GUÉRIN ET LES ROMANTIQUES
varié à l'infini, mais enfin un décor ^ ; rien de tel, on l'a vu, chez Guérin. De là vient aussi que ce caractère d'impassibilité dont les mêmes écrivains aiment à parer le monde matériel n'apparaît à aucun degré dans les œuvres de notre poète. Une conviction toute contraire l'anime, qui se traduit dans cette adoration a panique >, — en gardant au mot son sens primitif, — que ses confidences trahissent à chaque instant.
I . Ecoutons seuiement Alfred de Vigny dans son Journal : « J'aime l'iiumanité, j'ai pitié d'elle. La Nature est pour moi une décoration dont la durée est insolente et sur laquelle est jetée cette passagère et sublime marionnette appelée l'homme. » — « Les romantiques croyaient en général à la nature consolatrice ; ils voyaient en elle une mère qui accueillait leurs joies et berçait leurs désespoirs. Mais déjà dans Lamartine la nature apparaît comme indifférente... Olympio va revoir le paysage qui fut associé à ses amours : tout est changé... Chez Vigny, la nature apparaît comme hostile à l'homme dont la mort la réjouit. » (Canat, Da sentiment de la solitude morale chez les romantiques et les parnassiens, Paris, igo^, p. 2i4-5). Dans les pages qui suivent, M. Canat traite de la poésie naturaliste de V. de Laprade. Il faudrait faire remarquer que l'ouvrage caractéristique de cet écrivain : Odes et poèmes, où se trouve son chef-d'œuvre, le Poème de V Arbre, est postérieur de trois ans à l'apparition du Centaure et de l'article de G. Sand. Aux yeux de Laprade, parmi toutes les formes de la vie enfantées par la mystérieuse Cybèle, <( l'arbre semblait tout à fait exceptionnel comme unissant à la vie qu'il recevait de la terre la conscience et même l'intelligence. » Cette intimité toute physique avec la nature, Guérin l'avait sentie avant lui, avec une spontanéité et une puissance qui laissent bien loin derrière elle le sentiment tout littéraire, et non exempt de rhétorique, de l'auteur d'Hermia. Après i85o, on trouverait aisément un écho des idées de Laprade, par exemple dans Hugo et surtout dans Leconte de Liste. Plus loin, dans son remarquable ouvrage, M. Canat rapproche Guérin de Lamartine (p. 220, et surtout 286-289).
A cette période d'émerveillement avait succédé, à la fm de juillet 1882, une lassitude étrange. Il relit René un jour des plus désenchantés de sa vie, où son cœur lui semblait mort, un jour de la plus aride sécheresse.
« Il y a des livres qu'il ne faut plus lire, confesse-t-il... Cette lecture a détrempé mon àme comme une lîluie d'orage.. Je prends un charme infini à revenir sur mes premières lectures mes lectures passionnées de seize à dix-neuf ans. J'aime à puiser des larmes aux sources presque taries de ma jeunesse. » La crise que nous venons de discerner s'accentue. Il achève s ; vingt-deuxième année et regrette de n'avoir pas quitté la v i ( au lendemain de sa naissance : « J'ai vu souvent, à Paris, d ( : enfants s'en aller en terre dans de tout petits cercueils, et tr rverser ainsi la grande foule. Oh I que n'ai-je traversé le monde comme eux, enseveli dans l'innocence de mon cercueil et dans l'oubli d'une vie d'un jour !... Mon père m'a dit que dans mon enfance, il a vu souvent mon âme sur mes lèvres, prête à s'envoler. Dieu et l'amour paternel la retinrent dans l'épreuve de la vie... »
Il se sent faible, bien faible! Combien de fois, même depuis que « la grâce marche avec lui », n'est-il pas tombé comme un enfant sans lisières ! Son âme est frêle au delà de tout ce qu'on peut imaginer. Il cherche un abri. Deux jours au grand air, à Paris, mettraient à néant toutes ses résolutions. Il lui faut donc les cacher, les mettre à l'ombre de la retraite. Et justement parmi les asiles ouverts aux âmes qui ont besoin de fuir, nul ne lui paraît plus favorable que la maison de M. de La Mennais, pleine de science et de recueillement. Voilà donc la genèse véritable de son entrée à la Chênaie.