PUIS LA LUNK DE MIKI
A Vebsâili^b, le 24, décembre 1747.
Sire,
J'ai tardé à répondre à la lettre que Votre Majesté m'a fait la grâce de m'écrire à la fin du mois passé; (et que j'ai reçue pendant le séjour que j'ai fait à Bruxelles) pour être en état de vous rendre compte. Sire, de la santé de Madame la dauphine et de l'augmentation de ses . charmes. Cette princesse a grandi et embelli et est plus formée de tout poiçt. Elle continue de plaire de plus en plus ; M. le dauphin l'aime un peu trop ; il y a des bouderies et des colères même dont eHe sait très -bien profiter; et elle passe pour une personne habile, parmi les femmes ; ce qui est un cours de philosophie qui leur est particulier et dont nous ne faisons que nous douter. Ma-~ dame de Brancas l'aime à la folie. La reine m'a dit hier que plus elle la connaissait, et plus elle lui devenait chère et plus elle l'aimait; et réellement elle est charmante.
M. le duc de Gèvres m'a montré une belle boîte où est le portrait de Votre Majesté qui est très -bien; il m'a dit qu'il était de Mademoiselle Sylvestre; maisje n'en crois rien ; il m'a paru trop bien peint. M. et Madame la dauphine m'ont montré les porcelaines que Votre Majesté leur a envoyées, dont ils font grand cas et qui sont belles. Je n'avais pas encore vu des peintures en camaaeu v«rt. Au reste l'on est plus fou de la porcelaine de Saxe dans ce pays- ci qu'on ne l'a jamais été, et j'en vois partout; l'on ne fait plus de cas de celle des Indes.
Je compte faire un tour à Chambord pendant le voyage de Marly; après quoi je ne tarderai pas à retourner dans mon commandement des !Pays-Bas que l'on prétend m'arranger à ma satisfaction. Il y avait eu quel-
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MariH'4(j^4'.p]ie avait beau agrandir et embellîr," la Imim; roiiH»€', le» „houderiea et les colères," duraient touj/;urH id îes petites jalousies de cour continuaient à assombrir son existence. Ce fut, sans doute, dans un de rjti^ tuouw.uU de $pïeen que Maurice revit la dauphine, nu moi» de février 1748. Le maréchal ne pai*ait pas avoir /îto trop bien reçu, cette fois-ci; il trouva sa nièce ^^tiri pou boutonnée avec lui" et il s'en plaignit, avec sa bonhomie habituelle, dans la lettre suivante, curieuse NOUH pbiHicurM rapport»;
PUIS LA LUNB DK lOEL. 201
c, A Versailles ; le 10 de février 1748.
J'ai reçu, il y a quelques jours, la lettre que Votre •Majesté m'a fait la grâce de m'écrire au commencement de cette année. J'ai été faire un tour à Chambord, ce qui a fait que je ne l'ai pas reçue plus tôt; j'ai fait router*) ce pays -là comme Hubertsbourg, m'ais en petites routes et en plus grande quantité; il n'y a que deux cent pas d'un carrefour à l'autre, ce qjii fera qu'on sera plus près des chiens. Cela n'a pas fait grand dommage au bois, car il n'y en a pas en grande quantité'; ce sont tout des bruyères et des genêts si prodigieusement hauts que l'on n'y voit pas un homme à cheval. Cela plie partout sous îa botte et l'on pourrait y courrir en bas de soie, comme l'on dit, si n'étaient les troua de lapins et les boutis de sangliers. Les perdrix y tiennent comme au mois d'août ailleurs, et j'en ai tué quelques-unes, devant le chien couchant, qu'il fallait faire piller pour les faire partir ; mais ce sont des rouges, car les grises ne tiennent pas.
Je vois, par la liste que Votre Majesté m'a envoyée, que les routes n'ont pas chassé de la forêt les fauves et les sangliers, ainsi que le prétendaient les apôtres de la vénerie allemande qui n'aiment pas la Franz^sische Manier^) ; je suis enchanté que les routes* aient réussi et que Votre Majesté jouisse de Tag^rément qu'elles donnent. Quand pourrai -je avoir le bonheur de faire ma cour à Votre Majesté à Hubertsbourg? J'espère que cette campagne sera la dernière, si elle nous est heureuse, car enfin
>) Maurice, employant ce verbe à sa guise, veut dire qu'il a fait percer la forêt de Chambord d'avenues pour la chasse à courre. ') La manière française.
