Ed. in-12, p
MAURICE ET EUGEME 33
« C'est dans ces contemplations, dans ces promenades et ces repos aux bois et dans les plaines,
Vous qui dans les plaines, Ecoutez les chants
Errants Des choses lointaines !
que Mademoiselle de Guérin étreignit si bien contre elle l'âme de son frèrs, que cette âme et la sienne ne perdirent plus la marque de cette vive étreinte *. Ni la longue absence, ni les années, ni le monde, ces trois morts sous des aspects difTérents, ne purent l'effacer. Le partage des impressions premières leur avait constitué un sensoriuin commun indestructible. Maurice de Guérin s'en alla dans les collèges, — puis des collèges dans ce triste monde qui est l'école de toutes les luttes et de toutes les misères ; mais quand, à travers les brutales modifications qu'y subissent les plus fermes cœurs, il voulut se retrouver et se revoir et reprendre, pour ainsi parler, l'identité de son être, il regarda vers le Cayla et dans l'âme de sa sœur — ce pur miroir toujours suspendu à la môme place, comme la glace du fond d'un tabernacle I Là, il était vraiment lui-même, il essuyait son front lassé et pouvait encore se sourire. Androgyne de mère et de sœur. Mademoiselle Eugénie de Guérin,
I . Je ne puis m'empêcher de citer ici, à l'appui de cette belle image, les lignes vibrantes adressées par Eugénie :
A. l'ame de son frère.
Tout enfant, j'aimais à t'entendre; avec ton parler commença notre causerie. Courant les bois, nous discourions sur les oiseaux, les nids, les fleurs, sur les glands. INous trouvions tout joli, tout incompréhensible, et nous nous questionnions l'un l'autre. Je te trouvais plus savant que moi, surtout lorsqu'un peu plus tard tu me citais Virgile, ces églogues que j'aimais tant et qui semblaient faites pour tout ce qui était sous nos yeux. Que de fois, voyant les abeilles et les entendant sur les buis fleuris, j'ai récité :
Aristée avait vu ce peuple infortuné Par la contagion, par la faim moissonné.
les années venues, resta l'une et l'autre, comme à Tépoquc où, mignonne fillette, elle avait la charmante majesté maternelle des quelques années de plus que le frère qu'elle appelait son enfant. » (Barbey d'Aurevilly, Les Bas Bleus, p. 129, éd. de 1878). Dans cet admirable article, d'Aurevilly cite (p. 127) une poésie de Maurice :
En l'âge d'enfance.
J'aimais à m'asseoir
Pour voir Dans le ciel immense L'oiseau voyager
Léger.
« Premiers vers de Guérin, dit-il, flûte de pâtre qui balbutie une note divine, mais où une haleine comme celle de Mozart a déjà passé. »
Nous avons étudié les œuvres d'Eugénie au point de vue du sentiment de la nature qui s'y révèle à chaque page. INul doute, après un tel examen, qu'il ait existé à cet égard, entre le frère et la sœur, d'étonnantes similitudes. Certes, Maurice a donné à sa tendresse pour le monde extérieur une portée et une signification qui étaient faites pour déconcerter sa sœur, et même pour l'effrayer. Mais il ne faut pas oublier qu'Eugénie a pu contribuer à éveiller en lui, dès sa première enfance, cette passion extraordinaire, et qu'elle a compris et partagé ses premiers enchantements, quitte à le laisser s'engager seul dans la voie qui devait le conduire au panthéisme.
Malgré cette affection pour sa grande sœur, son enfance s'écoula rêveuse et solitaire. 11 n'eut point de confident de son âge, ni de compagnon de ses jeux. Aucune distraction extérieure ne venait modifier le