‹ Maurice, comte de SaxeChapitre 102 sur 103 · LE BAKON LE FORT A M. LE COMTE DE HKTJHL · texte numérisé non relu

LE BAKON LE FORT A M. LE COMTE DE HKTJHL

Monseigneur, Ciiamhord, du 2t< novembre 1750.

J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Excelleuee l'état de In maladie de Mouseigneur le maréchal -général comte de Saxe, qui nous a mis dans de grandes alarmes. Le lendemain qu'il est tombé malade, j'enroifiii un courrier à Paria pour en faire part à M. le comte île Fries< n, et mander M. Senac, qui a été. médecin de Munseianeur le - maréchal à l armée, pour qu'il se rendit en toute dilùjenceà Chumbord. Il arriva ici h l'heure que nous l'attendions, et sa présence uous tranquillisa un peu.

Monseigneur le maréchal de Ltewendul . le comte de Friesen et le marquis de Sonrdis sont arrivés ici en toute diligence; ce qui était nécessaire pour disposer M. le maréchal de 8axe h suivre les ordonnances de la faculté

M. le maréchal -généra], quoiqu'il fût un peu mieux aujourd'hui, est toujours en danger j r y(,HT

Ces lettres établissent que ni FricKcn ni Senac ne furent h Ohnnihonl le 22, jour où le maréchal toinhn malnoV; que Senac,

•) I/oriKinal se trouve aux archives Hc Dresde

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mandé par Le Fort, arriva chez le maréchal le 25, et que Friesen n'y fut pas encore le 25, mais le 28, étant accouru do Paris sur les nouvelles alarmantes qu'on lui avait donuées^

Cependant M. le baron de Grimm, secrétaire du comte de Friesen, prétend avoir été sur les lieux avec Friesen ut Senac. Ecoutons la déposition de ce soi-disant témoin oculaire '):

„J'étais depuis trois jours à G'hambord avec le comte de Friesen, et déjà notre retour a Paris était arrêté; le maréchal souffrait moins de se» infirmités, et son neveu avait obtenu de lui la promesse qu'il viendrait à Paris tont l'hiver."

Nous avions vu entrer au chAteau un homme sans livrée qui donna mystérieusement an maréchal un billet cacheté. Le maréchal était seul dans son cabinet. L'émissaire attendait dans la pièce voisine; le maréchal lui avait remis sa réponse, et le courrier mystérieux était reparti sur-le-champ. Le maréchal, rentré dans son cabinet, s'y fit consigner pour tout le monde. Nous avons su depuis qu'il s'y était occupé k ranger des papiers et k écrire. Il sortit, demanda non neveu, avec lequel il s'entretint quelques instants, et se rendit au parc sans vouloir être suivi. .le le vis s'y promener seul et toujours dans la même allée; il fixait parfois ses regards vers la grille qui communique avec le bois. •

J'étais rentré au château avec une sorte d'inquiétude mélancolique dont je ne pouvais définir la cause. On s'entretenait an salon de la mort toute récente de Mademoiselle de 8eus. A cette nouvelle M. de Friesen s'était écrié brusquement: Où est mon oncle? et, se levant avec une agitation extrême, il me prend par la main et m'entraîne vers le parc. Nous apercevons un groupe de domestiques portant un brancard: nous approchons .... c'était le maréchal, blessé, sans mouvement et d'une effrayante pâleur. Aux cris de son neveu, il ouvre les yeux, fait un effort pour lui tendre la main, et les seuls mots qu'il pût prononcer nous révélèrent la cause de sa blessure: ,,1^3 prince de Conti est-il encore ici?" Assurez-le que je ne lui en veux nullement. Faites prévenir 8enac: je sens qu'il arrivera trop tard; mais j'ai besoin de revoir mon ami. Je demande le plus grand secret sur ce qui vient de se passer.

Scuac était au chAteau, mais il ne pouvait faire de miracle: la blessure était mortelle .-

Si, ce que nous ignorons, l'authenticité de ces Mémoires est constatée, s'il n'y a pas de doute que ce fantastique récit nu soit de la plume de l'encyclopédiste Grimm, que faut-il en conclure? Rien, selon uous, si ce n'est que le spirituel baron a mystifié ses lecteurs, en dramatisant une do ces légendes populaires, une de ces rumeurs qui, daus une ville comme Paris, se retrouvent toutes les fois qu'il s'agit d'expliquer la mort subite ou presque subite d'un illustre personnage -).

M Voyez Mémoires poétiques et anecdoliques du baron de Grimm, traduits de l'allemand |.ar M. I.tnmany. (Paris 1830.) T. I.. p. 54 — 56.

