‹ Maurice de GuérinChapitre 60 sur 125 · LA GRANDE PASSION DE MAURICE · texte numérisé non relu

LA GRANDE PASSION DE MAURICE

de sa vie une action profonde. Ajoutons tout de suite que sa passion ne fut point repoussée, sans qu'on puisse supposer cependant qu'elle aboutit à une victoire complète. On peut dire que cette circonstance, restée cachée jusqu'à présent, constitue la grande énigme de son existence. L'histoire en question que nous ne pouvons raconter ici dans toute son ampleur, encore que nous en ayons reconstitué la trame avec certitude, prendra sans doute quelque jour une place à part parmi les passions mémorables de l'époque romantique. Il s'agit, en effet, d'une sorte de drame dont les conséquences se prolongèrent bien après la mort de Maurice, puisque la douce Eugénie, qui ne connut peut-être pas tous les détails de l'aventure, se brouilla par la suite avec celle qu'avait aimée son frère, et après avoir été pendant longtemps son amie la plus intime. Cette rupture fut assurément l'une des épreuves les plus pénibles des dernières années de la sœur de Guérin. Toute une série d'événements se rapporte à cette passion, et lorsqu'une fois on en a saisi le lien, bien des obscurités s'évanouissent. Grâce aux données que nous avons groupées sur ce mystérieux épisode, un chapitre d'un singulier intérêt pourra être ajouté à la vie du frère comme à celle de la sœur. Nous avons acquis, en particulier, la conviction que le mariage de Guérin avec Mademoiselle Caroline de Gervain a été décidé en grande partie pour arrêter, d'accord avec l'intéressé lui-même, une passion qui ne pouvait avoir d'issue régulière. De là, les hésitations, lesalter-

nalives, notées par d'Aurevilly. De grandes vraisemblances nous font croire, d'autre part, que cet amour, en troublant fortement l'existence du jeune écrivain, en ébranlant tout son être moral, a contribué, avec les rudes labeurs auxquels il dut se plier vers le même moment, à ébranler définitivement sa santé. Un séjour qu'il fit au foyer de celle qu'il aimait le laissa sous l'empire d'un accès de fièvre qui, après quelques mois, dégénéra en consomption. Sa maladie de poitrine se doubla ainsi d'autres souffrances qui l'aggravèrent sérieusement. Il est même probable que, chez une nature aussi impressionnable, aussi vibrante, la passion dont nous parlons fut la première cause des ravages qui se traduisirent par sa grande maladie de 1837. Madame *** avait conservé les lettres de Maurice ; après des hésitations que l'on comprend, elle finit par les confier à Barbey d'Aurevilly et à Trébutien. Ceux-ci devaient même les publier, sans donner le nom bien entendu, mais ce projet n'eut pas de suite par le fait même de leur rupture. Toutefois, Trébutien en garda la copie dont il rédigea un double pour M. de la Sicotière, double qui est aujourd'hui en ma possession. Ces lettres datent du mois de juin 1887, du moins beaucoup de rapprochements tendent à le faire croire. Vingt- trois ans plus tard. Madame ***, en recevant les Reliquise de Maurice, écrivait ceci avec une émotion indulgente et discrète :

« Il m'est souvent impossible d'écrire. C'est la désolante raison qui m'a privée de vous remercier plus tôt de vos deux délicieux volumes. Combien j'ai revu avec plaisir ce charmant

LES LETTRES d'aMOUR 169

esprit si plein de douceur mélancolique, de rêveuse poésie, de naturelle élégance 1 II m'a semblé revivre mes vingt-cinq ans, déjà si attristés. Nous étions deux jeunes mourants levant souvent les yeux au ciel avec effroi et curiosité, attirés par l'idée de l'infini qui faisait le fond de nos conversations, mais plus éblouis qu'éclairés encore par la vraie lumière du catholicisme. »

Les lettres d'amour de Guérin renferment, est-il besoin de le dire ? des pages d'une grande beauté ; elles ajoutent à ses œuvres déjà connues une note nouvelle. Les textes qui suivent vont permettre d'en juger :

Lundi, 10 heures.

