‹ Maurice de GuérinChapitre 37 sur 125 · LA PSYCHOLOGIE DE MAURICE · texte numérisé non relu

LA PSYCHOLOGIE DE MAURICE

on peut formuler quelques réserves sur plusieurs appréciations ou allusions de cette notice, mais on ne saurait lui refuser une pénétration, un sens psychologique, et une sincérité vraiment remarquables. Rien de plus juste, rien de plus nuancé n'a été écrit sur notre poète. Personne n'a mieux compris Guérin, avec ses replis cachés, et presque impénétrables.

Ses rapports avec Lamennais, qui, on le sait, ne le comprit, ne l'apprécia et même peut-être ne l'aima que médiocrement, y sont analysés très finement. Cette étude nous aide à comprendre comment Maurice, tout en admirant les lumières du maître, craignait son empire, et combien il se méprit lui-même ingénument, sur la confiance réciproque qu'il crut un instant exister entre l'illustre écrivain et lui. Mais c'est surtout la psychologie des amitiés de Guérin que Marzan a su reconstituer de la façon la plus saisissante, en nous montrant son compagnon (( ne donnant finalement que la portion de lui-même qu'il se croyait en mesure de n'avoir jamais à reprendre w. Autant sa réserve était visible et quasi inquiète quand il se trouvait en présence d'un inconnu ; autant « le contact d'une nature simplement aimante ou poétique le pénétrait subitement comme un rayon de soleil, amenant le sourire intérieur et bientôt l'épanouissement. I) Nous apprenons par Marzan le goût de Maurice pour le chaut, son aptitude singulière à comprendre les mystiques et notamment sainte Thérèse, son éloquence réelle pleine d'aisance et

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aussi éloignée de la contrainte que de l'affectalion, sa délicate bonté à l'égard des déshérités, bref l'ensemble des traits divers et parfois inattendus que le Cahier vert ne permet guère, pas plus que la correspondance, de discerner en lui. Signalons encore les curieuses critiques formulées sur Kertanguy, ce vertueux et sage conseiller qui ne sut jamais reconnaître les qualités uniques de l'esprit de Guérin, et l'explication subtile, mais vraie, de plusieurs notations plutôt inexactes du Journal : « Notre ami s'obstinant toujours à l'époque de ses Ephémérides, à ne faire voir dans ses analyses d'âme que les parties de luimême où il croyait apercevoir l'insuffisance et le malheur, et ayant, lorsqu'il s'agissait d'écrire du mal de lui, le défaut peu commun d'écouter son imagination plus souvent encore que sa conscience. » C'est grâce à ces pages, enfin, que nous pouvons le mieux apprécier quelle large place tint dès lors la poésie dans la vie intellectuelle et sentimentale de Guérin. Marzan a caractérisé le talent poétique de son ami avec une justesse et un sens littéraire tout à à fait rares. Nous y reviendrons.

Cependant, l'approche du printemps amène, comme presque toujours, des alternatives de froid, après quelques sourires du soleil. Guérin se resserre comme la nature, suivant son expression imagée ; il en suit toutes les fluctuations gaies ou tristes. Quelle jolie description nous vaut la neige tardive du II mars I Ces spectacles sans cesse renouvelés excitent en lui des réflexions aiguës.

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« Nous ouvrons largement nos yeux terrestres, et nous ne comprenons rien à la nature, ne nous servant pas du sens qui nous la révélerait, réfléchie dans le miroir divin de l'âme. Il n'y a pas de contact entre la nature et nous ; nous n'avons l'intelligence que des formes extérieures, et point du sens, du langage intime, de la beauté en tant qu'éternelle et participant à Dieu. Oh ! ce contacl de la nature et de Tàme engendrerait une ineffable volupté, un amour prodigieux du ciel et de Dieu I Descendre dans l'âme des hommes et faire descendre la nature dans son âme. »

Le 19, promenade dans la forêt de Coëtquen. Description magnifique qui nous montre la puissance évocatrice de Guérin dans toute sa plénitude. Cette course le met en joie. Il salue, le lendemain, l'hiver qui s'en va en souriant, et a nous fait ses adieux par un beau soleil resplendissant dans un ciel pur et uni comme une glace de Venise » . La personnification des phénomènes naturels s'opère tout spontanément chez lui : il n'y a là aucune fiction littéraire calculée. Notre poète achève de lire les Etudes de la Nature. Il admire ce livre qui dégage, suivant lui, un sens que nous avons tous, mais voilé, vague et privé presque de toute activité, le sens qui recueille les beautés physiques et les livre à l'âme, qui les spiritualise, les harmonise, les combine avec les beautés idéales, et agrandit ainsi sa sphère d'amour et d'adoration. Une effusion splendide fait suite à cet éloge. Comment osons-nous nous plaindre de notre isolement? La création ne nous refuse ses trésors de jouissances que parce qu'on établit de faux rapports entre les

