‹ Maurice de GuérinChapitre 62 sur 125 · CHAPITRE VIÏI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIÏI

Les dernières années. — Le témoignage des « Memoranda ».

<5uatre années de la vie de Guérin ; son existence, d'après les Memoranda d'Aurevilly, source inappréciable. — Fraternité d'âmes. — La journée des deux amis. — D'Aurevilly et les dames de Gervain. — Les fiançailles de Maurice. — Ses lettres à Caro et à sa tante. — Le séjour au Cayla en 1837-88. — Extraits des Memoranda relatifs à Maurice et à Eugénie. — Révélations qu'on leur doit. — Une lettre inédite de Guèrin à d'.\urevilly : plainte poignante entre toutes. — Les autres pièces de cette correspondance: leurs beautés. — L'ensemble constitue un vrai chef-d'œuvre. — Le Livre d'Or. — Les vers d'Amédée Renée. — Conclusion.

Il y aurait maintenant à raconter, comme une suite naturelle de ce drame intime, l'histoire du mariage de Guérin. Là encore, d'Aurevilly nous apporte quantité de renseignements imprévus, dans des pages étincelantes de verve, et d'une étonnante clairvoyance. Ses Memoranda de i836 à 1889 renferment l'histoire écrite au jour le jour de son intimité avec Guérin, de cette fraternité d'âmes qui fut peutêtre le sentiment le plus profond de l'auteur de Ce qui ne meurt pas, et qui illumina en quelque sorte et parfuma toute sa vie. Rien n'égale l'accent de cette notation vivante et subtile. Grâce aux éditions ré-

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ccmment données (i 900-1 906), notre biographie de Guérin va pouvoir s'en enrichir. IN'onblions point, par ailleurs, que les Memoranda — comme le Journal d'Eugénie elle-même — furent écrits sur la prière réitérée de Guérin et à son intention exclusive : d' /Aurevilly constate quelque part que son ami trouva le livre « étrange «.

Pour comprendre ce que fut cette liaison, il importe de les lire d'un bout à l'autre, en rapprochant toutes ces indications fugitives qui nous révèlent les visites réciproques, presque quotidiennes, des deux amis, les sujets de leurs conversations, leurs réunions pleines de confiance et d'abandon, chez le restaurateur Copenet, rue des Fontaines, chez Véfour, — avec homard, huîtres, ail, vins de Condrieux et du Rhin sur le menu, — chez Corazza, leurs séances dans les cafés à la mode, au café Anglais, par exemple, leurs flâneries sur les boulevards. Guérin recherche les salles vastes, silencieuses et retirées de Riche. Certains jours, d'autres compagnons d'études se joignent aux deux inséparables : Quemper, plein d'entrain et d'agrément, Scudo, le musicien, Gaudin, autre familier de d'Aurevilly, et sans doute aussi Trébutien. Quand Guérin va retrouver Barbey chez lui, il aime à lui apporter quelque livre nouvellement paru : par exemple, les Mémoires de Goethe, avec le désir de faire partager ses transports intellectuels à son confident. Souvent l'entretien se prolonge fort tard dans la soirée : des lectures à haute voix le coupent; Volupté de Sainte-

BEAUTE ALTOMNALE lOI

Beuve, dont les amis lisent quelques extraits, leur fournit un sujet de discussion piquante '. Guérin donne à Barbey la primeur du Journal d'Eugénie. Tous deux se retrouvent dans le monde : d'Aurevilly dédaigne la danse, mais Maurice s'y livre avec une persistance invincible, avec fureur, «jusqu'à complet épuisement », note à diverses reprises son compagnon. Un jour, d'Aurevilly contemple avec Guérin, de son balcon, la beauté automnale du temps ; une autre fois, son ami le quitte pour aller au musée du Louvre (i5 septembre i836), et nous savons assez quelles impressions puissantes une telle promenade devait susciter en lui. Quand un voyage vient interromi^re cette existence quasi commune, des lettres — dont nous voudrions tant posséder le recueil complet 2 — maintiennent encore, entre l'enfant du Cayla et celui de Saint-Sauveur-le-Yicomte une communication, parfois intermittente, mais qui témoigne toujours de l'entente et de la pénétration complète de leurs esprits. D'Aurevilly va en Touraine, à Caen, dans le Cotentin, Guérin en Nivernais, en Albigeois, « où il ne s'amuse guère (8 janvier i838): chaque jour, on le devine, la pensée de l'un cherche à s'unir

1. Que de conversations curieuses, par exemple sur le caractère de Frédéric B., un ami de Barbey, si remarquablement défini dans le Premier Mémorandum, p. 137-140, sur la poésie des langues qui est tout autre chose que la poésie des poètes, etc. Plus d'une fois, nous trouvons dans ces pages : « Lu et causé avec Guérin jusqu'à minuit. »

2. Nous ne connaissons aucune de celles de B. d'Aurevilly à Guérin.

à celle de l'autre ^. Chacun, même à distance, lit sans effort dans l'âme de son émule.

