‹ Maurice, comte de SaxeChapitre 24 sur 103 · VIVE LA DAUPHINE · texte numérisé non relu

VIVE LA DAUPHINE

Juillet et Août

Un des plus curieux, un des plus saisissante contrastes de l'histoire, c'est le contraste entre la prodigieuse activité du XIX0 siècle, et la torpeur somnolente qui caractérise les allures des hommes et des choses dans la première moitié du XVIIIe. Dans ce dolce far mente qui était à l'ordre du jour en Europe il y a cent ans, les peuples sommeillaient, et c'est à peine si les gouvernements se tenaient éveillés, en ourdissant de petites intrigues dont chacun, voulant jouer au plus fin, devenait la dupe à tour de rôle. L'opinion publique, dans le sens que nous attachons à ce mot, n'existait ou plutôt ne se manisfait pas encore. On commençait tout au plus, en Angleterre, et fort timidement encore, de se servir de la presse comme d'un levier politique. A Paris, les idées nouvelles que l'on couvait dans les salons des philosophes, étaient encore des lettres mortes pour les masses. Tout en préparant la révolution de longue main, on ne faisait que du platonisme. Le télégraphe et les chemins de fer n'avaient encore, en rapprochant les pays, ni amoindri l'importance des Etats,

4 La dauphikb est morte!

ni diminué leur prestige. On s'entrevoyait encore à travers le prisme *de la distance. De rares courriers, attardés sur des routes presqu'impossibles, employaient, pour aller d'un endroit à l'autre, autant de jours que nous mettons d'heures maintenant pour aller et revenir. Menacés que nous sommes sans cesse de tourmentes ou de tempêtes révolutionnaires, l'art de gouverner devient de jour en jour plus difficile, et Ton peut aujourd'hui comparer la politique à une mer agitée et toujours houleuse, dont on n'ose affronter les périls, si ce n'est dans un navire solide, bien armé, chauffé à toute vapeur et dirigé par les pilotes les plus expérimentés. Au commencement du XVIIIe siècle, les affaires d'Etat ressemblaient aux eaux dormantes d'un lac paisible, dont nul encore ne soupçonnait les dangers. On y naviguait, paresseusement couché, comme à Venise, dans de somptueuses gondoles, à coups de rames cadencés et un peu au hasard, car c'étaient presque toujours des femmes capricieuses et coquettes qui, en souriant, tenaient les cordons de soie du gouvernail. La guerre se faisait comme une partie de chasse, où tout était réglé par l'étiquette et où chaque manoeuvre paraissait prévue et ordonnée d'avance. Une fois commencées, ces guerres de cabinet, mollement conduites, avec des armées peu nombreuses et mal disciplinées, duraient ou plutôt, puisqu'on se reposait en hiver, se renouvelaient sans cesse, jusqu'au moment souvent où per-

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sonne ne savait plus au juste pourquoi l'on avait pris les armes. D'interminables congrès interrompaient ou accompagnaient ces luttes indécises; on perdait des mois en vaines disputes d'étiquette et, comme jamais on ne parvenait à s'entendre sur les questions de préséance, des réserves sans fin compliquaient la plus simple transaction internationale.

Quoi de plus grotesque que ces fastidieuses pédanteries que l'on prenait au sérieux; quoi de plus étrange que ces pompeuses futilités dont on remplissait la vie, à cette époque que nos grand'mères appelaient: le bon vieux temps! Le bon vieux temps, où le maréchal de Saxe faillit perdre la bataille de Fontenoy, par un excès de politesse des gardes françaises qui auraient cru manquer à l'étiquette et se déshonorer, en tirant les premières! Le bon vieux temps, où le philosophe par excellence, M. de Voltaire, n'était encore que gentilhomme de la chambre du roi très-chrétien et mendiait un sourire de la favorite du jour, en chantant la victoire d'hier ou en composant le ballet du lendemain! Le bon vieux temps, où la grave question qui préoccupait la France et la diplomatie européenne, était de savoir quand et comment la dame d'Etiolés, marquise de Pompadour, parviendrait à être présentée à la reine! Le bon vieux temps, âge d'or des mouches, des vertugadins et des porcelaines de Saxe, ou les perruquiers seuls prêchaient l'égalité — nous ne disons pas lu

La dauphins «st morit !

sagesse ~ en prêtant des cheveux blancs à tout le monde, et où il n'y avait encore de rouge à Paris que les joues des grandes dames et les talons des courtisans!