202 Là LUIV B0U88B,
il faudra bien que la raison prenne le dessus. Je suppose que nous voulons tout rendre^ comme nous le disons^ et jusqu'à présent j'assurerais bien que cela est sincère ; mais, en mangeant^ l'appétit vient^ comme l'on dit; et si enfin notre position est telle qu'on ne peut rien nous reprendre; je ne répondrais pas que, pour s'indemniser des frais de la guerre, l'on ne voulût rien rendre, ce qui serait assez raisonnable. Mais Dieu veuille m'en préserver, car je ne prévois point alors la fin de la guerre et j'en suis sait, comme l'on dit chez nous, als wenn ich es mit Loffehi gefressen hâtte^).
Madame ladauphine se porte l'on ne peut pas mieux. Elle a grandi et engraissé ; elle est un peu boutonnée avec moi et ses politesses sont froides. Cela passera, et je ne lui en suis pas moins attaché.
Elle est obsédée par des gens qui n'aiment pas le roi; elle est obligée de suivre le maintien de ce qui l'environne. C'est la faute du roi; il ne faut pas se conduire, dans sa famille, avec la délicatesse qu'on ji avec sa maîtresse; il faut vouloir et ordonner; avec sa maîtresse on ne fait que souhaiter. Et si le roi ôtait de cette jeune cour deux personnes, que je sais bien et que tout le monde connaît, l'accord serait parfait et la tendresse réciproque.
Madame Adélaïde a la petite vérole; elle s'est déclarée hier; on la dit de la bonne espèce et cette princesse j.ouit de la santé la plus brillante, ainsi il faut espérer que cela ne §era rien. Je tremble cependant pour M. le dauphin ; nous n'avons point de prince et ce serait un fririeux malheur si vous venions à le perdre. Je croîs que le roi
*)-Je suis rassasié de la guerre comme si j'en avais mangé à petites caillerées. (Proverbe ollemaud.)
PUIS LA LUKB DE HIEL. 203
ira à Choîsy et amènera le dauphin avec lui pour le tirer du mauvais air.
J'ai une grâce à demander à Votre Majesté^ c'est d'accorder à M. de PonickaU; qui est dans les gardes du coi-ps^ ta permission de faire la campagne avec moi. Si 'Votre Majesté n'a la bonté de l'ordonner et de le lui faire dire, il ne pourra parvenir à Votre Majesté pour le demander: le chevalier de Saxei) a une si furieuse jalousie contre mon régiment de cavalerie légère qu'il ne veut pas que Ponickau s'absente de la Saxe ; il croit que je veux l'avoir pour colonel de ce régiment. Si Votre Majesté voulait me l'accorder pour deux ou trois anS; je le ferais effectivement colonel de ce régiment; mais je ne le ferai jamais sans sa permission^ puisque c'est un sujet capable de la servir. Si je pouvais seulement l'avoir pour deux anS; il donnerait un bon tour à mon régiment; après cela je m'en passerais. C'est une petite grâce que Votre Majesté me ferait et à Ponickau, ainsi j'ose l'en supplier.
J'ai vu deux portraits chez Madame la dauphine, de Sylvestre, qui sont ceux de Votre Majesté et de la reine. Ils sont beaux et de grande force. Sylvestre ne baisse pas encore. Je suis bien aise que le fils de Mengs*) se distingue. Cela fera bien pour l'école de Dresde qui a déjà de la réputation, ainsi que la galerie de Votre Majesté qui passe pour la plus belle de l'Europe. Il ne se forme rien en France ; il n'y a que La Tour, mais il n'est que pour le pastel.
1) Frère de Maurice.
^) Raphaël Meiigs.