C'est ainsi que Barbey réussit à discerner chezi Maurice des sentiments confus que celui-ci se dissimule involontairement ou hésite à s'avouer à luimême. Ce fut surtout à l'occasion des péripéties de la vie sentimentale de Guérin que l'auteur de VEnsorcelée manifesta une clairvoyance singulière : il réussit à noter do la façon la plus piquante les incertitudes de son ami, partagé entre sa passion pour Madame*** et son inclination naissante pour la jeune Indienne qu'il finit par épouser. Il y a dans toute cette histoire des contradictions apparentes, des énigmes quelque peu déconcertantes que Barbey a sans doute été seul à suivre dans tout leur détail. Il a connu de près, admiré et même magnifié les deux femmes aimées par Guérin. Aucun témoignage ne saurait valoir le sien pour toute cette histoire. Par lui nous savons que les projets de mariage de Maurice n'allèrent pas sans des heurts et des velléités de rupture qui traduisirent les hésitations de l'intéressé. De très bonne heure, Barbey conçut pour la jeune Indienne une sorte d'admiration tendre que les Memoranda ne songent pas à dissimuler. Et cependant, après le mariage de Guérin, sa jeune femme considéra un peu le grand ami de son mari

I. Quand Barbey a l'occasion de contempler, en décembre i836, à Saint-Sauveur, un beau paysage d'hiver, il note aussitôt : <( Tout en causaut avec M. R., j'ai pensé à Guérin ; il aurait admiré cette nature et m'en aurait fait jouir davantage. »

LETTRES A CARO ET A SA TANTE l83

comme une sorte de rival dans la possession complète de l'esprit de son époux. Quoiqu'il en soit, d'Aurevilly aimait à se rendre chez Mademoiselle deGervainqui, avant comme après son mariage avec Guérin, habitait avec sa tante. Il y va même pendant la longue absence de celui-ci, retenu au Cayla durant les derniers mois de 1887 et revenu seulement à Paris en février i838.

Des documents du plus haut prix, retrouvés récemment 1, nous permettent de reconstituer cet épisode de la biographie de Maurice en même temps que les circonstances qui le précédèrent. Dès l'automne de i836, Guérin avait commencé à donner des leçons de latin à un jeune écolier, neveu de Mademoiselle Martin-Laforest et frère de Mademoiselle Caroline de Gervain, qu'il devait épouser deux ans plus tard. Ces trois personnes habitaient ensemble, 36, rue du Cherche-Midi. A peine inaugurées, les leçons durent être interrompues, le jeune maître s'étant vu obligé de soigner un rhume devenu tenace ; il s'en excusa par une première lettre du 21 novembre i836. Cette pièce nous prouve qu'il s'intéressait aux lectures de la tante et de la nièce et qu'il se risquait à les diriger discrètement. Le 23,

I. Ce sont sept lettres inédites de notre écrivain, publiées sous ce titre, en 1900, par M. Marc Gillet : Quelques lettres inédites de Maurice de Guérin (Lyon, E. Vitte, 8°, brochure de 38 pages). Les trois premières sont adressées à Mademoiselle Martin-Laforest, et les quatre dernières à sa nièce Caroline qui allait devenir Madame Maurice de Guérin. Ces sept pièces vont du 21 novembre i836 au 3o janvier i338.

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nouvelle épître, pleine d'effusions de gratitude pour la visite que Mademoiselle Martin avait faite la veille à Maurice, dans sa chambre de malade, rue et hôtel Bergère.

« ... Je n'ai jamais ressenti plus vivement cette vérité qu'en repassant en moi-même toutes les bontés dont vous avez nourri vos relations avec moi, depuis le jour où j'ai eu l'honneur et le bonheur de vous connaître. Ce sont des bontés vraiment maternelles et que vous avez comblées hier, en me permettant de vous marquer la confiance libre et naïve que l'on a pour une mère. Je vous avoue que je n'ai jamais été si touché qu'au moment où vous prononçâtes ces paroles : j'ai senti en moi un bonheur presque entièrement inconnu ; il m'a semblé que je retrouvais une mère. »