Plus il est difficile de se reporter à cette époque, dont trois ou quatre grandes révolutions nous séparent, et plus il faut de courage presque pour débrouiller le grimoire séculaire des chancelleries, dans l'espoir d'y retrouver le secret d'un mariage. Ne dira-t-on pas que nous méconnaissons l'esprit du siècle et que nous perdons notre temps, puisqu'il ne s'agit, en vérité, que du mariage d'une princesse qui n'a ni régné, ni joué aucun rôle dans l'histoire et dont on ne sait rien, ou à peu près rien, si ce n'est qu'elle a été la mère de trois rois, des trois derniers rois de France et de Navarre ?

Si nous écrivions ces pages en 1747, l'année où la dauphine vint en France, ou bien en 1767, l'année de sa mort, nous aurions pu invoquer, car le goût du classique dominait alors, de hautes et antiques autorités, pour prouver l'importance et l'attrait que les mariages des princes ont eus, de tout temps, aux yeux des hommes d'Etat et des historiens, pour ne pas parler des portes. Nous aurions pu citer Moïse, qui rattache au mariage d'un prince nomade, la prophétie devenue la clef de voûte des traditions juives et la source des révélations chrétiennes ; ou bien rappeler que les épopées d'Homère et les tragédies de Sophocle n'ont d'autre cadre que des

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mariages princiers. Que deviendrait l'Iliade, en effet, sans l'union mal assortie du roi Ménélas et de la trop belle. Hélène? que deviendraient, les dissolving viervs de l'Odyssée, voulût-on retrancher le fond du tableau: l'hymen-modèle du prince d'Ithaque et de la patiente Pénélope? que deviendrait enfin la tragédie grecque, sans l'union incestueuse du roi Oedipe et sans les sanglantes hyménées des Atrides?

Pour compléter nos citations classiques, nous aurions pu ajouter que la nation qui finit par gouverner le monde, se vantait de descendre du mariage d'un prince exilé, et que le sobre Tacite lui-même, tout bref qu'il était, ne dédaignait pas de peindre d'un trait de sa plume d'airain les femmes des Césars.

Mais le temps n'est plus, où l'on croyait pouvoir élever des rois en contant aux dauphins les innocentes aventures d'un Télémaque de fantaisie, et nous préférons invoquer, des témoignages moins classiques et plus rapprochés, pour répondre à ceux qui voudraient douter de l'influence que les mariages des princes ont toujours exercée sur les affaires humaines. Or l'histoire de l'Europe moderne, monarchique par excellence, ne deviendrait-elle pas un dédale de faits inintelligibles, sans le fil conducteur des généalogies et des alliances princières? Ouvrez les annales du XVIIIe siècle, remontez à l'origine d'une guerre, d'une complication quelconque, ou bien encore, étudiez les causes qui ont amené tel

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traité, tel arrangement international, vous trouverez presque toujours, en y regardant de près, un mariage au bout; mariage fait ou défait ou mariage à faire, mariage stérile ou trop fécond. N'est-ce pas grâce aux mariages des filles du dernier Stuart, que l'aristocratie anglaise a pu clore, en la légalisant, la révolution de 1688? On peut dire que les libertés anglaises, que l'existence de l'empire britannique, sont placées officiellement sous la garantie d'un mariage princier, puisque le parlement a conféré aux descendants de la princesse Sophie, le droit exclusif de succéder à la dynastie déchue. Et l'Autriche, que ne doit- elle pas aux mariages de ses princes! Belligérant alii, tu felix, Auslria, nube! disait -on dans le temps, comme on pourrait le dire des Cobourg aujourd'hui.

La France, au contraire, n'a pas été heureuse en mariages. Catherine de Médicis et Anne d'Autriche, il suffit de nommer ces deux reines, pour évoquer le sanglant souvenir des guerres et des révolutions dont elles ont doté la France.

Le mariage clandestin — puisque mariage il y a — de Louis XIV et de M* de Maintenon, ne peint- il pas d'un trait, la fin tragique du règne de ce superbe égoïste

couronné? „L'Etat c'est moi," avait-il dit, et plus vrai qu'il n'avait pensé : l'Etat entre ses mains était devenu, en effet, un vieillard décrépit qu'attendaient déjà les fossoyeurs de la Terreur.

