‹ Maurice, comte de SaxeChapitre 63 sur 103 · MAURICE A AUGUSTE IL, SON PÈRE · texte numérisé non relu

MAURICE A AUGUSTE IL, SON PÈRE

Arrivée de Maurice à Dresde, trente -six heures après le départ de son père. — Envoi des premières pages" des Rêveries. — Un canon inventé par Maurice. — Il désire faire fondre deux pièces à sa fantaisie. — Cela Vamusera, pendant l'absence du Roi, mieux que les hais et les fêtes.

SlRE^ à Dresde, le 12 janvier 1733.

Je suis arrivé aux portes de Dresde trente-six heures après le départ de Votre Majesté. Ma douleur aurait été

340 Maurice pkwt par lot-mi>mk.

sans égale, si l'on ne me faisait espérer que Votre Majesté honorerait bientôt ces lieux de sa présence.

J'emplotrai ce temps pour mettre au net un ouvrage que j ai composé sur l'art de la guerre durant ma maladie.

J'ose me flatter qu'il amusera pendant quelques moments Votre Majesté. La manière dont je traite celte science est nouvelle y et Votre Majesté en pourra juger par les premières pages de cet ouvrage que je prends la liberté de lui envoyer ci- joint.

Par mes réflexions, par les recherches que j'ai faites, je crois avoir trouvé la raison qui fait que l'on ne saurait tirer juste avec le canon; ce défaut vient moins de la fonte des pièces, comme le prétendent les plus habiles, que de leurs affûts. Il y a des clous et des bandes aux roues qui font faire des mouvements, en tirant, qui dérangent le coup.

J'ai inventé une nouvelle manière d'affûter qui remédiera peut-être à cet inconvénient. Outre cela j'ai remarqué que les fusils qui ont un dé au fond, où la balle s'enchâsse par son propre poids, sans la bourre, tirent plus juste et presque une fois plus loin que les fusils ordinaires. Cette épreuve m'a fait penser que l'on pourrait faire des pièces de campagne avec un pareil dé au fond; qu'elles se chargeraient très- vite, et tireraient trèsloin avec des boulets de plomb.

J'ai encore une autre invention dont je ne puis bien rendre compte à Votre Majesté, mais qui pourra être utile. Si Votre Majesté voulait me faire la grâce d'ordonner à M. le comte de Wackerbarth de me faire fournir toutes les choses nécessaires pour ces deux

LifeTTRKB IKiDITRS. (1733.)

épreuves, je ferai fondre deux pièces à ma fantaisie. La dépense n'en sera pas considérable, parce qu'elles ne seront que d'une livre de balle. Cela suffira pour en voir l'effet, et pour mener à de plus grandes découvertes. Il faudrait aussi faire dire un mot à M. le général Obmaus pour qu'il m'assiste de ses conseils.

Dans l'espérance que cette occupation pourra être agréable à Votre Majesté, elle m'amusera pendant son absence plus que les bals et les fêtes.

Je fais des voeux pour la prospérité, la santé et le prompt retour de Votre Majesté, et la supplie de me continuer ses bontés, qui font tout mon bonheur et remplissent mon cœur de l'amour le plus tendre et du respect le plus profond, avec lequel j'ai l'honneur d'être, Sire, de Votre Majesté le plus humble, le plus soumis et le plus obéissant serviteur

Maurice de Saxe.

Dictée à un aide-de-camp, ou bien mise au net par un secrétaire, mais corrigée, datée et signée par Maurice lui-même, cette lettre porte, par erreur, la date du 12 janvier 1732. Le contenu et la lettre suivante, écrite le même jour, le 12 janvier 1733, nous mettent à même de rectifier ce lapsus calami.

Ce fut probablement la dernière épître que Maurice adressa à son père qu'il ne devait pas revoir: Auguste IL, trois semaines après son départ de Dresde, mourut, à Varsovie, le 1" février

L'ouvrage sur Fart de la guerre dont Maurice transmit „ les premières pages" au roi, avec cette lettre, ouvrage qu'il allait, dit-il, ^mettre au net," est devenu célèbre.

Six années après la mort de Maurice, un officier prussien, Français d'origine, M. de Bonneville, en surveilla la publication. La première édition, édition de luxe (278 pages in-folio avec

342 Maurice pkikt par lui - même.

XL „ planches" ou gravures) parut à la Haye, en 1756, chez Pierre Gosse, libraire, sous le titre:

Les Rêveries ou -mémoires sur l'art de la guerre de Maurice, comte de Saxe etc. etc.

L'éditeur est seul responsable de l'échafaudage trop pédant et trop doctrinaire qui écrase quelque peu cette nbluette de grand seigneur".

Le manuscrit se compose à'arficies séparés, et n'est divisé ni en livres ni en chapitres. C'est M. de Bonneville aussi qui a baptisé à sa façon les deux livres ; ce n'est pas Maurice qui eût imaginé d'intituler le premier: „Des parties de détails" et l'autre: „Des parties sublimes".

Tout en rendant justice à la verve, aux idées neuves et aux fortes études qui se manifestent dans les Rêveries, la critique a été quelque peu embarrassée de classer cet ouvrage et d'apprécier ces brillants aphorismes à leur juste valeur.

Rendons à César ce qui est dû à César; effaçons l'appareil trop scientifique, et hâtons-nous de bien constater que le but que Maurice se proposait en composant ce livre n'était nullement, comme, de nos jours encore, un général allemand a l'air de le supposer '), d'établir un nouveau système didactique sur l'art de la guerre en général. Esprit pratique avant tout, Maurice avait un but plus pratique ; ce ne fut pas au public, ce fut à son père qu'il adressa ces feuilles improvisées dans treize nuits d'insomnie et de fièvre. Nul ne savait mieux que Maurice que le roi Auguste, fatigué du liberum veto, de ces diètes sans issue, et de ces confédérations continuelles, poursuivait plus que jamais, à cette époque, le projet de mettre fin à l'anarchie polonaise. Auguste préparait un coup d'Etat, et avait entamé à cet effet des négociations secrètes avec les puissants voisins de la république agonisante, avec le roi de Prusse et avec les „Mos-

') Voyez: Kurzer Lebeusabriss des Mambulla von Sach«en und Anszuge au» ueinen Betrachtungen iiber die Kricg!«kun»t von L. von Woluien, Gencral-Major. (Oldcnburg 1867.)

Lkttrks inédits». (1733.; 343

covites" : dans l'espoir de résoudre par la diplomatie le double problème qui s'était tout naturellement présenté, le problème de se débarrasser d'une constitution impossible, et de rendre héréditaire dans la maison de Saxe la couronne des Jagellons. Ce fut lors de son dernier voyage qu'Auguste, en route pour Varsovie, eut à ce sujet (en janvier 1733), une entrevue importante avec le ministre qui, en ce moment, possédait l'oreille du vieux roi de Prusse, père du grand Frédéric. Ces pourparlers sont demeurés secrets, parce que la mort d'Auguste II., fit avorter les projets concertés avec le général Grumkow »). Cependant Maurice, qui avait vu son père au camp de Muhlberg, en 1730, et qui depuis, à plusieurs reprises, était revenu en Saxe, savait mieux que tout autre à quoi s'en tenir sur les intentions secrètes du roi Auguste. Tout en partageant ses vues en général, Maurice, nous l'avons vu, ne comprenait pas les lenteurs du roi. Bouillant comme toujours, il aurait voulu prendre le taureau par les cornes ; il n'espérait rien de la diplomatie paternelle, et n'avait confiance que dans son épée. Les Rêveries se résument dans cet avis fort simple à l'adresse de son père : „Si vous voulez faire la conquête de la Pologne, voici comment il faut organiser votre armée; donnez -moi carte -blanche et quarantecinq mille hommes, en deux campagnes, sans livrer une seule bataille, je vous rendrai maître de la république; cela ne vous coûtera pas un sou.M

En envisageant de ce point de vue l'improvisation de Maurice ; en se rappelant qu'il ne s'agissait que d'un plan de campagne, que le but de cette campagne c'était la conquête de la Pologne, et que ce plan fut rédigé en 1732, comment ne pas rendre pleine justice au bon sens et au génie de l'auteur des Rêveries ? Si Auguste avait vécu, s'il avait eu le temps d'étudier et de discuter avec Maurice ce plan de campagne, les Rêveries ne seraient probablement pas demeurées des rêveries.