Nul doute qu'une partie de ces tendres assurances ne s'adressent à la sœur du jeune Charles en même temps qu'à la tante, qui est censée les justifier toutes. Peut-être Guérin, quoiqu'il fût déjà sous l'empire de sa passion pour Madame ***, regardait-il avec une inconsciente velléité d'émancipation vers la gracieuse créole. Barbey semble avoir défini — on le verra plus loin — d'une plume exacte et impitoyable les incertitudes piquantes que son ami allait manifester bientôt entre deux tendresses si différentes. Les leçons durent reprendre par la suite et Maurice continua de fréquenter l'aimable pavillon de la rue du Cherche-Midi. Mais voici que la première passion, la grande, le subjugue de plus en plus. Sa santé lui donne de nouveaux soucis. Il se livre cependant tout entier à son amour pour Madame ***, va s'as seoir quelque temps à son foyer familial et lui écrit

VOYAGE SUR LE RHONE l85

alors les lettres brûlantes, quoique platoniques, selon toute évidence, dont nous avons donné plus haut le texte. Puis, il se met en route pour le pays albigeois. Son voyage s'accomplit le plus favorablement du monde, par la descente de la Saône jusqu'à Lyon et du Rhône jusqu'à Beaucaire. /arrivé au Cayla, il écrit, le i3 août 1887, à Mademoiselle Martin-Laforest pour lui raconter le détail de ses pérégrinations :

« Vous savez que la Saône est la plus nonchalante des rivières; elle présente véritablement l'image d'un sommeil doux, paisible et tranquille. Elle ne se réveille que dans le Rhône, et quel réveil pour une paresseuse comme elle ! » (Le poète, invinciblement, est entraîné à animer, à personnifier à la manière antique, le cours d'eau qu'il veut décrire :) « Voilà ses eaux emportées dans le cours du fleuve le plus actif et le plus précipité, sur lequel nous avons filé soixante-douze lieues, entre quatre heures du matin et cinq heures du soir. Pour décrire les bords du Rhône, il faudrait i)arcourir tous les ordres de paysage : depuis le charme des rivages les plus féconds, soit plaines, soit coteaux, jusqu'à l'àpreté des montagnes les plus sauvages. Deux regrets m'ont gâté le plaisir de cette navigation : l'extrême raj^idité de notre marche faisait perdre les plus belles perspectives à peine découvertes. Voyager ainsi c'est comme qui vivrait trop vite et trop étourdiment povir fixer en soi des souvenirs bien distincts et durables ; et puis j'étais seul. Oh ! si jamais j'ai souffert de l'isolement, c'est bien dans le cours de ce voyage. Le bateau était chargé de marchands qui se rendaient à la foire de Beaucaire, et vous savez si, avec cette sorte de gens, l'échange de pensées est un commerce possible. J'ai débarqué sur le rivage où se tient cette cohue célèbre, et, après trois jours d'un pénible voyage à travers les plaines poudreuses du bas Languedoc, j'ai respiré de toutes ces fatigues et de cinq ans d'absence dans les bras de ma famille, »

l86 MAURICE DE GUÉRIN

Manrice décrit d'une plume attendrie ses impressions en face des êtres et des choses qu'il n'avait pas vus depuis si longtemps. Il a trouvé toutes les santés et même tous les visages intacts ; il note cependant que son père boite par suite d'un accident.

« Le paysage seul a souffert ; des garennes ont été coupées, de grands arbres fort antiques sont lombes de vétusté et par l'effort des vents. La physionomie d'un site que l'on aime est altérée par la moindre ruine qui s'y fait, par le plus petit objet qui vient à disparaître. Les vases et le jardin n'ont presque plus de fleurs... La volière est en deuil... »

Il se plaint d'être sous le coup d'accès de fièvre tierce et reprend, avec la quinine, <( le traitement commandé à sa poitrine ». On voit par sa lettre qu'il avait été question d'un voyage de Mademoiselle Martin et de ses neveu et nièce au Cayla. Le projet venait d'être ajourné par suite d'une maladie du jeune Charles. Maurice envoie ses souvenirs respectueux à Mademoiselle de Gervain et assure la tante de la jeune fille de son inaltérable attachement. En septembre et octobre, les deux dames et le frère de Caroline vinrent séjourner au Cayla. Le résultat de cette visite fut d'amener les fiançailles de Maurice avec « la céleste Indienne». Sa famille favorisa sûrement ce projet d'union, avec l'espoir qu'un tel mariage ramènerait à la vie régulière et traditionnelle celui qu'elle sentait, depuis quelques années, échapper à peu près totalement au joug des croyances et des habitudes chères à tous ses membres. Ce serait la fin