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Le faible enfant, héritier des prétentions et des déceptions de ce long règne, débuta par un mariage malencontreux. En mariant Louis XV, en 1725, à la fille d'un piaste polonais, réfugié en France, Me de Prie lui avait fait épouser une double querelle: sa propre querelle d'abord, avec la reine d'Espagne, blessée à mort par le renvoi de sa fille, la fiancée du roi ; puis la querelle de Stanislas Lesczinsky qui, devenu beau-père de Louis XV, voulait par la protection de la France, enlever la couronne de Pologne à la maison de Saxe. Cette double querelle engendra une guerre, dans laquelle la France n'obtint pas tout ce qu'elle désirait. L'électeur de Saxe demeura roi de Pologne et Stanislas, oublié du monde, oublia, à son tour, à Lunéville, ses courtes et turbulentes grandeurs.

A peine la France fut -elle remise de cette guerre, amenée par l'alliance de Louis XV avec Marie Lesczinska, qu'un autre mariage l'entraîna dans une guerre plus longue et plus désastreuse.

Philippe V, ce triste roi que la France, au prix de son sang, avait donné à l'Espagne, avait eu le malheur d'épouser, en secondes noces, une Italienne intrigante, et ambitieuse. Elisabeth Farnèse, furieuse de voir deux fils du premier lit du roi, son époux, barrer la voie du trône à ses propres enfants, ne reculait devant rien, dût -elle mettre l'Europe à feu et à sang, pour établir ses Infants. Brouillée d'abord avec Louis XV, comme

LA DAI PHINK K8T SIORTK !

nous l'avons dit, à cause du mariage manqué de l'Infante Marie -Anne, qu'elle fit reine de Portugal, ne pouvant la placer sur le trône de France, Elisabeth s'était réconciliée avec Louis XV moyennant un double mariage: elle avait obtenu pour son second fils, l'Infant Don Philippe (de Parme), la main de Madame, fille ainée de Louis XV et, pour sa seconde fille, l'Infante Marie -Thérèse1), la main du Dauphin2), fils unique de ce souverain.

Cette double alliance, qui fut le prélude du pacte de famille, coûta cher à la France; car, sans le mariage de Madame et sans l'intérêt qu'avait Elisabeth, et de conquérir un établissement en Italie, pour son fils puiné, devenu le gendre de Louis XV, et de soutenir son fils aîné, l'Infant Don Carlos, devenu, grâce à la France, roi de Naples, il est permis de se demander si les frères Belle-Isle eussent réussi à entraîner le cardinal de Fleury dans la longue guerre dont la mort de l'empereur Charles VI, le dernier des Habsbourg, fut le signal. Toujours est- il que la France n'avait absolument rien à voir dans cette querelle d'Allemands. Ayant une fois reconu la pragmatique sanction, son véritable intérêt, comme d'Argenson le marque après coup dans ses mémoires, eût été de rester simple spectateur, d'observer une stricte neutralité et d'empêcher l'Espagne etl'Angle-

') née le 11 juillet 1726.

») né le 4 septembre 1729.

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terre de bouger. On connaît le tableau des désastres dont la France paya la faute de s'être laissé entraîner dans la guerre de la succession d'Autriche, tableau frappant tracé de la main du seul ministre de Louis XV qui eût le courage de lui dire toute la vérité.

„ Malgré les succès de Votre Majesté en Flandre," écrivait le vieux maréchal de Noailles au roi de France, le 15 décembre 1746 *) „et quelque grande que soit la gloire qu'elle s'est acquise à la téte de ses armées, on ne doit pas oublier le sort des alliés de la France: Charles VII, dépouillé deux fois de ses Etats et prêt à l'être pour la troisième, lorsque ce prince est mort accablé de malheurs; les Espagnols chassés d'Italie, la République de Gênes envahie et sous le joug autrichien, le roi des Deux-Siciles menacé et peut-être à la veille de perdre ses royaumes ; le duc de Modène errant, et réduit aux dernières extrémités ; le prince Edouard fugitif et une partie de ses partisans morts sur Téchafaud. Le seul roi de Prusse, qui a été heureux,* n'a cru pouvoir s'assurer ses succès que par des infidélités. Votre JMajesté connaît trop bien le caractère de la nation française pour ne pas prévoir les suites funestes et rapides"

Ainsi pensait le Nestor de la cour de Louis XV, en décembre 1746, et ses noires prévisions ne se réalisèrent

') Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles, par Camille Kousset. Paris 186Ô, t. IL p. 271.

