‹ Maurice, comte de SaxeChapitre 25 sur 103 · DEMAIN BATAILLE!" L'ÉNORME PAQUET DE MAURICE · texte numérisé non relu

DEMAIN BATAILLE!" L'ÉNORME PAQUET DE MAURICE

Septembre et Octobre.

était la situation des affaires, lorsque le maréchal de Saxe, occupé alors à diriger le siège de Namur et à surveiller les mouvements du prince Charles de Lorraine, reçut le premier avis du mariage projeté. Or, peu de jours avant l'arrivée des bonnes nouvelles de Dresde, dont nous venons de parler, Loss, pénétré de l'urgence de combattre le parti espagnol, s'était adressé à Maurice pour lui demander aide et appui. Loss savait Maurice intimément lié avec le vieux maréchal de Noailles qui n'avait rien à refuser à Maurice ; et Noailles, à tort ou à raison, passait pour le chef et l'oracle de la coterie qui, à Versailles, travaillait pour l'Infante Antonia. Le crédit de ce ministre avait un peu baissé depuis Dettingen ; cependant il venait de rendre un grand service à Louis XV, en cimentant, à Madrid, d'où il revenait précisément à cette époque, l'alliance un peu refroidie depuis la mort de Philippe V. Loss savait aussi que Maurice ne demanderait pas mieux que de travailler pour la cour de Saxe, dans une affaire surtout, où son intérêt personnel était si évidemment d'accord avec les intérêts de famille

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qu'on allait lui recommander. La position exceptionelle que le vainqueur de Fontenoy s'était faite en France, était, on le sait, difficile à soutenir. Le seul général qui, dans cette longue guerre, eût été toujours heureux et eût su, après tant de désastres, relever le courage du soldat français, en dorant les drapeaux du roi très-chrétien d'un rayon de gloire, n'était pas français de naissance; et on ne l'oubliait pas, bien que la victoire l'eût naturalisé. D était, qui plus est, protestant et n'avait pas voulu changer de religion pour ne pas avoir l'air d'y être poussé par ambition. C'était un grand défaut aux yeux des dévots, et une arme dont ses ennemis usaient et abusaient. La guerre avait élevé Maurice ; la paix, ou même une intrigue de cour, pouvait le renverser. Le mérite seul ne suffisait pas toujours pour réussir à la cour de Louis XV. Dédaignant les petits moyens, prenant partout, sans dire gare à personne, les grandes entrées que le roi lui avait données au Louvre, Maurice, par l'insouciante indépendance de son caractère, avait augmenté le nombre des jaloux et des envieux qui ne faisaient pas défaut au fils de la belle Aurore de Koenigsmark. Un prince du sang, le prince de Conti, s'était ouvertement placé à la téte des mécontents. 11 possédait l'oreille du roi; la princesse, sa mère, passablement intrigante, l'appuyait à la cour; tandis que, dans le conseil, un ministre courtisan et peu capable, le comte d'Argenson, s'était fait le trop humble esclave de ses vo-

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lontés et de ses caprices. Furieux d'avoir vu le plan de

campagne de Maurice préféré au sien ; furieux surtout d'avoir dù réunir son année à celle du maréchal, le prince de Conti venait de donner, tout dernièrement encore, une preuve publique de sa haine et de sa puissance. Ayant brusquement quitté l'armée, il était venu à Versailles arracher au roi un brevet de généralissime, brevet qui renouvelait, en sa faveur, l'ancien privilège des fils de France, de commander en chef, lorsqu'ils se trouvaient devant l'ennemi, avec une armée commandée par un maréchal de France. On verra comment Maurice fut mis à l'abri de ce brevet que la marquise de Pompadour n'avait pas su refuser au fils de la princesse qui avait daigné la présenter à la cour. Toujours est- il que le prince de Conti avait obtenu une satisfaction en apparence humiliante pour Maurice. Les amis du maréchal regrettaient vivement que la guerre le retint encore éloigné de la cour. Les absents ont toujours tort; c'était aussi l'avis du comte Loss qui, dans ses dépêches, ne cache pas son impatience de voir arriver Maurice. Loss avait pensé suivre, selon son habitude, le roi en Flandre; il espérait y voir le comte de Saxe pour l'avertir, et des menées de la maison de Conti, et du projet de mariage. Mais le roi, au commencement de septembre, abandonna définitivement l'idée de retourner à l'armée et Loss, ne pouvant parler à Maurice, résolut de lui écrire. Voici sa lettre:

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Monseigneur! Paris, le 3 septembre 1746.