TENDRES ÉPÎTUES 187

de la période de troubles et de dissentiments qui durait depuis cinq ans. Les deux voyageuses regagnèrent Paris avec Charles de Gervain en passant par Toulouse et par Bordeaux. Entre Maurice et sa gracieuse fiancée, une correspondance délicieuse s'engagea aussitôt. La première lettre de Guérin, resté au Cayla, qui nous soit parvenue, est datée du 26 novembre iSSy, pendant une série de promenades à Gaillac, à Cordes et aux environs :

« Vous m'avez surpris quelquefois dans les distractions ; ail ! que j'ai dû en faire paraître à ceux qui m'ont vu depuis votre départ ! Je vous suivais, invisible et fidèle comme un bon génie ; mais, hélas ! ne poussant pas plus loin la ressemblance puisque vous avez tant souffert. Les nuits me paraissent cent fois plus noires et plus froides, depuis que je sais que A^ous avez voyagé grelottant et sans sommeil et que vous devez encore recommencer ces souffrances. Je vous vois tous trois, chers voyageurs, chère tante, mon excellent Charles et vous, beloved, my beloved, souffrants, tristes, transis... Adieu, mon amie et mieux que mon amie. Vous savez quelle est ma première et ma dernière pensée. Je vous embrasse tous. »

« L'ogre aimé, » Erembert, joint un mot humoristique à la lettre de son frère. Le i*""" décembre, nouvelle lettre de Maurice, toute parfumée de tendresse et de poésie :

«... J'ai accompli un petit pèlerinage sur vos traces, mon amie, seul et dans toute la liberté désirable. La solitude est bien douce quand on est deux ; mais, quand on n'est plus qu'un, elle prend un autre charme dont on ne peut se passer. Voilà que le Cayla et les champs qui l'entourent ont bien changé pour moi. Autrefois je n'y cherchais que des souvenirs d'enfance ; je m'y promenais paisiblement et n'y voyais rien qui ne servît à m'égaycr, si par hasard j'avais l'âme chagrine.

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Adieu les scènes crautrcfois et les traces anciennes et les parfums d'il y a quinze ans qui s'étaient conservés 1 Les bois, les vallons, les collines, le grand marronnier, les cavernes sous les vieilles roches, les chemins unis, les chemins pierreux, les sentiers où les roues se croisent et que je croyais à moi seul, tout cela n'est plus à moi.

« Vous avez erré partout, vous avez touché toutes les pierres de votre pied, partout vous vous êtes assise, abritée, reposée. Je ne me retrouve plus nulle part ; partout vos empreintes ont effacé les miennes. J'éprouve mille sensations douces et cuisantes à la fois, à marcher au milieu de cette campagne. Les traces sont si fraîches que je ne puis m'imaginer que vous soyez absente et si loin, si loin. C'est un bonheur triste d'irriter ainsi ses regrets en réveillant toute la vivacité des souvenirs ; mais c'est le seul que je puisse avoir. Mon amie, il faut que je vous rejoigne. Le Cayla n'est plus bon pour moi... »

Le reste de la lettre nous fournit des détails pittoresques et savoureux sur des séjours faits par Guérin à la Courlade, chez M. de Bellerive, puis à Graulhet, où il taie de la vie de petite ville : « grandes discussions pour d'imperceptibles intérêts, fâcheries, brouilleries, beaucoup de bruit pour rien, Lilliput en colère ». Jolie psychologie de ses cousines de Bellerive. Puis, séjour de quelques jours au pied de la montagne de Cordes, chez son oncle maternel, M. Fontenilles. » Cordialité, bonne vie matérielle dans cette maison ; mais, rien de plus ; une cousine, pas jolie, esprit positif et subtil, homme d'affaires en cotillon. »

Nous arrivons au i4 janvier. Maurice est sur le point de quitter le Cayla pour regagner Paris. Il passera par Toulouse et par Bordeaux et descendra

DU CAYLA A PARIS l8f>

dans la capitale à l'hôtel de Neustrie, rue de Port- Mahon, où d'Aurevilly doit lui retenir une chambre.

