‹ Maurice de GuérinChapitre 43 sur 125 · UN ASILE IDEAL · texte numérisé non relu

UN ASILE IDEAL

M. Féli continuaient de troubler profondément son disciple. Il avait beau écrire : <( Nous avons bon courage ; notre Samson a la chevelure longue et Rome ne l'endormira pas sur ses genoux )> ; ses inquiétudes restaient grandes. Ce fut alors que la douce amitié d'Hippolyte de la Morvonnais, suivant sa propre expression, lui ouvrit son sein pour y attendre le résultat de ses démarches. N'appartenant plus à la congrégation depuis un mois, Maurice ne pouvait guère séjourner davantage à Ploërmel. Au début de décembre, nous le retrouvons installé au Val.

Dès l'abord, le pays, qu'il n'avait fait qu'entrevoir jusque-là, le conquiert tout entier, pendant que le foyer charmant auquel il»venait s'asseoir, comme un voyageur inquiet et las, lui procure enfin le repos et la sérénité après lesquels il courait depuis si longtemps. Il rencontre à la fois dans cet asile idéal un homme pieux et poète, une « femme dont l'âme va si bien à la sienne qu'on dirait d'une seule, mais dédoublée ; une enfant qui s'appelle Marie, comme sa mère, et qui laisse, comme une étoile, percer les premiers rayons de son amour et de son intelligence à travers le nuage blanc de l'enfance ; une vie simple, dans une maison antique ; l'Océan qui vient le matin et le soir nous apporter ses accords. » Il se compare à un voyageur qui descend du Garmel pour se rendre à Babylone et qui a posé à la porte son bâton et ses sandales, pour s'asseoir à la table hospitalière. A peine sorti de l'oasis de la Chênaie, il regrette avec des larmes a ce toit bienheureux »

dont il a emporté des trésors de souvenirs, et consacre à son ancien Maître une des pages les plus émues qu'il ait écrites. Le 7 décembre commence la partie du Journal datée du Val.

Dès son arrivée, il assiste à une tempête sur la côte. Maurice contemple l'Océan déchaîné, mais ce désordre, quelque sublime qu'il paraisse, est loin de valoir, à son avis, le spectacle de la mer sereine et bleue. Le 8, il nous raconte l'immense bataille qu'il a vu se dérouler la veille dans les plaines humides. Ce sont maintenant les vagues qui lui apparaissent comme des êtres animés : « Il fallait voir les lames courir à l'assaut et se lancer follement contre ces masses (des îlots de granit) avec d'effroyables clameurs ; il fallait les voir prendre leur course et faire à qui franchirait le mieux la tête noire des écueils. Les plus hardies ou les plus lestes sautaient de l'autre côté en poussant un grand cri ; les autres, plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en jetant des écumes d'une blancheur éblouissante, et se retiraient avec un grondement sourd et profond, comme les dogues repoussés par le bâton du voyageur... » Tout cet ensemble d'harmonies sauvages et retentissantes venaient converger à l'âme de deux êtres hauts de cinq pieds, plantés sur la crête d'une falaise, secoués comme deux feuilles par l'énergie du vent. Moment « d'agitation sublime et de rêverie profonde tout ensemble, 011 l'âme et la nature se dressent de toute leur hauteur l'une en face de l'autre. »

LES VISiO.XS DU « CENTAURE )) 99

Le même jour, après ces rudes émotions, Maurice visite avec son ami quelques-uns des aspects grandioses de cette côte si mouvementée. Tous deux descendent dans une gorge qui ouvre une retraite marine comme savaient en décrire les anciens, à quelques flots paisibles qui viennent s'y endormir en murmurant, tandis que leurs frères insensés battent les écueils et luttent entre eux. Ici encore, je suis obligé de citer :