Mais peut-être nous accusera-t-on de rêver nous -même et

>) Voye*: FasHmann, Leben und Thâten Friderici Augusti etc. (Hamburg und Frankfurt 1733) p. 989.

344 Maurice peint par lui-même.

de faire des suppositions gratuites? L'ouvrage est là pour justifier notre interprétation. Ce n'est pas sur les toits qu'on crie un pareil projet; ce n'est pas un homme expérimenté et aussi fin que Maurice qui compromettra le succès d'une grande et chanceuse entreprise en mettant les points sur les i. Cependant ceux qui savent lire entre les lignes n'ont qu'à ouvrir le deuxième livre des Rêveries ; ils y trouveront dans le chapitre deuxième, intitulé : Réflexions sur la guerre en général une Description de la Pologne, et projet de guerre pour une puissance qui se trouverait dans le cas de faire la guerre à la république. On y lit:

„La Pologne .... c'est un vrai pays pour la guerre. La manière vagabonde dont les Polonais la font, fait que l'ennemi, lorsqu'il s'attache à les suivre, est bientôt hors d'état de résister à leurs courses continuelles. Il ne faut donc pas les suivre du tout, mais prendre des postes sur les rivières, les fortifier, s'y baraquer

Toute la république ensemble n'est pas en état de prendre une redoute bien palissadée." ....

Après avoir indiqué les positions (postes) qu'il faudrait occuper et fortifier, afin de pouvoir soumettre le pays, en faisant agir l'infanterie, sans s'inquiéter de la cavalerie polonaise, l'auteur ajoute :

„La conquête de la Pologne serait l'affaire de. deux campagnes, et ne coûterait pas un sol: au contraire, j'en tirerais de grosses aoiumc^par les contributions Je suis persuadé qu'on ferait cette conquête sans donner une seule

bataille Une fois établi dans ces postes je me

moque de tous les alliés de "la Pologne et de tous ceux qui voudraient entreprendre de les secourir." ....

C'est bien aussi aux Polonais que Maurice pense en écrivant:

,Mais, me dira-t-on, on lâchera de la cavalerie sur

vos armés à la légère. On ne l'oserait ; mais tant mieux sf

I jKTTRKR INÉDITES. (1733.) 345

cela arrive: ne sont -ils pas à même de se retirer, et cette cavalerie peut- elle subsister entre moi et l'ennemi? Tirerat-il sur ces soixante-dix hommes éparpillés le long du front de mon régiment? . . ce serait tirer sur une poignée de puces. Ah, ils feront la même chose et auront aussi des armés à la légère. Voilà donc ce qui prouverait la bonté de mon système, si cela les incommode au point qu'ils soient obligés de m'imiter; mais ce ne sera qu'après l'avoir bien appris à leurs dépens et après avoir été bien étrillés pendant deux ou trois campagnes qu'ils s'en aviseront.** ....

Voici enfin un des passages les plus significatifs. Nous le publions d'après le manuscrit. L'édition de 1756 (p. 138) a changé le chiffre de 45 en 48 mille hommes, et a remplacé le futur par le conditionnel dans les mots: empêchera, serai etc.

„J'ai dit qu'il ne fallait que 45 mjjle hommes pour soumettre la Pologne: qui est ce qui m'empêchera, quand j'y serai établi, d'en avoir cent mille? Le pays ne les fournirait-il pas, ou ne les saurait-il entretenir? Craint-on de n'en pouvoir faire la levée ? L'on me dira peut-être que ce sont des Polonais ; comme si un homme n'était pas un homme : il n'y a que la discipline et la manière de les mener qui y font. Ceux qui croient que les légions romaines étaient composées de Romains de Rome se trompent, elles étaient composées de toutes les nations du monde ; mais la discipline était la même, et parce qu'elle était bonne, cette discipline, et cette manière de combattre, les troupes aussi étaient-bonnes, quand elles étaient commandées par d'habiles généraux."

Ces extraits ne suffisent-ils pas pour donner la clef des Rêveries? Que dira- 1- on alors de ce passage que nous copions du plus ancien manuscrit de la bibliothèque de Dresde?

Ce passage, éliminé en 1740, à l'époque où Maurice acheva son ouvrage, se trouvait entre le premier et le deuxième alinéa de la page 140 (édition de 1756), après ces mots:

Mai rick pkint pab lui-mAmk.

„ Voilà comment avec peu de troupes et peu d'argent Je me ferais fort de tes (les Polonais) réduire en deux ou trois campagnes tout au plus. Il peut arriver telle conjoncture qui pourrait permettre t exécution d'un tel projet."

Maurice s'était lancé dans quelques considérations politiques: %

• „Les Ministres Jiussicns," disait -il, nne sont pas d'une délicatesse scrupuleuse sur t argent. L'Empereur (d'Allemagne) peut être embarrassé ; et il peut se faire que ces deux cours s'endorment sur une guerre en Pologne et ne la regardent que comme des troubles intestins. On peut en faire une querelle particulière, et le Roi (Auguste) peut paraître toujours uni avec la République. On peut s'établir dans les commencements dans la Lithuanie et à Marienbourg, pour voir comment toumenl les conjonctures , s'y fortifier, et mettre un gros corps d'armée sur pied. // ne faut pas croire que la Russie soit à présent ce quelle était du temps de Pierre le Grand. Une longue paix et le luxe l'ont énervée. L'Empereur (d'Allemagne) n'offre que des titres à leur ambition; les dépenses excessives qu'ils (les Russes) font les rendent nécessiteux, et dès qu'ils auraient goûté le séduisant plaisir de recevoir des secours étrangers, les principaux qui composent cette cour s'endormiraient bientôt sur les intérêts de la Russie et sur ceux de l'Empereur, qui, dans le fond, ne les touchent que du côté des honneurs. Ces hommes satisfaits, il faut les soutenir, et la reconnaissance qui en résulte ne tiendra pas contre les appas de l'or, qui enchante tous les coeurs; dans les lieux où la volupté règne, la vertu la plus sévère ne tient qu'avec peine: quel effet ce puissant métal ne produirait- il pas dans des pays où il est rare et où l'on en fait usage ?

Pour les Prussiens, je n'en parlerai pas, parce qu'ils ne sont point à craindre; mais je m'aperçois que la politique m'entraîne et que je m'écarte du but de cet ouvrage." ....

LRTTKK8 IRKT1ITE». (1733.)

Nous n'avons pas à défendre la moralité de la politique de Maurice. Enfant de son siècle, tout homme de génie qu'il était, prenant les hommes et les choses comme il les trouvait, il conseillait à son père de se servir de moyens dont tout le monde alors se servait sans scrupule, pour amener la solution à laquelle tout le monde s'attendait.

On conserve deux manuscrits des Rêveries à la bibliothèque royale de Dresde.

Le plus ancien, dont nous venons de citer un passage, est très -vraisemblablement une copie, que Maurice aura fait faire à Dresde en 1733, durant le séjour qu'il fit alors en Saxe, et qui se prolongea jusqu'au 18 juillet de la même année. Ce manuscrit se compose de 116 feuilles (231 pages in-folio) et n'a pas de titre; le texte diffère en plusieurs endroits du texte imprimé; l'écriture est celle d'un scribe peu versé dans la langue française ; on y remarque de nombreuses corrections, toutes de la même main; il n'y a pas un mot de l'écriture de Maurice; enfin les plans et les illustrations ne sont que des ébauches assez grossièrement exécutées. Le préambule, refondu plus tard, commence par ce paragraphe, qui a disparu dans ce que M. de Bonneville a appelé Y avant-propos :

„Cet ouvrage n'est point enfanté par le désir d'établir un nouveau système sur l'art de la guerre. Je l'ai composé pour m'instruire, pour l'exposer au jugement des personnes éclairées, pour prendre leurs avis, et pour profiter de leurs lumières. Plus j'examine les parties qui composent l'art de la guerre, et plus cette science me paraît profonde: elle est couverte de ténèbres, dans l'obscurité desquelles on ne marche pas d'un pas assuré. Le chevalier de Folard a été le seul qui a osé passer les bornes des préjugés. J'approuve sa noble hardiesse ; rien n'est si pitoyable que d'être l'esclave de ses préjugés; c'est le comble de l'ignorance et rien ne la prouve tant."