Notre vie est donc enrichie d'un jour. Qu'est-ce que l'étendue d'un jour pour nous deux, *** .' Elle est si tôt épuisée que nous devrions, ce semble, attacher peu de prix à vm surcroît si fugitif. Mais la valeur de ces mesures du temps n'est-elle pas dans leur vitesse à nous fuir ? Que ne donnerais-je pas pour racheter les bluettes qui viennent de filer ? Pour chaque jour une année, voire deux, voir[e] trois, le marché serait excellent. Vingt si vous voulez et j'y gagnerais encore. La valeur de tout mon avenir peut se resserrer aisément dans la plus courte félicité.

Votre ami d'aujourd'hui proteste contre la i" partie de la lettre de votre ami d'hier. Quel ami quinteux et dilïicile ! il a toujours quelque murmure sous la lèvre. Voyez cependant de quels bien^s] abuse son injustice. 11 a une amie et toute sa confiance, une amie charmante autant que belle dont le plus simple regard le couvre de bonheur ; si bonne au pardon, si généreuse qu'elle lui a remis une offense des plus pesantes avec un oubli absolu ; si tendre, si riche * des plus doux sentiments que puisse avoir un cœur, que le mien qui se pique

I. Le mol riche est souligné à l'encre rouge sur le manuscrit de Trébutien, et accompagné d'un point d'interrogation. Il est, d'autre part, suivi d'un blanc.

de quelques lumières sur ce point se fond rien que d'y penser ; mais qui ayant beaucoup souffert, est sujette encore à tant de peines que les ombres sur sa sérénité et les perplexités dans son cœur doivent faire naître, au lieu de mécontentement, de nouveaux transports d'amour et de larmes. Si votre bonté et votre pardon * ne débordaient tant de fautes, cet ami-là mériterait... Que dirai-je qu'il mériterait ? Ah I le pardon, rien que le pardon. Vous ne pouvez pas punir, *** ; vous savez bien que de votre part la proportion est impossible de la peine à la favite, que la moindre disgrâce est un mal infini.

Je voulais arrêter encore quelques signes entre nous pour l'usage de notre correspondance ; mais à quoi bon toutes ces conventions ? Est-il besoin de dire : mon cœur sera là, sous tel emblème, quand il sera partout ? ***, je me repose sur ton cœur uniquement pour la divination du second sens de ma lettre. Le déguisement le plus épais ne sera qu'une vapeur transparente pour ton aimable sagacité.

Que vous m'avez attristé hier par ce regard jeté sur la pendule au moment où le timbre d'une heure avancée nous avertissait qu'un jour encore nous était ôté. ***, ma chère *** I comme si en redisant ce nom je devais empêcher notre départie ou vous emporter avec moi, je le répète mille fois du fond de la plus triste des pensées.

Me refuserez-vous un mot d'adieu, quelques lignes dernières ? Adieu I

Votre pauvre docteur en larmes,

Maurice.

Mardi, 1 1 heures.

Vous m'avez défendu de vous écrire la nuit ; ô mon amie, grâce pour ma désobéissance de ce soir ! mon sommeil n'en souffrira pas ; je trouverais dans mon lit plus de fièvre que de repos. Quand je dis : je t'aime, et que mon cœur veut prendre quelque langage, tout ce que j'ai de vie se soulève, tout se précipite à l'expression de mon amour ; quand je suis seul et

I. Pardon est suivi d'un qui que nous croyons devoir supprimer pour le sens.

L OUBLI DUNE FLEUR l'JT

que je presse de mes bras la poitrine où vit cet amour, comme pour contenir ce trésor et me l'assurer davantage, mon bonheur est de reconnaître par l'isolement combien je suis en proie, d'écouter le travail de la passion dans mon cœur, de ressentir dans tout mon corps la présence de la flamme et la langueur qu'elle nourrit. Il me semble alors que mon amour est grand et digne, ***. Mais lorsque je reviens en ta présence, que je retrouve le charme de ton regard, ton sourire, l'indicible expression de bonté qui rend chaque ligne de ta physionomie, je demeure confondu, je trouve que mon cœur est bien dépourvu, bien débile ; mon amour ne me parait plus qu'une sorte de tiédeur comparé avec ce que tu mérites. Mon amie, je ne vous aimerai assez que dans ma douleur ; ma douleur seule, lorsque je vous aurai perdue, prendra des degrés moins éloignés de vous. Ici, ma vie est sous la tendresse de votre sollicitude ; vous êtes ma gardienne, je ne puis sortir de l'étendue de votre surveillance ; partout elle me suit, m'éclaire, me préserve ; elle s'entretient dans les inquiétudes les plus touchantes, s'arme des reproches les plus doux, épie, devine, va pour les écarter mille lieues au-devant des maux. Mais que deviendrais-je hors du cercle de magiques bontés que vous avez formé autour de moi ? Dans quel vide affreux vais-je périr? Tristes questions, je vous laisse; que sert de mesurer l'abyme quand on doit être précipité ?