La DAtrPHIHK K8T MORTE !

que trop. En prodiguant, pendant de longues années, le sang et l'or de ses enfants, dans une guerre injuste et impolitique; en se battant, en Italie, pour les fils de la reine d'Espagne, et en Allemagne, pour le roi de Prusse, la France sacrifia son prestige, sa puissance maritime, ses plus belles colonies et dilapida ses finances de manière à rendre la révolution inévitable, après les nouveaux désastres que lui valut la guerre de sept ans, la conséquence de celle de 1740.

Si, dans cette débâcle, la France a sauvé l'honneur du drapeau et l'intégrité de son territoire, c'est au maréchal de Saxe qu'elle le doit; mais, quelque glorieuses que fussent ses victoires, elles demeurèrent stériles, car ses conquêtes, à son grand regret, furent rendues, en 1748, lors de la paix d'Aix-la Chapelle.

A l'époque où notre récit commence, la guerre de la succession d'Autriche durait toujours, malgré la mort de Charles VII cet électeur de Bavière que la France et la Prusse avaient fait empereur d'Allemagne, sans avoir pu jamais lui conquérir un empire.

La guerre durait toujours, malgré la seconde défection du roi de Prusse qui, sans s'inquiéter de ses alliés, après avoir atteint son but, avait signé à Dresde, en décembre 1745, une paix séparée avec l'Autriche et la Saxe.

') 20 janvier 1745.

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La guerre, tout en ayant cessé en Allemagne, durait toujours, ou plutôt s'était rallumée en Italie et en Flandre, malgré la victoire de Fontenoy *) par laquelle Maurice de Saxe avait vengé Dettingen, et malgré la conquête des Pays - Bas autrichiens, assurée par la prise de Bruxelles2). La guerre s'était rallumée parceque l'armée Anglaise, défaite à Fontenoy et rappelée après cette bataille, était redevenue disponible à la suite de la victoire de Culloden qui mit fin à la rébellion Ecossaise suscitée par le Prétendant Charles -Edouard, le protégé delà France. L'Autriche de son côté, victorieuse en Italie et en paix avec la Prusse , avait pu détacher le Prince Charles de Lorraine en Flandre, pour y faire, de concert avec le duc de Cumberland, cette campagne de 1746, si malheureuse pour les alliés et si glorieuse pour Maurice, campagne dont nous rappellerons quelques phases dans le cours de ce récit.

Voilà, en peu de mots, où en étaient les choses en Europe, lorsque Louis XV, après avoir fait son entrée à Bruxelles , quitta l'armée qu'il avait confiée au maréchal de Saxe. Désirant assister à la délivrance de la dauphine qui, en ce moment, attendait ses premières couches, le roi revint à Versailles, le 14 juin 1746. On venait d'y chanter le Te Deum pour la prise d'Anvers et l'on y sut, par le roi , que l'armée du

') 11 mai 1745.

») 20 février 1746.

La dauphins est mobte!

prince de Conti investissait en ce moment la forteresse de Mons.

Le roi ayant pris goût à la vie des camps, paraissait, malgré les larmes de M* de Pompadour, impatient de retourner en Flandre. On eut de la peine à le retenir en lui réprésentant, qu'étant venu pour l'accouchement de la dauphine, il serait singulier de repartir à la veille de ce grand événement. Or c'était, en vérité, un grand événement pour le roi et pour la France ; car, depuis tantôt dix ans, tout le monde avait abandonné l'espoir que le dauphin, fils unique depuis la mort du duc d'Anjou J), eût des frères. On savait, que lors de la naissance de Madame Louise, sa huitième fille, en 1737, le roi avait dit: „ Madame huitième et dernière.11 On savait aussi que Madame de Mailly et ses soeurs, ayant relevé ce mot, avaient pris soin que le roi ne l'oubliât pas. On savait enfin que la reine Marie Lescinska, plus âgée que son époux, et vieillie avant l'âge, à la suite de dix couches terribles, froide, dévote et quelque peu capricieuse, ayant perdu l'affection du roi, n'était pas parvenue à la reconquérir, en 1744, à Metz, dans la grave maladie qui valut à Louis XV le surnom de Bien aimé payé si cher, du renvoi de la belle et entreprenante duchesse de Châteauroux. Toutes les espérances de la branche royale des Bourbons de France reposaient donc,

•) né en 1730, mort en 1733.

