces deux rivales emploient pour s'emparer de son esprit et la faire donner dans le panneau/' 2)
Ces extraits expliqueront les lettres dans lesquelles le maréchal de Saxe rendît compte, à son tour, de ces tracasseries, de ces petits chiffonnages, comme il les appelle.
Maurice écrivit au roi, son frère :
e, A Paris, le 6 mars 1747.
OIRE;
• J'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait la grâce de m'écrire le 21 février; et c'est avec une satisfaction, que je ne saurais exprimer, que j'y vois les marques du contentement que Votre Majesté veut bien me faire paraître sur la façon brillante dont Madame la dauphine a débuté dans cette cour; on peut même dire dans toute la France; car il n'y a province; ni ville si reculée dans ce royaume; où la satisfaction n'ait éclaté et je n'ai rien vu de si universellement approuvé.
Nous avons un petit peu de chiffonnage de cour; où chacun cherche à s'emparer de Madame la dauphinC; et l'amoxu* de ce peuple-là n'éclate que par des traits de ja-
^) Dépêche da comte Loss, du 2 mars 1747. *) Dépêche dn 5 mars 1747.
PUIS LA LUITR DK M1KL.
lousie les une contre les autres; comme l'objet est le désir de plaire à cette princesse^ elle i) n'est pas bien dangereuse. Cependant il y a des personnages desquels il faut que notre princesse se gare, et qui ont intérêt à ce qu'elle n'ait pas le crédit que je prévois qu'elle aura. Pour une part, c'est la reine, qui voit de jour en jour diminuer sa cour (il faut j comprendre toutes les personnes qui l'environnent) ; pour l'autre, c'est Madame Henriette, à qui Madame la dauphine fait tort par son rang, par le brillant de sa cour, et, sur toutes choses, par l'affection du roi. Cette princesse est autant haïe dans cette cour, que Madame la dauphine y est adorée. Elle a le caractère de la reine, sa mère, rempli de petites finesses et cherchant toujours à tracasser ; elle s'est alléchée auprès de Madame la dauphine et lui a déjà fait faire quelques petites démarches, dont elle ne s'est pas défiée; cela a été au point que le roi à lavé la tête à Madame Henriette, et lui a dit, qu'il la priait de ne point donner des impressions fausses à Madame la dauphine, de l'aimer et de la respecter, mais de ne point s'aventurer à lui donner des avis et à la conseiller ; que son discernement la conduisait très -bien, et que les femmes, qu'il avait placées auprès d'elle, étaient faites pour cela. Il a fait dire, en même temps à Madame la dauphine par Madame dePompadour, qu'il la faisait prier de s'adresser directement à lui, lorsqu'elle désirait quelque chose, et surtout de n'y jamais employer Madame Henriette qui ne cherchait qu'à se faire valoir auprès d'elle et peut-être à la gouverner; ce qu'il verrait avec peine, parcequ'il avait beaucoup
^) Cad.: Ih jalousie.