I. Sa sœur Marie qu'il appelle d'ordinaire Mimi
naud avec la fièvre scarlatine. Eugénie est guérie, mais le petit Auguste (Maurice maintenant *) a donné de grandes inquiétudes. Il va un peu mieux aujourd'hui et paraît être hors d'affaire.
Quelques jours après mon arrivée, j'ai présenté Raynaud à Mademoiselle Martin. Depuis, la maladie des enfants d'une part et, de l'autre, de cruelles engelures qui ne font qu'une plaie de ces charmants petits pieds que tu sais, ont empêché tout échange de visites.
La maladie et les souffrances jouent un grand rôle dans tout ce que je viens de dire ; j'aime à penser que vous êtes plus heureux au Gayla et que papa devient de plus en plus content de ses jambes.
J'ai mis dans la boîte au jabot de la poudre dentifrice et une brosse pour vous, ma belle, et un peigne destiné à figurer sur le chef-d'œuvre de Mimi. Je veux qu'on s'en serve tous les jours.
Mille tendresses à tout le monde. Je t'aime et t'embrasse.
M" DE GuÉRIN.
Jeudi 25, après-midi, (avril 1889.)
A Jules Barbey d'Aurevilly.
Nulle théorie n'est plus belle que celle de la volonté et les fragments d'application qu'on en trouve çà et là m'ont toujours ravi d'admiration. Mais les théories sont des images roses dans leur région élevée ; plus près de terre les choses changent fort, je veux dire que les théories souffrent beaucoup dans la réalité, et qu'aucune ne peut être appliquée sans subir de grands retranchements. Ceci posé, je dis que le plan de conduite envers ma tante, que vous m'avez développé hier au soir, est très beau, et tressage; c'est tout un poëme à la gloire
I. Maurice Raynaud, le futur médecin, auteur de la remarquable étude qui garde encore aujourd'hui toute sa valeur : Les Médecins au temps de Molière, filleul de Maurice.
COXFESSIO-N DOULOUREUSE 20J
de la volonté, mais ce plan n'est pas exécutable dans les magnifiques proportions que vous lui avez données. Vous m'avez montré à moi-même porté par ma victoire dans les inaccessibles régions du calme, charmé par la paix intérieure, enfin habitant ce que les anciens appelaient sapientiam templa serena. Le champ où ma volonté doit s'évertuer est trop petit, et le combat lui-même trop misérable pour ces grandes récompenses. Voici, tout bien mesuré, ce que je puis faire de plus héi'oïque pour ma tante : vous savez dans quels termes j'étais avec elle avant mon mariage. Causer à mon coi'ps défendant, mais enfin (^sicj tant bien que mal causer, et même une façon de rire ; ne pas quitter la place comme je fais aujourd'hui à la vue de son ombre seulement ; habitude du visage triste, sévère et contenue. Voilà ce que j'étais avec ma tante dans un un temps où elle ne se plaignait pas de moi ; que puis-je faire de mieux que de reprendre ces antécédens peu à peu et par momens ? Même je ne dois pas faire davantage. Après ce qui s'est vu, se mettre à vouloir dépasser le passé, et le meilleur du passé, ce serait, je crois, pousser le jeu trop loin, et jouer une trop manifeste comédie. Imaginez-vous me voir avec ma mine étique et tout l'ensemble de mes grâces, contrefaisant le jeune neveu dévoué, caressant, baisant, bouchonnant cette grosse femme dont la familiarité se répandrait bientôt en mots grossiers ou impurs comme un ivrogne qu'on embrasse et qui vous envoie au visage des bouffées de son vin. En conscience et même en conscience de délicatesse, je ne dois rien de plus ni au bonheur de ma femme ni à moi-même, que de reprendre mon ancienne façon de vie qui était celle d'un homme naturellement sérieux, réservé, un peu triste et, à l'occasion, se déridant de son mieux. Je redeviendrai ce que j'ai toujours été à leurs yeux fsic) ; cela vaut mieux que de ci'éer à grands frais un nouveau personnage. Tout cela étant donné, je me trouverai peut-être un peu moins mal, mais tous fsicj nerfs mis à part, ma condition sera toujours inisérable. Il y a un mal radical et sans remède dans ma position. Si le mariage fait, ma tante m'eût exposé l'état de la maison et m'eût dit : tout ceci maintenant vous intéresse autant que moi ; aidezmoi dans la conduite du ménage, que vos ordres soient mes-
ordres et que les miens soient les vôtres, que chacun dispose librement de ce qui appartient à tous ; si elle m'eût délicatement revêtu de cette autorité qui revient à tout homme par le titre de mari ; si enfin elle eût fait ce qu'inspire un cœur, même ordinaire, en pareille occasion, ma vie serait aisée et bien des difficultés seraient levées. Mais je n'ai pas cessé d'être à ses yeux le précepteur de Charles. Elle m'a dit, un jour, en i^leine table, depuis mon mariage, et fort sérieusement, en parlant du maître de musique qu'elle voulait inviter à dîner : « Vous savez, Maurice, combien je fais cas de tous les maîtres de mon neveu. » Je n'ai gagné qu'un titre de plus : celui de mâle légitime de sa nièce. Grâce à ces fonctions je mange, je bois, j'ai une chambre et un lit dans la maison. Je vous jure que c'est l'exacte vérité et que je n'ai pas remarqué de sa part l'ombre d'un égard depuis que sa nièce est devenue Madame de Guérin. Cette pudeur de demander de l'argent, il faut que je l'essuie toutes les fois que je veux sortir avec cent sous dans ma poche : j'adresse la requête à Caroline, qui l'adresse à sa tante. C'est une profonde misère, mon ami, et pis qu'une misère, car cela ressemble, en vérité, à quelque chose... que l'on voit par le monde, où les rôles de la main qui donne et de la main qui reçoit sont renversés. Quel remède à cela ? 11 n'y en a point. Il faudrait tout briser fsicj pour prendre dans la maison le jjied que je devrais y avoir, et ici Caro m'arrête : il faudrait en venir à une séparation, chose facile pour moi, mais pour elle, ce serait je ne sais quel désespoir. Vous voyez qu'il n'y a plus seulement des nerfs malades chez moi.
On voit assez quel changement poignant s'était accompli dans les rapports du poète avec la tante de sa femme. Quel chemin parcouru depuis les premières lettres écrites à Mademoiselle Martin-Laforêt pendant la période qui précéda les fiançailles ! Une telle situation dut enlever toute joie durable à l'âme fière et délicate qu'était Maurice. Cette souÉfrance