MONSIEUR
Je profite du départ de Bulo w pour renouveler à Votre Excellence les assurances de mon tendre attachement.
▼ille. La réservé du comte de Saxe campe au delà de la rlTière
Je ne aais plus qae penser sur le chapitre de M. le maréchal (Haillebois) ; la tête lui tourne; ses démarches n'ont aucun but. Le comte de Saxe en convient"
Lkttrks iNibiTES. (1742.)
M. de Bulow pourra faire à Votre Excellence un ample détail des énormes fautes que nous avons faites; elles sont si grossières, que Ton ne sait si on doit les attribuer à l'ignorance ou à l'infidélité. Je suis chargé d'une bonne commission, c'est de faire une arrière -garde de douze lieues, et peut-être jusqu'au Rhin. Il n'y a que Dieu qui sache où nous allons; notre général^) n'en sait vraisemblablement rien, et je jure que je n'en sais rien non plus. A telle fin que de raison, je prie toujours Votre Excellence d'ordonner que l'on laisse arriver mon équipage à Chemnitz, jusqu'à ce que je sache ce que je deviendrai. Je voudrais bien être bientôt en Saxe, pour avoir l'honneur de vous voir, de faire ma cour au Roi, et enfin de me reposer un peu; car, en vérité, la fatigue que j'ai est énorme: ou je suis à cheval, ou j'écris, et à la longue le corps humain ne saurait y résister. J'ai
l'honneur d'être etc.
Maurice de Saxe.
MAURICE A AUGUSTE IH
Prévisions de Maurice sur l'issue de la campagne en Bavière.
gjj^j, à Deogendokf, le 28 avril 1743.
L'on m'a envoyé de la cour de France le raisonnement ci -joint. Votre Majesté verra par la réponse que j'y ai faite quelles sont mes idées sur la campagne que nous allons faire. Pteut-étre ces papiers auront-ils le
1) Le maréchal de Maillebois.
468 MÀDSictE psnrr fi&b i.vi-xâxB.
bonheur d'amuser un moment Votre Majesté, quoique la matière qui s'y traite soit d'une nature fort sérieuse.
M. de Ehevenhuller a mis ses troupes en mouvement. Il pousse im corps considérable de milice hongroise dans le pays de Salzbourg. Je pense que c'est pour aUer par le Tirol tomber dans la plaine de Bavière au-dessus de Munich, pour y faire des dégâts; ce qui ne causera pas une médiocre affliction parmi les Bav^-rois; et leurs cris obligeront l'empereur à retirer une partie des troupes qu'il a à Braùnau pour boucher ce trou-là. Il nous proposera sans doute de prendre leur place, en nous mettant entre l'Isar et l'Inn. Si nous le faisons, nous ferons une grande faute. Mais la cour de France, qui ne connaît pas le terrain, défère souvent aux prières de l'empereur, qui n'y entend pas grand'chose, et l'on est obligé de faire des démarches qui, on le sent bien, sont désagréables. La faute en retombe sur les généraux. C'est un des désagréments de notre métier. Il est certain que, si nous nous conduisons bien, la partie est entre nos mains, et cela sans combattre, purement par la nature du pays et nos positions. Mais Dieu dirige les esprits, et les aveugle quand il les veut perdre. La mienne*) arrivera quand elle voudra, pourvu que je n'aie jamais le malheur de déplaire à Votre Majesté.
Je suis avec la soumission la plus profonde. Sire, de'Votre Majesté le très-humble, très-soumis et trèsobéissant serviteur Maueice de Saxe.«)
*) C'est-à-dire ma perte.
*) Maurice était allë passer quelques semaines à Paris, et venait de rejoindre le maréehal de Broglie à Amberg, le 5 avril 1743.
Lnrsn nteRHs. (1743.) 469
MAURICE AU COMTE DE BRUHL
Affidre de Braïuiaâ. — Les préviaions de Maurice justifiées. — Conférences avec Charles YII et Seckendorf à Munich.
Monsieur, * Ambem, le 17 mai 1743.
Ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai reçu sur l'affaire arrivée à Braunau quelques détails, que je me donne l'honneur d'envoyer à Votre Excellence. La perte des Bavarois se trouve, je crois, plus grande que M. de Seckendorf ne l'annonce dans sa lettre à Sa Majesté Impériale. Si Sa Majesté veut se souvenir du contenu du raisonnement sur la campagne prochaine que je lui ai fait remettre, il y a une quinzaine de jours environ, eUe trouvera que je n'étais point d'opinion que l'on laissât des troupes entre l'Isar et l'Inn. J'ai été, le 6 de ce mois, à Munich pour persuader à l'empereur les dangers de cette position ; j'ai été auprès de M. de Seckendorf dans le même dessein ; mais je n'ai rien pu obtenir d'eux. Ils ont fait là une triste expérience de la prévoyance du maréchal de Broglie et de la mienne. Le fond de tout cela est la crainte de payer des contributions; ce qui regardait principalement les terres de M. de Tœrring et autres gêna de la cour de l'empereur. Il faut tâcher de réparer cet échec, et je vais y travailler. Personne n'est plus attaché à Vôtre Excellence (et je La prie d'en être persuadée) que son très-humble et très -obéissant serviteur
Le comte de Saxe.
Le camp des Bavarois près de Simbach fdt pris d'assaut par Nadasdy et Berlichingen, et les Bavarois refoulés perdirent
4^0 Maubicr pbikt par lui -«(Émis.
beaucoup de monde; quelques fuyards parvinrent à se sauver à Braunau. (Voyez : von Arneth, Maria Theresia*s erste Regierungsjahre, T. Et., p. 218.) Après la retraite des Français sur la rive gauche de Tlsar, Dingelfing tomba au pouvoir de Daun, le jour même où Maurice écrivit la lettre qui précède; le 18 mai le prince Charles était déjà devant LandaU; et le 27 Deggendorf fut abandonné par les Français. Le 6 juin enfin le prince Charles passa sur la rive droite du Danube. {Ibidem p. 250 — 255.)
Bruhl répondit, le 20 mai : „ Sa Majesté s'est fort bien souvenu du jugement que Votre Excellence a porté d'avance sur la campagne ; la solidité de ce jugement ne se manifeste que trop.** ....
On connaît la ,^ Relation^' en date de Straubing, le 8 mai 1743 {Campagnes de M, le maréchal de Broglie etc. T. VIII., p. 154), dans laquelle le comte de Saxe rendit compte de ses pourparlers avec Seckendorf et Tœrring, ainsi que de l'audience que Charles VII lui accorda à Munich. Impossible de ne pas être frappé, en lisant cette pièce, de la perspicacité remarquable de l'auteur. L'événement confirma toutes ses prédictions.
MAURICE A AUGUSTE m.
. Copi« d'une lettre à Pambassadeur de France à Dresde. — Sinistres préyisions de Maurice. — L'honneur seul le retient à l'armée.
Qjj^ IngoiiStadt, le 13 juin 1743.
Je prends la liberté d'envoyer à Votre Majesté la copie d'une lettre que j'écris à M. le comte Des AUçurs. Gomme les choses ne tournent pas à notre avantage *), je crains qu'il ne la montre pas à Votre Majesté. C'est, Sire, ce qui me fait prendre le parti de vous l'envoyer.
1) Broglie, en effet, quitta Ingolstadt le 21 juin, et déclara k Charles VFI à Donauwerth que l'armée française évacuait la Bavière.
LeTTBBS IHtDITBS. (1743.) 471
Je crois que nous pourrions bien recevoir Tordre de nous rapprocher de M. de Noailles et d'évacuer la Bavière. Notre cavalerie est complète, mais nos bataillons sont à 300. Les Français désirent plus que les ennemis d'être hors de ce pays; et moi, je voudrais être à Dresde, pour y jouir du bonheur de voir votre auguste face, et de faire ma cour à Votre Majesté. Je me lasse enfin de voir des cadavres épars de tout côté et privés de sépulture. Mais il faut que j'y reste encore malgré moi; c'est une affaire d'honneur, et elles ne sont pas toujours agréables.
Rien ne peut égaler le respect et la soumission avec lesquels je serai toute ma vie, Sire, de Votre Majesté le très-humble, très-soumis et très -obéissant
Maurice.
MAURICE AU COMTE DE BRUHL
Les hussards autrichiens et les marodeurs français.