Me voyant frustré de l'espérance de vous faire nia cour à l'armée par la résolution que le Roi T. C. a prise de n'y point retourner pendant cette campagne, j'ai recours à la plume, pour me donner l'honneur de m'expliquer avec une entière confiance envers vous sur certains passages que vous aurez trouvés, Monseigneur, dans mes précédentes, où je vous ai marqué l'empressement que j'avais de m'entretenir avec vous pour vous demander vos conseils et votre appui dans une affaire importante, qui était sur le tapis. Je ne dois donc pas vous cacher, Monseigneur, que parmi les différents partis qui se présentent pour remarier Mr le Dauphin, il est question bien sérieusement de notre Princesse Royale Josèphe, l'idée qu'on a donnée au Roy T. C. de ses belles qualités lui ayant attiré une attention particulière de la part de S. M.

De mon côté, je ne fais point de difficulté de vous dire, Monseigneur, que le Roi mon maître, aussi bien que la Reine, serait bien flatté d'avoir pour gendre Mr le Dauphin et j'en parle avec assez de fondement pour n'avoir pas à craindre d'être désavoué; mais vous jugez mieux que personne, que pour ne me point compromettre, je suis obligé d'user de beaucoup de circonspection dans une affaire si délicate. 11 me suffira de vous faire remarquer, qu'il s'agit de fixer l'esprit du Roi T. C. en faveur de notre Princesse Royale préférablement à ses rivales. Vous y pouvez beaucoup contribuer par votre crédit et par des insinuations convenables. Je vous supplie, Monseigneur, de m'honorer d'un mot de réponse dont vous pourrez, s'il vous plaît, charger un de vos courriers, pour que cette lettre me parvienne avec plus de sûreté etc.

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L'esprit pratique du maréchal embrassa du premier coup d'oeil la fin et les moyens. Il vit que l'affaire était excellente. Placer sa nièce si près du trône de France , c'était rendre un service éclatant à la maison de Saxe, c'était, en même temps, assurer son propre avenir. Aussi Maurice s'empare -t- il de l'idée que Loss lui suggère, avec toute l'ardeur et tout le bon sens qui le distinguent. „En avant! tambour battant! mèche allumée!" — sa petite fille l'a bien deviné — Maurice ne connaissait par d'autre allure. Il aimait à aller droit au but, comme le boulet de canon à la guerre; et, en diplomatie, à prendre, comme on dit, le taureau par les cornes. Les lettres qu'il expédia, le 10 septembre, au y roi son frère et au comte de Bruhl, nous donneront une

première idée de son savoir faire.

Voici d'abord le billet d'envoi à Bruhl :

Au camp sous Tonores, ce 10 septembre.

Je dépêche ce courrier à Votre Excellence pour que les choses contenues dans la lettre que j'écris au Roi ne passent pas par des mains profanes; je n'en ferai pas une répétition ici pareeque j'imagine qu'elle vous sera communiquée. Ayez la bonté de faire payer la course a mon courrier; vous me payez trop mal mes pensions pour que je puisse vous faire de ces galanteries, et ce que je vous mande vaut le courrier. J'ai l'honneur d'être très parfaitement, Monsieur, de Votre Excellence le trèshumble et très - obéissant serviteur