204 La LUNB ROU88B,
Je supplie Votre Majesté d'agréer les humbles assurances du très-profond respect avec lequel je suis, Sire, de Votre Majesté le très-humble^ très-soumis et trèsobéissant serviteur et sujet
M. DE Saxe.
Vers cette époque, la mort rompit le dernier lien qui attachait le dauphin au souvenir de sa première femme: \^ petite Madame , grêle et faible enfant, expira subitement, le 27 avril 1748. Cette mort parait avoir rapproché les jeunes époux, Maurice les vit, trois mois après, au mois de juillet, à Compiègne où il était allé passer quelques jours. Revenu à Bruxelles, il rendit compte de ses impressions à son frère, en ces termes;
^ A Bbuzelles, le premier août 1748.
J'ai été, ces jours passés, à Compiègne où j'ai parlé à M. de Puysieux de TafiFaire d'Erfurt»). U m'a dit, que Votre Majesté ne devait pas douter que le roi très-chrétien ne s'employât avec plaisir pour tout ce que Votre Majesté pouvait désirer et qui pût tourner à son avantage ; premièrement, par l'amitié et l'inclination que le roi, son maître, portait à Votre Majesté, et, en second lieu, par l'envie qu'ils ont ici de nuire à l'électeur deMayence; que, si cette afiPaire ne pouvait pas être portée au congrès, il donnerait des ordres au ministre de France, qui est à la diète de l'empire, de la favoriser de tout son pouvoir, et que, pareillement, dans toutes les occasions où il pour-
1) La Saxe avait, sur la ville d'Erfart^ d'anciennes prétentions; Brnhl espérait pouvoir les faire valoir an congrès d'Aix-la-Chapelle.
FUIS UL LUMS DR lOEL.
rait rendre des services agréables à Votre Majesté; il le ferait.
J'ai vu M. le comte de Loss à Compiëgne, à qui il (Puysieux) a dit les mêmes choseS; et il (Loss) doit en avoir rendu compte à Votre Majesté.
J'ai trouvé le roi et ses ministres fort contents de la paix; puisqu'ils le sont, je le suis aussi, car me voilà dehors d'une grande tribulation et je ne crois pa» ju'on m'embarque (de nouveau) dans un pareil labyrinthe; je ne désire qu'à vivre pour moi, et pour faire ma cour à Votre Majesté.
Madame la dauphine engraisse et est fort bien. M. le dauphin l'aime beaucoup; mais c'est encore un enfant; il lui rend quelquefois la vie un peu dure. Mais avec la raison cela viendra; elle a de l'espril et s'en démêlera bien. Le roi lui parle avec amitié, et l'on voit qu'il l'aime autant, et plus peut-être, que ses propres enfants ; du moins lui parle-t-il plus souvent et lui fait-il toujours la bonne mine.
Nous sommes ici dans l'incertitude de l'arrivée des Russes; s'ils restent en Bohême, notre évacuation pourrait bien se faire à la fin de l'été; s'ils viennent dans l'empire, nous hivernerons ici.
L'on n'est occupé que de réformes à la cour, et à chasser. Je fais de même ; j'ai fait venir mes chiens et je me suis établi à Ter-Vuren, qui est à deux lieues d'ici, où je chasse le sanglier dans un parc qui est assez bon. C'est un ancien château que Saint Hubert a habité et où il est mort; on l'a exhumé d'ici et porté à Saint Hubert, abbaye qui est dans les Ardennes. Ce lieu me fait ressouvenir sans cesse de Hubertsburg où je désire bientôt faire
206 La LUHB B0Ufi8F,
ma cour à Votre Majesté et lui présenter mes hommages
et le très -profond respect avec lequel je serai toute ma
vie /Sire, de Votre Majesté le très-humble, très-soumis
et très-obéissant serviteur et sujet ^
M. DE Saze.
En somme, Maurice avait bien résumé la situation en disant: „ Madame la dauphîne est fort bien, et M. le dauphin Taime beaucoup." Ce ne fut pas seulement à Aix-la-Chapelle qu'on signa la paix, en 1748; on peut dater de cette année-là la paix qui régna désormais dans le jeune ménage, la lune de miel qui dura, sans interruption, jusqu'à la mort du dauphin.