Le manuscrit de 1733 finit avec l'article sur les redoutes, article dont Bonneville a composé le IX* chapitre du deuxième

348 MaURICK PB1ST PAR LII-MÊME.

livre (p. 108). On y trouve déjà cette page d'histoire, tracée de main de maître, cette célèbre description de la bataille de Pultawa. On y trouve aussi, mais avec quelques variantes, la curieuse critique que Maurice fit, treize ans avant Fontenoy, de la conduite que le maréchal de Villars avait tenue à Malpiaquet (11 septembre 1709). En indiquant ce que ce général aurait dû faire pour battre les alliés, dans la seule bataille à laquelle Maurice assista dans le camp opposé, ne dirait-on pas qu'il ait en 1732, comme par intuition, dressé le plan qu'il devait exécuter en 1745, dans la première bataille où, général en chef, il commanda les Français? Ne fit- il pas à Fontenoy précisément ce que, selon se» Rêveries, Villars aurait dû faire à Malpiaquet? et ne battit- il pas ces mêmes „ alliés" qui avaient battu Villars avec ces mêmes Français que Villars n'avait pas su conduire à la victoire, uniquement parce que son génie avait deviné le secret do les conduire?

Voici ce curieux passage (p. 177) selon le manuscrit:

„Je ne veux pas finir cette partie sans parler de l'affaire de Malpiaquet. Si, au lieu de mettre les troupes françaises dans de mauvais retranchements, on eût simplement fait des abattis de trois bois vis-à-vis de la trouée, et que Ton eût placé dans ces trouées trois ou quatre redoutes, je crois que les choses auraient tourné bien différemment. Qu'auraient fait les alliés? auraient-ils attaqué ces redoutes, soutenues de plusieurs brigades ? Je pense qu'ils s'en seraient mal trouvés: ils y auraient perdu une infinité de monde, et ils ne les auraient certainement pas emporté.

C'est le propre de la nation française d'attaquer. Mais lorsqu'un général se méfie du grand ordre qu'il faut observer dans les batailles et de l'exacte discipline des troupes, il doit faire naître les occasions de combattre en détail et faire attaquer par brigades; assurément il s'en trouvera bien. La valeur et le feu qui animent cette nation ne s'est jamais démenti, et depuis Jules César, qui en est convenu luimême, je ne sais aucun exemple qu'ils n'aient bien mordu sur

Lbttrks inédites. (1733.)

ce que Ton leur a présenté. Le premier choc (des Français) est terrible ; il n'y a qu'à savoir le renouveler par d'habiles

dispositions : c'est l'affaire du général Rien n'y est

si propre que ces redoutes: vous y envoyez toujours des troupes nouvelles, pour attaquer celles de l'ennemi qui attaquent ; rien ne lui cause tant de distraction et le rend si craintif, car tandis qu'il attaque, il craint toujours d'être pris par les flancs, et vos troupes y vont de meilleur coeur, parce qu'elles sentent que leur retraite est assurée et que l'ennemi n'oserait les suivre à travers ces redoutes. C'est dans cette occasion où vous pouvez tirer les plus grands avantages de l'impétuosité de vos troupes; mais de les mettre derrière des retranchements, c'est leur ôter les moyens de vaincre; ils ne sont alors que des hommes ordinaires.

Qu'aurait -ce été (à Malplaquet) si M. le maréchal de Villars avait pris la plus grande partie de son armée et eût été attaquer une moitié de celle des alliés, qui avaient eu la bonté de se mettre de manière qu'ils étaient séparés par un bois sans pouvoir se communiquer? Les derrières et les flancs de l'armée française auraient été invulnérables. . . .

Il y a de l'habileté plus qu'on ne pense à faire de mauvaises dispositions ; mais il faut savoir les changer en bonnes dans le moment: rien ne déconcerte plus l'ennemi, il a compté sur quelque chose, il s'est arrangé, dans le moment qu'il attaque il ne tient plus rien. Je le dis encore et je le répète, rien ne déconcerte tant l'ennemi et l'engage dans plus de fautes; s'il ne change pas sa disposition, il est battu encore. L'esprit humain ne va point là; l'on trouvera bon que je ne traite pas cette matière plus à fond ; ce que je viens de dire n'a jamais été dit ni imaginé peut-être, du moins n'en avons- nous point d'indice, et je suis trop peu éclairé pour une matière si nouvelle. Il me semble cependant que le maréchal de Villars aurait pu faire une chose, qui était d'abandonner son retranchement à l'approche des alliés en se mettant dans l'ordre que je propose; une contre-

350 * MAlTRICJt PRIWT PAR LîTI-liÊJIR.

marche à droite et de gauche vers le centre en faisait l'affaire; l'ennemi était enfourné et battu."

Les articles dont Bonncville a fait les chapitres X, XI et XII manquent dans le manuscrit de 1733, qui termine par ces mots:

n J'ai composé cet ouvrage en 13 nui/s; fêtais malade, ainsi il pourrait bien se ressentir de la fièvre que j'avais; cela doit m' excuser sur la régularité de r arrangement ainsi que sur F élégance du style; j'ai écrit militairement et pour dissiper mes ennemis.

Ecrit au mois de décembre de tannée J733."

L'erreur du copiste qui date l'ouvrage de 1733, au lieu de

1732, est un indice de plus en faveur de la supposition que cette copie fut faite en 1733.

L'autre manuscrit de la bibliothèque de Dresde ne saurait avoir été achevé avant 1740, comme on va le voir. Ce manuscrit (315 feuilles, in-folio) est intitulé:

„Des rêveries, ou plusieurs inventions qui regardent le militaire, exposées par 85 plans avec leurs explications."

La table des matières indique trente -huit articles; Y introduction a été reproduite dans Y avant -propos de l'édition de 1756, à l'exception de ce premier paragraphe:

„ Cet ouvrage n'est point enfanté par le désir d'établir un nouveau système sur fart de la guerre, je le compose pour m' amuser et pour m instruire."

Le passage que nous avons déjà copié du manuscrit de

1733, se retrouve également à la fin de celui de 1740, avec la date correcte:

„ Fait au mois de décembre j?32."

Les trois articles dont M. de Bonneville a fait les trois derniers chapitres du deuxième livre, ont été ajoutés, en 1740, ainsi que la note, qui commence par ces mots :

LSTTRBS IHfeDITM. (1733.)

„ Nota. Je n'avais point là Poiybe dans son entier, lorsqu'en 1732, j'ai écrit cet ouvrage sur la guerre, et ce n'est que cette année 1740 que je l'ai achevé. Voici ce que j'y ai trouvé sur la phalange des Grecs et sur l'ordre de combattre des Romains. Je suis flatté d'avoir pensé comme lui, qui était contemporain de Scipion, d'Annibal et de Philippe, et qui, pendant le cours des guerres de ces grands hommes, s'est trouvé plusieurs années dans les différentes armées et y a vu des commandements distingués. Un auteur si illustre ne peut que justifier mes idées, et je laisse à ceux qui liront cet ouvrage à juger si j'ai pensé comme lui. C'est Poiybe qui parle ')....