^r à Ingolstâdt. le 13 îuin 1743.
Monsieur, "
Je prends la liberté d'adresser à Vôtre Excellence les paquets ci -inclus. Je ne l'enniiierai pas par une répétition de ce que contient celui au Roi, parce qu'EUé le verra vraisemblablement. Messieurs les Autrichiens ont le diable au corps. C'est un peu de notre faute. Les hussards ont fait hier quelque chose d'assez plaisant: ils ont attrapé une vingtaine de nos marodeurs, les ont dépouillés tout nus, et leur ont donné force coups de bâton, en leur disant que c'était pour leur apprendre à
47*2 MAWtCK vwan mb lASi^MiàK.
rester kvec leur drapeau e* i^ ne plu&' faire les libertitis. J'ai vu arriver ce troupeau tout nu, et je n'ai pu m-em* pécher d'en rire avec toute l'armée.
Uon ne saurait être etc. Maurice de Saxe.
LHI.
MAURICE A* AUGUSTE HL
Retraite. — Maurice placé k la tête d'une armée en Alflaoe.
gj^ à Spieb/ le 25 juillet 1743.
Notre destinée est de nous retirer, et j'en suis d'autant plus affligé que cela m'éloigne de plus en plus de Votre Majesté. On m'a donné le commandement d'une armée dans l'Alsace; et, comme j'ai Landau, Strasbourg, Befort et Huningue à défendre avec plusieurs autres places, Votre Majesté jugera aisément que l'armée que je pourrai mettre en campagne pour empêcher M. le prince Charles d'entrer en Alsace *) ne saurait être bien considérable; mais j'y ferai de mon mieux, et je tâcherai de répondre à la confiance dont la cour de France m'honore. Pour un* Allemand, et pour un luthérien surtout, ce n'est pas peu de chose. Que Dieu me tire bien de ceci, et je lui promets une belle chandelle. M. de Noailles avec son armée est destiné à suivre les Anglais ; il se porte sur Luxembourg; son armée est plus forte et meilleure que la mienne. Il ne m'a donné que les épluchurea de la sienne, et m'a pris ce qu'il y avait de meilleur dans
') Lee Français Tenaient de perdre, le 27 juin 1743i la bataille de
Dettingen.
hmnmvràifnmk (1743.) 47Si
celle de Bavière; mais celui qui fait les parts, fait ordinairement la Bienne bonne.
Voilà, Sire, où j'en suis; mais de toutes les choses flatteuses qui puissent m'arriver dans ce monde, il n'y en* a point qui me soit si chère et si précieuse que la continuation des bontés. Sire, dont Votre Majesté daigne me donner si souvent des marques. Ma soumission et mon profond respect égaleront toute ma vie ma reconnaissance, et tous les sentiments avec lesquels je ne cesserai d'être jusqu'au tombeau, Sire, de Votre Majesté le très-humble, très- soumis et fidèle
Mâuiuge de Saxe.
UV.
MAUBICE A AUGUSTE m.
Départ du roi d'Angleterre et du prince Charles de Lorraine. — Fin de 1» campagne. — Bltoalion générale des affaires. — Position personnelle de Maurice. — Déboires et jalousies. — Accident arrivé au roi ^uguste.
A\i camp de Lanobh-Sohlkithaii ^), but la Lauteb, SiBB, le 10 octobre 1743.
Je profite du départ du comte de Vitzthum*) pour me mettre aux pieds de Votre Majesté et vous renouveler^ Sire^ les humbles assurances de mon profond respect. Le roi d'Angleterre partit hier avant moi sans pretidre congé de moi; quoique cela ne soit pas poli, j'en ai été bien aise, cas il m'a causé quelques insomnies avec sa grande vilaine armée. Dieu le conduise, lui donne
>) BcMeithal près Lauterburg, en Alsace ; Maurice écrit: Langenchhithaï sur la Loutre.
•) Jean-Frédéric, comte ViUthum d'Eckstedt (Tojea p. 112), avait fait la campagne de 1748 avec Tannée française en Tolontaire.