En 1749, au moment où Maurice quitta Chambord pour faire ses dernières visites à Dresde et à Berlin, la faculté envoya la dauphine à Forges, et son retour à Versailles coïncida avec celui de Maurice. Le maréchal fut enchanté de revoir Marie- Josèphe jet la joie de la retrouver changée à son avantage, éclate dans la lettre suivante :
A Vbîisaillbs, le 26 août 1749- Snua,
Je suis arrivé ici le 15 de ce mois, ainsi que je l'avais promis à Sa Majesté très- chrétienne; mais je n'ai pas écrit plus tôt à Votre Majesté parce que ce n'est que depuis hier que j'ai pu entretenir Madame la dauphine; ayant été, depuis le lendemain de mon arrivée, avec le roi trèschrétien à la Meutte et à Choisy.
Cette prmcesse est revenue de Forges extrêmement changée à son avantage, tant à l'égard du corps qu'à
PUIS LA LUHBDB lOKL.
l'égard de l'esprit. Elle s'est fait adorer de tomt ce qui l'a accompagnée dans ce voyage^ et on l'a trouvée changée ici dn noir au blanc^^ si l'on ose se servir de ce terme vulgaire. Ce changement singulier s'attribue à ce qu'elle n'a point fréquenté Mesdames. Elle caresse le roi et en est caressée à son tour^ ce qui ne laisse pas de causer de la jalousie. Le roi a coutume de descendre chez Madame la comtesse de Toulouse lorsqu'il soupe à son grand couvert^ et Mesdames s'y rendent S est là; à son aise^ avec ses enfants. Madame ladauphine l'a engagé^ depuis quelques jours^ à passer ses après-soupers chez elle; cela cause de la jalousie peut-être àla reine^ àMesdames et àMadame de Toulouse. J'attribue ce changement de conduite de Madame la dauphine^ aux sages conseils de Mademoiselle Sylvestre qui a la confiance de Madame la dauphine. Enfin elle est charmante^ et tout le monde la trouve telle. Elle n'a pas encore habité avec M. le dauphin depuis son retour de Forges; la faculté et les matrones l'ont trouvé prudent ainsi. Cela se passera à Choisy o;^ nous allons aujourd'hui ; c'est-à-dire M. et Madame la dauphine y iront et y coucheront ensemble. L'on ne doute point qu'elle ne devienne incessamment enceinte. Je ne sais trop quelle raison ils ont pour le croire ^ mais apparemment ils ont (fait) des observations sur les effets de ces eaux.
Je me suis acquitté des autres commissions dont
Votre Majesté m'a chargé^ et le roi très- chrétien a été
fort ëensible aux assurances que je lui ai données des
. dispositions dans lesquelles Votre Majesté se trouvait à
son égard.
Nous allons, le 10 du mois prochain, à Crécy, terre < qui appartient à M® de Pompadour où le roi restera jus-
208 La LiniB BonssR,
qu'au 20. H partira le 2 octobre pour Fontainebleau^ où le n'aurai pas l'honneur de le suivre. Je partirai quelques jours auparavant pour Chambord d'où je ne reviendrai qu'après la Saint -Martin^ à moins qu'il n'y ait quelque chose au service de Votre Majesté où je puisse lui être utile ^ ne désirant rien au monde tant que les occasions qui peuvent me rendre digne des bontés de Votre Ma-* jesté et la convaincre de l'attachement et du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, Sire, de Votre Majesté le plus humble, le plus fidèle et le plus soumis
serviteur et sujet '
M. DE Saxe.
Pour ce qui est des eaux de Forges, Maurice avait deviné juste; l'effet ne se fit pas attendre; un an après, le 26 août 1750, la dauphîne accoucha de sa première fille. Ce fut alors que Maurice, trois- mois avant sa
mort, vit sa nièce pour la dernière fois et put lui rendre
un dernier service.
Ecoutons le lui-même:
gjj^g A Versailles, le 5 septembre 1750*).
N'ayant pu avoir l'avantage d'écrire à Votre Majesté par le premier courrier de M. le comte de Loss, j'ai attendu le neuvième jour des couches de Madame la dauphine, terme après lequel il n'y a plus rien à craindre pour sa personne. Elle a été en danger le quatrième, mais, grâce à Dieu, tout s'est rétabli le lendemain et elle
>) M. de Weber: Morita, Graf von Sacksen, p. 263, a donné cette * lettre in extenso; c'est probablement la dernière qne Maurice ëcriyit à son frère: le maréchal moamt à Chambord, le 30 novembre 1750.