Le manuscrit de 1740, d'une belle écriture, sans la moindre rature ni correction, est relié en maroquin rouge; les feuilles sont dorées sur tranche ; les plans sont de toute beauté ; les illustrations, peintes en gouache, d'une valeur artistique incontestable; et, à moins qu'il ne se retrouve un exemplaire semblable à Paris, soit aux archives de la guerre, soit à la bibliothèque impériale, je serais porté à croire que c'est bien l'exemplaire que, dans son testament, Maurice légua à son neveu le comte de Friesen2). En tout cas, ce manuscrit légué au dernier comte de Friesen ne se trouve pas, comme M. de Weber le supposait, en 1863 (voyez p. 156 de son ouvrage), dans les archives de famille, à Rœtha. Ce n'est pas non plus à Friesen que Maurice, comme le baron de Grimm le dit dans ses Mémoires (T. I., p. 29) a pu dicter les Rêveries; car, à l'époque où Maurice les rédigea, Friesen, a peine âgé de six ans, n'était pas avec son oncle, qu'il ne rejoignit qu'en 1746, en Flandre.

') M. de Bonneville a donné cette note page 187, en abrégeant l'exorde, que nous restituons pour en fixer la date.

a) Dans le testament olographe, en date de Paris, le l<"mara 1746, on trouve l'article suivant:

„Je donne et lègue

A M. le comte de Friesen, un livre que j'ai fait sur la guerre, intitulé Mes Rêveries, et qui est en manuscrit." (Histoire de Maurice comte de Sa.ce. (Dresde MDCt'LlI.j T. II, p. 305.)

352 Maurice prtrt par tci-uftiiR.

Nous avons défini le but spécial que Maurice avait en vue en écrivant ses Rêveries ; nous avons constaté que c'est un ouvrage ad hoc '} faut-il en conclure que l'ouvrage n'est que d'un intérêt éphémère et purement historique ? Nullement. Maurice est au contraire un écrivain „ palpitant d'actualité." Le génie généralise toujours; parce qu'il est lui-même universel et éternel, et qu'il domine le temps et l'espace. L'homme de génie qui énonce une idée nouvelle, qui devine le mot d'une vérité ignorée avant lui, travaille pour l'humanité même sans le savoir. Maurice appartient à tous les siècles: il est toujours neuf, toujours créateur, à quelque minutie de métier que s'applique son génie.

Ses principes sur l'habillement et sur l'entretien des troupes n'ont-ils pas été en grande partie adoptés de nos jours?

L'armée anglaise, la plus cosmopolite du monde, n'a-t-elle pas, depuis longtemps, suivi l'avis que Maurice donne en ces mots:

„ II ne faut jamais donner de pain aux soldats, mais les accoutumer au biscuit, parce qu'il se conserve cinquante ans et plus dans un magasin, et qu'un soldat en porte aisément avec lui pour un mois"?

En France, n'a- 1- on pas habillé une partie des troupes légères selon ce conseil de Maurice :

„Je voudrais que le soldat eût la tête rasée, et qu'il fût pourvu de deux calottes rouges, comme les curés en portent, pour qu'il put en changer " ? i)

Il a fallu la conquête de l'Algérie pour vaincre les préjugés de l'année française contre le burnous, ce vêtement si admirablement adapté à la vie du camp. Maurice, en 1732, déjà écrivait:

„Je voudrais que le soldat eût un manteau à la Turque, avec un capuchon; ces manteaux couvrent bien, et ne contiennent que deux aunes et demie de drap; pèsent peu, et coû- , tent peu. Le soldai cependant a la tête et lé col à couvert de

') Manuscrit de 1733.

LXTTRKB IHfenïTKS. (1733.) 3 5 3

la pluie et du vent, et, lorsqu'il est couché, il est conservé et a le corps sec, parce que cet habillement ne porte pas sur le corps." ....

On vient, dit- on, de donner à l'infanterie française des canons légers d'une nouvelle construction. L'Empereur Napoléon III, sans le savoir peut-être, n'a fait qu'exécuter une idée de Maurice. Si ces armes nouvelles ne sont pas encore baptisées, pourquoi ne les nommerait- on pas, selon Maurice, des amusettes?

„I1 faut que les centuries *) pesamment armées aient chacune une arme que j'appelle amusetle. Ces amuscttes 6ont de mon invention ; elles portent au delà de 4000 pas avec une violence extrême. (Les pièces que les Allemands et les Suédois mènent avec les bataillons et qu'ils nomment „pièces de campagne u portent à peine au quart) Cette arme est fort juste ; deux hommes la mènent partout ; elle tire des boulets de plomb d'une demi -livre, et porte cent coups à tirer avec elle

Ces amusettes doivent se mener en avant avec les armés à la légère un jour de combat : comme elles tirent au delà de trois mille pas, elles doivent causer un furieux dommage à l'ennemi lorsqu'il se forme, soit au sortir d'un bois, d'un défilé ou d'un village, lorsqu'il marche en colonne et qu'il se met en bataille, ce qui prend du temps. Or ces amusettes peuvent tirer au delà de deux cents coups par heure."

Enfin, sans parler des casques à la Romaine, qui, selon l'avis de Maurice, valent bien les chapeaux, alors en vojgue, puisqu'ils ne pèsent pas plus que les chapeaux; ne sont pas du tout incommodes; garantissent du coup de sabre, et font un très -bel ornement; les armées allemandes n'ont-elles pas adopté depuis long-

') Le régiment de Maurice se composait de 4 centuries pesamment armées, d'une demi -centurie légère et d'une demi -centurie de cavalerie: 873 hommes, y compris les officiers. Quatre régiments composaient sa légion (3557 hommes); il demandait quatre amusettes par régiment, seize par légion.

Maurice pbint par lui-mkmk.

temps, en Prusse du moins, le système de recrutement proposé par Maurice?

Nous ne pouvons nous refuser de transcrire cette page éloquente :

De la manière de lever des troupes.

„On lève les troupes par engagements avec capitulation, sans capitulation, par force quelquefois, et plus souvent par supercherie. Quand l'on fait des recrues avec capitulation, il est injuste et inhumain de ne la pas tenir, parce que ces hommes étaient libres lorsqu'ils ont contracté l'engagement qui les lie, et il est contre toutes les lois divine* et humaines de ne leur pas tenir ce qu'on leur a promit»; on n'en fait cependant rien. Qu'en arrive-t-il? Ces gens désertent. Peut-on avec justice leur faire leur procès? On a violé la bonne foi qui rend les conditions égales. Si on ne fait pas d'acte de sévérité, on perd la discipline militaire, et si on en fait, on commet des actions odieuses et affreuses. . .

Ne vaudrait- il pas mieux établir par une loi, que tout homme,. de quelque condition qu'il soit, serait obligé de servir son prince et sa patrie pendant 5 ans ? Cette loi ne saurait être désapprouvée, parce qu'elle est naturelle, et qu'il est juste que les citoyens s'emploient pour la -défense de l'Etat. En les choississant entre 20 et 30 ans, il n'en résulterait aucun inconvénient: ce sont les années de libertinage, où la jeunesse va chercher fortune, court le pays, et est de peu de soulagement à ses parents. Ce ne serait pas une désolation publique, parce que l'on serait sûr que, les cinq années révolues, on serait congédié; et cette méthode de lever des troupes ferait un fond inépuisable de bonnes et belles recrues qui ne seraient pas sujettes a déserter; l'on se ferait môme par la suite un honneur et un devoir de servir sa tâche. Mais, pour y parvenir, il faudrait n'en excepter aucune condition, être sévère sur ce point, et s'attacher à faire exécuter cette loi de préférence aux nobles et aux riches Personne n'en murmurerait alors ; ceux qui auraient

Lrmws ««orras. (1738.) 355

servi leur temps verraient avec mépris ceux qui répugneraient à cette loi, et insensiblement on se ferait un honneur de servirj le pauvre bourgeois serait consolé par l'exemple du riche, et le riche n'oserait se plaindre, voyant servir le noble." ....