M. de Saxe.

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Dans la lettre adressée au roi de Pologne, son frère, le maréchal entre dans les détails. Les excellents conseils qu'il y donne méritaient bien les frais du courrier: „ Je tiens l'affaire, elle est bonne; gardez le secret et fiez Vous à moi. Laissez moi faire. La France voudrait se réconcilier avec la Russie. Le roi est brouillé avec l'Impératrice Elisabeth, depuis qu'elle a renvoyé ce brouillon de La Chétardie. Vous êtes bien avec le cabinet de S' Pétersbourg. Vous pouvez nous y être utile. Je ferai sonner cela. Vous avez marié votre fille aînée au Roi de Kaples, qui sera Roi d'Espagne un jour, car Ferdinand VI n'a pas d'enfants et n'en aura pas. Nous ne l'oublierons pas; nous ajouterons, que vous mariez votre seconde fille à l'Electeur de Bavière, ce qui vous donne voix au chapitre, c'est-à-dire la voix de la Bavière à la diète de Ratisbonne. On vous aura écrit, que je n'ai plus de crédit, parce que le petit Conti a obtenu son brevet. Balivernes! n'en croyez pas un mot. Voici ce que m'écrit M* de Pompadour. Je la tiens, vous le voyez." Voilà ce qu'on lit entre les lignes, et voici la lettre et la pièce à l'appui :

Au camp sous Tonokes, le 10 do septembre 1746.

Sire,

Je n'importune pas souvent Votre Majesté de mes lettres, je respecte trop ses occupations ; mais les grandes circonstances forcent mon silence et peuvent autoriser )a liberté que je prends.

L'ÉNORME PAQUKT t>C MaUBICB. 35

Vous savez, Sire, que l'on songe à remarier Monsieur le Dauphin; je suis assez à même de savoir l'intrinsèque de la cour «le France, et je ne laisse pas que d'avoir quelques liaisons. Le Roi incline pour la Princesse Josèphc par des raisons particulières ; la santé et la fécondité lui paraissent préférables à des raisons politiques. La Maison de Savoie est soupçonnée depuis longtemps de ne pas posséder ces deux qualités si nécessaires pour la postérité et l'affermissement du trône; d'ailleurs je cherche à faire valoir les vues politiques qui ne laissent pas d'être d'un grand poids. Les liaisons dans lesquelles Votre Majesté se trouve avec la Russie, l'établissement de la Reine des Deux Siciles un jour sur le trône d'Espagne et la dernière alliance qu'EUe vient de conclure avec la Maison de Bavière, sont des raisons que je ne manque pas de faire valoir dans l'occasion. Le Roi de Prusse fera bien tout ce qu'il pourra pour traverser cette affaire, mais l'on s'en méfie ici; il a peu d'accès dans l'intérieur de la Cour et il lui sera difficile de traverser cette négociation, pour peu que le secret soit observé et que l'on précipite la conclusion. L'affaire est bonne; ainsi il ne faut y admettre aucune formalité qui l'allonge, si elle vient au point que je la désire. Il suffit, pour le présent, que Votre Majesté soit informée de la manière dont S. M. T. C. pense. Je prends la liberté d'envoyer une lettre que m'a écrite ces jours passés M0 de Pompadour, qui pourra faire juger Votre Majesté que je ne suis pas mal dans les petits cabinets. L'on était aux informations et je crois même qu'il est parti quelqu'un pour voir la Princesse Josèphe et au rapport duquel on se confie; cela a passé par les mains d'un de mes

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amis i), qui est au fait de ce qui se passe et qui lui a fourni des lettres de change sur Dresde et Varsovie. Voilà, Sire, tout ce qui m'est parvenu de cette circonstance, qui ne laisse pas que d'être intéressante. Nous faisons le siège de Namur; j'y ai envoyé Mr le Comte de Clermont Prince et Mr de Locwendal avec 62 bataillons et 50 escadrons. Je suis ici à observer les mouvements de Mr le Prince Charles, avec 100 bataillons et 250 escadrons. Son armée est fondue d'un tiers, dans la marche pénible qu'il a été obligé de faire, pour se retirer de la situation gênée, où je l'avais insensiblement réduit.