créatures et l'ame. Il n'y a pas d'isolement pour qui sait prendre sa place dans l'harmonie universelle et ouvrir son cœur à toutes les impressions de cette harmonie. « Alors on va Jusqu'à sentir presque physiquement que l'on vit de Dieu et en Dieu : l'âme s'abreuve, à perdre haleine, de cette vie universelle : elle y nage comme le poisson dans l'eau. » Abjurons le culte des idoles, tournons le dos à tous les dieux de l'art. Adorons la nature franche, naïve et point du tout exclusive. Peut-on faire des poétiques en face de l'ample poésie de l'univers ?... Au milieu de cet émerveillement, arrive une lettre réfrigérante du Cayla. Tous ses souvenirs amers se sont réveillés en sursaut. Il résume en quelques heures ses misères de dix ans, et doute d'atteindre jamais le repos. Il a le pressentiment de mille choses, mais c'est plutôt un tourment qu'un progrès. Même la contemplation de (( la ravissante nature » ne peut endormir tout à fait ses préoccupations inquiètes. Heureu sèment, la crise ne dure pas ; la confiance renaît. Son travail devient plus sûr et plus calme : les connaissances entrent dans sa tête paisiblement et en belle ordonnance. Il éprouve une grande délectation à combiner et à mélanger l'étude de Fart antique et de l'art moderne. Ces deux études conjointes et se donnant la main se prêtent à des charmes merveilleux. Cela lui rappelle une gravure où l'on voit Homère abandonnant sa main à un bel enfant qui le conduit. Les œuvres inédiles d'André Chénierque nous avons mises au jour, il y quelque

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dix ans ^ , présentaient à chaque instant des comparaisons analogues. Au seuil du printemps, Maurice épanche en plusieurs hymnes la foi en la nature que le renouveau fait en quelque sorte déborder de tout son être. Qui sait ? L'humanité, lasse des erreurs qui orientent la vie de ses membres dans le sens du factice, de l'artificiel et du convenu, ira peut-être un jour demander au Cahier vert ses formules magnifiques qui deviendront celles d'une régénération en Physls. Elle écoutera Guérin montrant comment notre âme s'ouvre aux impressions les plus touchantes toutes les fois que nous nous laissons pénétrer à la nature. Il y a quelque chose dans cette dernière, soit qu'elle rie et se pare dans les beaux jours, soit qu'elle devienne pâle, grise, froide, pluvieuse, en automne et en hiver, qui émeut non seulement la surface de Tâme, mais même ses plus intimes secrets et donne l'éveil à mille souvenirs... u J'ai ressenti aujourd'hui cette puissance étonnante en respirant, couché dans un bois de hêtres, l'air chaud du printemps. » Le 29 mars, une promenade avec Gerbet et Mermet lui permet d'apercevoir au loin l'Océan pour la première fois. Quel tremblement divin le possède au milieu de cette contemplation 1 II chante alors cette immense circulation de vie qui s'opère dans l'ample sein de la

i. Revue de Paris (1899) ; Revue bleue (1900); Revue d'Histoire Uttérairede la France (1901) ; La Renaissance latine (iQoi). Je compte réunir prochainement ces œuvres dans un volume qui fera suite à celui-ci.

nature ; de cette vie qui sourd d'une fontaine invisible et gonfle les veines de cet univers.

Rien n'égale le charme ni la variété des pages qui font suite à ces hymnes : les unes sur les fleurs, expression de l'amour, les autres sur les nuages qui deviennent sous sa plume des entités vivantes comme dans les mythes antiques. Quand on pense que l'écrivain à qui notre littérature en est redevable reste absent de la presque totalité de nos histoires littéraires, on demeure surpris de l'injustice qui inspire parfois de telles omissions. Dans les premiers jours d'avril, en s'asseyant au soleil pour se pénétrer du divin printemps, Maurice ressent quelques-unes de ses impressions d'enfance. Ce renouvellement du premier aspect des choses est, à son avis, une des plus douces réactions de l'enfance sur le courant de la vie. Mais toutes ces sensations amènent en lui, au cours de la semaine sainte, une espèce de révolte intime, de grands dégoûts, une tiédeur générale qui l'étonnent et le peinent. Quoiqu'on en ait dit, la piété « naturiste > qui l'anime est plutôt exclusive de l'autre. Cependant, le milieu d'avril voit s'accomplir pour lui la grande révélation attendue depuis si longtemps : il fait avec son ami Cazalès une excursion à Saint-Malo et prend contact avec l'Océan. L'impression fut tellement puissante qu'il sortit de ce spectacle comme effaré : « L'âme ne suffit pas à ce grand spectacle », s'écrie -t-il.

Malgré un affaissement momentané, qui se traduit deux ou trois fois dans le Journal et dont la cause

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