Pauvre *** ! et c'est vous que j'ai accusée de médiocrité de cœur ! quel est le délire qui m'a fait prononcer des paroles aussi cruelles ? Mais avant-hier encore n'ai-je pas ouvert une autre blessure à côté de celle-là ? Mon Dieu ! qui peut savoir ce que souffre la tendresse d'une femme ? Qu'avez-vous pensé de mon cœur ? Qu'en pensez-vous mille fois le jour ? Y a-t-il un seul jour où un homme n'ait à se relever de mille fautes contre la délicatesse et la sensibilité, s'il vit aux pieds d'une femme ? Vous me donnez une fleur ; elle est oubliée sur une table comme le serait le don de la plus pauvre main. Dans ce délaissement vous l'avisez et la sauvez d'un plus long oubli en la jetant dans les fossés du château. Leçon, reproche et tendresse mêlés.

Adieu, ***. Votre disciple en tendresse,

Mercredi, 10 h. 1/2 1.

« Croyez-vous que je vous aime ? » que de larmes j'ai versées sur ce peu de paroles ! Jetées à la fin d'une lelti-e où je reçois les plus tendres marques de votre afîection, elles portent un reproche si plaintif et si pénétrant que toutes mes forces en sont encore abattues. Quels charmes avez-vous pratiqués depuis quelques jours, reine des enchantements, pour dissiper mon humeur inquiète, détruire le principe de toutes mes injustices et me toucher enfin de je ne sais quelle grâce qui me rend un homme nouveau, animé de la plus vive foi en votre amour ? Voyez à quel point je suis converti : vous m'avez pressé hier encore de ne pas manquer les occasions de fortune ; j'avais déjà souffert de ce conseil plusieurs fois donné, il grossissait mes accusations ; mais hier, je n'ai pu y reconnaître que l'inspiration du plus généreux intérêt, qu'un sacrifice à vos inquiétudes de mon avenir. ***, je dois vous admirer et vous aimer avec redoublement dans ce conseil, mais si je l'acceptais, serais-jc encore celui qui méiita l'affection si dévouée qui vous l'inspire i> Faul-il, mon amie, que je rappelle votre histoire déplorable et quelle contrainte on a mise sur votre vie entière ? Pauvre fiancée ! la mort elle-même fut au moment de protester pour vous contre la violence qu'on vous faisait souffrir. Vous donc qui savez tout ce que coule un engagement contre son cœur, croiriez-vous que je \ous aime ; tout ce que je vous ai appris de moi-même ne tomberait-il pas dans une comédie odieuse, si j'allais le plus volontairement du monde accomplir ce qui aous coûta presque la vie ? Je vous entends qui ne vous reprochez lien moins que la perte de mon avenir. 0 mon amie, je vous en conjure, ne vous tourmentez pas avec cette pensée ; je sais assez que vous y avez du penchant. Si vous saviez inon parti pris à l'égard de l'avenir et comme j'entends la vie, vous ne vous

I. J'ai communique à M. Remy de Gourmont le texte de cette lettre qui a été publiée, au commencement de 1909, dans le volume des Plus belles pages de Maurice de Guérin. (Paris, Mercure de France, p. 198-202.)

LE GAGE N0\ DEMANDE lyS

battriez pas de reproclics sur ce point, vous vous applaudiriez plutôt.