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en 1746, sur le dauphin et la dauphine qui, on y comptait pour sûr, allait donner à la France un prince, un duc de Bourgogne. Au milieu des préparatifs pour les réjouissances qui devaient célébrer ce , grand événement, une nouvelle grave et inattendue vint frapper les esprits des habitants de Versailles, comme d'un funeste présage. Le prince de Campo-Florido, ambassadeur d'Espagne reçut, le 16 juillet 1746, la nouvelle de la mort de Philippe V, décédé à Buen Retiro, le 9 juillet. Le nouveau roi, Ferdinand VI, avait écrit lui-même à Louis XV pour le prier de cacher la nouvelle de la mort de son père à Marie -Thérèse, la dauphine, dont l'état réclamait tous les ménagements. On obtempéra à ce désir; Marie-Thérèse accoucha, d'une fille, au grand désappointement du roi et de la cour, le 19 juillet. Trois jours après, la dauphine n'était plus! Elle expira subitement, après avoir fait les plus tendres adieux à son époux, qui l'adorait, bien qu'elle fût d'une incontestable laideur, rousse et d'humeur triste.

Il y avait, à l'époque dont nous parlons, deux ou trois ans que le roi Auguste III de Pologne, électeur de Saxe, avait accrédité à la cour de Versailles un ministre qui y faisait bonne figure. Le comte Jean- Adolphe de Loss, envoyé extraordinaire de Sa Majesté polonaise, avait eu le temps de se créer une excellente position en France; témoin le traité de subsides, si avantageux pour la Saxe, qu'il venait de signer avec le marquis

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d'Argenson; témoin encore l'intimité dans laquelle il vivait avec les frères Pâris, les Rothschild de l'époque, . les amis et les conseillers intimes de Me de Pompadour. Sans être nourri dans le sérail Loss en connaît les détours. Il nous contera les intrigues et les cabales de cour; il nous dira aussi comment il s'y prit pour les déjouer et comment il parvint à assurer à la fille de son maître, le plus grand établissement que l'Europe eût à offrir alors à une princesse jeune et féconde.

Loss, il faut lui rendre cette justice, ne perd pas son temps: „LaDauphine est morte! Vive la Dauphine!" voilà le texte de la dépêche dans laquelle il annonce la mort de Marie-Thérèse d'Espagne.

La douleur est presque générale — écrit -il au comte de Brûhl le 24 juillet, deux jours après l'événement — mais en même temps que chacun pleure la mort de M® la Dauphine, le public dispose déjà de la main du Dauphin, pour lui donner promptement une autre épouse et je suis extrêmement flatté de voir . que tous les voeux qu'on forme à cet égard se réunissent en faveur de S. A. R. notre Princesse Marie -Anne, car on ne fait point de difficulté de dire qu'elle mérite, préférablemcnt à toute autre Princesse, de partager un jour le trône de France avec Mr le Dauphin. Nos politiques donnent l'exclusion à l'Infante d'Espagne, soeur de la défunte »), puisqu'un tel mariage choquerait la bienséance,

>) Marie- Antoinette -Ferdinande, la môme qui plus tard épousa le roi Victor -Amèdée III de Sardaigne.

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outre que ce serait mettre de nouvelles entraves à la France, et ils ne paraissent pas portés non-plus pour une Princesse de la maison de Savoie, attendu que leur mère est morte étique et qu'ils prétendent que le mal est héréditaire danB la maison.

Le 28 juillet, Loss rend compte d'un premier entretien confidentiel avec le marquis d'Argenson. Ce ministre ne lui cache pas la nécessité „où la cour de France se trouve de remarier incessamment le Dauphin;" d'Argenson ajoute même que lui, pour sa personne, désirerait que le choix du roi, son maître, „pût se fixer sur une princesse de Saxe."