Si, en 1732 déjà, Maurice proposa le système de conscription tel qu'il est pratiqué en Prusse aujourd'hui, il dévéloppa aussi dans un mémoire, présenté le 25 mars 1750 au ministre de la guerre, la théorie qui fut appliquée avec tant de succès par les généraux prussiens à Kœniggrœtz. Nous ne disons pas que Maurice ait deviné le fusil à aiguille, mais le principe sur lequel la supériorité de cette arme repose a été clairement exposée par le maréchal de Saxe en ces termes :

„ A*x tome: Plus de morts, moins d'ennemis.

Conséquence:

Donner la mort et l'éviter."

„ S. M. Prussienne connaît, par expérience, cette vérité sans réplique; ses troupes tirent, à temps fixé, beaucoup plus de coups qu'aucunes autres troupes du monde: d'où il résulte que ce prince à pu gagner des batailles avec un nombre inférieur, ce qui est effectivement arrivé. Donc, en pratiquant cette méthode, nous aurions les avantages que procure la nouveauté." J) . . . .

>) Lettres et mémoires du maréchal de Saxe. (Pari» 1794.) T. Y, p. 304. Maurice n'était, cependant, pas de ceux qui attachent au perfectionnement de la mousqueterie une importance exagérée. Il savait parfaitement à quoi s'en tenir sur cette question, si souvent débattue de nos jours. On lit dans les Rêveries:

„La vitesse avec laquelle les Prussiens chargent leurs fusils, est avantageuse en ce qu'elle occupe le soldat et l'empêche à la réflexion lorsqu'ils marchent à l'ennemi. C'est une erreur de croire qne les cinq victoires qu'a remportées cette nation pendant la dernière guerre sont dues à leur tirerie, puisqu'on a remarqué que dans la plupart de ces actions il 7 a eu plus de Prussiens tués par le feu de leurs ennemis, que de ceux-ci par In feu des Prussiens."

356 Maurice pktkt par utt-mkmk.

MAURICE AU COMTE DE BRUHL

Même tu jet — Maurice prie Bruhl d'expédier les ordres demandé».

Monsieur, à Dre8DB> le 12 >nvier 1733'

Je suis enfin arrivé à Dresde, mais trop tard pour pouvoir profiter du fruit de mon voyage. J'en accuse ma mauvaise santé et ma mauvaise étoile. Je vaincrai Tune en attendant le roi ici, et l'autre en vivant en anachorète. Oserai -je vous prier de faire expédier un petit ordre à M. le comte de Wackerbarth, pour qu'il me fournisse les facilités et moyens de faire faire deux pièces de canon? C'est une épreuve que je veux faire, qui sera peut-être utile et agréable au roi, et qui me servira d'occupation pendant l'absence de Sa Majesté; car il faut bien que je fasse toujours quelque machine. Soyez persuadé, je vous prie, qu'une des choses du monde que je désirerais le plus, est d'avoir le plaisir de vous revoir, et de vous assurer du tendre et sincère attachement que j'ai pour vous; et que personne au monde n'est plus parfaitement, Monsieur, de Votre Excellence lé très-humble et très-obéissant serviteur Maueice de Saxe.

MAURICE AU COMTE DE BRUHL

Protestations contre la nomination d'un administrateur de la seigneurie de Tautenburg.

xr à Paris, le 10 février 1735.

Monsieur, ;

Je profite du départ de *) pour vous écrire.

Vous ne m'avez pas répondu sur la lettre que j'ai eu

V Nom illisible.

Lkttkks inédites. (1735.)

l'honneur de vous écrire vers la fin de l'année passée. Vous avez mis à Tautenburg un homme par ordre de la Chambre (des comptes). Je vous avais prié que ce fût de votre main. Vous avez jugé à propos de n'en rien faire Cet homme ne dépend pas de moi ni ne veut en dépendre. Il congédie les miens et en remet d'autres en place. J'ai cru qu'il était à mon service, puisqu'il est chez moi et à mes gages. J'ai voulu lui donner une Bestallung *); il l'a refusée. J'ai voulu lui faire remettre les archives et les autres choses, et le faire recevoir par les juges avec les formalités requises; il n'en a rien voulu faire, et a dit qu'il était l'homme du roi. Vous ne sauriez douter, Monsieur, du désordre que cela met dans les choses. Je m'étais attendu à plus d'égards de votre part, et que ma confiance méritait du retour; je vous ai laissé le maître de choisir quelqu'un qui vous fût agréable : vous en avez profité pour me donner un tuteur; tout cela est fort mal ; et si vous n'étiez pas si aimable et si je ne vous aimais pas, je m'en fâcherais très- sérieusement. Vous«verrez par l'incluse la tournure que prend le sieur Knebel2) pour ne point dépendre de la Chambre; il s'est fait installer l'ordre de la Chambre à la main; cette façon d'agir ne peut que me déplaire ; elle me révolte, et je ne vous le cèle point. Il n'y a que deux façons de me porter à. ce qu'on désire de moi: l'une est la douceur, et l'autre la force. Je ne connais point de milieu. Je sais obéir à l'une avec respect-, et je fais l'autre avec plaisir. Mais soyez certain que jusque là je

«) Patente d'installation.

«) L'employé que la chambre des comptes avait installé à Tautenburg pour administrer cette seigneurie.

358 Maurice pkiht pab lct-mêmr.

crierai comme un monstre, et qu'à la paix je viendrai vous faire en Saxe un train de l'autre monde. Adieu, Monsieur, sans rancune, ma franchise n'en mérite pas; je vous embrasse de tout mon cœur, et vous souhaite tous les plaisirs et avantages, et tout ce que vous méritez: ce qui ne serait pas médiocre, si cela dépendait de votre très -humble et très -obéissant serviteur

le Comte de Saxe.

Bellegarde est ici; je m'entretiens souvent avec lui de vous. Il vous aime aussi bien que moi, malgré vos défauts.

La seigneurie de Tautenburg avait été promise à Maurice en 1711, à l'époque où son père le légitima; mais les circonstances ne permettant pas de disposer alors de ce domaine de la couronne, la terre de Skœhlen ftlt donnée au comte de Saxe. Cette terre ayant été vendue en 1721, pour subvenir aux frais du régiment d'infanterie que Maurice acheta en France, et qu'il paya environ 130,000 francs, ce fut en 1730 que Maurice obtint, sa vie durant, la jouissance de Tautenburg. Il avait demandé à son père un fief rapportant „12 à 15 milliî écus," (lettre en date de Dresde, le 2 mai 1730) et le roi s'était rappelé son ancienne promesse. Tautenburg devant retomber à la couronne après la mort de Maurice, la chambre des comptes en surveillait l'administration ; ce qui donna lieu à des différends qui furent promptement arrangés. Maurice reçut, deux jours après l'envoi de cette lettre, des explications satisfaisantes, dont il remercia Bruhl le 12 février 1735.

Les revenus de Tautenburg s'élevaient à dix mille écus de Saxe. C'était à peu près le tiers de l'apanage que la Saxe fournissait à Maurice, qui recueillit en outre, lors de son voyage en Russie, en 1742, quelques débris de la succession maternelle en Livonie. L'argent à cette époque était rare, et avait une toute autre valeur qu'il n'en a aujourd'hui ; le revenu de cent à

Lkttrks ixÉniTK*. (1735.) 359

cent-vingt mille francs que Maurice tirait de la cour de Dresde, suffisait pour lui assurer une existence indépendante, et on a eu tort de le confondre avec ces aventuriers qui s'expatrient pour chercher fortune à l'étranger.

H est vrai que l'avarice n'était pas le défaut du maréchal de Saxe ; il dépensait largement ce qu'il avait, et ne songeait pas à amasser des trésors. Son beau -frère, le comte de Bellegarde en eut la preuve lorsqu'il liquida la succession de Maurice en qualité de légataire universel.

MAURICE AU COMTE DE BRUHL

(EXTRAIT

Portrait de la cour de France à l'époque de la naissance de Madame huitième et dernière.

Monsieur, à Pam8> le 24 décembre 1737.