474 BiAURICK PKtHT PAS LUI-ir^H.
bon voyage et bon vent pour revoir TAngleterre. Il est apparent que M. le prince Charles s'en ira vers le lac de Constance. Il fera bien ; car, sans cela, nous pourrions bien le galoper, pour peu qu'il tardât à s'en aller. Je compte donc la campagne finie; je crois même que nous n'en avons point l'année prochaine, parce que, lorsque nous serons remis de nos pertes et les troupes rétablies (ce qui sera cet hiver), les alliés de la reine de Hongrie (ou, pour mieux dire, ses auxiliaires) n'oseront venir nous regarder (à moins qu'elle n'en trouve un plus grand nombre: à quoi il n'y a pas d'apparence), si nous restons dans nos frontières. Voilà, Sire, ce que je pense et que je désire pour avoir le bonheur de présenter mes hommages à Votre Majesté.
Ils m'ont un peu halbrené ici, en m'ôtant le commandement de l'armée en Haute- Alsace, et, quoique la chose ne fût pas faite pour moi directement, cela m'a déplu. Le maréchal de Noailles qui m'aime, a tout le ^ ministère contre lui, à cause de son mérite et de l'amitié que le roi lui porte. Ils ont voulu diminuer son autorité et le mettre au hasard de faire des fautes, en lui donnant un collègue avec lequel il n'est pas bien'). Ensuite, ils ont établi que la Haute- Alsace était la partie la plus dangereuse et la plus menacée, et l'ont tellement dépouillé de ses troupes qu'il ne pouvait tenir aucune contenance devant le roi d'Angleterre, ce qui l'a obligé d'abandonner la ... . (illisible); et il se Serait retiré jusque sous Strasbourg, et aurait abandonné la Basse-Alsace aux ennemis, si je ne m'étais offert avec 20 mille hommes qui lui restaient à peu près. Il m'a donc remis ses troupes,
1) Le maréchal de Coignj.
LatrruKa nioiTsa. . (1748») ^ 47&-
me disant qu'il ne voulait pas déshonorer ses cheveux blancs. Je me suis barricadé sur la Lauter, et par mes soins j'ai sauvé la France de cet affront. Je ne sais s'ils en sont reconnaissants à la cour, au fond du cœur, car je soupçonne que la plupart auraient été bien aises d'avoir quelque chose à imputer au maréchal de Noailles; mais je m'en consolerai; j'ai fait ce que j'ai dû. L'on a peine à concevoir, quand on y réfléchit, que les animosités particulières puissent mettre les Etats et les souverains à deux doigts de leur perte.
J'ai appris, et j'en frémis encore, l'affreux accident qui a pensé arriver à Votre Majesté et à la Reine, en voiture; je sais le train qu'Elle va, et, de ma fenêtre, je la vois versée contre les piliers. C'est un miracle que Votre Majesté ne se soit pas tué. Je me flatte, sans l'espérer, que les écuyers auront au moins recommandé aux cochers de diminuer le train dans les tournants. Dieu le veuille, et me ramène bientôt pour jouir du bonheur de revoir le plus auguste et le meilleur de tous les maîtres.
Je supplie Votre Majesté d'être persuadé que le respect profond et la soumission sont des parties que ne cessera jamais d'avoir pour Votre Majesté le très-humble, très -obéissant et très -soumis serviteur
Maurice de Saxe.
Le dessous des cartes de cette campagne: les jalousies de cour, les méfiances de Louis XV, et Famitié du maréchal de Noailles pour Maurice ont été mis au grand jour par la Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles, publiée par M. Camille Rousset (Paris 1865). Nous renvoyons le lecteur à la lettre de Louis XV du 1«' août 1743 (T. L, p. 178), et à la réponse du maréchal de Noailles en date de Spire, le 8 août de la
47^ ^ MÂvàeà psnrr nui cm-^uftÂs.
môme année (T. L^ p. 209); répènbe qui réfute yictorieusement les impxLtB^eim- de ceux qi4 vqitdraiQnt r^préfen^r l^surice comme un aventurier, „ toujours prêt à vendre son épée" aux ennemis de la France i). On sait que Maurice ju0tifia pleinement la confiance du duc de Noailles, et que, le 4 octobre 17432) déjà, il put en toute vérité écrire à Bruhl: ,, J'ai été le bouclier de ht Haute-Alsace.^ •