Loss s'empresse d'expédier un courrier à sa cour. Que pense-t-on à Dresde de cette ouverture? Loss tient à le savoir aussi tôt que possible, afin, dit -il, „de pouvoir dresser ses batteries et faire diversion" à celles qu'il appelle déjà „nos rivales." Trois princesses avaient été ajoutées, en attendant, à la liste des Dauphines possibles. C'était d'abord Marie-Antoinette de Bavière, fille de feu l'empereur Charles VII. Loss ne s'en inquiète guère, „parceque," dit-il, „le roi très-chrétien est rebuté de cette alliance par les sujets de mécontentement que la Bavière lui a donnés, l'électeur étant regardé comme entièrement dévoué à la cour de Vienne, sans aucune espérance de retour." La seconde „rivale," la princesse de Bayra, fille du prince du Brésil, n'avait que douze

ans. Loss l'écarté parcequ'elle lui parait trop jeune. La

La DADftllSE EST MOkTK !

troisième enfin, la princesse Amélie de Prusse, soeur du * roi Frédéric II, ne le préoccupe pas non plus. Elle a vingttrois ans, six ans de plus que le dauphin, sans compter l'embarras inévitable qu'il y aurait à lui faire changer de religion. Il n'y a donc que les Piémontaises qu'il redoute. Le maréchal deNoailles les protège, dans l'espoir de détacher le roi de Sardaigne de l'alliance autrichienne, réve que le marquis d'Argenson poursuit, de son côté, dans une négociation secrète1) révélée au diplomate saxon par l'ambassadeur d'Espagne.

Cependant le projet de mariage, à peine ébauché, péchait par la base. Loss avait travaillé pour la princesse Marie -Anne de Saxe, seconde fille de son maître et, à son regret, il devait appendre, peu de jours après avoir informé le comte Bruhl des bonnes dispositions du marquis d'Argenson, que l'on avait déjà promis la main de cette princesse. Elle devait épouser, et épousa en effet, l'électeur de Bavière dont la soeur, Marie- Antoinette , que nous avons vue sur la liste de nos rivales, venait d'accepter en même temps la main de Frédéric -Chrétien, prince électoral de Saxe, fils aîné d'Auguste III. Cependant Loss ne se tient pas pour battu. Puisque la princesse Marie-Anne ne peut épouser le dauphin, ce sera, pense -t- il, la princesse Marie- Josèphe qui l'épousera. Elle est bien jeune, il est vrai;

') Voyez: Mémoires et Journal inédit du Marquis d'Argenson.*' Paris 1857. T. 111 p. 26.

Vive la dauphihr! 19

elle est née en 1731, et n'aura que quinze ans le 4 novembre prochain. N'importe! Proposons la toujours. Le comte Bruhl ne dit pas non ; il en cause avec le roi, Auguste, et „Sa Majesté serait bien aise", mande Bruhl, „de donner au dauphin veuf, la princesse Josèphe en mariage , supposé que la cour de France s'y prête convenablement" 1).

Loss n'en demande pas davantage. Il retourne chez d'Argenson. Le ministre trouve Marie - Josèphe bien jeune; cependant il désirerait avoir quelques détails exacts sur son caractère et sur sa personne. Comment faire? Perdre un temps précieux pour en écrire à Dresde? Loss n'y songe pas; et il y a pourtant trop longtemps qu'il n'a vu la princesse pour pouvoir prendre sur lui d'en faire le portrait. L'idée lui vient de s'adresser au comte de Vaulgrenant, ambassadeur de France, qui, rappelé de Dresde, serait bien aise d'y retourner. Vaulgrenant ne se fait pas prier. Un matin, chez Loss, il trace en quelques lignes le portrait de la jeune princesse. Loss fait copier la note de Vaulgrenant et la donne à d'Argenson, sans lui en nommer l'auteur. D'Argenson consent à remettre le papier au roi de France „comme une pièce anonyme, qui aurait été envoyée au ministre dans une enveloppe cachetée d'un cachet inconnu."

') Dépêche du comte Bruhl du 10 août 174G.

20 La daupmxk «ht moktk!

Ce petit artifice, écrit Loss le 21 août, a eu tout le succès que je m'en étais promis, car, comme j'avais caché au ministre le nom de l'auteur de mon portrait, le comte de Vaulgrenant fut mandé pour en dire son sentiment et eut ordre de donner un mémoire plus étendu au roi de France, dans lequel il a rendu encore plus justice aux bonnes qualités de notre princesse. Sa Majesté a gardé l'un et l'autre dans son bureau, faisant les mêmes recherches à l'égard des autres princesses qui se

présentent pour remarier le Dauphin , le

principal objet du roi étant de lui choisir une princesse qui ait de la santé et qui soit propre à lui donner une prompte succession, sans s'arrêter d'ailleurs trop, aux raisons politiques.