J'ai été à Fontainebleau, où j'ai été reçu à merveille. On m'y a fait courir le cerf tout en arrivant, et je crois qu'ils me suivront en paradis. J'ai trouvé une merveilleuse émulation parmi les femmes de la cour; il y a des nuées de tracasseries ; jamais la cour n'a été si brillante et si nombreuse. Les jeunes et les vieilles y accourent de partout, dans des vues différentes pourtant; et comme les hommes suivent ce bétail -là, il s'y fait un mouvement qui réjouit le spectateur bénévole.

Votre Excellence oublie ses commissions; je L'avertis que, dès que j'aurai de l'argent, je les ferai tout seul, et je Lui enverrai tout ce qui me passera par la té"te, tant j'ai envie de Lui être bon à quelque chose. Je ne

360 MaUEICK PK1KT PAR LUI - MÊMB.

vois rien de goût, de magnifique ou d'agréable que je ne pense à Elle et qu'il ne me prenne l'envie de le Lui envoyer, etc. etc. etc.

Maurice de Saxe.

MAURICE A AUGUSTE III, SON FRÈRE

Dispositions dans lesquelles se trouve le cardinal de Fleury. — Correspondance intime de Maurice avec M. de Chanvelin. — «Idée d'une triplo alliance entre la France, la Russie et la Saxe. — La question d'Orient, en 1737. — Le grand-chambellan M. de Towianski à Issy. — Le cardinal de Fleury lui demande un mémoire sur la situation de l'Europe. — Embarras de Towianski. — Confidences de M* la marquise de Mézières. — Maurice demande des instructions en chiffres. — Il promet d'amuser le tapis en attendant — (Post-scriptum.) Maurice propose un expédient pour amener le cardinal a s'ouvrir en toute confiance au roi de Pologne. — Portrait du diplomate qu'il faudrait envoyer à Paris. — Etes -vous content de ma gazette?

gIRE^ à Paris, le 28 décembre 1737.

Le départ de M. Fritsch me procure l'occasion d'informer Votre Majesté des dispositions dans lesquelles se trouve M. le cardinal. Mais pour Lui faire un tableau du présent, je suis obligé de rappeler le passé. J'étais dans une liaison assez familière avec M. le garde des sceaux 1). Il m'écrivit et me pria de lui dire ce que je pensais de la guerre des Turcs avec les Moscovites. Je lui répondis par Huet, et je glissai dans ma lettre que, si tous les systèmes n'étaient pas dérangés, je ne désespérais pas de voir une liaison intime entre la Russie, la Saxe et la France. Cette idée m'était venue par la

') M. de Chauvelin.

Lkttrb* inédite*. (1737.)

lenteur que la cour de Vienne affectait pour se déclarer en faveur de la guerre contre les Turcs, et sur le mécontentement que la cour de Russie en avait. Il me répondit et me demanda: quelles mesures on pouvait prendre pour établir une harmonie entre la cour de Saxe et celle de France? Votre Majesté m'avait dit que le garde des sceaux branlait au manche; j'en étais informé ailleurs, et, comme je n'aime pas à me mêler d'affaires, je lui répondis, que quelque service d'amitié rendu au prochain congrès de Nemirow *) de la part de la France serait agréable à la cour de Russie, et que l'on pourrait l'en instruire par celle de Saxe; qu'il fallait toujours commencer par la douceur pour parvenir à ses fins, et que c'était s'en éloigner que de tenir des discours désobligeants. (Je lui dis cela, parceque M. le comte de Sulkowski2) m'avait dit que Monsieur Chauvelin ou le cardinal avait dit, à Versailles, en présence •de quelques ministres étrangers, que les Russes étaient une nation sur laquelle toutes les autres devaient courir et devaient s'allier ensemble pour cet effet.) Je n'écrivis plus à M. le garde des sceaux; il fut déplacé; et M. le comte de Watzdorf, à son retour de Saxe à Paris, fut questionné à plusieurs reprises par le cardinal, pour savoir s'il n'avait point de lettre de moi pour M. de Chauvelin. Le comte de Watzdorf me le dit à mon arrivée à Paris, au mois de mai passé; mais j'avais autre chose en téte, et je me figurais que c'était une simple

■) On sait que les négociations de Nemirow demeurèrent sans résultat. Voyez : Dr Herrmann, Geachichte Russlands, T. IV.

*) Le comte Sulkowski, favori d'Auguste III, au commencement de son règne.

Mai'HICK 1-K1NT PAB LOI - M f: M K .

curiosité de la part du cardinal, pour savoir si j'étais en liaison avec M. de Chauveiin.

Ce qui vient de se passer me fait croire que M. de Chauveiin avait communiqué mes .lettres à M. le cardinal, et qu'il voulait suivre ce que M. de Chauveiin avait entamé avec moi. Votre Majesté ne se douterait pas que M. le cardinal a de la confiance en M. le grand-chambellan Towianski ; mais les âges ont des convenances et font des liaisons. Le cardinal Ta connu autrefois; il craint les gens d'esprit, et celui-là a de quoi le rassurer. Il y a quelques jours que M. le cardinal fit chercher M. Towianski par Barjac, son valet-de-chambre favori, qui l'introduisit par la garde-robe, et le cardinal dit à Barjac: „S'il vient quelqu'un, dites que je dors." Après quelque prélude, le cardinal s'étendit sur leur ancienne connaissance, et par gradation l'amena sur la situation des affaires de l'Europe. Le grand-chambellan, qui ne doutait de rien, répondit ce qu'il put et ce qui lui vint dans la téte. On en vint aux Russes. Le grand- chambellan s'étendit sur leur force etc., et, comme la chose saute aux yeux de tout le monde, il dit au cardinal que la France les négligeait trop. „Mais", lui dit M. le cardinal, „il n'est pas 'aisé de les avoir; et puis ce sont des gens si extraordinaires que l'on ne sait coihment faire avec eux; d'ailleurs nous sommes bien avec la cour de Vienne."

— Qu'est-ce que cela vous fait, monseigneur? lui répondit le grand-chambellan; c'est justement à cause de cela que vous pouvez, sans la choquer, être bien avec celle de Russie. Et qui sait combien cette intelligence durera avec la cour de Vienne?

LciTBKS INÉDITES. (1737.)

Sur quoi le cardinal lui dit, en lui serrant la main : „Vous avez raison, Monsieur, et l'empereur se meurt déjà d'envie d'être ingrat. Ecoutez, vous m'avez déjà conseillé deux choses dont je me suis bien trouvé: cette affaire d'Epéries, et l'affaire de M. le duc de Bouillon. Je suis tout- à- fait content de votre roi; c'est un prince vertueux; et M. de Monti m'en a parlé avec grand éloge. Je serais bien aise que, par son moyen, nous pussions établir une liaison intime avec les Russes."

Le grand-chambellan fut étourdi de cette confidence, et bien plus quand le cardinal lui dit (voyant qu'il n'en pouvait plus rien tirer de raisonnable): „ Songeons-y, Monsieur; faites-moi un mémoire sur cela, et revenez me trouver le jour de l'an."

Voilà mon grand- chambellan bien embarrassé, lui qui n'a jamais peut- être vu ni fait de mémoire. Il a été obligé de se confier à quelqu'un. Heureusement cela a été à M* de Mézières qui me l'a redit sur-le-champ. Je lui ai dit: „Eh bien, madame, faites-lui-en un; vous avez assez d'esprit pour cela, et vous. connaissez assez nos affaires."

— Moi, Monsieur? m'a-t-elle répondu; je n'ai fait de ma vie un mémoire sur pareille affaire; je sais écrire des lettres, mais un tel projet mérite les réflexions d'une bonne tête, et vous en seriez bien capable, si vous vouliez.

— „ Point du tout, Madame", lui ai-je dit: „je ne me mêle point d'affaires de politique. J'ai déjà une cour à mes trousses, cela n'est point amusant, et je ne veux

') Loss, en parlant de la marquise de Mézières, dit: „EIIe est Anglaise de naissance et une des plus intrigantes femmes qu'il y ait en France."