« Des quartiers énormes de granit gris, bariolés de mousses blanches, sont répandus en désordre sur le penchant de la colline qui a ouvert celte anse en se creusant. On dirait, tant étrangement ils sont posés et tant ils inclinent vers la chute, qu'un géant s'est amusé un jour à les précipiter du haut de la côte et qu'ils se sont arrêtés là où un obstacle s'est rencontré, les uns à quelques pas du point de départ, les autres à micôte : mais encore semblent-ils plutôt suspendus qu'arrêtés, ou plutôt ils paraissent rouler toujours. Le bruit des vents et des flots, qui s'engoufl're dans cet enfoncement sonore, y rend les plus belles harmonies. Nous y fîmes une halte assez longue, appuyés sur nos bâtons et tout émerveillés. »

Cette citation ne pouvait être omise ; elle nous donne, en effet, la première origine des conceptions qui aboutissent chez Guérin à la composition du Centaure. Nous saisissons ici l'éveil des visions qui se fixèrent plus tard en ces pages immortelles et en quelques poésies qui ne sont pas indignes d'en être rapprochées. Désormais, son imagination s'élancera avec une complaisance visible vers ces tableaux, disons mieux vers ces images divines, et, grâce à ce don magique que nous avons essayé de mettre en lumière, elle finira par leur conférer la réalité et la

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vie. Privilège unique, je le icpèle, que nous allons pouvoir apprécier plus foiiemenl encore.

Le 9 décembre, la lune luisait avec quelques étoiles, quand Guérin se rend à la messe avec ses hôtes. « J'aime particulièrement, nous dit-il, cette messe matinale qui se dit entre les dernières lueurs des étoiles et les premiers rayons du soleil. » Le soir, il fait avec Hippoly te une promenade le long des côtes. Tous deux voulaien t admirer l'aspect de l'Océan sur la fin d'un jour de décembre gris et calme. Adossés à une hutte de douanier — qui existe toujours et où celui qui écrit ces lignes s'est assis lui-même — ils contemplent le vaste paysage déjà à demi noyé dans les ombres. Recueillis et silencieux, ils écoutent le chant plaintif de la mer. « Notre oreille suivait ce bruit qui se développait sur toute la longueur de la côte, et nous ne reprenions haleine qu'après que la lame qui l'avait épanché s'était retirée pour faire place à colle qui suivait. C'est, je crois, de la voix grave et profonde que roule la lame qui déferle et du bruit grêle et pierreux de la lame qui s'en va en froissant légèrement le sable et les coquillages, que naît ce timbre extraordinaire du chant de la mer. » A mesure que tout se taisait sur la terre et que la nuit déployait ses mystères, l'harmonie de l'Océan allait s "agrandissant. Semblables à ces statues que les anciens plaçaient sur les promontoires, tous deux demeuraient immobiles, comme fascinés par le charme de l'Océan et de la nuit. « Nous ne donnions d'autre signe de vie que de lever la tête lorsque

LES GRANDS PROSATEURS BRETONS lOI

nous entendions passer l'aile sifflante des canards sauvages. » Les pages qui suivent vont nous révéler un Guérin plus ample, élargi pour ainsi dire, et sur le point d'atteindre le plein épanouissement de son génie : un tel résultat fut en quelques jours l'œuvre de la mer bretonne. Toute l'inspiration première et intime de ses plus beaux poèmes doit être reportée sans conteste aux promenades faites pendant son séjour au Val. C'est là que sa compréhension si parfaite de la nature s'est élargie et précisée au contact de l'Océan ; c'est là qu'il a puisé les impressions qui lui ont permis quelques mois plus tard, après deux ou trois visites au Louvre, de concevoir les mythes dont l'équivalent n'existe peut-être dans aucune littérature moderne. Oui, c'est à ces sites inoubliables de la baie des Quatre- Vaux, de la Roche-Alain, de l'Anse des Dames, de la Grotte de la Fée, de Vauvert, de la Vallée aux Chênes, du Guildo, de Bellenré, que nous devons pour une part ce Centaure et cette Bacchante, c où toutes les puissances naturelles primitives étaient senties ».

