‹ Maurice de GuérinChapitre 28 sur 125 · LE GÉNIE DE MAURICE · texte numérisé non relu

LE GÉNIE DE MAURICE

peut-être, une pareille fusion ne s'est produite chez un être humain, du moins autant que les littératures nous permettent de le savoir, en tout cas jamais à un pareil degré ni avec une puissance comparable. Cherchez parmi les poètes de l'antiquité, parmi les écrivains réputés les plus « naturistes » de la Renaissance et des temps modernes, et vous ne découvrirez chez aucun d'eux le don exceptionnel qui permit à Guérin, dans la plus complète acception du terme, de s'identifier aA'^ec les choses du monde extérieur, de les sentir vivre et palpiter en lui. Ce don absolument extraordinaire nous apparaît comme le facteur essentiel du génie de Maurice, et il semble bien qu'il n'ait pas été réparti une seconde fois, sous cette même forme, à une créature humaine. Certes, on pourrait relever surtout chez un Lucrèce et, plus près de nous, chez un Vinci, un Rabelais, un Shakespeare, un La Fontaine, un Jean-Jacques, chez Bernardin de Saint-Pierre lui-même, chez Chénier, auteur de V Hermès, chez Beethoven, Gœthe, Chateaubriand, Hugo, pour ne pas parler des contemporains, une compréhension, une pénétration par moment analogue des forces naturelles et de la vie terrestre ; mais chez aucun cette fusion intime qui met l'être humain en communication parfaite avec le monde extérieur et qui harmonise en quelque sorte les vibrations de l'un et de l'autre, ne s'est révélée avec une continuité et une plénitude semblables. Assurément, il ne saurait entrer dans ma pensée de mettre Maurice en parallèle avec quelques-uns

des plus vastes génies de l'humanité : il ne s'agit pas de cela : je veux dire que, sous cet aspect particulier, Guérin demeure unique, qu'il nous apparaît comme une sorte de phénomène, de prodige, comme un être d'exception, en qui s'est réalisée une sensibililé si particulière qu'il a vécu, si j'ose dire, le panthéisme. A cet égard, personne n'a eu, plus que l'auteur du Centaure, le sentiment tout à fait panthéiste de la continuité et de la permanence de la vie aussi bien que des rapports innombrables qui relient l'homme, passager d'un jour, àla Nature éternelle. En ce sens, rien de plus étranger au christianisme que cet aspect du génie de Guérin. Cette « dévotion de l'âme à ses premières impressions de paysage », qu'il note au seuil de son Journal, ce besoin qu'il éprouve de mettre ses pas nouveaux dans les anciens et d'« insister sur ses traces primitives », ne sont que l'expression de la foi ancienne que les Bruits de la Nature attestaient déjà chez lui, dix ans auparavant. On peut voir par là combien sa conception, contrairement aux apparences, diffère de celle des romantiques^ : pour la plupart de ceux-ci, la Nature est surtout un décor, assurément splendide et

I. On a i)u signaler cependant chez Guérin, au début de son Journal, quelques traces de spiritualisme romantique, mais j'avoue ne pas attacher d'importance à ces coïncidences symboliques, d'ailleurs fort rares. Les passages cités du Journal (28 mars i833, 20 janvier i834) me semblent ditîcrents des épanchements romantiques. De toute manière, je ne retrouve nulle part, ni chez Lamartine, ni chez Hugo, ni chez Laprade, ni chez Leconte de Lisle, le sentiment « natui'iste », absolument unique, de Maurice.

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