« Enfin, enfin,monaniic, je vais être avec vous 1 Je vous verrai tous les jours, tous les jours à la même table, au même foyer I Ma chère tante, que vous êtes bonne ! laissez-le moi vous le dire mille fois. Votre bonté donne à tous les embarras des solutions si heureuses, et à mon impatience un avant-goût si vif de mon bonheur ! Que je suis désolé de l'état où vous a jetée, ma bien-airnce, ma lettre où je vous parlais des difflcultés et de l'incertitude de mon départ I Souffrante et presque malade pour moi ! Vous ne trouvez plus dans le monde aucun charme qui vous attire ! Vous vous repliez dans l'intérieur où nous devons vivre ! Plus de bonheur nulle part sinon où nous serons ensemble ! Quelle émotion vous avez soulevée en moi en me disant cela, quel désir de vivre à jamais en vous et pour vous !... Adieu, Caroline. Un baiser d'Eugénie, qui me suivrait bien volontiers, mais il y a trop d'impossibilité. »

Dernière lettre, datée de Bordeaux, le 3o janvier i838. Erembert l'a accompagné jusqu'à Gaillac. Il aurait bien voulu le suivre plus loin ; mais, hélas I il n'a pas aux pieds les talonnières de Mercure, qui étaient d'or. Maurice a réussi à voyager tout seul dans le coupé, où il a pu s'étendre et reposer à son aise. Dans trois jours il sera à Paris.

Nous le retrouvons donc rue du Cherche-Midi et nous revenons du même coup aux Memoranda de Jules d'Aurevilly.

Quand le cher poète, à son retour, s'est installé chez sa future tante et sa fiancée, Barbey se rend volontiers dans leur logis, y prenant le thé avant le dîner ou y passant la soirée. Il se déclare de plus en plus satisfait de connaître cette « excellente «

ÏQO MAURICE DE GLERI.N

famille. Le jour anniversaire de la naissance de la jeune fille (6 avril 1 838), il apporte avec lui en venant dîner « le plus charmant des bouquets ». Un autre jour, il choisit avec intention un amour d'habit neuf pour se rendre chez ces dames, notant avec humour qu'il en offre la virginité à la fiancée du poète. Il obtient de l'entendre chanter, et Caro lui fait entendre une mélodie de Scudo sur ses propres vers. Il admire sa robe bleue, mieux encore sa « joliesse », son accent pénétrant, doux et étrange, son œil bleu de lotus ; il lui écrit des billets ; il la déclare séduisante et bleue comme un papillon de cachemire ; il l'embrasse même sur les deux joues et la tante par-dessus le marché, en présence de son ami. Il l'observe, une autre fois, curieusement et note qu'elle est plus châtain foncé qu'il le pensait. Elle reste pour lui « la suave rieuse avec un océan d'humidités charmantes dans ses yeux lapis. » Peu après le mariage, il signale avec complaisance la transformation réalisée chez la jeune femme.

Avec tout cela, il souhaite du fond de l'âme de voir Guérin joyeux, se désolant de le trouver, au moment même où le bonheur semble lui sourire pleinement, triste et abattu ; il paraît surpris que le grand rêveur puisse ne pas être heureux avec tous les éléments de la félicité. Ces désespoirs, cette u misère secrète » (avril et juin i838) le navrent. Aussi avec quel accent de joie intense, il note que son ami « se relève » et que son imagination se rassérène... A cet égard, certaines des lettres reçues par

LE JOURNAL DE BARBEY igi

Barbey, empreintes d'une mélancolie très poignante, nous révèlent avec une étrange éloquence ces alternatives d'accablement et de réconfort que l'état physique de l'auteur du Centaure suffirait peut-être à expliquer. En notant çà et là les discussions d'allure philosophique qui remplissent leurs entretiens, Barbey constate, non sans quelque fierté, que Maurice, sans verve et sans entrain chez lui, « se soulève » quand il se retrouve dans la chambre de son camarade. Par moment, on devine chez d'Aurevilly quelque dépit fugitif de se voir un peu délaissé par Guérin, qu'il déclare « escamoté > par Caro.

Je viens de glaner à travers les Memoranda certains traits saillants, mais ce qu'il est impossible de rendre en quelques lignes c'est toute l'existence qu'ils racontent du petit cercle de Guérin, les passions, la vie mondaine, les aventures sentimentales des uns et des autres. Nous allons donner maintenant les principaux passages du journal de B. d'Aurevilly relatifs à Guérin, en suivant l'ordre chronologique, et parfois en les résumant. Nous laissons de côté les allusions si nombreuses qui nous ont fourni la matière des quelques remarques qu'on vient de lire. C'est vraiment une histoire sans prix, une série de tranches de vie, d'instantanés, que ces documents permettent de restituer.

26 septembre i83G.

Guérin est venu. — Gaudin sorti est rentré. — Causé à bâtons rompus. Habillé. — Sortis. — Traversé les Tuileries dans une heure divine. Le soleil se couchait et difFondait ses

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longues gerbes d'or pur à travers les massifs éblouissants dans leur base de clairière, et sombres et mélancoliques à leur sommet. Cela nous a pénétrés comme la vraie beauté. — Dîné au restaurant italien. Bu du bordeaux, bon, mais trop vert. Les adolescences ne valent pas plus en fait de vin qu'en fait de jeunes filles. Manquent également de saveur. Allés au café, puis remontés au Boulevard. Nous nous y sommes assis. — Pris une paire de gants chez la Geslin. Revenu seul. Une lune albatréenne et un ciel de taffetas bleu...

