‹ Maurice de GuérinChapitre 38 sur 125 · FUSION AVEC LE MONDE EXTÉRIEUR · texte numérisé non relu

FUSION AVEC LE MONDE EXTÉRIEUR

certaine nous échappe, l'esprit de Guérin continue de s'identifier avec cette lutte passionnante, fertile en incidents multiples, que nous voyons se produire à chaque printemps entre le soleil et les frimas. Il ressent presque de l'humeur contre la nature, qui semble prendre plaisir à nous, faire perdre patience. Les trois volumes de là Physiologie végétale de Caiidolle, qu'il lit vers la fin d'avril, augmentent encore l'attrait qu'il éprouve pour l'observation des choses naturelles. Nous suivons, à travers son Cahier, la venue de la pluie qui rend la nature fraîche, rayonnante, et après laquelle la terre semble savourer avec volupté l'eau qui lui apporte la vie, puis celle du vent qui agite si tristement son âme par sa puissance mystérieuse. Et c'est alors qu'il nous livre comme le secret de la force invincible qui l'entraîne à confondre son être avec le monde extérieur : « Si l'on pouvait s'identifier au printemps, forcer cette pensée au point de croire aspirer en soi toute la vie, tout l'amour qui fermentent dans la nature, se sentir à la fois fleur, verdure, oiseau, chant, fraîcheur, élasticité, volupté, sérénité I Que serait-ce de moi? // y a des moments oh, à force de se concentrer dans celte idée et de regarder fixement la nature, on croit éprouver quelque chose comme cela. » Et huit jours plus tard, dans une lettre à un ami, revenant sur cette impression extraordinaire, il montre la plantation de hêtres qui sort de l'étang le fascinant, le détachant de tout autre souvenir. Depuis qu'il y a des feuilles et qu'il va s'asseoir à l'ombre des hêtres.

sa paix intérieure a diminué et sa pensée s'échappe au dehors. « Mon Dieu, que sommes-nous donc pour qu'il suffise d'un peu de verdure et de quelques arbres, qui ne seraient rien pour moi si c'étaient des ormes ou des chênes, mais qui sont beaucoup parce que ce sont des hêtres, pour nous ôter la paix et nous détourner de votre amour ? » Quel autre écrivain a jamais fait entendre de pareils cris ? Quel autre est allé jusqu'à exprimer ces plaintes, ce désir, celte attraction souveraine, cette union quasi réalisée ? Les beaux mythes de la Grèce se trouvent, à cette heure, atteints, dépassés même, puisque le poète réussit à s'élever au-dessus de la fiction. Ce don prodigieux qu'il possède d'animer les vents, les nuages, les arbres et les fleurs, s'étend aux choses inanimées, aux pierres elles-mêmes. Quand l'épanouissement de la saison est devenu complet, il célèbre ainsi le réveil de l'antique demeure qui l'abrite : « La Chênaie me fait l'effet d'une vieille bien ridée et bien chenue, redevenue par la baguette des fées jeune fdle de seize ans et des plus gracieuses. Elle a toute la fraîcheur, tout l'éclat, tout le charme mystérieux de la virginité... »

En aucun cas, cette faculté de donner la vie à tous les aspects du monde extérieur et de la nature ne l'abandonne. Le plus grec de nos poètes, Chénier, ne l'eut sûrement pas à un pareil degré, et encore la posséda-t-il, dans une large mesure, grâce aux littératures antiques. Chez Guérin, point d'intermédiaire. Quand il se promène, le matin, le long de

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