364 Maurice i-kint par un même.

surtout rien avoir à discuter avec l'auguste maison d'Autriche."

— Comment donc faire? m'a- 1- elle dit, car notre homme est fort embarrassé, et il faut répondre quelque chose.

— „Hé bien, Madame, dites -lui qu'il amuse M. le cardinal et qu'il l'entretienne dans cette idée, jusqu'à ce que nous ayons eu le temps de nous reconnaître."

Voilà, Sire, ce qui est venu^t ma connaissance, et de quoi j'ai cru de mon devoir d'informer Votre Majesté. Monsieur de Brais1) doit avoir un chiffre. Que Votre Majesté me fasse savoir ses intentions; je dirigerai Madame de Mézières, et elle conduira le grand -chambellan. J'amuserai pendant ce temps-là le tapis et j'aurai soin que le cardinal ne se refroidisse pas. La chose me paraît d'une importance assez grande. Cela ouvre un vaste champ pour l'avenir. L'affaire la plus prochaine est celle de Juliers et Bergues. Il est apparent que, si le cardinal persiste dans son projet, et qu'il croie yparvenir par l'entremise de Votre Majesté, il est apparent, dis-je, qu'il se relâchera insensiblement sur les engagements ou idées qu'il pourrait avoir pris en faveur d'autres. Je ne suis pas au fait de cette affaire, ni des termes dans lesquels elle est, et peut-être en parlerai-je très-mal.

Recevez avec bonté, Sire, les assurances très-humbles du respect avec lequel je serai toute ma vie, Sire, de Votre Majesté le très-humble, très-soumis et très-obéissant serviteur

Maurice de Saxe.

') Secrétaire de légation de Saxe, chargé d'affaires ad intérim.

Lettres inédites. (1737.)

(Post-scripium.) à Paris, le 29 (décembre 1737).

J'ai rouvert ma lettre pour dire à Votre Majesté qu'il m'est venu un expédient. Je ferai en sorte que le grand -chambellan dira au cardinal qu'il ferait bien d'écrire une lettre de politesse à Votre Majesté, dans laquelle il glisserait, comme par rapport à Votre Majesté, que, si dans la circonstance prochaine d'une paix entre la Russie, les Turcs et l'empereur, il pouvait rendre quelque service agréable à la Russie, il s'y emploierait avec plaisir, et qu'il priait Votre Majesté de le faire, savoir à la cour de Russie.

Le cardinal a extrêmement caressé M. Fritsch à son départ, et lui a dit qu'il désirait extrêmement pouvoir le revoir dans ce pays-ci. Le cardinal a envie de parler, et il s'accroche partout. Il faut lui en fournir les occasions. 11 me semble que Votre Majesté ferait un bon choix si elle employait Fritsch dans ce pays -ci. Il est franc et naturel; il a de l'esprit \ il a du bien, et ne donnera pas de l'ombrage comme un homme qui serait plus connu. D'ailleurs on ne fait pas grande attention ici à la naissance; et pourvu qu'on soit bonne compagnie, on a la préférence. Si Votre Majesté choisit un homme dont le caractère soit serré, le maintien discret, ou qui soit complimenteur, il ne fera absolument rien. L'on veut de la franchise, de la gaieté, un air naturel et ouvert; sans cela, personne ne vous parle, et tout le monde est sur ses gardes. Pardonnez, Sire, là liberté que je prends, en faveur de ma bonne volonté.

Je n'écris point aux ministres de Votre Majesté, parce que je griffonne fort mal, et qu'ils auront assez

MAt-HtcK runrr pak lot-mêwk.

de peine à déchiffrer cette lettre sans que je les fatigue par des répétitions ennuyeuses.

Etes-Vous content, Sire, de ma gazette?

On sait que Maurice avait offert à son frère d'être son gazetier à Paris, et de lui écrire les nouvelles du jour. (Voyez: von Weber p. 165, la lettre du 5 décembre 1737, adressée au comte de Bruhl.) On sait aussi que cette offre fut acceptée avec empressement: Auguste répondit lui-même, priant Maurice d'ajouter aux „ particularités divertissantes" des „ anecdotes qui eussent influence dans les affaires." On voit par ce spécimen que les „ gazettes" de Maurice traitaient parfois de questions fort sérieuses.

Le diplomate Saxon dont il est question, M. le baron de Fritsch, à cette époque conseiller intime au département de la guerre, fut chargé de plusieurs missions à la cour de France, et nous retrouverons son nom dans les lettres suivantes.

Fils d'un libraire de Leipzig, Fritsch (mort, en 1775, ministre d'Etat et baron de l'Empire) était un des plus habiles diplomates de son temps; il signa, entre autres, pour la Saxe la paix de Hubertsburg, qui mit fin à la guerre de sept ans.

vm.

MAURICE AU COMTE DE BRUHL

La belle Hélène et la porcelaine de Saxe.

Monsieur, à Paw»> le 1(> juin 1738.

La belle Hélène n'a jamais causé tant de trouble et d'agitation dans le cœur de Ménélas et d'Achille que la porcelaine de Saxe en cause dans celui de Lebrun et de Huet. L'un se meurt de douleur, l'autre en a gagné la jaunisse. Le grand -chambellan tracasse à travers de

Lettres inédites. (1740.) 367

tout cela, et j'en deviendrais fou si je les écoutais davantage. Ainsi Votre Excellence m'excusera si je ne La mets pas au fait de leur querelle; mais, en vérité, je n'y comprends rien. Tout ce que j'ai pu entrevoir, est que la porcelaine de Saxe est belle et bonne, et qu'elle est en grande réputation; qu'elle se vend très-bien, et que ces Messieurs voudraient bien en être chacun le maître, à l'exclusion l'un de l'autre. M. Huet, qui aura l'honneur de remettre cette lettre à Votre Excellence, m'a prié de Lui écrire. Je m'en acquitte avec plaisir, puisque cela me fournit l'occasion de L'assurer de l'attachement inviolable avec lequel je ne cesserai d'être, Monsieur, de Votre Excellence le très- humble et trèsobéissant serviteur

Maurice de Saxe.

MAURICE AU COMTE DE BRUHL

Louis XV enchanté de son vin de Tokai. — Barjac. — Les fourrés de Huberteburg. — Une chasse au sanglier.

Monsieur, * Compiegne, le 20 de juillet 1740.

Votre Excellence me permettra de m'informer de l'état de sa santé, et de Lui faire mes compliments sur les terres que le Roi Lui a données, dans le voisinage de celle qu'Elle a achetée à M. le comte de Watzdorf. Il ne saurait Lui arriver autant de bien que je Lui en souhaite, et je fais toujours des vœux pour sa prospérité.

La plus grande nouvelle que j'aie trouvée ici, en arrivant, est que le roi a trouvé le vin de Tokai ex-

368 Maurice iuikt tau loi-mkmk.

cellent. Il en a mis cent quatre-vingts bouteilles dans un petit caveau dont il a gardé la clef et dont il ne donne à personne. Wtr haben Ehr mit eingelegt^ et je La prie de trouver bon que j'en fasse ici mon compliment à M. de Brandenstein. J'ai aussi vu Barjac2), qui trouve le présent des porcelaines trop magnifique pour lui, et se confond en remerciments. M. le cardinal se porte mieux que jamais; il m'a fort gracieusé. Le roi m'a beaucoup questionné sur les fourrés de Hubertsburg3), sur les chiens etc. J'ai chassé déjà avec lui pour la bienvenue, comme à Dresde, le sanglier. En arrivant, j'ai trouvé que ses chiens vont diablement vite; mais, en récompense, il y a des allées partout. Je fais des vœux pour que celles de Hubertsburg soient bientôt commencées et achevées, pour la satisfaction du roi et la commodité de ceux qui ont le bonheur de le suivre, ainsi que pour la conservation des hommes et des bëtes; car jusqu'à présent cela a été halsbrechende Arbeit*).