Dit... quoi.^ Des riens. Mais avec les esprits qui nous plaisent, les riens ne sont plus rien. C'est la vie allégée alors, c'est la pensée détendue comme un arc au repos, — dans les bruyères.

Octobre.

Remarqué une femme digne du pinceau de Murillo pour le genre de beauté. — Ah I mon Dieu ! mon Dieu ! que c'est beau d'être beau 1 — Moins impressionné pourtant par cette femme que mon ami M[aurice] de G[uérin].

20 décembre, do Saint-Sauveur.

Pensé à mes amis de Paris, à Guérin surtout dont j'ai relu la dernière lollrc — et lui aussi a dû être bien triste, aujourd'hui par ce temps désolé d'hiver, et une causerie ensemble nous aurait fait quelque bien à tous les deux.

23 janvier 1887 : Lundi.

Hier (22 janvier, l'anniversaire de la naissance de lord Ryron), dîné avec G... Guérin et Scudo. — J'aniphiiryonais. — Il y a eu de leur part moins de verve que je n'aurais cru. Scudo aznusant toujours, mais pas dans ses bons moments. Se livrant difficilement à l'ivresse physique de la table par un instinct incroyable de conservation. La pause (sic) tient une large place dans la vie de cet homme. — Gaudin a commencé par la froideur, puis s'est échauffé et a été le sevd de nous qui ait été au niveau de lui-même, mais l'astre s'est levé bien tard ! — Guérin souffrait physiquement, je crois, car il a été contraint et silencieux. Ne l'ai retrouvé que sous l'impression de cette

COUVERTS DU MEME MANTEAU v IQ^

double magie, musique italienne et langue italienne, puis il est retombé sombre, à part deux ou trois éclats causés par la gaîté et les folies de Gaudin. — Moi aussi sans rien qui me lance. — Ne peux me défaire de ce serrement de cœur que j'ai rapporté de Normandie. Il résiste à tout et à moi-même...

8 février.

Guérin a pris un logement dans mon hôtel. Maintenant on nous couvrirait du même manteau, tant nous sommes rapprochés I

i/i avril.

J'avais laissé là ce Mémorandum et je ne l'aurais probablement pas repris. Mais G... souhaite que je le continue, et je le ferai si cela peut lui faire plaisir. Quand on intéresse quelqu'un en agissant de la manière la plus insignifiante, voici que cette manière insignifiante signifie et que l'on s'intéresse d'intéresser. Diable de vanité ! Pivot sur lequel nous tournons sans nous détacher. C'est toujours elle quand on croit qùè^e n'est plus elle...

i6 avril.

G[uérin] veut aller dans le monde l'hiver prochain ; ne lui serait-il pas agréable d'y retrouver sa beauté, sa reine i> Mais aussi pourquoi est-il amoureux d'un autre côté * ? Drôle de petit amour, enfant transi et quelquefois fiévreux ! Pourronsnous rélever et en faire le bel adulte qui soumet tout ? It is difficalt I

12 juin.

Nous voici au la juin. Guérin m'a quitté hier. Je lui ai promis un journal de mes jours pendant son absence. Je le ferai, quoique j'aie perdu et n'aie pu poursuivre déjà à sa prière l'habitude de noter des jours de plus en plus ennuyés.

I . Cette remarque de Barbey et celles qui suivent éclairent l'histoire de la vie sentimentale de Guérin.

iga MAUIUCE DE GUERIN

18 juin.

Lu en chemin une lettre de G[uérin] qui s'ennuie de sa dédaigneuse aimée aux jjieds de son amoureuse dédaignée, et

ecco la vita !

ao juin.

Oublié de noter que j'ai reçu une lettre de G. — La glace est rompue, l'intrigue nouée, et le pauvre garçon aussi garrotté qu'on peut l'être'. Je ne puis lui donner de conseil ; aussi lui mettra-t-clle son brodequin sur le ventre ! Je vois là une relation où la femme sera le sultan de l'homme. Quanta G[uérin], il ne sait plus un mot de son cœur, car lui que je croyais pris, ne me dit- il pas ; « Je l'aime (Vautre ; celle-ci), et l'aimerai, je crois, furieusement I » — furieusement ; à la manière des pigeons ! Ma foi ! cela me donnerait presque envie de lui souffler son Indienne, et il faut avouer qu'il le mériterait bien un peu.