Remarquons encore cette conséquence qui offre sans doute quelque signification : trois des prosateurs les plus accomplis de notre littérature au xix*" siècle, sortent de la Bretagne : Chateaubriand, Lamennais, deux Malouins, puis Renan ; et voilà que celui qui approche le plus d'eux par l'originalité et la puissance de sa prose poétique nous apparaît aussi comme consacré par cette même terre. Les mêmes flots, les mêmes vents, les mêmes senteurs qui ont

ému OU charmé l'auteur de René et celui des Paroles^ d'un Croyant, Arais créateurs du poème en prose dans notre littérature, ont également, par une rencontre remarquable, donné conscience de sa force à l'auteur du Cahier vert. Celui-ci, jusque-là hésitant et timoré, a senti sa vocation véritable s'éveiller sur ces grèves solitaires. Quiconque, assis sur un rocher de la baie des Quatre-Vaux, aura relu, en face d du vieil Océan, père de toutes choses », les discours de Macarée à Mélampe, comprendra qu'en notant cette influence décisive de la mer bretonne nous n'avons rien exagéré.

La suite de ses errantes fortunes, comme il le dit, l'a amené sur un cap solitaire de Bretagne pour y rêver tout un soir d'automne. « Là se sont tus, durant quelques heures, tous ces bruits intérieurs qui ne se sont jamais bien calmés depuis que la première tempête s'est élevée dans mon sein. Là, toutes les mélancolies douces et célestes sont entrées en troupe dans mon âme avec les accords de l'Océan, et mon âme a erré comme dans un paradis de rêveries ». Un équilibre surprenant s'établit pour la première fois dans cette âme tourmentée. Jamais il n'a goûté avec autant d'intimité et de recueillement le bonheur de l'existence familiale. Tous ces menus détails de la vie intime, dont l'enchaînement constitue la journée, sont pour lui autant de nuances d'un charme continu qui va se développant avec chacune des heures. Oh ! le tableau séduisant qu'il nous trace de cette vie quotidienne du vieux manoir breton,.

l'adoration de la nature io3

depuis le salut du matin qui renouvelle le plaisir de la première arrivée, jusqu'à la soirée qui s'ouvre par l'éclat d'un feu joyeux, et, de lecture en lecture, de ■ causeries en causeries, va expirer dans le sommeil 1 On peut dire avec assurance que ces quelques semaines, en lui permettant de partager toutes ces félicités intimes, comptèrent parmi les plus radieuses de son existence. Une partie des heures de la journée était consacrée à l'étude et aux épanchements poétiques.

Il faut rendre à Trébutien cette justice que, s'il a dû éliminer pour des raisons diverses un certain nombre de passages dans les pièces reproduites, il n'a que rarement modifié une expression, se gardant d'altérer les textes cités. Le Journal, en particulier, n'a peut-être pas été livré in-extenso au public — la dernière page est d'octobre i835 — mais ce qui a été publié semble bien l'avoir été avec exactitude. J'ai cependant relevé un certain nombre de variantes utiles et aussi quelques suppressions, la plupart peu importantes, il est vrai, et plutôt heureuses au point de vue littéraire. Il en est une, par exception , qui a été réalisée avec le désir évident de supprimer l'une des déclarations les plus significatives de Maurice. Celle-ci fait partie du tableau de la journée au Val de l'Arguenon. Nous soulignons ce qui a été supprimé ^ (éd. p. 63) ; « la promenade

I. Le texte des Reliquiœ est conforme à celui que nous donnons en italique. La modification fut faite à partir de la seconde édition (1862).

qui suit, sorte de salut et d'adoration que nous allons rendre à la nalure ; car, à mon avis, après avoir adoré Dieu dans la prière da malin, il est bon d'aller plier un genou devant cette puissance mystérieuse qu'il a livrée aux adorations secrètes de quelques hommes ^ » La croyance intime de Guérin s'affirme ici pleinement : la Nature lui inspire un sentiment d'adoration religieuse.