La cour de Dresde fut „ très -satisfaite du stratagème", fort innocent comme on voit, dont Loss s était servi „pour donner une juste idée du caractère et de la personne de la princesse Josèphe"1). Voici le portrait que le comte de Vaulgrenant, en août 1746, fit de la future dauphin e :

La princesse Josèphe est d'une taille proportionnée à son âge, parfaitement bien faite, le port noble, l'air doux et engageant, marchant bien et de bonne grâce; elle croît et se forme à vue d'oeil ; elle est blonde, elle a les yeux bleus, grands,, vifs et doux en même temps, et la physionomie très - spirituelle. On ne peut pas dire qu'elle soit belle, mais on peut la regarder comme jolie, et elle plaît généralement; elle a beaucoup d'esprit et

■) Dépêche du comte de Bruhl, du 4 septembre 174<î.

Vite la n a unirai? !

tout du meilleur, une grande pénétration, elle a l'esprit juste et orné de sens droit, le caractère excellent, beaucoup de douceur; elle est remplie de sentiments, de piété et- de religion et elle a eu la meilleure éducation que Ton puisse donner.

La partie était engagée, mais L088 sentait bien qu'elle n'était pas encore gagnée. L'habile diplomate, certain de l'appui du ministre des affaires étrangères, n'oublia pas de mettre M* de Pompadour dans ses intérêts. L'alliance piémontaise avait toujours encore des partisans ; Loss va nous dire comment il s'y prit pour les décourager !) :

J'insinue, aux courtisans de l'un et de l'autre sexe que le choix d'une Savoyarde les expose à devenir les esclaves de M" de Carignan et d'un nouveau parti qui se formerait sous la protection d'une dauphine de cette maison, ou bien qu'ils n'auraient pas le même inconvénient à craindre d'une princesse saxonne qui, étant isolée et ne tenant à personne, aurait pour principe de gagner l'affection d'un chacun.

Il ajouta2) :

Il est sûr que l'on n'avancerait rien par trop d'empressement. Pour faire les insinuations qui sont nécessaires, je me sers de plusieurs canaux souterrains sans qu'il paraisse même, qu'elles viennent de moi. Il faut laisser mûrir les choses sans se laisser endormir par les cabales des autres.

*) Dépêche du comte de Lobs du 25 août 1746. ■) Dépêche secrète du même du 1 septembre 1746.

La dauphine est mobte!

Disons un mot des cabales que Loss signale. La mort de Philippe V avait éloigné du pouvoir l'intrigante reine Elisabeth Farnèse. Le faible Ferdinand, sous Finfluence de sa femme portugaise, n'aimait guère sa belle mère, et pour cause. Cependant, l'ambitieuse reine n'avait pas encore été renvoyée à Iledefonse. Elle se cramponnait encore à l'espoir de rentrer au pouvoir par l'appui de la France. On s'en méfiait, on la craignait même un peu à Versailles, mais on la ménageait. La mort de la dauphine, sa fille, avait été un coup de foudre pour Elisabeth. Il est vrai qu'elle possédait encore une alliée fidèle, Madame Infante, sa belle -fille; mais Madame Infante vivait à Madrid et la reine douairière tenait surtout à avoir à Versailles une personne dévouée à ses intérêts. L'ancienne maîtresse du cardinal Alberoni remuait donc ciel et terre pour remplacer la défunte dauphine, par sa soeur cadette, et se riait des scrupules du clergé français qui combattait, comme incestueuse, l'idée de donner successivement au dauphin deux soeurs en mariage.

Déjà l'énergie de la reine douairière s'était fait regretter en Italie; les généraux espagnols donnaient de grands ennuis au maréchal Maillebois, qui s'excusait de ses revers, par l'inaction des Espagnols. Les Austro- Sardes venaient de passer le Var et allaient s'emparer de Gênes, sans que les Gallispans -7- comme on appelait alors les armées combinées de la France et

Diflitized by Gpogji:

Vive là dauphine!

de l'Espagne — songeassent à les arrêter. Plus on était mécontent, à Versailles, de la marche des affaires en Italie, et plus le parti espagnol travaillait à cimenter l'alliance. Les Noailles et la petite coterie de la reine de France s'agitaient dans ce sens. La reine avait du reste ses raisons à elle, pour ne pas désirer le mariage du dauphin avec la Saxonne. Elle n'avait pas oublié les griefs et les rancunes des Lesczinski. Elle espérait enfin rencontrer, dans la soeur de la défunte, une bru tout aussi dévote et tout aussi dévouée.