Recevez, Sire, avec Votre bonté ordinaire, les assurances du respect et de la soumission avec laquelle je suis toute ma vie, Sire, de Votre Majesté le plus humble, le plus fidèle et le plus soumis serviteur et sujet

Inutile de dire que les savantes manoeuvres, que le grand capitaine indique si modestement, en passant, amèneront peu à peu le Prince Charles de Lorraine, qui commandait l'armée des alliés, combinée de troupes autrichiennes, anglaises, hollandaises, hanoveriennes, bavaroises etc., à accepter la bataille de Raucoux, pour laquelle le maréchal de Saxe prépare le terrain; car déjà il médite une nouvelle bataille, une nouvelle victoire, n'en déplaise à Me de Pompadour. La marquise détestait tout ce qui pouvait la séparer du roi; elle détestait par conséquent la guerre, et ne s'en cachait pas

') Évidemment M' Paris de Montmartel.

L'ÉNORME PAQCKT DK MaI HICE.

dans le tendre billet que Maurice envoya à son frère. Lorsqu'on se donne la peine d'examiner de près ces pattes de mouche d'une jolie femme, on y démêle la ratification d'un pacte secret, d'un traité d'alliance offensive et défensive, entre ces deux grandes puissances, le général qui défendait le royaume, et la maîtresse qui gouvernait le roi: „Je ne veux pas que le roi me quitte; arrangez - vous de manière à ne pas me l'enlever; si vous me faites ce plaisir, le roi fera ce que vous voudrez et vous serez content de moi." Voilà ce qu'elle voulait dire, en écrivant le petit mot que l'on va lire :

Je veux me flatter, mon cher maréchal, que le reproche que vous vous faites de ne inavoir point écrit, vient d'amitié pour moi, et, en vérité, si cela n'était pas, vous seriez un ingrat, car vous savez que je vous aime beaucoup. Je crois ce que vous me dites comme l'évangile; dans cette croyance, j'espère qu'il n'y aura point de bataille et que notre adorable maître ne perdra pas une occasion d'augmenter sa gloire. Il me semble qu'il fait assez ce que vous voulez; je suis bien sûre que vous serez content et que vous continuerez à le bien servir ; je mets toute ma confiance en vous, mon cher maréchal ; en faisant la guerre comme vous la faites, je me flatte d'une bonne et longue paix. Adieu, mon cher maréchal, je vous aime de tout mon coeur.

La MUc DE POMPADOUR.

„ Demain bataille !"

Dites, je voua prie, quelque chose pour moi à mon grand nigaud ') et au O de Noailles.

Ce 10 (août? 1746) au soir.

Auguste III reçut ces lettres à Varsovie, où il était allé, accompagné de la reine, des princesses et du comte de Brûhl , ouvrir une de ces diètes de Pologne que le liberum veto devait, selon l'habitude, dissoudre bien vite. Retenons, pour l'intelligence de ce qui va suivre, que le roi Auguste quitta Dresde, le 12 septembre et qu'il revint de Varsovie, à Dresde, le 17 "décembre. Les princesses Marie -Anne, la future électrice de Bavière et Marie-Josèphe, la future dauphine, furent de ce voyage.

Pendant que le courrier de Maurice traversait l'Allemagne et la Pologne , le ministre de Saxe à Paris , ne resta pas les bras croisés ; Loss s'empressa d'abord de signaler la défaite d'une rivale à la quelle il avait fait peu attention jusqu'ici2):

Tout Paris a été rempli, depuis quelques jours, d'un bruit qui s'était répandu, que Mr le Dauphin se mariait avec la princesse de Prusse. Cette princesse, 'que le roi de Prusse son frère a proposée au roi de France, n'a pas laissé de trouver des partisans. J'ai représenté à nos amis, qu'indépendamment de la disproportion d'âge, le

') Le (jratul nigaud était le petit nom de M. Paris Duvorney. M« de Poinpadour lui écrit entre autres, le 2 novembre 1751, un billet qui commence ainsi: „J'ai oublié, mon cher nigaud1' Voyes Mémoires de

Griram, traduits pnr M. Linmany (Paris 1830), p. 105.

'i) Dépêche du comte Loss au comte Bruhl du 16 septembre I74b\

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