Nouvelle tempête, le 21. Pendant trois nuits de suite, il est réveillé en sursaut par des grains qui passent alors régulièrement vers l'heure de minuit. « Tous les bruits de la nature : les vents, ces haleines formidables d'une bouche inconnue... les eaux qui possèdent une échelle de voix d'une étendue si démesurée... le tonnerre, voix de cette mer qui flotte sur nos têtes, le frôlement des feuilles sèches... cette rumeur des éléments toujours flottante, dilatent ma pensée en d'étranges rêveries et me jettent en des étonnements dont je ne puis revenir. La voix de la nature a pris un tel empire sur moi que je parviens rarement à me dégager de la préoccupation habituelle qu'elle m'impose, et que j'essaye en vain de faire le sourd. Mais s'éveiller à minuit, aux cris de la tempête, être assailli dans les ténèbres par une

I. La première forme de celte phrase était celle-ci : il est vraiment juste et salutaire, qui a été raturée et remplacée par il est bon, sans doute comme rappelant de trop près une formule de la préface de la messe. Après : adorations secrètes de quelques hommes on lisait : au même degré que les saints sont présentés par l'Eglise aux hommages des fidèles, qui a été raturé. Le récit reprend ensuite : notre rentrée et notre clôture, etc.

IMPRESSIONS ET REVERIES Io5

harmonie sauvage et furieuse qui bouleverse le paisible empire de la nuit, c'est quelque chose d'incomparable en fait d'impressions étranges ; c'est la volupté dans la terreur» On voit jusqu'oij peut aller cette hantise qui donne à la vie de Guérin un aspect si exceptionnel, au point de laisser deviner, à côté de son existence normale, une seconde vie qu'il faut bien, malgré la hardiesse du mot, qualifier de « naturiste » .

La veille de Noël, ses hôtes l'emmènent à Mordreux, village sur la Rance, entre Saint-Malo et la Chênaie, chez M. de la Villéon, beau-père de La Morvonnais, et agriculteur passionné. Tout continue de le ravir dans cette résidence : « Visages riants, liberté exquise, simplicité de mœurs et union des cœurs, digne vraiment des temps antiques, n II resta trois semaines à Mordreux, plongé dans un étrange attendrissement qu'il analyse lui-même d'une façon fort curieuse. C'est 'encore la contemplation de la nature qui apporte une puissante diversion à cette exaltation dangereuse, à cette impétuosité de sentiment dont il apercevait le péril et dont nous croyons avoir surpris la cause délicate. Il se mit donc à la considérer encore plus attentivement que de coutume, et par degrés la fermentation s'adoucit, « car il sortait des champs, des flots, des bois, une vertu suave et bienfaisante qui me pénétrait et tournait tous mes transports en rêves mélancoliques. » Cette fusion des impressions calmes de la nature avec les rêveries orageuses du cœur est alors décrite et expliquée par

Maurice en une page maîtresse qui, contrairement à ce qu'on pourrait supposer, par une vue superficielle, ne doit rien à Chateaubriand ni à Senancour. La chute de la nuit, les vents, les oiseaux, qui se taisent l'un après l'autre, le bruit de l'homme qui cesse le dernier et va s'effaçant sur la face des cliamps : tout s'éteint. Le silence l'enveloppe ; chaque être aspire au repos...

Cette journée (20 janvier) marquait la fin de ses félicités bretonnes. Le lendemain, il devait quitter cet autre paradis que le Val avait été pour lui. Avant de partir, il fit, la veille, une fois encore, une dernière visite à la mer, aux côtes, à tout ce magnifique paysage qui l'enchantait depuis deux mois. Comme cela arrive parfois en Bretagne, l'hiver souriait alors aux deux promeneurs avec toute la grâce du printemps ; il venait de leur accorder quelques-unes de ces journées qui font chanter les oiseaux et pousser la verdure aux rosiers dans les jardins, aux églantiers dans les bois. Nos deux amis par une après-midi superbe, poussent leurs pas jusqu'à un promontoire qui domine la baie des Quatre-Vaux. Nous renvoyons au Journal où l'on lira cette admirable description, digne couronnement de celles qui précèdent. Comme jadis, auCayla il foule religieusement, et avec un regret à chaque pas, ce sentier qui l'a mené à de si belles contemplations. Mais quand il arrive dans le parc, la joie que lui avait communiquée la nature expire, et il se sent pris de la mélancolie du départ. A dix heures, quand tout le monde

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