26 juin : Lundi.

Qu'ai-je vu cette semaine ? Mais personne que les habitués. — Je suis allé chez la céleste Indienne, la jolie fille du Gange, mais n'ai pas été reçu, — la tante n'était pas là. Entr'aperçu au fond d'un salon intérieur et plein de mystérieuses ombres une taille onduleuse et une robe blanche, mais tout cela si vaguement qu'on eût dit une lointaine apparition bientôt disparition. — J'ai écrit. — On m'a répondu et l'entrevue de début est fixée à dimanche prochain.

3 août.

G[uérin] ne m'a pas écrit depuis qu'il a quitté*,.. Le temps s'écoule cependant et que de choses il a entraînées avec lui sans que la ti"ace en soit ici demeurée. Au moins en rappellerai-je quelques fragments épars et qui surnagent, mais la

I. Ce passage s'applique à la passion de Guérin pour Madame *** qu'il était allé voir. Il s'agit de la période pendant laquelle Maurice écrivit les lettres citées plus haut.

PORTRAIT d'une FIANCÉE ig5

ti'amc des pensées frémissantes de chaque joui-, rien ne saurait la faire reparaître. Les lendemains l'ont usée coup sur coup... Qu'ai-je vu encore ? Voyons I Ah ! la fiancée, défiancée ou plutôt infiancée de Guérin, jolie, mignonne, blanche, grande, mince, le buste long et les mains longues — deux charmes pour lui — et d'épaisses boucles blondes à l'anglaise tombant sur les joues comme deux bouquets renversés. Parle assez, n'est pas timide, et a un accent dont rien des accents d'Europe ne peut donner l'idée. — Plus singulier qu'agréable, mais pas désagréable non plus.

9 août.

Reçu une longue lettre de Guérin. Pauvre timide! il n'en est encore qu'aux préliminaires. — 11 a peut-être raison, du reste, car à part la vanité, c'est ce qu'il y a de meilleur chez les femmes. Elles ne varient que dans la manière de succomber ; une fois vaincues, elles se ressemblent.

i3 août.

Qu'ai-je fait encore ? Rien qui vaille la peine d'être rappelé. C'est aujourd'hui dimanche et le temps est superbe. J'ai bien pensé à aller voir la jolie Indienne de G... mais pourquoi ? — Pour lui ? il n'en veut plus et ma négociation est inutile à présent. Pour moi ? quoique je ne puisse pas aimer qui m'aimerait, je suis trop indolent dans ce moment-ci pour tenter de me faire aimer d'une jeune fille. Et d'ailleurs j'ai un mal de pied qui m'empêche de mettre une chaussure étroite et d'user ainsi de tous mes avantages. Donc, bonsoir !

Guérin ! Il faut pourtant que je lui écrive. J'ai reçu de ses nouvelles ces jours derniers. — Il n'en est encore avec... qu'aux éléments. — Ils correspondent, et pour G... qui ne s'est jamais peini à une femme, c'est une excellente occasion de se donner un plaisir très vif dans la jeunesse. Oui I très vif et même le plus vif de tous. — Mais en séduction, ce n'est qu'un moyen vulgaire, il ne faut jamais se révéler entièrement aux femmes. — On tuerait bientôt l'intérêt.

196 MAURICE DE GUÉRIK

1" novembre.

Pas mal dormi, mais éveillé plus tôt qu'à l'ordinaire, dès sept heures. — J'ai rêvé de ce pauvre Guérin de retour et en bonne santé. — Que ce rêve ne soit pas qu'un rêve ! mais un présage. — Avec quel plaisir je reverrai notre poète et reprendrai avec lui cette vie commune si longtemps interrompue !

8 novembre.

Ecrit à Guérin qui va mieux, se marie et revient, trois bonnes nouvelles I — Mon rêve a eu raison ; réponse aux gens qui se piquent de n'être pas superstitieux. — Il paraît que c'est au mois des roses (en May) que notre poète deviendra époux. — C'est un revirement de cœur que l'histoire de ce mariage, — Guérin, comme de juste, paraît fort heureux, et moi aussi parce que je crois qu'il a besoin d'un foyer à lui. Il aura le temps de travailler non pour vivre, mais pour penser ou pour retentir.

2 3 décembre.