Voilà en deux mots le dessous des cartes, que Loss dévoile dans ses dépêches. On comprend l'inquiétude avec laquelle il surveillait les premières démarches du duc d'Huescar, le nouvel ambassadeur que la cour de Madrid venait d'envoyer à Paris. Loss regrettait, bien . plus que d'Argenson, le rappel de cet excellent Campo- Florido qui n'avait pas eu, de secrets pour son collègue de Saxe. Or le duc d'Huescar avait débuté à Paris en proposant officiellement l'Infante Antonia ; la cour de Madrid n'avait pas voulu contrarier, sur ce point, les désirs de la reine douairière. Voici ce que Loss pensait de cette démarche1):

Le duc d'Huescar, a ordre de proposer l'infante pour épouse à Mr le Dauphin. Il s'est déjà acquitté de sa commission et se donne de grands mouvements pour y

>) Dépêche du l«r septembre 1746.

La dauphins est morte!

réussir, mais jusqu'ici sans apparence de succès. Le préjugé où l'on est généralement en France contre ce mariage, m'a fait espérer que Huescar ne viendra pas à bout de changer les dispositions du roi très - chrétien à cet égard. Tous mes avis confirment que Sa Majesté penche personnellement plus pour notre princesse Josèphe que pour toute autre, et que sans les raisons politiques , par lesquelles ce monarque est retenu, il ne balancerait pas entre une princesse de Savoie et la nôtre. Je suis averti qu'on attend avec impatience le rapport que le marquis des Issarts a ordre de faire au roi très - chrétien sur la princesse Josèphe.

Loss avait bien jugé la situation, car, la veille du jour où il expédia la dépêche qu'on vient de lire, le 31 août, Louis XV, de son côté — ce que Loss ne pou- . vait savoir — avait décliné l'offre de l'infante Antonia, dans une lettre adressée au roi d'Espagne x): „La religion, ma conscience, et la crainte de l'avenir", avait dit le roi de France, ,, ne me le permettent pas, ce dont je suis en désespoir, et il est impossible de me vaincre làdessus Le clergé et le peuple pensent comme

moi, ou, pour mieux dire, je ne pense que d'après eux, et la voix du peuple est la voix de Dieu."

Louis XV dit déjà dans cette même lettre: „11 y a aussi une princesse de Saxe, qui est la seule restante

') Voyez la lettre du 31 août, Rousset: ^Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noaillea." T. II, p. 245.

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qui puisse nous convenir." Quant au marquis des Issarts, l'ambassadeur de France qui venait d'être accrédité à Dresde1), dont parle Loss, c'était un gentil'homme de Provence, à peine âgé de vingt -huit ans, qui devait ce brillant début dans la carrière, à la protection de la maison de Conti. D'Argenson dit, en partant de lui: „I1 est aussi délié qu'il parait épais dans sa grosse figure . . ... il me parut le moins mauvais de tous ceux qui se présentaient alors pour des emplois étrangers ..." 2).

Sur la recommandation du comte Loss, on fit bon accueil, à Dresde, au marquis des Issarts et le jeune ambassadeur y répondit en secondant, de son mieux, les vues de son antipode diplomatique, comme le prouve la dépêche que Loss écrivit à sa cour, après l'arrivée du courrier français attendu avec tant d'impatience :

Secrète. Paris, ce 8 septembre 1746.

Le Marquis d'Argenson m'a dit que Mr des Issarts a mandé du 28 d. p., qu'ayant été avec le Très-Révérend Père Guarini 3) dans sa loge à l'opéra, il avait vu de loin notre princesse, et que le portrait qu'il avait fait de sa figure était conforme à l'idée que je lui en avais donnée. Il m'a ajouté confidemment, et seulement comme de lui à moi, qu'il croyait que la chose s'achemiuait ici. Les circonstances présentes me font moins redouter une Pié-

>) Le 28 août 1746.

*) D'Argenson Mémoire». T. III, p. 1S7. ») Le confeweur du roi de Pologne.

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montaise que l'Infante, puisque le roi d'Espagne s'intéresse pour la dernière. Mais, encore une fois, nous avons jusqu'à présent plus d'espérance qu'aucune des autres, s'il ne survient quelque événement qui fasse pencher le roi T. C. d'un autre côté.

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