AU PARC
beau nom de Polydore : c'est un chien plein d'esprit. Et le bon Wolf est-il toujours l' Attila, le fléau des lièvres ? Il ferait de belles campagnes ici : le pays foisonne de gibier, mais nous n'avons pas le temps de chasser. — Si le petit chien a la queue courte, tu pourras l'appeler Bobtail, qui veut dire écourté ; s'il Ta en gimblette, ce serait Trandle-tail, qui signifie queue arrondie ; s'il est espiègle, son nom serait Pinchar qui pince ; s'il est jDetit, Mice souris ; s'il est gentil, le grec dirait Charis ou Kalos qui ferait pendant à Philos. J'espère que tu me sauras gré de mes profondes recherches pour trouver un nom convenable à cette petite créature; j'ai quasi épuisé mon érudition. — Adieu, ma chère. Si je ne t'écrivais pas, je grelotterais, nous avons une saison détestable, il gèle encore la nuit. Embrasse tout le monde.
Maurice.
Au Parc, près Nogent-le-Rotrou, a 5 juin i83/|.
(A M. DU Breil de Marzan.)
Eh bien, mon cher malade, avez-vous enfin sauté à bas de votre lit ? Tandis que j'erre librement dans les bois et que je jouis d'une plénitude de santé et de vie que j'aspire dans l'air pur et nourrissant de la campagne, peut-être êtes-vous encore, non pas aux prises avec le mal, car il vous avait à peu près quitté la veille de mon départ, mais dans les langueurs et le régime délicat de la convalescence. Que je sache donc bien \\\.e que vous marchez au grand air et que cette bonne nouvelle ne me laisse plus aucun regret aux douceurs de l'existence que je mène ici.
Vous dirai-je ce que j'ai éprouvé en me trouvant'. . . .
Cependant la pensée inquiète que vous méconnaissez. . ,
va toujours demandant du nouveau.
Mais pourquoi me livré-je toujours avec vous à ces divagations sur moi-même, et sais-je toujours vous trouver aussi
1. Ici se place un développement qui se trouve à peu près reproduit dans le Journal (éd. in-12, p. 85-86.)
bien en Bretagne que dans le grand Village? Je ne crains donc pas de vous ennuyer? Non, car je connais votre bonté et votre inépuisable complaisance à écouter mes contes qui sont toujours fous ou tristes. Quand est-ce donc que je subjuguerai mes Aaines pensées et que je viendrai à la bonne et simple raison ? Si je vous écoutais, si j'écoutais Paul, ce meilleur des conseillers et des amis, si je me rendais à tant de sages avertissements qui me viennent de tous côtés, je plierais tout ce bagage de folles imaginations et je me mettrais, dépouillé de rêves, mais tranquille, à la suite des autres hommes.
Je ne vois pas de journaux et je n'en suis pas fâché ; j'aime assez de me retirer ainsi du monde, de n'entendre rien, plus rien de ce qui s'y passe pendant un certain temjis et de me jeter ensuite subitement au milieu du fracas. Ces rentrées soudaines sont si piquantes. Quoiqu'il en soit de mon goût pour cette vie coupée de silences et de bruits, je vous prierai de m'envoyer un petit écho de votre Paris et de la tumultueuse politique. Les élections ont excité ma curiosité ; quel en est le résultat général ? L'opposition a-t-elle grossi et dans quelle proportion avec les ministériels ? Dans lequel des partis, républicain et carliste, s'est-elle le plus recrutée? Enfin le nom des hommes remarquables qui sont sortis de l'urne électorale : tel est le programme de mes questions auxquelles je vous prie de satisfaire, en implorant votre indulgence pour mes mportunités.
Avez-vous des nouvelles d'Hippolyte, d'Amédée, quelle décision a été prise au dernier conseil de la Revue ', enfin la marche de notre petite politique à nous ? Mais il faut que j'arrête mes interrogations que j'ai reprises une seconde fois et qui s'enfileraient à l'infini si je ne faisais le noeud. Je vais donc vous dire adieu et vous embrasser bien tendrement. — J'ai laissé notre cher Quemper souffrant : comment va-t-il ? Faites-lui bien mes amitiés ainsi qu'à Elie et Eugène [Bore]. Tout à vous.