Quand nous nous sommes trouvés seuls hier, je venais de lire votre lettre, j'avais le cœur plein de la touchante surprise du gage non demandé. Pourquoi mon bonheur n'a-t-il pas éclaté ? Qu'avais-je à dire qui eût le droit de différer d'un instant les marques de ma reconnaissance!* L'affreuse crainte me possède qu'un mouvement défavorable à mon cœur n'ait ému le vôtre dans ce moment. Mais en sommes nous au calcul des signes et des paroles ? Ne retombé-je point par cette crainte dans ce qui vous a si cruellement affligée ?

Voici votre messagère. Vous me dites hier au soir et encore aujourd'hui par elle : « Vous n'êtes point gêné par ce retard d'un Jour ? » C'est sans doute une façon de dire publiquement : quel bonheur ! encore un jour ! Y avez-vous mis un autre sens ? Cela ne peut pas s'entendre à la lettre.

Adieu, ***, adieu! ce mot si triste, comme je l'écris vite et avec quel empressement de bonheur, quand je cesse de l'écrire pour courir me placer sous tes yeux !

Non, un jour encore dans tes regards ne me cause nulle gêne. Etrange ! s'avisa-t-on jamais d'une pareille question ?

Le plus tourmenté et bientôt le plus triste des docteurs,

Jeudi, 3 heures.

Dans quelle illusion croyez-vous être ? mon Dieu ! pourquoi dites-vous de ces mots sans les expliquer ? C'est ainsi que vous me replongez dans les angoisses. Qu'avez-vous voulu dire ? A.u nom de notre prochaine séparation, donnez-moi le sens de vos paroles. Mon Dieu ! faudra-t-il que je parte avec une autre douleur que celle de vous quitter ? Quatre mots d'explication par écrit le plus tôt que vous pourrez. Les occasions de vous voir sont trop rares et je souffre trop pour que vous me les laissiez attendre.

17^ MAURICE DE GUERIX

Jeudi, 10 h. 1/2 ',

Vous avez donné à votre ami qui va vous quitter le seul bien qui put l'encourager à la vie, la certitude pleine d'être aimé de vous. Mon existence n'avait pas de nœud, je vivais sans dessein, tournant dans un cercle de travaux que je poussais péniblement. De là le malheur de jours dont j'ai mené la dépense le plus follement que j'ai pu, dans l'espérance de jeter bientôt la dernière pièce de cette vilaine monnaie. Mais aujourd'hui, cette vie qui n'avait pas de valeur, s'est augmentée d'un grand prix ; par vous le plomb vil s'est changé en or. ***, je suis le dépositaire attentif de ce qui t'appartient : je vivrai bien loin de toi, ma bien-aimée, mais qu'y aura-t-il qui puisse me faire sortir de la i^résence de ton amour ? N'entendrai-je pas toujours la douce voix de tes sollicitudes ? Ne serai je pas toujours suivi de tes prières si émues, et cesserai-je jamais de voir les alarmes de tes regards ? O la plus attendrissante des femmes, tu as attaché à mon cœur des causes impérissables d'attendrissement. Comment pourrais-je sortir de ton empire ? A la simple approche d'un souvenir je serais vaincu jusqu'aux larmes.

Votre docteur vous écrira les sentences de sa sagesse, les opinions, les mouvements, les projets, les caprices, les goûts et les modes de son esprit, des notes sur quelques usages du monde, tout ce qui pourra vous apporter quelque intérêt dans votre solitude et vous y fortifier contre l'isolement. Contraint À ruser, son amour vous donnera le signe mystérieux à toute ligne de ses lettres. Point de formes, point d'habit, point de tours qu'il n'adopte pour se montrer mille fois dans une page, sûr d'être toujours reconnu et jamais découvert. Un parfum doit s'élever pour toi, ***, du plus vague langage, tout cela secrètement animé des émanations de mon cœur. Et toi, mon amie, tantôt libre et tantôt contrainte, tes lettres seront pour moi tour à tour là plus abordable (?) expression [de] ton cœur, de tout ce qui est toi, ***, ou le voile le plus discret et le plus

I. J'ai publié dans la Revue bleue du 12 décembre 1908 la plus grande jDartie de celte lettre.

LA SÉPARATION lyS

charmant dont la tendresse puisse disposer. Donnez-moi cette promesse et que vous userez du petit signe +. Adieu, le terops m'échappe — j'achèverai à **.

A **, Samedi, minuit.