Je finirai cette lettre qui est de peu d'importance par une prière qui me l'est fort, c'est de conserver toujours un peu de part dans ses bontés, et d'être persuadé que l'on ne saurait être plus parfaitement que je suis, Monsieur, de Votre Excellence le très-humble et trèsobéissant serviteur Maurice de Saxe.

') Cela nous a fait honneur.

*) Le valct-de-chambre du cardinal Fleurjr.

») Le château de chasse du roi Auguste III, connu par la paix qui y fut signée en 1763.

*) C'est-à-dire: une besogne à se casser le cou. Maurice en savait quelque chose, il Tenait de faire une chute assez dangereuse en suivant son frère à la chasse.

Lettres ndcpiTEs. (1740.) 36 9

MAURICE AU COMTE DE BRUHL

Mort de l'empereur Charles VI. — Premières impressions. — Maurice offre son épée à la Saxe, pour le cas que la guerre viendrait a éclater. — Avis et

Monsieur, a PARI8> le 12 de novembre 1740.

La lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'éfcrire avant son départ pour la Pologne- est si pleine de bontés et de politesses, que je ne saurais assez lui en marquer ma sensible reconnaissance; ainsi que pour tout ce qu'Élle a eu la bonté de faire pour le chevalier de Saxe et le comte de Rutowski

Si le grand événement qui vient d'arriver2) nous conduit à la guerre, et que le Roi me juge capable de le servir, je supplie Votre Excellence de l'assurer de mon zèle et de ma fidélité. Mais si la chose se passe paisiblement, le Roi n'a pas besoin de moi, et je pourrai lui être utile ici.

Sans me mêler de politique, dont je me tirerais peutêtre fort mal, je prendrai la liberté de dire à Votre Excellence que je désirerais que nous nous entendissions avec la maison de Bavière. Il m'a paru, par quelques conversations que j'ai eues avec le prince de Grunberg 3), que les Bavarois ne passeront pas cet événement en douceur. Ils y sont peut- être engagés par leur propre intérêt et toutes les puissances méridionales.

') Deux demi-frères de Maurice.

») La mort de l'empereur Charles VI, le dernier Habsbourg, décédé le 20 octobre 1740.

*) Le ministre de Bavière.

370 MaPRICK PRTNT.PAH LUI-MÊME.

Je ne m'enfoncerai pas davantage dans cette vaste mer de la politique, je vous offre tout ce qui dépend de moi, et je supplie Votre Excellence d'être persuadée du sincère et inviolable attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur, de Votre Excellence le trèshumble et très-obéissant serviteur

Maurice de Saxe.

Dans sa réponse, en date de Dresde, le 27 novembre 1740, le comte de Bruhl passe sous silence l'offre de MaurTce. Prévoyant qu'un homme de génie et d'énergie tel que le comte de Saxe ne se laisserait pas gouverner aussi facilement que le roi Auguste, Bruhl ne se souciait nullement de l'appeler à Dresde. Si l'épée de Maurice avait été acceptée par son frère, la première guerre de Silcsic aurait probablement pris une tout autre tournure. Bruhl ne se faisait pas d'illusions sur le danger de la crise; il se vante, dans sa réponse, d'être préparé à toute éventualité, étant bien persuadé que ceux qui resteraient nle« bras croisés ne garderaient rien." Mais, croyant pouvoir conjurer l'orage par la diplomatie, il envoya le palatin de Mazovie, comte de Poniatowski, avec M. deFritsch, en mission secrète à Paris, et pria Maurice de l'appuyer de son crédit et de ses lumières.

MAURICE AU COMTE DE BRUHL

Le comte Poniatowski annoncé au cardinal de Flenry. — Critique de la conduite de la Bavière. — Départ prochain de M. de Dieskau, chargé des intérêts de Maurice en Courlande et en Russie. — Considérations sur la chute de Biron, régent, après la mort de l'impératrice Anne de Russie.

à Paris, le 16 décembre 1740.

MoN8iKUR,

J'ai reçu hier la lettre que Votre Excellence m'a fait rhonneur de m'écrire le 27 du mois passé. J'ai dit

Lbttri» infeDiTRS. (1740.)

aujourd'hui à M. le cardinal que M. de Poniatowski était sur le point de partir de Dresde, et qu'il comptait passer ici l'hiver. Sur quoi Son Eminence m'a dit, en riant, que, s'il venait de la part du Roi, on n'aurait pu choisir quelqu'un qui lui fût plus agréable. „Mais," m'a-t-il dit en continuant, „ne va-t-il pas aux eaux de Barége? car l'on m'a demandé un passe- port pour lui."

Je lui ai assuré qu'il passerait l'hiver ici, et il m'en a paru très -satisfait. La cour de Bavière s'est conduite on ne peut plus mal dans l'affaire du testament de Ferdinand premier. Cela a étourdi ici tous ses partisans; on les compte pour battus de ce côté-là; et ils se sont ôté les armes de la main par la déclaration précipitée qu'ils ont fait faire à Vienne huit jours après la mort de l'empereur, par le comte de La Perouse. Nous verrons de quelle façon ils se retourneront à présent, et ce qui nous viendra du côté de l'Espagne. Je vois tous les ministres fort occupés à se tirer les vers du nez; car la quantité d'événements arrivés coup sur coup dérange les plans et les idées que l'on s'était formés. Dieskau *) partira dans peu de jours pour la Russie. Je le chargerai de lettres pour Votre Excellence, par lesquelles je la supplierai de m'accorder la continuation de ses bontés. Je voudrais pouvoir le retenir jusqu'à l'arrivée du palatin de Mazovie; mais cela ne dépend pas de moi, parce que je crois qu'il sera chargé de remettre quelques lettres à M. de La Chétardie. M. le prince de Cantemir2) a voulu remettre, peu de jours avant que l'on sût ici la

■) Aide-de-camp de Maurice, chargé de ses intérêt» en Russie. *) Ministre de Russie à Paris.

MàUBICK PKTNT PAB LOT-MftWR.

chute de M. de Biren des lettres de notification au sujet de sa régence, qui ont été refusées à plat, et M. d'Amelot2) n'a pas voulu les recevoir. Je n'en sais pas la raison ; et je ne puis me figurer que la cour de France eut quelque pressentiment de ce qui devait arriver à Biren. J'envoie à Votre Excellence le couvert 3) de sa lettre ; Elle verra qu'elle a été ouverte d'une manière assez grossière ; c'est apparemment un novice qui a fait ce coup ; et, comme elle est venue dans le paquet de M. de Brais, je soupçonne que les siennes l'ont été aussi; mais j'ai oublié de lui demander s'il avait fait la même remarque.

M. le cardinal voulait écrire à M. Fritsch, et charger Dieskau de sa lettre; mais je l'ai assuré qu'il venait avec M. de Poniatowski ici. Il a chargé cependant Dieskau de dire à Fritsch, dans le cas qu'il le trouvait encore à Dresde, qu'il n'y avait que l'espérance de le voir bientôt qui l'avait empêché de lui écrire. Toutes ces choses prouvent que je ne me suis pas trompé dans ce que j'ai eu l'honneur d'avancer au Roi et à Votre Excellence.

Dieskau5) aura l'honneur de l'entretenir plus amplement de tout cela, à son passage par Dresde, et l'assurer de l'inviolable attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être etc.

Maurice de Saxe.

») Biren (dont on a fait plu» tard Biron) était duc de Conrlande et fat régont après la mort de l'impératrice Anne (28 octobre 1740).

*) Ministre des affaires étrangères.

a) L'enveloppe, en allemand: âas Couvert.

4) Ici quelques lignes sont effacées dans le manuscrit.

») Vojea sur la mission du major Dieskau ton Webcr: Uraf Morita Ton Sachsen p. 172.

Lkttrk* ihéditkb. (1740.) 3 7 3

Pour mettre le lecteur au fait de la situation, nous reproduisons les extraits suivants des dépêches que Bruhl, en réponse à cette expédition, adressa à Maurice et à Poniatowski. Le roi de Prusse venait d'entrer en Silésie (décembre 1740); la guerre de la succession d'Autriche avait commencé.

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