Reçu ce matin une lettre de Guérin dont, à mon grand regret, voilà le retour retardé. J'aurais eu un grand plaisir et plus même que du plaisir à le revoir dans les circonstances actuelles qui ne sont pas coulcur'de rose. Il me parle de ce qu'il appelle son roman, que je trouve doux et heureux et qui ne ressemble guères au mien, lequel a été tout le contraire, avec cette autre différence en plus que sur le sien il peut fonder l'histoire d'une vie agréable, d'un avenir dans ses goûts et de la culture de son talent, tandis que moi je suis réservé à l'isolement et à une vie fragmentée de toutes manières. — Je devais aller voir sa promise demain, mais le temps est à la pluie et je suis souffrant. — Donc, non, si le temps cpntinue à être mauvais.

Février i838.

Allé chez B... De là chez Guérin qui est revenu, et qui demeure chez sa fiancée, nid charmant où le voilà tapi, sans compter et en attendant l'autre. — Resté à causer jusqu'à

MCELIBEE ET DANDY I97

quatre heures avec ces dames. — La jeune fille est plus châtain foncé que je ne pensais. — Remonté avec Guérin jusqu'au Palais-Royal où j'ai pris des livres...

20 mars.

Revenu et rencontré cette bonne enfant de Cœcilia Metella, qui veut à toute force souper avec Guérin, Gaudin et moi. — Nous verrons quand ce pauvre Guérin sera guéri et ferme sur ses jambes de Silène dont il serait si amusant de compromettre l'aplomb encore '.

37 mars.

Aujourd'hui, je dîne avec V,.., un ancien compagnon de collège, et Mœlibée Guérin, le plus dandy des amoureux de la Nature.

3o mars.

Dîné vite et de poisson chez C... — Allé chez Guérin passer une heure et demie.

3i mars, au soir.

Après déjeuner mis à lire, et sans désemparer, jusqu'à trois heures et demie. — Guérin est venu. — Coiflé en causant avec lui. — Se plaint de faiblesse corporelle ; moi, c'est à l'àme qu'est l'abattement, — un abattement étrange I

3 avril, au soir.

Ah I oublié de noter que j'ai reçu un pygmée de billet de Guérin qui m'annonce que nous dînerons ensemble to-morrow. — Tant mieux.

5 avril.

Dîné hier chez G... avec Guérin, — un repas gai, bruyant et qui a fini par le plus amusant délire de G... et B... quoique

I. Cette Cœcilia Metella, l'héroïne d'Amaïdée. qui joua un certain rôle dans la vie des compagnons de Barbey, semble avoir porté à Guérin « une affection vraie et sérieuse ». Même après son mariage, Maurice prit part à quelques dîners d'amis.

IqS MAURICE DE GUERIN

j'eusse mieux aimé causer et faire connaître à Guérino tout ce qu'il y a de talent vrai, loyal, plein de verve et de génie dans Désaugiers, — homme de la taille de Burns, mais non d'un talent du même genre,.. Passai avec G.,, une demi-heure au Boulevard, notre salon en plein air dont le plafond est fait d'étoiles.

... Ecrit ceci l'âme oppressée. — Je sors de chez A..., Flore où j'ai commandé le plus charmant des bouquets pour la promise de Guérin. — C'est demain l'anniversaire de sa naissance et je dîne avec elle. — Je me couche pour lire. — Bonsoir.

6 avril, minuit et demi.

Couché ! — Ecrit ceci dans mon lit. — C'est la dernière page de ce livre que Guérin a appelé étrange.

[AvrilJ ? Minuit et demi.

(Barbey dîne chez la fiancée de Guérin) : ...Guérin m'a conduit dans sa chambre où il m'a lu divers feuillets du journal de sa sœur. Quelle diction charmante et pleine de traits tellement rêveurs qu'ils semblent profonds 1 Quelle distinction d'esprit 1 Quelle noble fille I et que cet esprit est bien femme ! et que cette âme est bien sœur 1 et que cette tendre relation de Guérin et d'elle est bien ce qu'elle doit être, la femme disant à l'homme : « Tu sais, mais aime ! J'aime, apprends-moi. » Cela est surtout marqué dans le désir ardemment exprimé de voir Guérin devenir pieux comme elle. Elle n'endoctrine pas, ne prêche pas, elle se rend compte de ce qui est l'obstacle et la supériorité de son frère ; mais elle s'écrie avec de ravissantes intonations : » Ah ! pourquoi ne crois-tu pas ? Ah I que je voudrais que tu crusses ! etc. » Talent qui ne se doute pas de lui-même, naturel, chef-d'œuvre de perfection... » Mademoiselle de G... ^ pas jolie pendant le dîner, jolie après, avec un teint purifié, reposé les yeux d'un scintillement doux. Qu'est-ce donc que la beauté qui s'efface d'une heure à l'autre pour revenir ? Singulière chose !

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