I. Ed. de 1890, p. 5x-6i
l66 MAURICE DE GUERIN
une grande voix désolée et implacable. Posséder ! dût-on tout briser de l'idole, tout flétrir, et d'elle et de soi 1 Mais comment posséder la Nature ? A-t-clle des flancs pour qu'on la saisisse ? Dans les choses, y a-t-il un cœur qui réponde au cœur que dessus l'on pourrait briser ? Rochers, mer aux vagues éternelles, forets où les jours s'engloutissent et dont ils ressorliront demain en aurore ; cieux étoiles, torrents, orages, cimes des monts éblouissantes et mystérieuses, n'ai-je pas tenté cent fois de m'unir à vous ? N'ai-je pas désiré à mourir me fondre en vous, comme vous vous fondez dans r[mmense dont vous semblez vous détacher ?... Souvent je me plongeais dans la mer avec furie, cherchant sous les eaux cette Nature, ce tout adoré. Je mordais le sable des grèves, comme j'avais mordu le flot des mers. La terre ne se révoltait pas plus de ma fureur que n'avait fait l'Océan. Autour de moi tout était beau, serein, splendide, immuable I tout ce que j'aimais, tout ce qui ne serait jamais à moi ! »
Et cependant, un tel état de sensibilité ne pouvait se prolonger. Quelques mois après que Guérin eût poussé aux cieux impassibles ces plaintes superbes, son cœur se laissa prendre de nouveau aux tendresses humaines. On devine à quelle grandeur, à quelle poésie, dut atteindre l'amour dans cette âme aux ardeurs inconnues. Nous abordons ici l'un des chapitres demeurés secrets de son histoire : celui de sa vie sentimentale. Après son premier amour contrarié pour Louise de Bayne, après son culte silencieux et plein de réserve pour celle que Barbey appelle « la femme à l'enfant dans les bras », Madame de la Morvonnais, Maurice connut une passion, d'une intensité extraordinaire. Ce sentiment, qu'il éprouva pour une femme à certains égards supérieure et, d'autre part, malheureuse, exerça sur les dernières années