MAURICE A M. LE COMTE
(EXTRAIT
-, A Paris, le 20 octobre 1731.
Mon cher comte,
A mon retour de la campagne, le chevalier Folard m'a apporté la copie d'une longue lettre qu'il a écrite au Roi (Auguste II), et qu'il vous a adressée, à ce qu'il m'a dit. J'approuve fort sa lettre et le choix qu'il a fait de vous, mon cher comte, pour la remettre à Sa Majesté; mais je vous prie d'expliquer au Roi une chose qui lui paraîtra extraordinaire. Le bon chevalier est un peu sourd. Je lui ai donné le livre qui contient les évolutions qui se sont faites au camp de Muhlbcrg1), en lui disant qu'il était rare (ce livre), et que c'était le Roi qui me l'avait donné: il a entendu que le Roi le lui donnait, et j'ai pris les remercîments qu'il m'en faisait pour moi; ainsi je ne l'ai pas détrompé dans le temps. Le bon homme s'est cru obligé à un remercîment plus ample, et, pour amuser le Roi, lui a donné un plat de son métier. J'en ai été étonné et je lui ai fait un grand déplaisir lorsque je lui ai éclairci ce point. Atout cela il n'y a pas grand mal, pourvu que la lettre amuse le Roi; et si vous pouvez de votre côté lui faire faire un présent, cela
') Maorie© avait assisté, on le sait, à ce fameux festin militaire qoe le roi Auguste douua a Muhlberg eu 1730.
Lkttreb ikkditm. (1732.) 337
fera honneur au Roi, qui est regardé dans ce pays-ci, avec raison, comme un prince magnifique et le seul en Europe qui ait de grandes lumières et expertises de l'art militaire. Le bon chevalier est d'ailleurs assez mal récompensé de la fortune. Son livre renferme bien de bonnes choses, parmi une quantité d'autres, où son imagination l'emporte; et il convient à un prince connaisseur de les distinguer et de l'en récompenser. Si vous avez lu la préface de son sixième volume, vous conviendrez que le Roi de Prusse ne doit point lui en faire (de cadeaux). Le voici (ce passage):
„et à l égard de cette discipline prussienne, que Von vante trop, il me parait que c'est plus une discipline de corps que d'esprit."
Les ignorants ne connaissent goutte à tout ce qu'il dit, et je crois qu'un petit présent ne serait pas hors de place ....
MAURICE A AUGUSTE II., SON PÈRE
• Le chevalier de Folard, convulsionnnire. — Le cardinal de Fleury et M. de Chauvelin s'opposent à son départ. — L'architecte Poepelmann à Paris. — Maladie dans laquelle Maurice composa ses Rêveries.
SmE^ à Paris, le 3 novembre 1732.
J'avais espéré amener à Votre Majesté le chevalier Folard, comme Elle me l'avait ordonné; et il ne demandait pas mieux ; mais ses convulsions lui ont repris de plus bel. Je l'ai exhorté à s'en défaire ; il m'a répondu que ces heureuses convulsions lui venaient de certaines reliques de Saint Paris, et que cela ne l'empêchait point d'aller. J'ai voulu lui persuader que c'était plutôt une malédiction du ciel qu'une bénédiction; mais il n'en
Maurick peint par lui - m£mk.
veut rien croire. Ces convulsions tiennent beaucoup de celles qui étaient à la mode, il y a quelques années, dans les montagnes en Saxe .... Tout cela ne m'avait pas rebuté; mais M. le garde des sceaux m'a prié avanthier de ne le point amener, parce qu'il répugnait à M. le cardinal qu'un Français qui a du mérite, des services, et est d'un âge avancé, aille se donner en spectacle hors de chez eux ; et qu'il y avait assez de fous de la nation dehors, témoin des fous dont il m'a raconté les extravagances. Je lui ai dit qu'il était à Metz, et il a sur-lechamp envoyé des ordres pour l'y faire arrêter. Il m'a paru extrêmement touché de la bonté que Votre Majesté a eue d'envoyer à des fous de quoi chercher fortune ailleurs. Ces petites choses font plus sur les Français que sur gens du monde, parce qu'ils sont sensibles.
Je suis bien fâché que M. Pœpelmann *) soit parti sans que je ne l'aie vu. S'il avait daigné me faire avertir, ou passer chez moi à Paris, je serais revenu de Fontainebleau, où je n'avais plus rien du tout à faire; le régiment du Roi en étant parti, qui a formé un petit camp où on a fait quelques manœuvres. Les pluies, continuelles depuis quelque temps, ont donné la fièvre à beaucoup de soldats; je l'ai gagnée aussi, et m'en suis venu hier ici pour me faire traiter. Dès que je serai guéri, je ne perdrai aucun instant pour aller assurer Votre Majesté du tendre et très-profond respect avec lequel je suis, Sire, de Votre Majesté le très-humble, très-soumis et très-obéissant serviteur
Maurice de Saxe.
') Architecte célèbre, occupé à cette époque m construire un pulai* encore existunt h Dresde, celui du Zwinger.
Lrttbks iN&nn-KS. (1732.)
La fièire dont parle Maurice, fait époque dans sa vie : ce fut pendant les insomnies que lui causa cette maladie qu'il composa son fameux ouvrage Les Rêveries.
Voici le bulletin qu'il envoya le 21 décembre 1732 à M. deThioly:
„J'ai été vendredi à Versailles prendre congé; mais fai passé deux si mauvaises nuits depuis, que je ne puis assurer si je partirai, quelque envie que fen aie, et quelque besoin quen aient mes affaires. J'ai un lobe du poumon attaqué; du moins fy sens de la douleur et un sifflement continuel. Une petite fièvre ne me quitte que vers le matin, et me reprend toujours vers le soir. Je ne sais ce que tout ceci deviendra, et je ne m'en inquiète pas autrement. "
Nous rectifions, en passant, d'après ce que Maurice mande à son père, le 3 novembre 1732, l'erreur de la ^Notice historique sur le maréchal de Saxe," en tète des ^Lettres et mémoires,*' T. I. p. XV. On y lit que Maurice aurait conduit le chevalier de Folard à Dresde, en 1732; on voit que ce projet ne se réalisa pas. Le roi Auguste avait désiré consulter le célèbre ingénieur français sur les fortifications de Dresde.