*) M. Saint René Taillandier, sans citer fïrinim, et sans se prononcer sur le fait même du prétendu duel, constate l'existence et la ténacité de cette rumeur.

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Or le duol, si duol il y a eu, ne pent avoir eu lieu que le 21 novembre, jour où Maurice sortit pour la dernière fois et se promena dans le parc: car le 22, à 10 heures du matin, le maréchal se coucha pour ne plus se relever. Ni le comte de Friesen ni le docteur Senac ne se trouvèrent a Chambord le jour où Maurice tomba malade ; et Valihi de. Friesen, si bien constaté par les dépositions de deux témoins irrécusables, Roth et Le Fort, rend peu probable la prétendue présence de Grimm. Mais, eu admettant (comme il faut bien l'admettre) que le récit de Grimm soit réfuté quant an fait de la présence du comte de Friesen, ne se pourrait- il pas que l'histoire du duel fût vraie quant au fond? .et ce mystère que Maurice désirait faire de sa maladie ne donuo-t-il pas à penser? Nous répondons, que l'ordre donné par le maréchal de n'appeler personne, pas même Senac, s'explique fort simplement par le motif que Le Fort allègue dans sa lettre: le maréchal ne voulait pas alarmer Paris. Si cet ordre avait été donné pour ne pas ébruiter une fatale rencontre, Le Fort anrait-il pris sur Ini d'y désobéir en faisant venir Senac? et, une fois résolu d'appeler à Chambord le médecin ainsi que le neveu du maréchal, comment expliquer le singulier silence que Le Fort garde dans sa lettre sur un'fnit aussi important qu'aurait été ce duel? Le Fort écrivant à Friesen par un courrier spécial, quelle raison pouvait-il avoir de lui cacher le duel, si duel il y avait eu? Friesen ne devait-il pas l'apprendre aussitôtqn'ilfutarrivé?... Pour comprendre cette crainte de Maurice d'à/armer Paris, on n'a qu'a se rappeler le rôle qu'avait joué celui qqe M. de Voltaire nomme le sauteur et Madame de Poinpadonr le défenseur de la France. Dès que la nouvelle de la maladie de Maurice se répandit, les courriers et les pages arrivèrent de tous côtés h Chambord. On conserve h Kœtha bon nombre d'autographes signés des plus grands noms de France: des Turenne, des Polignac, des Saint-Simon etc., tous demandant à Friesen des nouvelles de son oncle. Que Maurice, se faisant illusion sur la gravité de sa maladie, ait désiré échapper à l'ennui de répondre 'à toutes ces tendresses épistolaires, ce n'est certes pas étonnant. Madame de Pompadour ne démentit pas la sympathie qu'elle avait de tout temps témoignée a son „ cher maréchal." Elle dépêcha de Versailles un courrier à M. Paris de Monmartel, avec une lettre fort tendre pour le comte de Friesen. Celui-ci n'étant plus a Paris, Monmartel la Ini expédia par un exprès a Chambord. La lettre d'envoi du financier étant datée du 29 à minuit, son exprès ne sera guère arrivé à temps pour permettre à Friesen de dire au maréchal avec quelle sollicitude le roi et la marquise demandaient de ses nouvelles »).

') Voyez dans les Lettres de Madame la marquise de Pompadour. (Londres

Appbntucb.

l'armi tous ces billets, il y en a un qui vient d'une amie qui ne signe pas, mais qui, en revanehe, «ombrasse son eher Frise, * lui demantle de destendre chez elle, et lui promet de parler en t*a faveur h Madame de Pumpadour, si faire se peut, avant le départ de eette dame pour Bellevue. Ce billet anonyme }H>urrait bien être de Mademoiselle de Sens, qui avait beaucoup de boutés pour Friesen, et qui, à cette époque, revenait précisément de Cltambord, visite dont Maurice parle si paiement dans la dernière lettre que le roi son frère devait recevoir de lui '). La belle inconnue date son billet de lundi soir, et parle de la mort du maréchal comme d'une nouvelle à peine arrivée h Versailles. On sait, en effet, que la cour apprit le funeste événement lundi soir, 30 novembre, par un pape que la dauphine avait dépêché h Chambord*).

Ce fut Te même soir que Louis XV écrivit au roi Auguste la lettre olographe que M. de Weber a publiée ; et le lendemain M. Spiuhirn, chargé d'affaires de Saxe à Paris, dépêcha un courrier au comte de liruhl pour l'informer de la perte que la France et ln Saxe venaient de faire.

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