FÊTES DE LA LUMIERE ET DE L AIR
de tous les instants dut encore contribuer à altérer davantage sa sérénité.
Pour juger de la maturité que Guérin avait conquise à partir de i835, nous possédons, en dehors de ses poèmes, les plus précieuses données, grâce à la série de ses lettres à d'Aurevilly, publiées en 1894 et une seconde fois tout récemment. Chose étrange, cette correspondance, dont l'ensemble forme un pur chef-d'œuvre et que tant d'éminents connaisseurs, depuis George Sand, avaient louée et célébrée comme un joyau sans prix, a passé complètement inaperçue. Les quelques extraits publiés en i84o avaient suscité l'admiration la plus vive ; quand les textes complets parurent dans La Quinzaine, personne, que nous sachions, n'en parla. Et cependant, est-il dans notre littérature beaucoup de pages oii la mélancolie romantique se soit épanchée avec plus de puissance et de sincérité ?
« Le ciel de ce soir est digne de la Grèce. Que faisons-nous pendant ces belles fêtes de la lumière et de l'air ? Je suis inquiet et ne sais trop à quoi me dévouer. Ces longs jours paisibles ne me communiquent pas le calme. Le soleil et la pureté de l'étendue me font venir toutes sortes d'étranges pensées dont mon esprit s'irrite. L'infini se découvre davantage et les limites sont plus cruelles. Que sais-je enfin ? Je ne vous répéterai pas mes ennuis ; c'est une vieille ballade dont je vous ai bercé jusqu'au sommeil.
« J'ai songé aujourd'hui au petit usage que nous faisons de nos jours : je ne parle pas de l'ambition ; c'est dans ce temps chose si vulgaire et les gens sont travaillés de rêves si ridicules qu'il faut se glorifier dans sa paresse et se faire, au milieu de tant d'esprits éclatants, une auréole d'obscurité. Je veux dire que nous vivons fort chrétiennement, usant de ce monde
conformément au prccci^te de saint Paul, et plus tourmentés par notre imagination que ne l'était Tantale par la fraîcheur (le l'eau qui irritait sa lèvre et le charmant coloris des fruits qui fuyaient sa faim. J'ai tout l'air ici de mettre la vie dans les jouissances, et je ne m'en défendrai pas trop, le tout, bien entendu, dans les intérêts de notre immortel esprit et pour son service bien compris, car, disait Shcridan, si la pensée est lente à venir, un verre de bon vin la stimule, et quand elle est venue, un verre de bon vin la récompense. Ah ! oui, n'en déplaise aux spiritualistes et j^ariant à moi-môme, un verre de bon vin est l'âme de notre âme et vaut mieux pour le profit intérieur que toutes les chansons dont on nous repaît^ Mais je parle comme un hôte du caveau, moi qui voulais dire simplement que la vie de notre temps vaut à peine une libation. ))(io juillet i838.)
Terminons par deux effusions aux puissantes images eraîpruntées à la même correspondance et qui nous font comprendre encore mieux les souffrances et l'extraordinaire acuité de sa pensée. C'est le moment ou, après avoir lu avec une admiration passionnée les lettres de Mademoiselle de Lespinasse, il songe à écrire une sorte de roman vécu sous ce titre : Lettres de *** à une femme restée son amie, sans doute sa propre histoire. Quel rêve étrange et audacieux I Mais il y renonce bientôt.
« Je ne tirerai jamais rien de bon de ce maudit cerveau où cependant, j'en suis bien sûr, loge quelque chose qui n'est pas sans prix. C'est la destinée de la perle dans l'huître au fond de l'Océan. Combien, et de la plus belle eau, qui ne seront jamais tirées à la lumière ! »
« Le bien-être dans l'irritation ! Dans cet état il me semble que je ne puis comparer ma pensée (c'est presque fou) qu'à un feu du ciel qui frémit à l'horizon entre deux mondes. »