***, demain nous serons séparés ! Je n'ai plus que des larmes et d'afîreux déchirements. Mais je ne veux pas dans cet adieu ajouter ma douleur au poids de la vôtre et vous ôter tout courage par l'exemple de ma défaillance. Recueillons-nous plutôt dans ce reste de tant de jours heureux et causons d'avenir comme ceux qui vont mourir parlent d'immortalité. Il y a deux vers admirables que vous aimerez à redire sans doute ; ils renferment une sublime consolation :

Tu m'appelles ta vie, appelle-moi ton âme, Car l'âme est immortelle et la vie est un jour.

On n'a jamais mieux exprimé le toujours du cœur. Mon amie, tout est vaincu et renversé en moi, hors cette pensée que notre amour, exposé à toutes les douleurs, échappe à tout, brave toutes les lois de souffrance et de destruction dans son existence et sa durée. ***, résignons-nous à tous les accablements, notre destinée est ouverte à d'innombrables atteintes; mais comme cette pauvre fille naufragée qui, en périssant, pressait sur son sein un porti-ait chéri, souffrons, la main posée sur notre cœur, et tenons toujours recueillie en nous-mêmes la pensée que vous m'aimez, que je vous aime ; nous en éprouverons du bien en vivant, comme elle en mourant.

Je vous laisse dans votre solitude ; que l'image de votre ami vous demeure, non point tel que vous le voyez aujourd'hui, si morne et si abattu qu'un enfant de cinq ans en a pi'is de l'étonnement, mais animé de ce contentement qui éclaire son visage lorsqu'il vous parle seul à seul et que ses pensées suivent sans alarmes leur cours qui va se perdre en vous. Mais votre image, o ma tendre ***, dans quelle expression l'arrêterai-je devant mes yeux ? Quelle préférence exercer dans

176 MAURICE DE GUERIX

la touchante mobililc qui se varie de toutes les émotions de votre cœur inépuisable. *** échangeant une rose avec moi dans le jardin de ^%, et *** pleurant un soir sur son ami qui soufîrait. Oh ! combien de degrés pleins de charme mènent de celle-là à celle-ci ! Bien peu de temps s'est passé depuis certain soir dans le salon de *, et j'ai pu comprendre, autant que nous le pouvons, nous autres hommes, quel bien c'est que la tendresse d'une femme. Je me perds quand je songe combien la durée de l'absence est longue à se consumer ; mais chaque minute étant vivifiée par un souvenir, les heures passeront plus légères, si cette expression peut s'appliquer à ce qui ne laissera pas de m'écraser encore. Hélas 1 en ce moment, je fais esi)érance de tout, je me rattache à tout comme un homme qui tombe ou qui se noie. Mon Dieu I mon Dieu ! dites-moi donc ce que je vais devenir ? Etre emporté loin de vous, ***, ô ma chère ***, songez que ce sera dans quelques heures le dernier mot, le dernier regard entre nous qui nous aimons tant ! Non, je ne comprends pas cela. Pourquoi le ciel nous a-t-il montrés l'un à l'autre d'un penchant à nous aimer, ouvert par tant d'harmonies dans notre nature, par tant de convenances dans notre vie ? Ne sait-il unir que pour déchirer ! Mon amie, espérons dans notre amour. L'amour n'est-il pas plus fort que tout? adieu, ***. Laissez votre ami presser tout son bien siu- son cœur. Adieu, ***, adieu ! — que nos yeux soient stériles dans le moment fatal ; une larme peut tout perdre.

Vous serez Madame ^ au bas de la lettre qui m'annoncera votre voyage à **, vous mettrez le signe O si vous consentez à cette façon de correspondre. Quand il faudra que vous montriez vos lettres, laissez une large place pour le post-scriptum, que vous remplirez après qu'on aura lu. De cette façon, il n'y en aura pas où vous ne puissiez me pai'ler à découvert. Quand vous devrez aller à Z, ou votre mère chez vous, vous m'en préviendrez ainsi que de la durée du séjour. Suivant les circonstances et l'humeur de votre mère, vous réglerez la forme et la nature de mes lettres ; s'il le faut ordonnez une suspension pendant ce temps. Nous jetterons à

Page 1